Fils d'émigré

Chapter 10

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À la fin de la première quinzaine d'octobre, les princes français rentrèrent à Coblentz. Quelle différence entre ce retour lamentable et le triomphal départ du mois précédent! Les habitants qui se trouvaient encore dans les rues à 9 heures du soir virent passer trois chaises de poste allant à toute vitesse. Elles contenaient les frères du roi de France et une poignée de courtisans indissolublement liés à leur fortune. Elles traversèrent la ville pour gagner le château de Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes, plus de bruyantes fanfares; derrière elles, plus de bruyante escorte, mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colère d'un peuple menacé, par la faute des émigrés, de l'invasion étrangère. Les princes ne devaient résider à Schonbornlust que quelques jours. Ils en repartirent nuitamment comme ils y étaient arrivés, en fugitifs et en proscrits, allant devant eux sans savoir où ils s'arrêteraient.

Après leur départ, les craintes des émigrés s'accrurent. Du matin au soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au café des _Trois-Couronnes_, à l'affût de nouvelles. Dans toutes les maisons, les malles étaient bouclées. Chacun se disposait à partir à la première alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin. Les riches s'assuraient à prix d'or des moyens de transports. Les pauvres se résignaient à faire la route à pied. Mais où aller? Nul ne le savait, et, pour ajouter à leur détresse, voici que des pays allemands, où ils espéraient trouver repos et sûreté, on leur faisait savoir qu'on ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore à Coblentz, quel que fût le péril d'y rester.

Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse. Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui se considérait comme responsable envers la maison de Malincourt de la vie du chevalier, et qui s'était engagé à veiller sur Nina et sur tante Isabelle. Ayant charge d'âmes, il tremblait pour les chers êtres qu'il devait protéger. Libre d'agir à son gré, il aurait quitté Coblentz sans attendre que les événements se fussent encore aggravés. Après avoir pris conseil de tante Isabelle, il était résolu à se rendre avec elle en Hollande, malgré la difficulté d'y arriver, parce que là du moins on trouverait un abri à proximité de la France. Mais Bernard, qu'excitait l'espérance du prochain retour de son frère, ne voulait pas partir sans l'avoir revu.

Le temps s'écoulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors, n'arrivait aucune nouvelle sûre et précise. On ne voyait passer à Coblentz que des fugitifs. Affolés, brisés par la fatigue et par l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils faisaient de dramatiques récits de la détresse des émigrés, de cette débâcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et enfants, les laissait sans gîte et sans pain, les jetait au bord des routes, exténués, les livrait à la brutalité des soldats, conduisait au suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces infortunés aucun renseignement.

Mais, brusquement, la foudre éclata. C'était dans la nuit du 21 octobre. Après avoir passé la soirée avec Nina chez tante Isabelle et fait une courte halte au café des _Trois-Couronnes_, Bernard et Valleroy, rentrés chez eux, s'étaient couchés et endormis. Vers 3 heures du matin, Valleroy fut brusquement réveillé. Il se souleva et prêta l'oreille. Un bruit de foule montait de la rue, dominé par des rumeurs confuses qui, d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidité. Il se jeta à bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut à la croisée et l'ouvrit. La rue était pleine de monde, et de toutes parts éclataient l'effarement et l'épouvante. C'étaient des gens qui s'éloignaient à grands pas, un léger bagage à la main: d'autres qui se montraient aux croisées, à peine vêtus, d'autres enfin qui se lamentaient.

Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.

--Les Français sont entrés dans Mayence.

--Ils marchent sur Coblentz.

--Ils vont y arriver avant le lever du jour.

--Nous sommes perdus.

Valleroy ne voulut pas en entendre davantage. Depuis plusieurs jours, il attendait ce moment et s'y était préparé. Il entra dans la chambre de Bernard, et, réveillant l'enfant endormi, il lui dit avec sang-froid:

--Habillez-vous, Monsieur le chevalier. Nous partons.

--Nous partons! Pourquoi?

--Parce que, dans quelques heures, Coblentz sera occupé par l'armée de Custine.

--Crois-tu donc que les soldats français nous feraient du mal s'ils nous trouvaient ici?

--Je ne le crois pas. Mais cette expérience, que j'oserais tenter si je n'avais à exposer que moi-même, je n'ai pas le droit de l'affronter alors que vous êtes sous ma garde. Le malheur des temps a fait de nous des émigrés. Nous sommes, vous et moi, passibles des lois révolutionnaires, vous surtout, en votre qualité de gentilhomme, fils d'un suspect. Il importe que les Français ne nous trouvent pas ici.

