Chapter 11
--Si fidèle et si sûr qu'il soit, s'il est arrêté en route et si l'on trouve sur lui des instructions que vous lui aurez confiées, non seulement votre plan ne pourra plus être utilisé, mais tous ceux qui auront participé à son exécution payeront de la vie leur dévouement à la famille royale.
--Ce danger ne se présentera pas, Monseigneur. Le messager ne portera pas de papiers compromettants. Il n'aura à transmettre que des instructions verbales.
--Mais ne craignez-vous pas qu'en les transmettant il en oublie d'essentielles?
--Il les aura apprises par coeur et se contentera de les réciter à ceux vers qui il aura été envoyé, à M. de Guilleragues à Bruxelles, à M. de Morfontaine à Paris, et à Sa Majesté la reine au Temple, s'il est assez heureux pour arriver jusqu'à elle.
--Il faudra donc que sa mémoire n'ait pas de défaillances?
--La mémoire des enfants est sûre. C'est le privilège de leur âge.
--Que parlez-vous d'enfants, Monsieur le vidame? Est-ce à un enfant que vous confierez d'aussi grands intérêts?
--Celui auquel je pense, Monseigneur, possède la raison d'un homme; il en aura la prudence et le courage.
Un sourire s'esquissa sur la large face de Monsieur, et il dit non sans raillerie:
--C'est donc un oiseau rare, un prodige? Comment se nomme-t-il?
--Il se nomme le chevalier de Malincourt, répondit M. d'Épernon en s'inclinant.
--Le chevalier de Malincourt? répéta Monsieur. Je connais ce nom.
--Votre Altesse Royale connaît aussi le noble enfant qui le porte. À Coblentz, il fut présenté à Monseigneur par son frère le vicomte de Malincourt.
--Oui, je m'en souviens... Une physionomie intelligente et recueillie, le fils d'un des plus fidèles serviteurs du roi... Et c'est cet adolescent que vous allez exposer aux périls dont nous venons de parler?
--Il s'est offert lui-même à les affronter. Durant l'hiver qui vient de finir, il vivait auprès de moi, en Bavière, où je lui donnais l'hospitalité. C'est pendant son séjour dans ma maison, qu'à diverses reprises il m'a exprimé sa ferme volonté d'aller à Paris pour se rapprocher de ses parents, détenus à la prison des Carmes.
--C'est un trait rare de vaillance et d'intrépidité, observa Monsieur.
Le vidame d'Épernon continua:
--J'ai vainement essayé de combattre ce projet, en montrant au chevalier les innombrables difficultés qui se dresseraient sur sa route. Mais, n'ayant pu le dissuader de faire ce qu'il avait résolu, après m'être convaincu qu'il le ferait malgré tout, l'idée m'est venue d'utiliser pour la cause royale son voyage en France. Je lui ai donc fait connaître ce que j'attendais de lui. Il s'est engagé à me servir, et, dans ce but, il a appris de mémoire le texte précis des instructions que je suis maintenant tenu d'envoyer à mon neveu et à ses amis.
--Il faudra nous présenter le chevalier de Malincourt, Monsieur le vidame. Nous serons heureux de le féliciter et de l'assurer de notre bienveillance. Amenez-nous-le demain.
--C'est qu'il est là, reprît le vidame, en désignant la porte close qui ouvrait sur une galerie servant d'antichambre. Il est là, ainsi que l'homme qui doit l'accompagner à Paris et veiller sur lui. Cet homme, qu'on appelle Valleroy, est aussi dévoué à la maison de Malincourt que je le suis moi-même à la famille royale. Monseigneur le régent veut-il m'autoriser à lui présenter sur-le-champ le chevalier et son compagnon?
--Faites, Monsieur le vidame, faites, dit Monsieur.
M. d'Épernon alla ouvrir la porte, appela de la main, et Bernard parut, suivi de Valleroy, qui marchait à trois pas de lui, sans embarras ni timidité. Depuis qu'il s'était enfui de Coblentz et durant le séjour qu'il venait de faire en Bavière, divers changements s'étaient opérés dans la personne de Bernard. D'abord, il avait grandi de manière à pouvoir tromper sur son âge. Il n'avait pas encore atteint sa quatorzième année et semblait cependant l'avoir dépassée. L'ensemble de son corps restait grêle, mais sa taille, en s'allongeant, était devenue plus flexible et plus élégante. Dans l'enfant, elle laissait deviner ce que serait le jeune homme quand ses membres se seraient développés et fortifiés.
