Chapter 7
Puis tout retomba dans le silence aux entours de Monsieur. Quant au comte d'Artois, il avait repris sa pétulante promenade de l'un à l'autre. Armand, comprenant que la bienveillance des princes était épuisée, allait se retirer. Mais il n'en eut pas le temps. La pendule ayant sonné dix heures, le comte de Provence se leva:
--La messe, mon frère, s'écria-t-il.
Son frère se rapprocha de lui. Un gentilhomme remit à chacun d'eux un paroissien, un chapeau et, en plus, une canne à l'aîné. La porte qui donnait sur le salon d'attente fut ouverte: on entendit résonner sur les dalles le bruit des hallebardes, et comme le cortège se mettait en marche, Bernard perçut ces trois mots jetés à la foule des courtisans:
--Les princes, Messieurs.
Alors, ce fut dans cette foule une agitation et une rumeur qui éclatèrent brusquement, qui s'apaisèrent presque aussitôt. Les princes s'avançaient au milieu d'elle, dans un calme tel qu'on eût entendu voler une mouche si, de temps en temps, eux-mêmes ne l'avaient troublé en adressant la parole à quelqu'un de ceux qui formaient la haie sur leur passage. Armand avait pris sa place accoutumée derrière le comte d'Artois; Bernard marchait à côté de son aîné, mais sans rien distinguer de ce que disaient les princes, quand ils parlaient, bien qu'il le devinât à l'expression des visages. C'étaient des encouragements aux uns, des refus à d'autres; ici un éloge, là un blâme, et personne ne répondait. De toutes parts, on ne voyait que bustes inclinés et têtes courbées.
La chapelle était au rez-de-chaussée, à l'autre extrémité du château. En y arrivant, Bernard fut tout heureux de se retrouver à côté du vidame d'Épernon.
--Permettez-moi de rester auprès de vous. Monsieur le vidame, lui dit-il, et daignez me nommer encore les personnages fameux.
--Avec plaisir, chevalier, répondit M. d'Épernon. Mais, dites-moi, vous avez approché Leurs Altesses Royales! Vous ont-elles consolé?
--Elles m'ont parlé brièvement et je n'ai rien trouvé à leur répondre.
--Vous étiez intimidé?
--Irrité plutôt, répliqua Bernard.
Et il raconta les détails de l'audience.
--Toujours les mêmes, observa M. d'Épernon, se croyant déjà les maîtres et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs téméraires et imprudentes ardeurs.
À ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de Conzié, évêque d'Arras, montait à l'autel. Au premier rang des fidèles, à droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrière elle, l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amitié de Monsieur avait faite reine de l'émigration; la belle et modeste Louise de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la vieille amie du prince de Condé, venue de Worms le matin, envoyée par lui pour faire connaître aux frères du roi la détresse de l'armée qu'il commandait. À gauche, se tenaient ceux-ci, ayant à côté d'eux le duc d'Angoulême et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous deux encore enfants.
Le vidame d'Épernon désignait au chevalier, en les nommant, ces hauts personnages. Puis, celui-ci, sa curiosité satisfaite, s'agenouilla et se recueillit. Alors sa pensée, un moment distraite, s'envola vers Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands seigneurs, ni grandes dames. Bercé par l'harmonie des chants religieux que l'orgue accompagnait, il revoyait le château où il était né, son père, sa mère. Il revivait tour à tour les jours heureux et les jours tristes, et la comparaison de ce passé avec le présent, son isolement au milieu de cette cour en apparence brillante, misérable en réalité, où il savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter à ses yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine, à ses lèvres des prières... Il resta longtemps ainsi.
--Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'Épernon. C'est fini.
Les princes étaient sortis sans qu'il s'en aperçût. La foule se pressait sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur des voix; que grossissait la sonorité des voûtes. Bernard suivit le vidame, mais il le perdit à la porte de la chapelle. Alors il revint dans le salon d'attente. C'est là que le retrouva son frère, quelques instants après, et ils quittèrent le château pour rentrer à Coblentz. Maintenant rassasié des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait hâte de revoir Nina.
Dans sa modeste maison, située au coeur de la ville, le peintre Venceslas Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le servait, depuis quarante ans. Indépendamment de l'atelier, l'habitation ne se composait que de deux chambres, l'une occupée par le peintre, l'autre par Fraulein. Aussi l'arrivée de deux étrangères dans cette demeure exiguë avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre à les y installer, il avait fallu la volonté formelle de son maître. Il s'était empressé de céder sa chambre à tante Isabelle et à Nina, se résignant lui-même à coucher dans son atelier sur un matelas jeté par terre. Après avoir dormi comme au bivouac, il s'était mis au travail dès le matin et n'avait interrompu sa tâche que pour céder la place à Lisbeth qui venait dresser le couvert pour le dîner.