--Il faut donc fuir?

--Il le faut et sans tarder, Monsieur le chevalier. Hâtez-vous de vous préparer. Moi, je cours chercher la voiture et le cheval dont je me suis assuré la possession en vue de l'éventualité qui se produit.

--Fais prévenir tante Isabelle et Nina, reprit Bernard. Tu sais qu'elles doivent partir avec nous.

--Je vais les chercher. Elles me sont aussi chères qu'à vous-même, et pas plus que vous je ne veux les abandonner.

Mais comme Valleroy allait quitter la chambre, le bruit de la rue redoubla. C'étaient des pas rapides, un fracas de chevaux et de roues brûlant le pavé, qui cessèrent tout à coup. Puis on frappa à la porte de la maison.

--C'est Armand qui revient, s'écria Bernard, rouge de plaisir.

Ce n'était pas Armand, mais le vidame d'Épernon.

--Vous! Monsieur le vidame, dit Valleroy, qui lui avait ouvert, je vous croyais en Bavière?

--J'y étais en effet, répondit l'aimable gentilhomme, toujours guilleret, fringant et souriant. C'est même là que j'ai appris la marche des Français dans les pays du Rhin. Je n'ai pas voulu que le chevalier restât exposé aux dangers de la guerre et je viens le chercher. J'arrive à temps, à ce que je suppose.

--Nous allions partir pour La Haye.

--Vous y rencontreriez d'autres dangers. Je vous emmène en Bavière chez moi. Vous y attendrez la fin des mauvais jours.

--C'est qu'on assure que les émigrés n'y sont pas reçus.

--Rien de plus vrai; mais, grâce à moi, on vous y recevra. Faites mettre vos malles sur la berline, et partons. Il faut éviter de tomber dans l'avant-garde de Custine.

--Est-ce vous, mon frère? demandait Bernard du haut de l'escalier.

--Ce n'est pas votre frère, chevalier; mais c'est un fidèle ami.

Et le vidame enlevait Bernard dans ses bras, le serrait contre sa poitrine, le couvrait de baisers, en répétant:

--Je vous conduis en Bavière. Pressons-nous. Il n'y a pas une minute à perdre.

Bernard n'essaya pas de résister. Résigné à partir, il était heureux de trouver, à défaut de la protection de son frère, celle de M. d'Épernon.

--C'est que nous ne partons pas seuls, fit-il en regardant Valleroy, il y a Nina et tante Isabelle.

--Vos amies! répondit le vidame. Vous ne voulez pas vous séparer d'elles? Qu'à cela ne tienne! Nous allons les prendre en passant.

--Oh! que vous êtes bon, Monsieur! s'écria Bernard.

Quelques instants après, la voiture du vidame d'Épernon emportait l'enfant à travers les rues de Coblentz.

Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend à être prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il à une vieillesse avancée, il reverrait toujours ce spectacle d'une population qu'a abandonnée le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces fuyards affolés, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des bateaux, des hommes campés au coin des avenues, montrant le ciel d'un geste menaçant; d'autres, d'un accent impérieux, demandant l'aumône pour subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches allumées pour guider leurs pas.

Devant le palais électoral, un attroupement plus nombreux que les autres arrêta la voiture pendant quelques minutes; c'étaient des sujets de l'électeur de Trêves, qui, sur le bruit répandu soudain de son prochain départ, venaient de se soulever, décidés à l'empêcher de fuir. Pour les apaiser, ce prince, dont leur révolte paralysait les projets secrets, se voyait contraint de renoncer à s'éloigner et de se résigner à partager leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient à être massacrés par ces soldats français dont chacun parlait sans les avoir jamais vus, en racontant à leur propos les plus terrifiantes histoires.

Bernard, penché à la portière de la voiture, ne perdait pas un trait de ces scènes que dramatisait la nuit et par où se manifestait la panique de tout un peuple éperdu. Un indicible effroi le tenait à la gorge, oppressait son coeur. Il avait hâte maintenant d'être hors la ville, non seulement pour échapper aux Français que les cris de la foule représentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour se délivrer de cette foule que la fureur qui s'était emparée d'elle rendait agressive et menaçait de rendre meurtrière.

Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina, dans une rue étroite, moins passagère et moins encombrée que les autres. Mais, au moment où Valleroy se jetait à bas de la voiture pour monter chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propriétaire lui-même, qui, tout en larmes, à moitié fou, fit connaître qu'il ne savait ce qu'elles étaient devenues. Dès le début de la panique, M. Wenceslas Reybach, arrivant à l'improviste pour leur porter secours, les avait emmenées avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher l'adresse du peintre, et le lourd équipage de nouveau s'ébranla. Mais, chez Reybach, portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Lui-même avait quitté la maison, et, vainement appelée à plusieurs reprises, Fraulein Lisbeth ne répondit pas.

