Fils d'émigré

Chapter 8

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Ce soir-là, comme il s'en était présenté quelques-uns, on les avait soumis aux formalités ordinaires, et maintenant l'attention était suspendue aux lèvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prétendait avoir quitté Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y étaient plus en sûreté. Il décrivait l'aspect sinistre de la capitale livrée à l'émeute; il racontait les méfaits révolutionnaires, les rigueurs exercées contre des innocents, les violences des clubs, les rivalités de la Commune et de l'Assemblée, la misère publique, les humiliations subies par la famille royale. Ses récits consternaient et excitaient tour à tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de colère et des cris de pitié, auxquels succédèrent des exclamations de surprise quand il révéla que les armées françaises en marche vers les Flandres et le Rhin étaient des armées redoutables, bien commandées, formées des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrôlaient en jurant de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestèrent.

--Ce sont des contes que vous nous faites là!

--La Révolution ne trouvera pas de défenseurs parmi les braves.

--Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni argent.

--Calonne s'est trompé, répliqua le Parisien, et vous vous en convaincrez bientôt, Messieurs.

M. d'Épernon, assis à la même table que Bernard et Valleroy, assistait impassible à cette scène, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.

--Cet homme ne ment pas, dit-il à demi-voix. Quoique dans l'entourage des princes on affecte de traiter avec dédain les soldats que le gouvernement français envoie contre les Autrichiens et les Prussiens, ceux-ci trouveront à qui parler.

En entendant M. d'Épernon rendre cet hommage à la valeur des soldats de la France, Bernard ne put se défendre d'un mouvement de joie qu'il eut peine à dissimuler. Étrange et troublant, le sentiment qui s'emparait de lui. La royauté qu'avaient servie ses ancêtres était en péril; l'ancien régime, source des richesses et des honneurs de la maison de Malincourt, s'effondrait dans les débris du trône des Bourbons; son père et sa mère étaient en prison; lui-même n'était plus qu'un pauvre petit émigré ne pouvant rien attendre que des victoires de l'étranger, et cependant, quand tout lui commandait de former des voeux pour le triomphe de celui-ci, c'est aux armes françaises qu'inconsciemment, comme malgré lui, il les adressait, animé d'admiration et de sympathie pour ces jeunes volontaires dont venait de parler le voyageur, qui donnaient leur vie au pays, et tout brûlant du désir de les imiter. Dans son esprit, ces choses restaient encore vagues, ne prenaient corps que lentement, peu à peu. Il eût été bien embarrassé pour les expliquer et les définir, n'aurait même su de quel nom les appeler. Mais, c'était le patriotisme qui s'éveillait en lui, et dont il devait, à quelques années de là, subir la puissance et les entraînements.

Les émotions confuses qu'à cette heure il ressentait, il se garda de les confier à ses amis, et ils ne les devinèrent pas. M. d'Épernon suivait avec intérêt la discussion engagée par les habitués du café des _Trois-Couronnes_ et le nouvel arrivant. Quant à Valleroy, tout en feignant d'écouter, il ne perdait pas de vue un personnage inconnu de lui, entré depuis quelques instants et qui se tenait à l'écart, le nez dans une gazette allemande. C'était un jeune homme, épais et replet, aux manières communes, à mine futée, avec des yeux gris et fuyants, percés en trou de vrille, sous un front bas et étroit, qui formait un saisissant contraste avec le reste du visage trop large et trop gras. Il portait une lévite noire à pèlerine, des culottes blanches, des bottes à la russe et un chapeau haut de forme, à grandes ailes, orné d'une boucle sur le devant. Bien qu'il affectât de se tenir éloigné des groupes que formaient les émigrés et parût indifférent à leurs propos, il y prêtait, à ce que crut remarquer Valleroy, une attention soutenue.

--Je connais cette figure, dit l'honnête serviteur des Malincourt. Je l'ai déjà vue. Mais où?