Maintenant, le repas s'achevait. On dînait alors à midi, et les aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroché au mur, au-dessus d'un grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce jour-là, le repas de Reybach, qui l'expédiait ordinairement en dix minutes, avait duré plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire comme lui n'a pas tous les jours à sa table une aimable tante Isabelle et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites, il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi séduisante compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie, inondait d'une lumière chaude les tableaux épars sur des chevalets, les vieux meubles ramassés un peu partout par Reybach, au hasard de ses voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il vivait comme un de ces peintres du XVIe siècle dont il portait le costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de témoigner de son enthousiasme pour l'époque de la renaissance artistique dont il suivait les traditions.
Amadouée par la bonne grâce de la comédienne et les caresses de l'enfant, Fraulein, le repas terminé, s'était retirée dans sa cuisine, et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies. À cette heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire. Quelques instants avant, un homme était entré, apportant un paquet pour Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne connaissant personne à Coblentz et personne ne la connaissant, n'attendait aucun envoi, il avait répliqué qu'il ne se trompait pas et était parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant défait le paquet, en avait retiré une robe rose, une écharpe blanche, une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une fourrure, le tout à la taille de Nina, qui avait voulu revêtir sur-le-champ ces brillants atours, et, parée comme une fille de gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le jour. Ce que tous trois cherchaient à deviner, c'était le nom du donateur généreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses. Mais vains étaient leurs efforts; ils ne savaient à qui attribuer ce présent, et Nina parlait déjà d'aller promener sa toilette par la ville que sa protectrice en était encore à se demander si, une fois dehors, on ne l'arrêterait pas comme une voleuse.
Soudain, à la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annonça des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait ouvrir, puis on l'entendit remonter précipitamment. Elle entra dans l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son maître ses gros yeux effarés:
--Ils sont trois, Monsieur, gémit-elle.
--De qui me parlez-vous, vieille folle?
--De ceux qui marchent derrière moi. Je ne les connais pas, ou plutôt, il y en a bien un que j'ai déjà vu; quant aux deux autres...
Elle n'eut pas le temps d'achever. Au seuil de l'atelier venaient d'apparaître Bernard de Malincourt qu'accompagnaient Armand et Valleroy. La figure parcheminée de Reybach s'épanouit dans un bienveillant sourire, et s'adressant à sa gouvernante:
--Vous avez eu peur de ces gentilshommes! Les prenez-vous pour des malfaiteurs?
--Dans une ville pleine d'émigrés, on doit s'attendre à tout, grommela Lisbeth, traduisant à sa manière l'opinion défavorable que professait contre eux la population de Coblentz.
Satisfaite d'avoir décoché ce trait, qui, du reste, n'atteignit personne, elle disparut tandis que Reybach faisait fête à ses nouveaux amis.
--Nous venons vous remercier de vos courtois procédés envers mon frère, mon cher Reybach, lui dit Armand. Il a voulu le faire lui-même avec moi, et le fidèle Valleroy a tenu à se joindre à nous.
--Nous sommes tous ici les obligés de M. Reybach, ajouta Valleroy, n'est-ce pas, tante Isabelle?
Il saluait celle-ci, qui s'était levée pour faire sa révérence à la société. Elle le remercia d'un regard et répondit:
--Les heures de repos et de trêve sont rares dans la vie des proscrits. Nina et moi nous devons à M. Reybach quelques-unes de ces heures réparatrices.
--Et moi, intervint tout à coup Nina, je dois à M. le chevalier une belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a envoyée? fit-elle en se jetant dans ses bras.
Et comme le silence de Bernard équivalait à un aveu, le peintre se récria contre lui-même, tout honteux, à ce qu'il confessa, d'avoir laissé à la petite l'honneur de cette découverte.
--Vous allez la gâter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.
--Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'égal que le bonheur d'offrir. Vous pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frère ne l'est pas moins.
Et c'était la vérité, car Bernard tournait et retournait comme une poupée la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux éclats de ses attitudes coquettes et de la gravité qu'elle affectait, en croisant sur sa frêle poitrine l'écharpe blanche à paillettes d'or. Ce joyeux incident avait mis tout le monde à l'aise, et l'intimité nouée la veille sur le bateau reprit son cours, malgré la présence du vicomte qui ne demandait qu'à s'y associer. Valleroy, toujours empressé auprès de tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle allait s'enquérir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps à la charge de M. Reybach. Une fois installée chez elle, elle s'annoncerait dans la ville comme professeur de diction. Cette idée lui était venue pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux résultats, surtout si M. le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes de la société française réunie à Coblentz, et M. Reybach la présenter dans la société allemande. Elle s'offrirait en même temps pour réciter des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi l'existence de Nina et la sienne et goûter enfin un repos que n'avait pu lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.