--Que faire? demanda Valleroy dévoré d'inquiétude.

--Voilà qui est grave, objecta le vidame d'Épernon, car sous peine de nous mettre dans l'impossibilité de sortir de la ville, nous ne pouvons courir plus longtemps à la recherche de ces dames.

--Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.

--Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures... Au petit jour les Français seront devant Coblentz.

--Il était convenu avec tante Isabelle qu'à la première alerte nous nous réunirions, observa Valleroy. Peut-être allait-elle chez nous, pendant que nous venions chez elle.

--Assurons-nous-en, répondit M. d'Épernon.

Par son ordre, la voiture rebroussa chemin. Cette fois, elle n'avançait plus qu'avec difficulté, tant la foule se faisait compacte, devenait malveillante et soupçonneuse. On passa cependant, grâce au sang-froid et à l'énergie du cocher. Mais ce fut un vain et inutile effort. Pas plus là où on allait que là d'où l'on venait, on ne trouva trace de celles qu'on cherchait. Dans la tourmente de cette affreuse nuit, Nina et tante Isabelle avaient disparu.

Au moment où cette disparition mystérieuse venait d'être constatée, et comme le vidame d'Épernon et Valleroy se consultaient, se produisit non loin d'eux un nouveau mouvement de foule, une de ces furieuses poussées de peuple qui brisent tout sur leur passage. En même temps des clameurs plus bruyantes s'élevèrent. De toutes parts on n'entendait que ce cri:

--L'ennemi! Voilà l'ennemi!

--Il n'y a plus à hésiter, s'écria d'une voix énergique M. d'Épernon.

Il dit un mot au cocher, et la chaise de poste s'éloigna au galop de ses chevaux robustes. Quelques instants après, elle était hors la ville et cheminait rondement sur une route déserte allant vers le Nord.

Bernard, le front dans ses mains, pleurait et gémissait:

--Nina! ma pauvre Nina!

Plus intrépide et plus fort, Valleroy se dominait, contenait sa douleur. Mais le nom qu'étouffait sa bouche retentissait dans son coeur, et ce nom, c'était celui de tante Isabelle.

--Pauvre tante Isabelle!

En haut d'une montée gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrêtèrent pour souffler. De cet endroit, à travers les brumes grisâtres du matin, on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout à l'heure s'étaient éteintes et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'Épernon avait mis la tête à la portière.

--C'est étrange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le bruit d'une armée en marche... Si c'était une fausse alerte!

Et c'était une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur course, nos voyageurs devaient apprendre que le général de Custine, après avoir annoncé, à peine entré dans Mayence, qu'il se portait sur Coblentz, avait modifié ses plans et s'était décidé à marcher sur Francfort.

CHAPITRE VIII

POUR LA REINE

À Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793, dans une salle du château seigneurial appartenant au roi de Prusse, un gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin d'une haute cheminée, où brûlaient de lourdes bûches enterrées à moitié sous la cendre.

Ce qui caractérisait ce personnage dont le regard fin et clair révélait seul la jeunesse, c'était, indépendamment d'un masque bourbonien aux proéminences accusées, l'énorme embonpoint qui semblait le clouer sur son siège d'où pendaient, touchant à peine au sol, ses jambes épaissies par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie qui les dessinait. Sa main droite, enflée comme le reste du corps, s'étalait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne à pommeau d'or dont il avait enfoncé l'extrémité dans son soulier, derrière le talon. À cette attitude qui lui était familière, tout émigré ayant vécu naguère à Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de Provence, ou Monseigneur le régent, pour rappeler le titre qu'il avait pris après la mort de Louis XVI, et dont il persistait à se parer, bien que les puissances eussent refusé de l'admettre en cette qualité.

C'était lui, en effet. Depuis déjà trois mois, il résidait à Hamm, où, en fuyant les bords du Rhin, il s'était réfugié, ainsi que le comte d'Artois, après avoir erré longtemps de tous côtés au milieu des plus pressants périls et où la Prusse consentait à lui accorder un asile provisoire. Là était venue le surprendre la nouvelle du tragique trépas de son frère aîné; là, son frère cadet l'avait quitté pour aller plaider auprès de l'impératrice Catherine de Russie la cause des Bourbons. Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entouré de quelques courtisans, oublié, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait croire qu'un voile épais le séparait du reste de l'Europe et qu'il n'était plus le représentant de la maison de France qu'aux yeux de ses compagnons d'exil ou des rares Français qui venaient protester auprès de lui de leur inébranlable fidélité.

