Chapter 9
--Vous direz cela au magistrat chargé de vous interroger. Prenez vos hardes, si vous voulez, et en route!
--Ne résistez pas, souffla Valleroy à l'oreille de Joseph Moulette, vous aggraveriez votre cas. Je cours chez le ministre de France pour l'avertir; il vous fera mettre en liberté.
--Le ministre de France, Bigot de Sainte-Croix, un aristocrate! Il n'interviendra pas pour moi.
--Alors, j'écrirai à Paris; mais, au nom du ciel, soumettez-vous. Ne vous inquiétez pas, vous serez bientôt délivré. En attendant, je payerai votre auberge et vous enverrai vos vêtements là où vous serez.
--Je vous recommande mes papiers, s'ils ne sont pas saisis, murmura-t-il, surtout le sauf-conduit et la carte de civisme qui m'ont été délivrés par la municipalité d'Épinal...
Dans la rue, un attroupement s'était formé autour de la voiture qui devait emporter le prisonnier. Les gendarmes écartèrent cette foule pour permettre à celui-ci de passer. Ils le firent monter dans le carrosse où ils s'empilèrent avec lui, qui dans l'intérieur, qui sur le siège. Au moment où le cocher fouettait ses chevaux, Joseph Moulette aperçut Valleroy qui lui adressait dans un regard de pitié un triste adieu. Ce regard le réconforta. Mais, quand la voiture eut tourné le coin de la rue, le visage de Valleroy se détendit.
--Nous voilà toujours tranquilles de ce côté, pensait le loyal serviteur de la maison de Malincourt. Les preuves qui pourraient faire condamner M. le comte n'arriveront pas à Paris.
Il remonta dans la chambre où Joseph Moulette venait d'être arrêté, fourra pêle-mêle dans une valise les effets du citoyen président dont il paya la dépense, et donna l'ordre à l'aubergiste d'envoyer le tout à la forteresse de la Chartreuse. Quant aux papiers, il les mit dans sa poche en disant:
--Un sauf-conduit! Une carte de civisme! Cela peut servir un jour ou l'autre. Si jamais il les réclame, on lui répondra qu'ils ont été saisis.
Le même soir, Joseph Moulette était écroué à la forteresse de la Chartreuse, prison d'État de l'électorat de Trèves. Sur le registre d'écrou, à côté de son nom, on écrivit ces mots: «Homme très dangereux. Devra être l'objet d'une surveillance rigoureuse.»
Peu de jours après, au commencement d'août, l'électeur de Trèves et les frères du roi de France rentrèrent à Coblentz, faisant escorte à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qui venait attendre son armée dans cette ville, où elle devait se concentrer pour marcher sur la frontière française. Ce ne fut pendant une semaine que «noces et festins», banquets, bals, illuminations, revues. Armand de Malincourt était revenu en même temps que le comte d'Artois. Son retour, les bruyantes solennités qui suivirent, furent un allégement à la tristesse de Bernard, une éclaircie dans l'ombre qui l'enveloppait. Heureux de revoir son frère, rassuré par l'arrestation de Joseph Moulette sur le sort de ses parents, excité par les brillants spectacles dont il était témoin, il recouvra la gaieté de son âge, son ordinaire sérénité, la confiance naturelle de la jeunesse dans l'avenir.
Malheureusement, le séjour des princes à Coblentz devait être de courte durée. À Mayence, ils avaient plaidé leur cause auprès de l'empereur François II et du roi de Prusse, obtenu de prendre part aux opérations militaires, eux et les vingt mille hommes enrôlés sous leurs ordres et sous les ordres du prince de Condé. Attaché à la personne du comte d'Artois, Armand était tenu de le suivie, et Bernard, trop jeune encore pour être admis parmi les belligérants, contraint de résider à Coblentz jusqu'à la fin de la campagne. Une séparation nouvelle s'imposait donc aux deux frères. Mais, quelque chagrin qu'il en ressentît, Bernard semblait disposé à la supporter plus courageusement que la première. C'est que cette fois, partageant de nouveau les illusions des émigrés, il entrevoyait le terme de leurs communes douleurs et la délivrance de ses parents.