--Je suis aimé, connu, honoré dans ma ville natale plus que ne le fut jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes compatriotes qui ne tienne à honneur de faire droit à mes requêtes, et quand on saura que je protège tante Isabelle, elle sera à la mode.
Il parlait, la tête fièrement dressée, le bras tendu, campé comme une statue héroïque sur son piédestal. C'était à croire qu'il prenait tout Coblentz à témoin de la vérité de ses déclarations. Avec moins d'emphatique solennité, mais avec un égal empressement, le vicomte de Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, obligé de partir le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce n'était qu'à son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la protection de ses amis.
--Je la recommanderai au vidame d'Épernon, s'écria Bernard. Il connaît tout le monde et ne refusera pas de nous servir.
Émue jusqu'aux larmes par ces témoignages d'intérêt, tante Isabelle ne savait comment remercier, se déclarait impuissante à exprimer sa reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha d'elle et lui dit à voix basse:
--Il se peut qu'avant que ces promesses se réalisent vous vous trouviez dans la gêne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme toujours, la bourse de Valleroy est à votre disposition.
Elle prit la main du loyal garçon qui lui offrait ainsi son dévouement, et la gardant dans les siennes, elle murmura:
--Il est donc vrai que mes malheurs touchent à leur terme, puisqu'à l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs généreux et secourables?
Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle eût attendu qu'il lui révélât le secret de son destin. Hélas! si le ciel avait pu répondre, s'il avait répondu, voici ce qu'il lui aurait dit:
--Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta route escarpée et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante mais brève, au delà de laquelle t'attendent de nouvelles épreuves. Prépare ton coeur, apprête tes larmes. Le présent est trompeur, l'avenir redoutable, et les années s'écouleront longues, terribles, sanglantes, avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te dédommager de tes peines supportées avec vaillance et résignation.
Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, était rassurée et heureuse.
Dans la matinée du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz se pressait sur les quais pour assister au départ du prince électeur de Trêves, Mgr Clément Venceslas de Saxe, et des frères du roi de France qui se rendaient à Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur François II, roi de Bohême et de Hongrie. Les augustes personnages devaient faire le voyage par le Rhin, et, dès 9 heures, le yacht de l'électeur, toutes voiles dehors, orné, pavoisé, enrubanné, se balançait au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour à tour et prendre place à bord le duc de Brunswick, généralissime des armées alliées, le prince de Nassau, fidèle ami des Bourbons, le comte de Romanzof, délégué auprès d'eux comme ambassadeur par l'impératrice Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Suède, le baron de Duminique, ministre de l'électeur, le chevalier de Bray, représentant de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs français, le comte de Calonne, les maréchaux de Broglie et de Castries, chargés d'ans et de gloire, l'évêque d'Arras, le duc de Grammont, le général de Bouillé, le marquis de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les princes avaient désignés pour les accompagner.
Tandis que sur un autre bateau où les gardes du corps occupaient une place réservée on embarquait pêle-mêle chevaux, voitures, des bagages et une nombreuse domesticité, les musiciens de l'électeur, groupés à l'avant du yacht, épuisaient leur répertoire, et le son des instruments, la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est là qu'Armand de Malincourt, précédant les princes de quelques instants, retrouva son frère et qu'ils échangèrent de tendres adieux. Bien que l'absence du vicomte ne dût pas dépasser la durée de quinze jours, ils étaient émus l'un et l'autre. C'était si triste, à peine réunis, de se séparer de nouveau! Armand répétait ses dernières recommandations.
--Veille sur mon frère comme s'il était de ton sang, disait-il à Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de voir en Valleroy le plus sûr des protecteurs, le plus fidèle des amis.
Ces pressantes exhortations n'étaient pas nécessaires. Entre Bernard et Valleroy régnaient la confiance et l'amitié; ils rassurèrent la sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain, dans la foule, une rumeur s'éleva. Elle annonçait l'arrivée des voitures de la cour. Les deux frères échangèrent une dernière étreinte, et le vicomte, après avoir embrassé Valleroy, courut où son devoir l'appelait. Bientôt, au milieu des acclamations redoublées, au bruit des fanfares retentissantes, le yacht s'ébranlait, gagnait majestueusement le milieu du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et Valleroy restèrent à la même place, les yeux fixés sur le jeune officier qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lèvres, des larmes aux joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.
