Fils d'émigré

Chapter 23

Chapter 233,723 wordsPublic domain

Bernard, qui avait tiré de sa poche le pli destiné à l'accusateur public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mémoire rédigé par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et en prenant quelques-uns qu'il mettait à part. Quand il en eut formé une liasse, il alla les enfermer dans un carton placé sur une étagère à côté de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: _Dossiers des prévenus à envoyer au tribunal_. Un frisson secoua son corps, car il venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures victimes et les pièces accusatrices savamment coordonnées pour justifier leur condamnation.

Cependant, Fouquier-Tinville avait achevé sa lecture et, par-dessus le papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant. Tout à coup, s'adressant à Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref et impérieux:

--Laisse-nous, citoyen Moulette.

Les yeux de Joseph Moulette exprimèrent la surprise que lui causait cet ordre. Néanmoins, il mit un servile empressement à obéir. Il se dirigea vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:

--Il est arrivé hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le Comité de surveillance a mandés à Paris. Parmi eux se trouve une femme nommée Isabelle Lebrun. Elle est signalée comme ayant vécu à Coblentz et à Liège parmi les émigrés. Dès que tu auras reçu les papiers qui la concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prévenue. Je te rappelle aussi l'affaire Jussac.

--Bien, citoyen accusateur public, répondit Joseph Moulette, qui s'était arrêté pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.

Après ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restèrent seuls.

--Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.

--Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, répondit Bernard.

--Professes-tu les mêmes opinions que lui?

--Comme lui, je suis prêt à mourir pour la République et pour la liberté.

--Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?

--Je suis son exemple.

--Quel âge as-tu?

--Quinze ans, citoyen.

--Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?

--Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la première fois, mon oncle m'a mandé près de lui. Il m'a fait connaître que, désormais, je serais chargé de t'apporter les rapports qu'il aurait à te faire parvenir. Il avait préparé celui-ci à l'avance et me l'a confié pour te le remettre sans avoir le temps de m'en révéler le contenu.

--Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?

--Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion. Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne demain.

--C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu serais châtié comme un homme.

--Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et ferme volonté de ne jamais faillir.

--Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais, peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?

À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que, s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:

--Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.

Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant, des sentiments aussi féroces que les siens.

--Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois que tu voudras me parler, viens librement par la même porte qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au tribunal.

Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les preuves qu'ils renfermaient.

Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rôle, il dit avec aplomb:

--Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.

Il salua fièrement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se hâtait de se rendre à l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir à quelques pas de là. Joseph Moulette, très humilié de n'avoir pu assister à l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Dès qu'il vit Bernard, il courut à lui:

--Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.

Mais Bernard, le prenant de haut, répondit d'un ton pénétré.

--Le citoyen accusateur public m'a fait défense de répéter à qui que ce soit les propos qu'il m'a tenus. Sûrement, il t'en fera part. Mais c'est un soin que je suis contraint de lui laisser.

Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que fût son dépit, il parvint à le dissimuler.

--La défense qui t'est faite est sacrée pour moi comme pour toi, fit-il. Garde-toi de l'enfreindre.

--Que devrai-je dire de ta part à mon oncle? reprit Bernard.

--Rien, sinon qu'il se hâte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me réclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fâcheux que ma bonne volonté fût impuissante. Notre opération serait manquée.

--Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a réclamé aussi, observa Bernard.

--Oh! celui-là, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en même temps. C'est un loup affamé, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.

Pressé de revoir Valleroy et de lui révéler les détails de son entrevue avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre jusqu'au lendemain. Dans l'après-midi, il retourna à la prison du Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait été délivré le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler à travers les bâtiments, il se mit à la recherche de Valleroy et finit par le découvrir dans un corridor, non loin de la cellule où était enfermée la chanoinesse de Jussac.

--Toi, encore! s'écria Valleroy. Qu'arrive-t-il?

--Il arrive qu'à moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que Mme de Jussac le sera bientôt.

Et Bernard répéta à son ami les paroles de Fouquier-Tinville.

--Joseph Moulette, excité par sa cupidité, ajouta-t-il, trouvera moyen de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais, n'ayant pas de motifs pour déployer les mêmes efforts en faveur de tante Isabelle, il va se hâter de préparer son dossier. Il le livrera, et, alors, c'est la mort.

--Il ne faut pas qu'il le livre, s'écria Valleroy.

--Comment l'en empêcher?

--Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la chanoinesse, que je les ai mises dans la même cellule, qu'avant peu, rapprochées par la communauté de leur sort, elles n'auront plus de secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura été confié par celle-ci à celle-là, je le saurai; que je suis sûr en conséquence de connaître bientôt le secret de Mme de Jussac, mais à la condition que les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongés. Si elle meurt, je ne réponds de rien.

--Oh! voilà qui est bien trouvé! dit Bernard avec admiration. Nous gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et pourras-tu user longtemps de ce stratagème?

--J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser périr ces deux nobles créatures. Il étendra sa main pour les protéger, j'en suis sûr. Vois-tu, Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent à se lasser de voir verser des flots de sang. Après les avoir terrorisés, Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours, ils se soulèveront. Déjà, dans la Convention, les ennemis de cet homme commencent à relever la tête; ils s'agitent...

--Tu crois qu'ils oseront se révolter?

--Je crois surtout à une réaction.

--Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il a repris confiance et ne cesse de répéter que le règne des méchants va finir.

--Alors, nos amis seront sauvés!

--Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu pu t'entretenir avec tante Isabelle?

--Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont égalé son courage. Relevée grièvement blessée sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut transportée par des Français fugitifs, d'abord à Bruxelles, puis à Mons et de là à Lille, où elle fut soignée à l'hôpital et emprisonnée après sa guérison.

--Emprisonnée! Pourquoi?

--À l'hôpital, on trouva dans ses vêtements des lettres d'émigrés qu'elle avait emportées en quittant Liège. Ces lettres ont servi de base à l'accusation dressée contre elle.

--Et il a fallu plus d'une année pour la dresser?

--Oui, plus d'une année. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que d'angoisses! D'abord, trois mois à l'hôpital; puis oubliée dans les prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue plus longue par les exigences du Comité de surveillance de Paris qui avait jugé l'affaire assez grave pour vouloir en connaître lui-même et qui, plus tard, a exigé que l'accusée fût amenée ici. Et pour rendre plus cruelle cette persécution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu Nina!

--Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as dit, n'est-ce pas?

--Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatrisé la plus profonde plaie de son coeur meurtri. Mais la chère créature est encore bien accablée! Pour lui rendre confiance après tant de déceptions et d'épreuves, il faudrait la liberté et les caresses de sa fille adoptive.

--Ne puis-je la voir, ne fût-ce qu'une minute? supplia Bernard.

Valleroy ne répondit pas. Mais, après avoir regardé autour de lui et s'être assuré que le corridor était désert en ce moment, il alla tirer les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe à Bernard d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-bâillement, il vit tante Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'étaient levées et se tenaient débout dans un angle de leur étroite cellule, l'inquiétude aux yeux, effarées et toutes pâles. Mais à l'aspect de l'enfant qui leur envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.

--J'embrasserai Nina pour vous deux!

Bernard leur jeta ces mots d'une voix éteinte. Mais elles les entendirent, et ce fut, dans les ténèbres de leur prison un rayon de soleil qui les réchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans bruit.

--Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus longuement les nobles femmes à une heure plus propice; Quant à toi songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui; que moi-même je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur toi pour tirer parti de la cupidité du citoyen Moulette et pour détourner d'elles la férocité du tigre Fouquier-Tinville.

--Oh! nous les sauverons! s'écria Bernard.

À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison, il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard. Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme de Jussac.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se rendre à l'audience.

--Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas. Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude. Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux, pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5 heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais, sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait pas de dérober sa tête au bourreau.

Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie, il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».

Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes. Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.

CHAPITRE XIX

HÉROÏSME DE FEMME

On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente, le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur. Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.

Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé, nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.

Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque jour, à leur réveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la coalition des réactionnaires que la Convention comptait dans son sein. En attendant le dénouement, et comme pour se le rendre plus sûrement favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruautés. Le tribunal révolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine d'exécuter, et alors qu'ils n'avaient jamais été plus près de la délivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'être jamais délivrés. La physionomie de Paris était lamentable. La ville appartenait aux brigands. Les honnêtes gens évitaient de se montrer dans les rues. Avec l'été revenu, la misère, dont on avait tant pâti durant les mois d'hiver, perdait son caractère aigu, non que les privations fussent moindres, mais parce que, grâce à la belle saison, on les supportait mieux.

Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les vides qu'y faisait le bourreau étaient comblés aussitôt, grâce à des arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les citoyens étaient à la ration, et la difficulté de se procurer des vivres devenait telle que des familles entières souffraient de la faim. Il était clair que cet état de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave qu'il fût, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu'à ce jour échappé à la mort. Il est vrai que l'accusateur public Fouquier-Tinville, emporté maintenant par une folie homicide poussée au paroxysme, avait chaque jour tant d'arrêts de mort à signer qu'il les signait sans les lire, et que pour fournir un aliment à l'activité du tribunal révolutionnaire, comme à celle du bourreau, il leur envoyait des victimes sans se demander si elles étaient innocentes ou coupables. C'est au hasard et non d'après une volonté raisonnée qu'il les désignait, prenant dans l'énorme tas de dossiers que lui envoyait le Comité de Sûreté générale ce qui tombait sous sa main, négligeant même d'établir l'identité des prévenus, si bien qu'il arrivait que ceux auxquels on ne songeait pas étaient conduits à l'échafaud à la place de ceux qu'on avait voulu y envoyer.

Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient encore épargnées, si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dressé contre elles ne se présentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard, habitué du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les jours à l'heure où il était sûr de n'y rencontrer personne et enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas le chercher où il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu'à un fil. Qu'il fût surpris au moment où il cachait la pièce accusatrice et tout était perdu. Il suffisait même qu'un jour, il lui fût impossible de se trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des deux prisonnières oubliées se présentât au souvenir ou aux yeux de ce dernier et pour qu'il les traduisît devant le tribunal. C'est là surtout ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggérait les angoisses qu'il confiait au P. David, à Valleroy, à Kelner, et qu'ils ressentaient au même titre que lui.

Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient détenues à la prison du Luxembourg, l'espoir de la délivrance ne les avait pas un seul jour abandonnées. C'est à Valleroy qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empressés qu'il ne cessait de leur prodiguer, à sa sollicitude toujours en éveil, qui les accompagnait à toutes les heures des longues et monotones journées de leur captivité. Quoiqu'il affectât de se montrer bienveillant et humain envers les nombreuses prisonnières placées sous sa surveillance, c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se plaisait à adoucir les rigueurs du règlement de la prison. Elles jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicitées. Elles vivaient librement dans la cellule où il les avait réunies. Elles pouvaient même y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune, et comme, d'autre part, un lien d'étroite sympathie s'était formé entre elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y trouvaient heureuses.