Ces illusions dont, durant quelques jours, par suite de son isolement, il avait cessé de subir l'influence, de nouveau le dominaient, l'emportaient sur leurs ailes, et quoique la guerre qui allait s'engager choquât son patriotisme à peine éveillé, il la considérait comme une nécessité, comme l'unique moyen d'abréger les malheurs qui désolaient la patrie. De toutes parts, autour de lui, l'ardeur des émigrés se donnait libre cours. C'était une ivresse folle qui mettait des menaces dans leur bouche et gonflait leur coeur d'insatiables besoins de représailles et de vengeances. Ils annonçaient bruyamment leurs prochaines victoires, l'écrasement de leurs ennemis, la défaite des armées françaises, la restauration de l'ancien régime et des privilèges de la noblesse. Princes et gentilshommes, officiers et soldats, tous tenaient le même langage, en proie à la même exaltation et au même aveuglement. Chaque jour, des régiments autrichiens et prussiens arrivaient à Coblentz, allaient camper autour de la ville, où le roi de Prusse les passait en revue. Les émigrés se portaient à leur rencontre, visitaient leurs campements, les acclamaient.
Ces événements grisaient Bernard, et, n'ayant en vue que la mise en liberté de ses parents, il faisait des voeux pour le succès des armes étrangères. Plus tôt elles seraient à Paris, plus tôt ses parents seraient délivrés et plus tôt lui-même pourrait se réunir à eux. Il n'était plus question maintenant du départ de Valleroy. Armand avait jugé que ce voyage devenait inutile et que M. et Mme de Malincourt ayant été transférés à Paris, à leur fils incombait le devoir de les secourir. Valleroy, constitué protecteur et gardien de Bernard, devait rester à Coblentz avec lui jusqu'à la victoire définitive de la coalition. À ce moment, Armand, ayant tiré de leur captivité le comte et la comtesse de Malincourt, appellerait Bernard auprès d'eux, et celui-ci partirait sous la conduite de Valleroy pour aller les rejoindre. Tels étaient les plans qui furent concertés entre les deux frères pendant les quelques jours qui précédèrent le nouveau départ d'Armand. Celui-ci voulut aussi assurer l'existence de Bernard et de Valleroy, pendant la durée de son absence. Aux économies de Valleroy il joignit tout l'argent dont il pouvait disposer, ne gardant pour lui-même que ce qui lui était nécessaire durant sa route jusqu'à Paris. Là, il devait trouver des ressources et notamment les cent mille livres cachées dans l'hôtel de Malincourt et dont le comte avait révélé l'existence à Valleroy en le chargeant d'aller les chercher pour les offrir aux princes.
Ces arrangements occupèrent les dernières heures de son séjour auprès de son frère, puis vint le moment de la séparation. Ce jour-là, Coblentz assista à un inoubliable spectacle. Dès la veille, la presque totalité de l'armée prussienne s'était mise en marche sur l'Alsace, suivie des Corps d'émigrés qui devaient combattre à ses côtés. Il ne restait plus au camp que quelques régiments. Le roi de Prusse à cheval se met à leur tête, ayant à ses côtés les princes français, le duc de Brunswick, et derrière eux une escorte dans laquelle figuraient pêle-mêle des officiers de tous grades, français et allemands. Au bruit des acclamations et au son des musiques, le brillant cortège et les régiments défilèrent devant cent mille spectateurs accourus de toutes parts. C'était le prologue de la guerre.
CHAPITRE VII
DOULEURS D'EXIL
Le jour commençait à baisser. Dans son atelier où déjà pénétrait l'ombre, Wenceslas Reybach, penché, depuis plusieurs heures, sur son travail, se hâtait, afin de mettre à profit les derniers éclats de la lumière expirante. Ce travail, qu'il espérait finir avant la nuit, était un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une miniature sur émail reproduisant avec fidélité la brune chevelure et le pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre était terminée. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient avec vigueur. Maintenant, le peintre en était au dernier coup de pinceau, à ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste imprime aux enfants de sa pensée, livre ou statue, musique ou tableau, son empreinte personnelle et son cachet définitif.