Toutefois, c'est surtout le visage pâli, la grave expression du regard, la mobilité des traits qui trahissaient la maturité précoce de Bernard. Cette maturité, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout qu'il avait vu pleurer sa mère. Elle formait en quelque sorte le trait caractéristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il venait de passer en Bavière auprès du vidame d'Épernon, elle s'était encore accentuée. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux château perdu sous la neige, séparé du reste du monde, éloigné de ses parents, le pauvre enfant, malgré l'ingénieuse et infatigable bonté de M. d'Épernon, malgré la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup souffert et répandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement à son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'étude, il ne pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On vieillit vite au contact d'épreuves aussi cruelles. Le corps conserve sa jeunesse; mais l'âme se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard s'était réveillé en possession de l'énergie qu'exigent les mâles résolutions.
Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller à Paris afin de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en détourner, ayant encouragé ce dessein et s'y étant associé, la volonté de Bernard était devenue peu à peu inébranlable, si bien que les prudentes objections qu'y fit d'abord M. d'Épernon, quand il en fut averti, étaient venues se briser contre le parti pris le plus absolu. À ce moment, le vidame correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, réfugié à Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la délivrance de la reine Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, étant invinciblement décidé à se rendre à Paris, pourrait participer utilement à l'exécution de ce projet. Il le lui confia ainsi qu'à Valleroy, et tous deux promirent de se prêter à ce qu'on attendait d'eux. Telles étaient les circonstances qui les avaient conduits à Hamm et les mettaient, ce jour-là, en présence de Monsieur, comte de Provence.
Avant d'entrer dans la salle où il allait les recevoir, Bernard et Valleroy s'arrêtèrent comme s'ils attendaient des ordres.
--Avancez, chevalier, cria Monseigneur le régent, et vous aussi. Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'Épernon nous a dit de vous nous a suggéré le désir de vous connaître. Nous savons à quels nobles et louables projets vous êtes associés l'un et l'autre, et j'ai tenu à vous dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agréable de penser que l'exécution en est confiée à des vaillants tels que vous.
Bernard répondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis que Valleroy balbutiait:
--Monseigneur me comble et me rend très fier.
--Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrêmement prudents, insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualité du plus âgé, vous veillerez sur le chevalier; vous modérerez ses ardeurs, vous lui interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualité et vos intentions. Quant à vous, chevalier, fiez-vous à votre compagnon, laissez-vous guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mémoire, d'y garder très exactement les instructions confiées à votre honneur et à votre zèle.
--Je suis sûr de les apporter à Bruxelles et à Paris telles qu'elles m'ont été remises, fit Bernard à qui revenait le sang-froid. D'ailleurs, ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les réciterai soir et matin.
Monsieur approuvait de la tête.
--Excellent système, fit-il.
Et après une pause, il ajouta:
--Nous avons encore une mission personnelle à vous confier, chevalier.
--Je la remplirai de mon mieux, Monseigneur, comme l'autre.
--Si vous voyez la reine, offrez-lui nos hommages et assurez-la du dévouement d'un frère quelle a méconnu et qui mérite sa confiance. Dites-lui qu'elle aurait tort, une fois en Angleterre d'y rester. Sa place est à Vienne, où sa présence aura pour effet d'exciter le zèle par trop boiteux de l'empereur.
--J'aurai l'honneur de répéter à la reine les propres paroles de Votre Altesse Royale.
Il y eut encore un silence. Puis Monsieur reprit:
--N'avez-vous pas oublié votre leçon, chevalier, seriez-vous en état de nous la dire?
--Je le crois, Monseigneur.
--Eh bien, j'en veux faire l'expérience. Donnez-moi le texte des instructions, Monsieur le vidame.
M. d'Épernon présenta au prince une feuille de papier couverte d'écriture. D'un signe, Monsieur engagea Bernard à réciter.
Celui-ci commença d'une voix assurée:
--On sent combien il y a de difficultés présentement à s'en aller, et combien de danger à le risquer. Mais on croit qu'il est encore plus dangereux de rester, et qu'il est même impossible de sortir, autrement que par une fuite courageuse de l'état où l'on est réduit. C'est ce qui engage à demander attention et résolution très prompte sur un projet proposé par des serviteurs très fidèles, duquel on assure que Sa Majesté a déjà quelque connaissance. On l'a soigneusement examiné et discuté dans toutes ses parties il paraît avoir des avantages qui le rendent préférable à tous ceux dont il avait été question jusqu'à ce moment.
À cet endroit, Monsieur interrompit Bernard.
--Il importe que tout ce qui précède soit textuellement répété à la reine, Monsieur le chevalier. Vous aurez soin de n'en rien omettre. Continuez.
Bernard reprit sans hésiter:
--La sortie par mer n'est qu'à la distance de quarante lieues. On ne passera par aucune ville, ni par aucun lieu où il y ait garnison, garde nationale ou bureaux; la route est facile et connue dans les vingt premières lieues qu'il faudra faire avec grande vitesse. Elle est ensuite détournée et ne rentre dans aucune des parties sur lesquelles on a eu l'éveil et à l'égard desquelles on peut avoir des soupçons. D'ailleurs tout se fera par des relais et sous la conduite de gentilshommes sûrs qui périront tous plutôt que de laisser manquer l'entreprise.