Sans doute, c'était un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de déférence, vêtu comme un seigneur de la cour à l'époque de sa splendeur, tiré à quatre épingles, et si soigné sur toute sa personne qu'en son costume de velours aux parements ornés de jais il semblait sortir d'une boite. Oui, c'en était un, car un ardent dévouement à la cause royale avait seul pu le conduire à Hamm au cours d'une saison rigoureuse à peine achevée, et il se nommait le vidame d'Épernon.

En ce moment, sans se départir du respect qu'il devait à un prince du sang, le brillant gentilhomme causait librement avec Monsieur; et très attachant devait être le sujet de l'entretien, car le vidame s'était échauffé à parler, et Monsieur avait blêmi d'impatience en l'écoutant.

--Enfin, si je vous comprends bien, Monsieur le vidame, s'écria le prince tout à coup, vous venez nous solliciter d'approuver un complot qui a pour but de sauver notre belle-soeur, S. M. Marie-Antoinette, reine de France, veuve du roi défunt.

--C'est en effet pour solliciter l'approbation de Monseigneur que je suis venu du fond de la Bavière dans le fond de la Westphalie, répondit M. d'Épernon.

--On nous a proposé déjà plusieurs projets analogues, objecta Monsieur; mais, après examen, il a été reconnu qu'ils étaient inexécutables.

--Celui que j'ose soumettre à Votre Altesse Royale ne mérite pas le même reproche. C'est en cela qu'il se distingue des autres. Il est l'oeuvre de mon neveu le marquis de Guilleragues et de quelques vaillants gentilshommes qui en garantissent la réussite.

--La reine est détenue au Temple; elle y est gardée par des jacobins forcenés, inaccessibles à la pitié. Avant d'étudier les moyens de la faire sortir de Paris, il faudrait s'assurer qu'il sera possible de l'arracher à sa prison.

--L'exécution de cette partie du programme appartient aux royalistes fidèles qui n'ont pas quitté la capitale et dont le dévouement veille nuit et jour autour de la reine. Ils se disent sûrs de l'enlever du Temple et prétendent qu'ils l'eussent déjà fait s'ils savaient à quel lieu conduire Sa Majesté après l'avoir délivrée. C'est à les seconder et à couronner leur entreprise que mon neveu et ses amis se sont attachés.

--De Paris à toutes les frontières, les routes sont surveillées, reprit Monsieur.

--Pas également, Monseigneur, et celle qu'aurait à suivre la reine n'offre pas ce danger au même degré que les autres. Du reste, si Votre Altesse Royale daigne jeter les yeux sur le plan que voici, elle verra que, grâce aux forêts de l'Oise et de la Normandie, il n'est pas impossible d'arriver à Dieppe par des chemins isolés, couverts et généralement peu surveillés par les autorités révolutionnaires.

--Voyons votre plan, Monsieur le vidame.

M. d'Épernon s'était levé. Il tira de sa poche une carte géographique, la déplia et la mit sous les yeux de Monsieur.

--Voilà l'itinéraire, continua-t-il. Monseigneur le régent peut voir que les grands centres de population sont soigneusement évités et qu'on n'a devant soi qu'une douzaine de villages qu'il est aisé de contourner.

--Mais vos relais de chevaux, où les placez-vous?

--Il y en a cinq, le premier dans une ferme au-dessus d'Andrésy, le second dans la forêt de Gisors, le troisième à Gournay sans y entrer, le quatrième à Serqueux, également sans y entrer, et le cinquième en vue de Gamaches. À Dieppe, ou plutôt à une lieue de cette ville, en remontant vers Saint-Valéry-en-Caux, une embarcation attendra la reine pour la transporter à bord d'un navire anglais qui stationnera non loin des côtes.

--Oui, c'est assez bien imaginé, fit Monsieur d'une voix grave et lente. Mais, si sûre que soit cette route, ajouta-t-il, comment la franchira-t-on? Car il y aura quatre personnes à transporter, Monsieur le vidame. Je connais la reine. Elle ne consentira à fuir que si sa fille, son fils et Madame Élisabeth, ma soeur, peuvent fuir avec elle.

--Tout est prévu, Monseigneur. Nos amis de Paris affirment que, grâce aux relations qu'ils se sont ménagées parmi les gardes nationaux, ils pourront faire sortir les quatre prisonniers en même temps. Au jour fixé pour leur évasion, ce sera le soir, une berline les attendra dans la plaine Saint-Denis. Le marquis de Guilleragues, mon neveu, sera sur le siège. Un autre gentilhomme, M. de Morfontaine, ira à cheval en avant de la voiture pour préparer les relais confiés à des hommes d'un dévouement à toute épreuve.