Et il scrutait ses souvenirs les plus récents comme les plus anciens, cherchant à y retrouver le personnage dont la présence lui causait maintenant un indicible malaise. Tout à coup, il tressaillit. Il se rappelait. À la clarté de sa mémoire, un tableau se dessinait dans sa pensée, dont les lignes vagues d'abord et comme à demi effacées sortaient peu à peu des nuages de l'oubli, prenaient une forme précise. C'était au château de Saint-Baslemont, le soir du funeste jour. Il se revoyait debout, sur la terrasse du château, secoué par la colère, le front contre les vitres, à travers lesquelles il embrassait du regard une vaste salle pleine de gardes nationaux et de peuple auxquels M. de Malincourt tenait tête. Dans ce tumulte, un petit homme vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un feutre en pointe, s'agitait, pérorait et finalement donnait l'ordre d'arrêter les châtelains. Et c'était le même homme auquel, bien des fois depuis, avait songé Valleroy en se promettant de tirer vengeance de lui, s'il le rencontrait jamais, qui maintenant se trouvait là, sous sa main, audacieux et tranquille, parce qu'il se croyait inconnu. Oui, c'était Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, membre de la municipalité d'Épinal et président du club des Jacobins créé dans cette ville à l'image de celui de Paris.

Quand Valleroy fut assuré qu'il ne se trompait pas, sa physionomie prit, à son insu, l'expression menaçante d'un bouledogue en arrêt, la nuit, devant un malfaiteur. Ah! citoyen Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, que ne pouviez-vous comprendre la signification du terrible regard braqué sur vous!...

--Qu'est-ce qui l'amène à Coblentz? se demandait Valleroy. Sans doute une méchante action à commettre. C'est comme espion qu'il est venu. Il s'agit donc pour moi, non seulement de venger mes seigneurs, mais encore d'empêcher le citoyen de faire des victimes nouvelles. Ah! nous allons rire, maître Moulette. Monsieur le chevalier, dit-il soudain à Bernard, je suis obligé de vous quitter un moment. Vous voudrez bien m'attendre ici, et si je tardais trop à revenir, rentrez sans moi. M. le vidame daignera vous accompagner jusqu'à la maison.

--Où vas-tu donc, Valleroy? demanda l'enfant avec surprise.

--Je vous le dirai plus tard, Monsieur le chevalier, et vous aussi, vous le saurez, Monsieur le vidame.

Sans attendre leur réponse, il se leva et partit sur les traces de Joseph Moulette, qui venait de quitter sa place et se dirigeait vers la porte. Une fois dehors, le président du club des jacobins d'Épinal jeta dans la rue à droite et, à gauche un regard chercheur et inquiet, le regard d'un homme fraîchement débarqué dans une ville qu'il ne connaît pas, et embarrassé, la nuit venue, d'y trouver son chemin. Puis, s'étant retourné, il aperçut derrière lui, sur le seuil du café des _Trois-Couronnes_, Valleroy qui se donnait l'air débonnaire d'un bon bourgeois regagnant son gîte. Avec une politesse exagérée, il lui dit en allemand:

--Voudriez-vous bien, Monsieur, m'indiquer la route que je dois suivre pour regagner la Wilhelmstrasse?

Comme beaucoup de Français habitant les provinces de l'Est, Valleroy comprenait et parlait la langue allemande. Il s'en servit donc pour répondre:

--Je vais de ce côté. Monsieur, et je me ferai un plaisir de vous accompagner.

Sur cette offre courtoise, acceptée aussitôt que formulée, les deux hommes se mirent à marcher côte à côte. La nuit venait; les réverbères n'étaient pas encore allumés. Joseph Moulette ne pouvait lire le nom des rues, ni se rendre compte que son guide allongeait le chemin. Ce dernier, qui voulait se donner le temps de causer sans contrainte, se garda donc de prendre par le plus court et commença par tourner le dos à la Wilhelmstrasse.

Après quelques minutes de marche silencieuse, il interrogea son compagnon.