CHAPITRE VI
LE CITOYEN PRÉSIDENT
Il y avait à peine quinze jours qu'Armand était parti pour Mayence. Cinq jours encore et il serait revenu. Mais le temps écoulé depuis son départ, comme le temps à courir avant son retour, paraissait à Bernard démesurément long. C'étaient des jours et ils lui pesaient comme des années, non seulement parce qu'il souffrait d'être loin de son frère, mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu l'éclat qu'y répandait leur présence, la misère des émigrés revêtait une physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque après-midi, Bernard sortait avec Valleroy, tantôt pour faire une excursion aux environs de la ville, tantôt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments, ou encore pour aller voir le vidame d'Épernon, à l'_Hôtel de la Cigogne_ où il était en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach à son atelier, tante Isabelle et Nina, installées toutes deux chez un épicier qui avait consenti à leur céder deux chambres au-dessus de sa boutique, tantôt enfin pour recueillir des nouvelles au café des _Trois-Couronnes_ où elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces différentes stations, longtemps et à dessein prolongées, restaient encore bien des heures à remplir. C'était dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une monotone uniformité dont il ne parvenait pas à vaincre l'ennui, quelque effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait à voir l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.
Par suite de cet état d'âme, quand sa pensée s'arrêtait au souvenir de ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle était ordinairement fixée, il se sentait envahi et dominé par une noire mélancolie, pire qu'un bruyant désespoir. Vainement Valleroy s'engageait à partir pour Épinal aussitôt après le retour d'Armand, à en ramener le comte et la comtesse de Malincourt, à les rendre à la tendresse de leurs fils, Bernard refusait de croire au succès de cette entreprise. C'était pitié de mesurer l'influence qu'exerçait sur ce jeune coeur le doute affreux par lequel il était possédé et qui trouvait un aliment incessant dans le caractère tragique des événements qui se déroulaient en France et arrivaient à l'étranger travestis ou dénaturés, mais non exagérés. Le roi prisonnier dans son palais, sa liberté, sa couronne et sa vie menacées, les factions dominant le pays, les prisons remplies d'innocents, le gouvernement déclarant la guerre à la Confédération germanique et au Piémont, une armée austro-prussienne se préparant à franchir la frontière, toutes les puissances s'armant en hâte, la noblesse émigrée mourant de faim, tel était à mi-juillet de cette année 1792 le spectacle qu'offrait notre pays.
Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir l'espérance de se dérober aux tempêtes? Les folles illusions des émigrés pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y déroberaient. Mais ces illusions, à la faveur desquelles princes et gentilshommes élaboraient avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard ne les partageait pas. Ses précoces malheurs avaient mûri sa raison en donnant à sa jeunesse une rare prévoyance, et la captivité de ses parents fermé son âme aux espoirs chimériques. Valleroy se désolait de ne pouvoir guérir ce mal qu'avait fait éclater le départ d'Armand. S'il s'était agi de défendre son cher chevalier contre un danger visible et tangible, il aurait aisément trouvé des armes dans son dévouement, dans son énergie. Mais contre le danger mystérieux créé par l'état d'âme de Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en déployait pas moins d'incessants efforts pour distraire son jeune maître. Il appelait à son aide tour à tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chère tante Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqué qu'auprès d'elle Bernard retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les élèves qu'elle devait aux recommandations de M. d'Épernon et du peintre breveté de Son Altesse Sérénissime l'électeur de Trêves, Valleroy emmenait les enfants quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantôt en voiture, tantôt à pied, à travers monts et plaines, dans les forêts qui bordent le Rhin, demandant à l'exercice, au grand air, à l'enfantine gaieté de Nina la guérison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le chevalier, à peine rentré en ville et séparé de sa petite amie, retombait dans sa tristesse. C'était à croire qu'il ne voulait pas guérir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il considérait comme un médecin indispensable à Bernard. Par bonheur, la date fixée pour ce retour était proche. Valleroy se rassurait en répétant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se répétant à lui-même qu'elles touchaient à leur terme. Ce jour-là, vers la fin du jour, il s'était rendu, suivant sa coutume, au café des _Trois-Couronnes_, en compagnie du chevalier. C'était l'heure où s'y réunissaient les émigrés en résidence à Coblentz; toujours en quête de nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les voyageurs arrivés de France. Il était rare qu'une journée s'écoulât sans y amener des visages nouveaux. Malgré la rigueur des lois édictées par le gouvernement français contre les émigrés, le nombre des fugitifs, loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur générale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite. À peine apparus au café des _Trois-Couronnes_, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ un objet de curiosité. On commençait par les examiner en silence, par étudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils étaient pris au sérieux, jugés dignes de foi, on les interrogeait avidement.