Monsieur, brusquement, arrêta la récitation, et pliant la feuille de papier qu'il rendit au vidame d'Épernon, il s'écria:
--Inutile d'aller plus loin. C'est merveilleusement su.
Puis, d'une voix qui trahissait une émotion jusqu'à ce moment contenue, il ajouta:
--Quoique vous soyez un enfant, chevalier, on vous traite en homme. Montrez-vous digne du nom que vous portez et de la confiance qu'on vous témoigne. _Macte animo, generose puer!_
Monsieur savait ses classiques et aimait à les citer.
--Quand partez-vous? demanda-t-il encore, en s'adressant cette fois à Valleroy.
--Demain matin, Monseigneur.
--Eh bien, demain, nous ferons prier Dieu et célébrer la messe pour l'heureuse issue de votre entreprise. Bon voyage et prompt retour, Messieurs. Vidame d'Épernon, nous serons heureux de vous revoir avant que vous ne retourniez en Bavière.
--Demain, alors, Monseigneur.
--Demain, soit. Nous vous recevrons après midi.
L'audience était terminée. Déjà, marchant à reculons, et le front incliné, le vidame et Valleroy se rapprochaient de la porte, quand ils s'aperçurent que Bernard, au lieu de les suivre, demeurait debout et immobile devant Monseigneur le régent.
--Avez-vous autre chose à nous dire, mon enfant? fit celui-ci.
--J'ai une grâce à vous demander, Monseigneur, répondit le chevalier.
--S'il est en notre pouvoir de vous l'accorder, c'est fait.
--Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis séparé de mon frère aîné le vicomte de Malincourt. Il m'a quitté en septembre dernier pour suivre Mgr le comte d'Artois à l'armée de Brunswick, et je ne l'ai plus revu. Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les dernières nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est mort ou vivant.
--Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'écria Monsieur. Le comte d'Artois l'a chargé de diverses missions pour Londres, Copenhague et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui était arrivé quelque accident, nous en serions averti déjà.
--Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su où m'écrire, ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.
--C'est probablement cela.
--Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner des ordres pour qu'on s'inquiète du vicomte de Malincourt, pour qu'on le retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frère est parti pour Paris.
--Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.
--Alors, je n'ai plus qu'à prendre congé de Monseigneur en le remerciant.
Bernard, pénétré de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'Épernon et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux, suivi du regard de Monsieur où passait un sourire de bienveillante et douce pitié.
Resté seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitôt, à une porte basse dissimulée dans la boiserie qui cachait les murs, parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de l'âge, il semblait n'avoir que le souffle, tant étaient pâles ses lèvres, décharné son visage et maladif son teint. C'était le comte d'Avaray, le conseiller privé, le favori préféré, l'ami fidèle dont l'habileté, le dévouement, le sang-froid avaient, en 1791, tiré Monsieur de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours à portée de son prince, il exerçait sur lui une influence toute-puissante; nulle décision grave ne se prenait sans son avis.
--Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes visiteurs sont partis.
--Ils vous ont longtemps retenu, Monseigneur...
--C'était ce vieux fou de d'Épernon... Ne s'est-il pas avisé de nous arriver du fond de la Bavière pour nous faire part d'un complot ourdi dans le but de délivrer la reine!... Comprenez-vous cela, d'Avaray! On n'a pu, malgré tant d'efforts successifs et combinés, sauver le roi mon frère, et on sauverait la reine!...
--Une telle tâche est impossible aujourd'hui, répondit le courtisan.
--J'ai essayé de le dire; mais on ne voulait pas m'entendre, et le vidame d'Épernon aurait pris en mauvaise part les efforts que j'aurais faits pour empêcher quelques braves gentilshommes d'aller périr dans une héroïque, mais folle aventure J'ai donc écouté, émis quelques conseils et donné l'approbation qu'on me demandait.
--Et vous avez bien fait, Monseigneur, M. d'Épernon est une si méchante langue...
--Ce qui m'attriste le plus, c'est qu'on jette un enfant dans cette équipée... Autant l'envoyer à la mort...
Mgr le régent fut un moment silencieux; puis, d'une voix un peu éteinte, comme s'il se parlait à lui-même, il reprit:
--Car il est évident que la reine ne peut plus être délivrée... Elle périra comme son mari; ses enfants périront avec elle; Madame Élisabeth ma soeur partagera leur sort, et, contraint d'accomplir le rigoureux devoir que m'impose ma naissance, j'aurai la douleur de monter sur un trône ensanglanté... C'est le destin, et nul n'est assez puissant pour en arrêter le cours... N'est-ce pas votre avis, cher d'Avaray?
