Fils d'émigré

Chapter 22

Chapter 223,736 wordsPublic domain

Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le deuil.

Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:

--Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.

Il y avait déjà huit jours qu'il était entré au Luxembourg quand, un matin, il fut appelé chez le directeur de la prison. Il s'y rendit aussitôt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du citoyen président, le directeur, très humble devant lui, les laissa seuls dans son cabinet.

--Eh bien, où en sommes-nous? demanda le secrétaire de Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse déliera sa langue et te confessera l'endroit où elle cache son trésor?

--Je le crois, répondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester d'impatience. Nous nous exposerions à tout gâter. Elle est défiante, la vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret. Elle m'a bien avoué que le trésor, existe, mais elle ne semble pas encore disposée à dire où elle le détient.

--Il est dommage que Capet, quand il régnait, ait aboli la torture, fit observer Joseph Moulette. Nous aurions obligé ta chanoinesse à parler.

--Oui, mais nous n'avons plus la torture à notre service!

--Ce qu'elle nous eût donné en quelques minutes, combien te faudra-t-il de temps pour l'obtenir?

--Six semaines ou deux mois, répliqua Valleroy, peut-être davantage.

Le citoyen président bondit.

--Mais il sera impossible de résister durant si longtemps aux démarches de la Société des jacobins de Compiègne!

--Elle est donc bien pressée de voir couper le cou à la ci-devant Jussac?

--Elle affirme que ce grand exemple est nécessaire dans le pays pour en imposer à l'audace des aristocrates. À deux reprises déjà, le Comité de surveillance a transmis à Fouquier-Tinville les requêtes des patriotes de Compiègne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonné de dresser le dossier.

--Mais alors notre opération est compromise? fit Valleroy d'un accent d'inquiétude.

--Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec un sourire hautain et ironique. Mais je tenais à exciter ton zèle, à te démontrer la nécessité d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me demande de nouveau le dossier, je serai obligé de le lui remettre et de trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.

--Tu pourras invoquer les services que rend à la République le frère de la citoyenne Jussac.

--Le colonel? s'écria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en est arrivée à Paris durant la dernière décade.

--Il est mort!

--Tué à l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.

--Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment oublieux de son rôle, avait poussé ce cri avec impétuosité.

--Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph Moulette.

--Si elle était sauvée, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni château à vendre, ni trésor à retrouver, partant, plus de gain pour nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer comment, en invoquant les services du frère, tu pourras ajourner la mort de la soeur jusqu'au moment où il ne sera plus utile qu'elle vive.

Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui suggérer.

--La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.

--T'en a-t-il reparlé?

--Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors... il a des colères terribles!

--Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué à la République, à la liberté, à la cause du peuple.

--Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un complot. Fais comme moi; gagne du temps.

--Je tâcherai... Quand te reverrai-je?

--Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres. Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.

--Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?

--N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?

Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:

--J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est, comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les tiens. Est-ce entendu?

--C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient, qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?...

--Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?

--Eh! que sait-on! Il est des scélérats aux yeux de qui son civisme est suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les domine encore. Mais s'il allait faiblir...

--Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.

Et d'un ton presque badin, il ajouta:

--Je m'engage à travailler activement à notre fortune.

Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait. Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse; un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève et ne contenait que ces quelques mots:

«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.--Valleroy.»

Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à son coeur ce nouveau déchirement.

CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE

Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg, l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme, quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion, Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le visage énergique et doux de son ami.

De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans un prétendu complot contre la République. Il assista à leur interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à mort tous les trois.

Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir les embrasser ni même leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé, il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la course.

Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris, il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours. Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant. Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P. David fut d'un autre avis que lui.

--Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite qu'autrefois.

À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent, sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils montaient sur l'échafaud.

À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg, Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.

C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait. Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là, soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.

Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés. Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée, répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.

Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse. Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en disant:

--Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler librement dans la prison.

--Suis-moi! dit alors Valleroy.

Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les prisonniers n'étaient pas encore descendus.

--Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.

--Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.

--Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine? demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagné. Je suis assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne. Traite-moi comme un homme, Valleroy.

--Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.

--En quoi puis-je servir?

Valleroy répondit à cette question en exposant à Bernard ce qu'il attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait à être son intermédiaire auprès de Joseph Moulette, à recevoir les communications de ce dernier et à lui transmettre celles que l'intérêt de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen président, devenu secrétaire de Fouquier-Tinville.

--Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en présence du personnage qui a arrêté mes parents: qui, sans les connaître, les a poursuivis de sa haine et est cause de leur mort?

--Oui, tu devras te trouver en sa présence, Bernard, et ne rien trahir des sentiments qu'il t'inspire.

--Sais-tu que c'est une dure tâche que tu m'imposes?

--Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses toi-même. Je feins cependant d'être son ami, son associé, son complice. Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.

--J'y consens, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous vengerons.

À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui prit les mains et répondit:

--Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter. Désormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.

--Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.

--Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute; leur voiture est couverte de poussière et de boue.

Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour. Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise, lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si souvent répété par eux depuis un an.

--Tante Isabelle!

Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et la virent entrer dans la salle du greffe.

--Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.

--Gardons-nous-en bien, répliqua Valleroy. La secousse serait trop violente pour son coeur et son émotion aussi funeste pour elle que dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir que je suis près d'elle. Éloigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message que je t'ai confié. Demain, tu en sauras plus long sur la tante Isabelle. Quelque excitée que fût sa curiosité, Bernard se résigna à obéir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hâte de s'acquitter des commissions dont l'avait chargé Valleroy. Peu d'instants après, il était en présence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se fût rencontré une fois avec lui, l'année précédente, au café des _Trois-Couronnes_ à Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et quand on l'introduisit auprès du secrétaire de Fouquier-Tinville, auprès de ce personnage malfaisant, cause première de ses malheurs, il était aussi ému, aussi troublé que s'il fût entré dans la cage d'une bête fauve.

--Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.

--Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprès de toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public à qui je dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les instructions ou les ordres que tu aurais à lui faire parvenir.

--Mais, toi-même, n'as-tu aucune communication à me faire de sa part?

--Une communication très brève. Les choses qui t'intéressent marchent à souhait.

--Es-tu au courant de ces choses?

--Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.

--Tu sais alors que tu ne dois me répéter ce qu'il te confie que lorsque nous sommes seuls...

--Je le sais, répondit Bernard.

--Si nos accords étaient découverts, continua Joseph Moulette, notre tête à tous trois aurait cessé d'être solide sur nos épaules. Maintenant que te voilà prévenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta présence.

Il s'éloigna, revint presque aussitôt, fit un signe, et Bernard le suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable où il n'était aisé d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si l'on venait comme dénonciateur ou comme espion.

Fouquier-Tinville se tenait debout devant la cheminée sur laquelle un buste de la liberté, coiffé du bonnet phrygien, étalait ses robustes appas. Impénétrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur agité, se dominant pour ne pas trahir ses émotions, s'avançait vers lui.

--Tu as une lettre à me remettre, mon jeune citoyen? demanda l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit être longue... Il y a toute une fournée d'accusés.