--Vous êtes Français, Monsieur?

--Vous l'avez deviné? s'écria Joseph Moulette.

--À votre accent, quand vous m'avez parlé tout à l'heure. Vous avez une certaine manière de prononcer l'allemand qui est commune aux gens de votre pays, du nôtre devrais-je dire, car je ne saurais dissimuler que je suis votre compatriote.

--Mon compatriote! Émigré, peut-être?

--Émigré comme vous, citoyen président.

Le citoyen président bondit.

--Eh! prenez garde, que diable! On peut nous entendre... D'ailleurs, je ne vous comprends pas; je suis voyageur en grains.

--La rue est déserte, observa Valleroy avec flegme. Vous êtes voyageur en grains comme moi voyageur en vins, ce qui est la qualification que je me donne ici.

--Ainsi, vous me connaissez? reprit Joseph Moulette résigné.

--Quand on a eu l'honneur de vous voir et de vous entendre à la tribune des jacobins d'Épinal, on ne peut plus vous oublier. Votre éloquence, la pureté de votre civisme laissent dans le coeur des vrais patriotes des traces ineffaçables.

--Est-ce sincère, ce que vous me dites là? demanda le citoyen président en essayant de dévisager son interlocuteur qu'enveloppait l'ombre du soir. N'est-ce pas plutôt un piège que vous me tendez?

--Un piège! s'écria Valleroy, continuant à mentir avec aplomb pour garder le rôle qu'il avait imaginé. Vous tendre un piège, moi! Dans quel but? Et quel gage faut-il vous donner de ma sincérité?

--Avouez-moi qui vous êtes.

--Qui je suis? Tiburce Valleroy, délégué à Coblentz par la commune de Paris pour observer les menées des émigrés et lui en rendre compte.

--Un collègue, alors, un observateur comme moi.

--Parbleu, je m'en doutais, pensa Valleroy.

Et tout haut, il reprit:

--Ah! vous aussi, vous êtes délégué...

--Par la commune d'Épinal comme vous par celle de Paris, avoua Joseph Moulette, mais avec une mission plus restreinte que la vôtre.

--Quelle est-elle, cette mission? continua le faux espion dont la curiosité s'excitait.

--Elle consiste à rechercher si un ci-devant comte de Malincourt, récemment arrêté par mes soins en son château de Saint-Baslemont, dans les Vosges, comme prévenu d'émigration, a séjourné, le mois dernier, à Coblentz, et si ses fils s'y trouvent encore.

Valleroy dressait l'oreille.

--Quel intérêt présente cette recherche? fit-il avec bonhomie.

--Un intérêt majeur, répliqua Joseph Moulette gravement. Comme je vous le disais, c'est par mes soins que le ci-devant comte a été décrété d'arrestation et emprisonné à Épinal avec la ci-devant comtesse qui n'avait pas voulu se séparer de lui. Le mandat d'arrêt se justifiait deux fois, d'abord par le séjour que le prévenu a fait à Coblentz, ensuite par sa volonté d'y revenir. Le séjour n'est pas contestable; il a eu un témoin; la volonté est évidente, puisque, lorsque j'ai arrêté le ci-devant comte, il se préparait à fuir.

--Ah! bandit, ta confession te condamne, murmura Valleroy.

--Vous dites?

--Moi? Rien; je vous écoute.

--L'arrestation était donc légitime et faisait honneur à ma perspicacité, continua Joseph Moulette. Mais figurez-vous qu'on l'a blâmée à Paris, où divers habitants de Saint-Baslemont ont, paraît-il, porté plainte contre moi, pour excès de pouvoir. Oui, on a critiqué mon zèle, on m'a désavoué, moi dont le civisme est si pur! Paris a commencé par revendiquer les prisonniers et par nous les enlever. Puis, l'accusateur public a fait savoir à la municipalité d'Épinal qu'aucune charge n'existait contre eux, puisqu'il n'était pas démontré que le ci-devant comte eût commis le crime d'émigration et qu'il était certain que la ci-devant comtesse ne l'avait pas commis, qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu de poursuivre.