--En supposant qu'il n'y ait ni contre-temps, ni pertes de temps, combien faudra-t-il d'heures pour franchir la distance qui sépare Dieppe de Paris?

--Quatorze heures, Monseigneur. La famille royale sera déjà loin lorsqu'au Temple on s'apercevra de sa disparition.

--Ne sera-t-elle pas arrêtée en chemin? demanda encore Monsieur.

--C'est peu probable, répondit M. d'Épernon. Le plan que j'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse Royale a pour base la certitude acquise que la route choisie est libre jusqu'au bout. Cependant, en prévision d'une mauvaise rencontre, nous nous sommes procuré des passeports au nom de la femme d'un conventionnel, voyageant avec sa famille.

--Décidément, vidame d'Épernon, vous avez réponse à tout, fit Monsieur, en se carrant dans son fauteuil sur lequel il s'était soulevé pour suivre les indications que lui donnait son interlocuteur.

Il garda un moment le silence, puis il reprit:

--Lorsque des gentilshommes français vont exposer leur vie pour sauver la reine, nous ne saurions, quoique leur entreprise nous inspire peu de confiance, refuser de l'approuver. Mais il faut que vous compreniez, Monsieur le vidame, que nous avons quelque mérite à donner cette approbation, car la reine en liberté deviendra pour nous une cause d'embarras.

--La reine! Une cause d'embarras?

--Elle voudra exercer seule le pouvoir; elle nous disputera la régence... Enfin, peu importe! On saura du moins combien étaient calomnieux les propos abominables qui nous ont accusé de souhaiter la mort de notre belle-soeur. Car, on l'a dit, Monsieur le vidame, on l'a dit, s'écria Monsieur d'un accent d'indignation.

--Il n'est pas un royaliste qui n'ait repoussé ces accusations avec énergie, Monseigneur, protesta M. d'Épernon.

--La reine y a cru, dit Monsieur. Tant pis pour elle, au surplus. Quant à nous, notre devoir consiste à lui prouver qu'elle s'est trompée, et ce devoir nous l'accomplirons. Nous approuvons en principe votre plan.

--Ce n'est pas mon plan, Monseigneur. L'honneur en revient tout entier au marquis de Guilleragues, au comte de Morfontaine et à leurs amis.

--Où sont actuellement ces messieurs?

--M. de Morfontaine est en route pour Paris, sous un déguisement, bien entendu. En attendant les ordres de Votre Altesse Royale, il se concertera avec ceux de nos amis qui travaillent à faire sortir du Temple la famille royale.

--Et le marquis de Guilleragues?

--Il est à Bruxelles, où je dois lui faire parvenir les avis d'après lesquels il agira.

--À Bruxelles! s'écria Monsieur. Mais, depuis la bataille de Jemmapes, cette ville est occupée par les Français. Il y a péril pour lui à y résider.

--Mon neveu parle la langue allemande comme sa langue maternelle. À Bruxelles, il se fait passer pour un artiste de Munich en tournée de visite dans les musées de Belgique et de Hollande, et, à la faveur de ce mensonge, il n'y est pas inquiété. Dès que je l'aurai fait avertir, il ira s'embarquer à Ostende pour l'Angleterre. Là, il frétera un navire qui le conduira sur les côtes de France près de Dieppe et qui devra venir l'y reprendre dix jours plus tard. Une fois débarqué, il partira pour Paris, à pied, par la route qu'il devra suivre au retour. Chemin faisant, il verra les royalistes qui se sont chargés d'organiser les relais de chevaux et ne s'arrêtera qu'à Gennevilliers, près de Saint-Denis, où M. de Morfontaine viendra le retrouver. Monseigneur estimera sans doute que nos dispositions sont bien prises.

--Oui, mais on y peut objecter qu'elles manquent de cohésion, remarqua Monsieur. Je vois bien que chacun des conjurés sait en gros ce qu'il doit faire, mais non à quelle date il doit le faire. Il faudrait à votre plan un lien qui en coordonnât toutes les parties. Il faudrait surtout une note qui les précisât, les résumât et les fit concorder.

--Cette note existe, Monseigneur. Elle prévoit tout ce qui doit être prévu; elle assigne à chacun sa tâche, et tous les associés de l'entreprise la recevront en temps opportun.

--Comment la leur ferez-vous parvenir?

--Par un messager très fidèle et très sûr.