--C'est mon avis, Monseigneur...
--Une couronne! Quel lourd fardeau dans les temps où nous sommes! continua Monseigneur en s'agitant dans son fauteuil.
Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince paraissait en proie à de sombres méditations.
--Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez à vous, lui dit le comte d'Avaray.
Et, désignant sur une table un volume in-folio, relié en cuir rouge, doré sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:
--Monseigneur le régent veut-il que je lui relise le cérémonial du sacre des rois?
--Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez là où nous en étions restés, quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des mains du cardinal archevêque... Si ce n'était ma maudite goutte, j'aurais pu m'exercer à cette belle cérémonie... Lisez, cher d'Avaray, je vous écoute...
CHAPITRE IX
À BRUXELLES
En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne, le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver, et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines, il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.
À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée sous les ordres d'un officier de Dumouriez.
C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et, s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.
--As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en règle? Dans ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'où tu arrives.
--J'arrive de Coblentz, répondit le colporteur.
--De Coblentz! Mais, alors, tu es un émigré!... Et tu oses...
--J'ose parce que je ne suis pas un émigré. Voici ma carte de civisme qui prouve que je suis un bon Français, et voici un sauf-conduit qui établit qu'il y a déjà plusieurs mois j'ai été chargé par la municipalité d'Épinal d'une mission secrète en Allemagne.
Le soldat eut un geste de mépris. Il repoussa dédaigneusement les papiers que lui présentait le colporteur.
--Tu soumettras ces pièces au chef du poste, citoyen espion, fit-il.
Cette qualification ne parut pas offenser celui à qui elle s'adressait. Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en présence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.
--Quoique la sentinelle m'ait traité d'espion, dit le colporteur, je suis un ami désintéressé de la République une et indivisible, un défenseur de la liberté.
--Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brève.
--Joseph Moulette, d'Épinal, délégué de la municipalité de cette ville.
--Et tu viens de Coblentz?
--Oui, mon officier.
--Non pas à pied, j'imagine.
--Ma voiture est là.
--Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en règle.
Le colporteur sortit aussitôt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux soldats s'avancèrent pour procéder à l'inspection du fourgon dont le colporteur s'était empressé d'ouvrir les portes placées sur les côtés. On put voir alors, comme dans l'intérieur d'une boutique, tout un étalage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchés sur une étagère, ou suspendus à une tringle transversale, le tout en si bel ordre qu'il ne pouvait venir à l'idée qu'entre des marchandises si bien rangées, il y eût place pour quelqu'un des objets que l'officier avait qualifiés de suspects.
--C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.
Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant à la tête du cheval qu'il prit par la bride, il pénétra dans la ville par une large rue que parcouraient en tous sens des piétons et des véhicules, au milieu desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua à avancer ainsi, regardant à droite et à gauche, comme s'il cherchait son chemin. Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constaté que, dans la foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrêta. Il se trouvait alors devant l'église de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au débit de ses marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en détacha les auvents comme pour se préparer à exercer son commerce accoutumé. Mais, tout en feignant de mettre la dernière main à son étalage, il se penchait dans l'intérieur du fourgon, et parlant à demi-voix, il dit:
--Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous montrer.
Sous une couverture jetée tout au fond du fourgon et dissimulée par les marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejetée d'un brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut la tête fine et pâle de Bernard de Malincourt.
--Si tu continues à m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant à terre.
--C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours...
--N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de profession, voyageant ensemble. Tu es célibataire, et moi je suis Bernard, le fils de ta soeur.
--Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.
--Alors, nous sommes à Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards curieux autour de lui...
--À Bruxelles, place Sainte-Gudule, et très exacts au rendez-vous, puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de Guilleragues, averti par M. d'Épernon, doit nous rencontrer ici.
--Nous n'avons donc qu'à attendre avec patience.
--C'est toute notre tâche pour le moment. Je vais profiter du répit qu'elle nous laisse pour me mettre en quête d'une auberge où nous prendrons nos repas et où nous coucherons, car je pense que vous en avez assez des nuits à la belle étoile...
--Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon lit... C'est égal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la barrière on n'ait pas eu l'idée de regarder au fond de la voiture... Si on m'y avait découvert, comment aurais-tu expliqué ma présence sous la couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?...
--Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait regardé de près au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble guère à Joseph Moulette. Du reste, je renonce à me servir du sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage à défaut de mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, coûte que coûte. Mais, maintenant que nous voici parmi des Français, nous ne nous remettrons en route qu'avec des passeports réguliers, un pour vous et un pour moi.
--Crois-tu pouvoir te les procurer?
--M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.