--Mais, alors, on les a mis en liberté? dit Valleroy qu'étouffaient la colère et l'angoisse.

--Oh! pas encore. Transférés à Paris, ils y ont trouvé des défenseurs. Mais, si malins que soient ceux-ci, Curtius Scoevola est plus malin qu'eux. Sur ses conseils, la municipalité d'Épinal a protesté contre l'esprit de modérantisme de Paris et obtenu un délai pour fournir les preuves du crime imputé au ci-devant comte. C'est afin de trouver ces preuves que je suis ici.

À ce moment, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, courut à son insu le plus sérieux péril, celui d'être étranglé par les robustes mains de son prétendu collègue qu'indignait cette confession arrachée par son habileté à la sotte vanité du citoyen président. Mais, par bonheur pour ce dernier, Valleroy avait en horreur le meurtre et sut réprimer sa violence. Il recouvra même assez de sang-froid pour dire avec calme:

--Vous aviez sûrement à tirer vengeance de la famille de Malincourt? Comment expliquer autrement que vous vous acharniez contre elle?

--Je n'en avais jamais entendu parler. Mais, vous concevez... des aristocrates... je suis patriote. Et puis, ils ont un château, des terres; ces biens seront confisqués, mis en vente au profit de la nation, et peut-être ne me sera-t-il pas impossible de me les faire adjuger à vil prix.

--Nous voici dans la Wilhelmstrasse, interrompit Valleroy, heureux de couper court à des propos qui mettaient sa patience à une trop rude épreuve.

--Et voici ma demeure, ajouta Joseph Moulette en s'arrêtant devant une auberge reconnaissable à son enseigne, qui représentait, grossièrement peint sur un fond de verdure, un boeuf couronné.

--Heureux de vous avoir rendu service, fit Valleroy en feignant de s'éloigner. Je vous souhaite de réussir dans votre entreprise.

Mais l'espion le retint.

--Je ne vous quitte pas si vous ne vous engagez à me revoir, à me venir en aide. Puisque nous servons tous deux la même cause, j'ai le droit de compter sur votre concours.

--Il ne vous sera pas refusé, s'il peut vous être utile. Mais que puis-je pour vous?

--Ce que vous pouvez pour moi? Tout ce que je ne peux moi-même. Me guider dans cette ville que vous connaissez et où je viens pour la première fois, m'introduire dans la société des émigrés, qui vous est familière puisque vous étiez tout à l'heure au milieu d'eux; seconder enfin les efforts que je viens faire pour découvrir les fils du ci-devant comte de Malincourt, et leur faire avouer, par la ruse, que leur père était ici le mois dernier.

Valleroy resta d'abord silencieux, comme si la réponse qu'attendait Moulette eût mérité réflexion. Puis il dit résolument:

--Je n'ai rien à refuser aux amis du peuple, surtout lorsque, comme vous, ils s'attachent à déjouer les complots liberticides. Je vous guiderai dans la ville, je vous présenterai aux plus influents des émigrés et je vous ménagerai une entrevue avec les fils du ci-devant comte de Malincourt.

--Ils sont à Coblentz et vous les connaissez?

--Ils sont à Coblentz et je les connais.

--Mais alors, vous devez savoir si leur père est venu à une époque récente.

--Il est venu.

--Et vous n'en disiez rien!

--Avant de rien dire, j'ai voulu me convaincre que vous ne m'aviez pas menti, quand vous vous êtes attribué la qualité de délégué de la commune d'Épinal.

--Et maintenant, vous êtes convaincu?

--Absolument convaincu, et, dès demain, je vous le prouverai.