En face de lui, tante Isabelle, posée au bord d'un fauteuil, tenait Nina sur ses genoux. Celle-ci, entourée de deux bras dont toujours l'étreinte lui était douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donnée le peintre. Méritante était cette immobilité, car, autour de Nina Bernard présent à la séance s'agitait à outrance sans parvenir à se dominer assez pour rester en place. Tantôt assis tantôt debout, il allait du portrait à peine terminé de sa petite amie à un autre portrait également sur émail, achevé et parachevé, celui-là, et qui reproduisait ses propres traits. À chaque halte près de l'un ou de l'autre, il s'épandait en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande afin d'éviter qu'elle se laissât distraire par le bruit qu'il faisait.
--Là, là, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, répétait Wenceslas Reybach. Évitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes doigts.
--C'est que je suis si heureux de penser que, grâce à vous, Nina aura mon portrait et que j'aurai le sien!
--Tu le garderas, dis? reprenait la petite.
--Sur mon coeur, dans un médaillon, répondait Bernard car c'est pour le porter toujours sur moi que j'ai prié M. Reybach de le faire. Je posséderai ton image, Nina; tu posséderas la mienne, de telle sorte que si nous sommes séparés, nous ne nous oublierons pas.
--Séparés! Crois-tu que nous le serons?
--J'espère que non; mais il faut tout prévoir.
--Me pleurerais-tu pendant longtemps, si tu me perdais? demanda Nina.
Sans rire et très grave, il répondit:
--Je te pleurerais toujours.
--Passez à un autre sujet d'entretien, mes chéris, fit tante Isabelle. À peine entrés dans la vie, vous redoutez déjà des catastrophes! Laissez cette crainte aux vieillards.
--Y penser n'est pas les redouter, observa Bernard avec simplicité. Ce que je voulais dire, c'est que ce portrait, destiné à me rappeler ma petite amie, ne me quittera jamais.
--Ne vous rappellera-t-il qu'elle, chevalier? demanda le peintre, en reculant d'un pas pour mieux juger de l'ensemble de son oeuvre.
--Il me rappellera ceux que j'ai connus et aimés en même temps qu'elle, Monsieur Reybach.
Il formula cette réponse d'un ton si pénétrant que le vieux Reybach jeta sur Isabelle un regard entendu, en murmurant à demi-voix:
--Enfant par l'âge, homme par le coeur.
Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux yeux cette fois pour leur donner tout l'éclat que venaient de prendre ceux de Nina qu'émerveillait le beau langage de son petit ami, et qui, n'osant remuer, manifestait son émerveillement par un sourire. Bientôt, personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, eût imposé silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu immobile, se tenait près de lui dans l'attente d'une parole qu'il devinait imminente et qui indiquerait que le portrait était fini. Quant à tante Isabelle, l'expression de son regard témoignait qu'à la faveur de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes devaient être les images qu'évoquait sa pensée, car son visage s'était assombri, comme si elle eût subi l'influence d'une angoisse soudaine.
En ces temps calamiteux, ces angoisses étaient fréquentes dans les âmes, aussi fréquentes qu'étaient nombreuses les causes qui les engendraient. Deux cent mille Français erraient hors de leur patrie. Ceux qui n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachés à leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur liberté et pour leur vie. Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le 10 août, après la tragique invasion des Tuileries, le roi avait été arrêté, sa déchéance prononcée. Au commencement de septembre, des bandes féroces avaient massacré des prisonniers par centaines, et parmi eux la princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la France, la guerre étrangère déchaînait ses horreurs. Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir des armées alliées. Ces armées assiégeaient Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait l'issue de la campagne commencée depuis six semaines? Aurait-elle pour effet de délivrer le roi, de relever son trône, de rouvrir la patrie aux proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accroître le pouvoir de la Révolution et ses fureurs?
En France ou dans l'exil, il n'était pas un Français qui chaque jour ne se posât ces questions, qui n'eût à se débattre contre les incertitudes et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y dérober; elles s'imposaient, sans éclairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des cris de vengeance, défis et menaces, car aucun des partis engagés dans ces luttes meurtrières ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans faire des victimes par milliers. C'est à ces désastres prochains que pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que son coeur se serrait.
Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa destinée? Quelle serait la destinée de l'enfant confiée à sa garde? Pauvres, inconnues, abandonnées, que deviendraient-elles toutes deux, livrées à l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme les feuilles détachées d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roulées sans pitié, pareilles à des épaves que se disputent les flots de la mer, où les déposerait-il?
Cette douloureuse rêverie fut subitement interrompue. Longtemps courbé sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:
--Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.
Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'où son imagination l'avait emportée. Nina glissait de ses genoux, venait se placer à côté de Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurité grandissante, son portrait minuscule et ressemblant.
--Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle à Reybach.
--Oh! pas encore, répondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et puis, il faut le laisser sécher.
--Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir à Bernard.
--Et en échange, reprit celui-ci, je te donnerai le mien.
Tante Isabelle s'était rapprochée de Reybach et le remerciait.
--Laissez donc, faisait le brave homme. Tout le plaisir est pour moi.
En ce moment, Fraulein Lisbeth entra. Dans chaque main, elle portait un flambeau dont la flamme vacillante éclairait capricieusement les rides de sa figure grimaçante. Elle vint tout droit devant les portraits, les contempla d'un air capable.
--Êtes-vous satisfaite, Fraulein Lisbeth? lui dit son maître.
--Très satisfaite, Monsieur.
Grave et solennelle, elle posa les flambeaux sur une table et sortit. Mais, comme elle passait le seuil de l'atelier, elle dut s'effacer pour livrer passage à Valleroy. Il entra en coup de vent, tout essoufflé. Bernard courut à lui, prit sa main, l'entraîna.
--Les portraits sont finis, fit-il; viens les voir.
Mais c'est à peine si Valleroy donnait son attention aux miniatures. S'adressant à tante Isabelle et à Reybach, il dit:
--Il y a des nouvelles du théâtre de la guerre.
--Bonnes ou mauvaises? demanda tante Isabelle.
--Le 20 septembre, au village de Valmy, entre Sainte-Menehould et Châlons-sur-Marne, les Français, commandés par les généraux Dumouriez et Kellermann, ont remporté une grande victoire. L'armée austro-prussienne est en déroute. Brunswick renonce à marcher sur Paris et bat en retraite.
--Mais alors, tout est perdu! gémit tante Isabelle.
--Perdu! quand les Français sont victorieux? s'écria Bernard.
Il ne continua pas. Ce cri, un inconscient sentiment de joie l'avait poussé à ses lèvres et il n'avait pu le contenir. Mais brusquement il mesurait toutes les conséquences de cette victoire des Français qui mettait en péril les jours de son frère et reculait la délivrance de ses parents.
--Et Armand, soupira-t-il, qu'est-il devenu?
--J'ai lieu de croire que M. le vicomte est sain et sauf, répondit Valleroy, et qu'il est resté à Verdun avec le comte d'Artois. Il paraît certain que les émigrés n'ont pas pris part au combat du 20 septembre.
Rassuré de ce côté, Bernard songeait à son père et à sa mère, et il pleurait en silence ses espoirs détruits, ces espoirs qu'avait éveillés la marche des alliés sur Paris et qu'anéantissait la nouvelle de leur retraite. Nina, ayant vu ses larmes, se serra contre lui, et pleurant elle-même, répétait d'une voix caressante:
--Ne pleure pas, Bernard. Ça me fait trop de peine.
--Qu'allons-nous devenir? interrogea tante Isabelle.
Et après une pause, elle ajouta:
--Est-ce par le vidame d'Épernon que vous avez appris ces nouvelles, Monsieur Valleroy?
--Le vidame d'Épernon est parti ce matin pour ses terres de Bavière. Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des fugitifs qui me l'ont raconté tout à l'heure au café des _Trois-Couronnes_, où ils sont arrivés exténués, les vêtements en lambeaux, remplis d'épouvante. Les Français ont été admirables, disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal équipés, mal armés, quelques-uns même chaussés de sabots, ils ont enfoncé les carrés prussiens. La défaite de Brunswick est complète, et, s'il est en fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'il a entraîné les émigrés dans sa déroute et que tous les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.
Valleroy semblait se complaire à ces détails, comme s'il se fût fait violence pour ne pas se réjouir de la victoire des Français. Bernard l'écoutait avec avidité, partagé entre une satisfaction qu'il ne pouvait étouffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle était très agitée.
--Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientôt plus de sûreté à Coblentz pour les émigrés. Ils seront réduits à quitter cette ville.
Mais Valleroy s'attacha à lui donner du courage, à lui rendre confiance. Selon lui, avant de songer à fuir, il convenait d'attendre les événements.
--Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous ne partirons pas sans vous.
--Et puis, ne serai-je pas là pour vous protéger? remarqua Reybach.
En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvèrent une lettre d'Armand. C'était la troisième qu'ils recevaient depuis son départ. Mais, autant les deux premières manifestaient de confiance, autant celle-ci trahissait de découragement. Datée de Verdun au lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables événements déjà connus à Coblentz. Elle décrivait en termes émouvants l'échec des alliés, la misère des émigrés et l'affreuse situation de l'armée des princes. C'était la débâcle dans toute son horreur. Elle entraînait les princes eux-mêmes. Ils se hâtaient de regagner Coblentz sans savoir s'ils pourraient y résider encore ou même y arriver. Parmi leurs partisans, les rivalités qu'avait longtemps contenues l'espoir du succès éclataient maintenant. Brunswick reprochait à Calonne de l'avoir trompé. Calonne reprochait à Breteuil d'avoir perdu la cause royale, Breteuil répliquait que la responsabilité du désastre n'était imputable qu'à Calonne.
«Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la consolation, mon frère, de pouvoir te donner des nouvelles de nos parents. Un Français, envoyé secrètement à Paris par le duc de Brunswick pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils sont à la prison des Carmes, où on semble les oublier. On ne les a pas encore interrogés. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres, les plus grands périls. Mais ils y ont échappé. Leur santé est bonne et ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars à l'instant pour Londres, où m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais porter une lettre au roi d'Angleterre. Dès mon arrivée, je t'écrirai, et ce sera, je l'espère, pour t'annoncer mon retour à Coblentz.»
Bernard et Valleroy ne furent rassurés qu'à demi par cette lettre. Elle les éclairait sur le sort des êtres chéris dont l'absence déchirait leur coeur. Mais elle ne permettait pas de prévoir le terme de leurs malheurs communs, indéfiniment ajourné par l'échec des alliés.
Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris à Coblentz des nouvelles de plus en plus alarmantes. Après l'emprisonnement de la famille royale au Temple, la déchéance du roi et la proclamation de la République, c'était maintenant le général de Montesquiou entrant en Savoie, et le général de Custine franchissant le Rhin, entrant en Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour à tour des villes qui se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs portes sans coup férir à ses armes triomphantes.
Ainsi, non contents de se défendre, les Français portaient l'attaque chez les imprudents qui avaient osé franchir leur frontière. On faisait de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les représentait animés de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des héros. Tout fuyait devant eux. Tandis que l'armée de Brunswick, décimée, en désordre, se hâtait de repasser le Rhin, les émigrés quittaient les pays où ils avaient trouvé un refuge en deçà de Mayence, les uns pour s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'où à quelques semaines de là la victoire de Jemmapes devait encore les chasser. Leur fuite revêtait un caractère tragique. Avec l'automne était venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le brouillard qui ne faisait trêve que durant quelques heures du jour, ces malheureux s'en allaient par les routes encombrées déjà de soldats fugitifs, à pied, à cheval, en voiture, en charrette, comme ils pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur leurs vêtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on eût dit un défilé de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient en chemin des villes et des villages, où ils n'osaient s'arrêter, préférant s'en aller toujours plus loin, craignant d'être repoussés. Là où, deux ans auparavant, ils avaient trouvé un fraternel accueil, on refusait à présent de les recevoir.
Les émigrés réfugiés à Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La bienveillance persistante de l'électeur les protégeait encore contre l'animadversion des habitants qui, longtemps excités par leur présence, les accusaient d'avoir attiré sur la ville les rigueurs des Français. Mais, à la tournure que prenaient les événements, il était aisé de comprendre que bientôt cette protection deviendrait insuffisante et que Coblentz n'offrait plus aux émigrés un asile sûr. D'autre part, on était convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite sur l'électorat de Trêves et que les émigrés seraient contraints de suivre l'irrésistible courant des fugitifs qui s'écoulait sous leurs yeux.