--Vous me rendez un fier service, citoyen Valleroy, et si jamais Joseph Moulette est à même de vous exprimer sa reconnaissance, il le fera, n'en doutez pas. C'est égal, continua le président du club des jacobins d'Épinal, quand le hasard se mêle d'être bienveillant pour ceux qui s'abandonnent à lui, il ne l'est pas à moitié. Lorsqu'il y a quelques heures je débarquais à Coblentz, pouvais-je croire que j'allais réussir du premier coup?

--Cela vous était bien dû, répondit Valleroy.

--Un mot encore. Demain, où vous verrai-je?

--Chez vous, à 5 heures: jusque-là, gardez-vous de sortir et d'attirer l'attention. La police de l'électeur est défiante et disposée en ce moment à voir dans tout nouveau venu un agent révolutionnaire. Il est inutile de vous attirer des avanies.

--Oui, vous avez raison. Demain, je ne bougerai pas de mon auberge et je vous y attendrai à l'heure dite. Au revoir, citoyen Valleroy.

--Au revoir, citoyen président.

Ils se séparèrent sur ces mots.

Il était temps, car, brisé par les efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'étaient plus à Épinal; on les avait transférés à Paris. Fallait-il s'en réjouir ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de Joseph Moulette et des tyranneaux d'Épinal, disposés à se faire honneur de cette importante arrestation. Mais on les avait jetés dans la vaste fournaise parisienne où dix prisons se disputaient les infortunés de leur condition et de leur rang et où l'oeuvre de leur délivrance rencontrerait plus de difficultés que dans une petite ville. À Épinal, Valleroy aurait aisément trouvé des complices pour aider à l'entreprise qu'il méditait. À Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est vrai, manquaient à l'accusation. En empêchant Joseph Moulette de quitter Coblentz, où il était venu les chercher, on les empêcherait d'arriver à Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et à quels dangers une captivité prolongée ne les exposait-elle pas? Le séjour de Paris devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace, surexcitée par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de les massacrer avec la famille royale, le jour où les armées étrangères, à supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de la capitale. Ainsi, de quelque côté qu'on envisageât la situation, elle ne présentait que périls, et ce qui achevait de désoler Valleroy, c'est que son infatigable dévouement à la maison de Malincourt devenait impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de l'exercer.

Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le café des _Trois-Couronnes_. Quand il y entra, Bernard et le vidame d'Épernon étaient encore à la place où il les avait laissés. Comme il les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir, l'interrogea.

--Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quittés si vite tout à l'heure?

--Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le chevalier.

Bernard devint très pâle.

--Des nouvelles de mes parents? Tu en as?

--J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais, elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.

Et, pressé de décharger son coeur des émotions qu'il y renfermait depuis une heure, il fit à Bernard et au vidame d'Épernon le récit fidèle de ce qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph Moulette.

--Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est à Coblentz! Ah! pourquoi mon frère est-il loin de nous? À défaut de lui, pourquoi moi-même ne suis-je qu'un enfant?

--Que feriez-vous donc, chevalier, si vous étiez un homme? demanda le vidame.

--Je me vengerais. Je châtierais ce misérable comme il le mérite.

--Laissez là les idées de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un misérable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous oppriment, un flot d'écume du torrent qu'ils ont déchaîné pour se frayer un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'à l'empêcher de nuire, cela vaudra mieux.

--Oui, l'empêcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais comment?

--Il est fâcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilité de consulter le vicomte Armand, reprit M. d'Épernon, il nous eût suggéré peut-être un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le citoyen Moulette soit impuissant à nuire, il faut le retenir à Coblentz, l'empêcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer. Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas à Coblentz. La forteresse de la Chartreuse vaut bien la défunte Bastille. Nous y ferons mettre M. Moulette.

--Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'écria Valleroy.

--Le chef de la police électorale est mon ami. Il ne me refusera pas une lettre de cachet. Ce ne sera peut-être pas très régulier, mais il y a force majeure. Et puis, nous trouverons un prétexte.

--Et si le prisonnier se réclame du ministre de France?

--On étouffera sa réclamation... Mais il est 9 heures, ajouta le vidame d'Épernon en se levant. L'heure de mon souper a sonné depuis longtemps et je vous quitte. Venez me trouver demain, dès le matin, maître Valleroy. Nous aviserons. Je vais réfléchir de mon côté; réfléchissez du vôtre. La nuit porte conseil.

Il s'éloigna à pas comptés, toujours fringant, toujours alerte, cachant sous son fin sourire ses impressions de la journée. Comme un philosophe, il les rapportait chaque soir en son logis pour y méditer à loisir et y puiser la sagesse. Bernard et Valleroy ne tardèrent pas à l'imiter. Mais ils ne possédaient ni son sang-froid ni son aimable scepticisme, et ils rentrèrent tristement, portant en eux, obsédante et troublante comme un cauchemar, la perspective des périls auxquels étaient exposés à Paris le comte et la comtesse de Malincourt.

Durant l'après-midi du lendemain, à l'auberge du _Boeuf Couronné_, dans la chambrette qu'il occupait sous les toits, la seule que l'affluence des émigrés eût laissée disponible, Joseph Moulette attendait la visite de Valleroy. Très agité, dévoré d'impatience, il allait et venait entre les quatre murs de son domicile, tirant sa montre à tout instant pour s'assurer qu'elle ne marquait pas 5 heures. Comme elle allait les marquer, il entendit un bruit de pas dans le corridor, courut ouvrir et se trouva en présence de celui qu'il attendait.

--Vous êtes exact, citoyen, lui dit-il. M'apportez-vous de bonnes nouvelles?

--Vous allez en juger, répondit Valleroy en entrant dans la chambre, dont il ferma la porte. J'ai vu ce matin les fils du ci-devant comte de Malincourt. Ils sont deux, l'un officier dans l'armée des émigrés, l'autre un enfant, de la graine d'aristocrate. Je leur ai annoncé l'arrivée à Coblentz d'un messager de leur père. C'est en cette qualité que, tout à l'heure, vous vous présenterez à eux.

--Oh! c'est bien imaginé, admirablement imaginé, s'écria Joseph Moulette emporté par l'enthousiasme...

--Une fois dans leur confiance, il ne tiendra qu'à vous, si vous êtes habile, de leur faire avouer tout ce que vous voudrez et d'en apprendre long. C'est eux qui vous fourniront ainsi les preuves que vous venez chercher et qui seront au besoin fortifiées par mon témoignage, puisque j'aurai assisté à l'entrevue.

--Bravo! Le ci-devant comte est frit et son château de Saint-Baslemont est à moi!

Et le président du club des Jacobins manifesta son contentement en exécutant une belle pirouette. Mais, à ce moment, on frappait à la porte.

--Entrez, fit-il sans défiance.

Ceux qui entraient étaient au nombre de cinq. Ils portaient l'uniforme des gendarmes de l'électeur de Trèves. L'un d'eux, un officier, commandait aux quatre autres.

--Qui demandez-vous, Messieurs? bégaya le citoyen président, médusé par cette apparition.

--Vous êtes bien le sieur Joseph Moulette? dit l'officier.

--Oui, Joseph Moulette, émigré français, faisant le commerce des grains. Et voici mon ami Tiburce Valleroy, honorablement connu à Coblentz.

--Connu à Coblentz, oui, reprit l'officier en portant un regard de défiance sur Valleroy qui baissait les yeux: mais honorablement, c'est une autre affaire, et peut-être n'est-il pas bon pour lui d'être trouvé ici en votre compagnie... Peu importe, d'ailleurs; ce n'est pas de lui qu'il s'agit en ce moment, mais de vous, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola: au nom de Mgr l'électeur, je vous arrête.

Il fit un signe et les quatre gendarmes entourèrent le citoyen président.

--Messieurs, il y a méprise, protesta celui-ci; je ne m'appelle pas Curtius Scoevola. Je suis un homme inoffensif qui s'est vu contraint de fuir son pays pour échapper à ses persécuteurs. Vous arrêtez un innocent.