Fils d'émigré

Chapter 21

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--Tout en me consacrant à mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur de biens nationaux et, pour commencer mes opérations, j'ai acquis l'hôtel du ci-devant comte de Malincourt.

--Malincourt! Celui que j'avais arrêté?

--Lui-même. La justice du peuple t'a donné raison, Moulette. Elle a condamné le ci-devant et sa femme et les a envoyés à la lunette.

--Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Périssent les traîtres et les aristocrates!

Résolu à tenir son rôle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il continua à régler son pas sur celui du citoyen président, et, comme ils arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pensée de débarrasser la société du malfaisant personnage, en le jetant à l'eau. Puis il se dit qu'il aurait peut-être besoin de lui et il écarta l'homicide obsession qui le poursuivait.

--Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.

--Je suis employé dans les bureaux de l'accusateur public, Fouquier-Tinville. À mon retour de captivité, je suis allé le voir. Il a compris, me jugeant à ma valeur, quels services il pouvait attendre de moi. Il m'a proposé un poste de confiance auprès de lui, et, ma foi, jaloux de servir la République une et indivisible, j'ai renoncé à retourner à Épinal. Je suis chargé des enquêtes que nécessitent les dénonciations contre les suspects.

--Un bon métier, sans doute, remarqua Valleroy.

--Oui, excellent, répondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin de faire étalage de son crédit et de son influence. Les aristocrates prévenus d'émigration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'être sensible à leurs séductions et c'est tout bénéfice. Il y a aussi les visites domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des objets précieux sur lesquels on fait main basse.

Le drôle souriait complaisamment.

--Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.

--Ça commence, mais ça ne fait que commencer.

--On pourrait peut-être violenter la fortune, et si deux hommes comme toi et moi s'alliaient secrètement, résolus à marcher d'accord, il y aurait plus d'un bon coup à faire.

Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira tant de confiance qu'il s'écria, en tendant la main:

--Tope là, et soyons unis.

--Compris et entendu. C'est entre nous à la vie et à la mort.

Ils se séparèrent en se promettant de se revoir désormais tous les jours.

--C'est dur de feindre d'être l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en regagnant sa demeure, à travers les rues désertes et obscures. Mais il n'était pas d'autre moyen de se mettre à l'abri de sa méchanceté.

Le lendemain, dès le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner lui remit une lettre qu'avait apportée, quelques instants avant un inconnu. Cette lettre, signée Sophie de Jussac, était datée de la prison du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conçues:

«Ainsi que je vous en avais prévenu, écrivait la chanoinesse, je me suis présentée hier dans les bureaux du Comité de Salut public, qui m'ont renvoyée au Comité de sûreté générale. Là, quand j'ai commencé à formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dénonciation en règle, signée contre moi par ces coquins de Compiègne et qui m'avait devancée à Paris. Je suis accusée de complicité avec les ennemis de la République, de relations avec les émigrés et de résistance aux décrets de la Convention. On m'a arrêtée séance tenante et conduite à la prison du Luxembourg, où je suis incarcérée. Un homme sûr se charge de vous faire parvenir cet avis.»

--Pauvre femme! murmura Valleroy. La voilà victime de sa présomption et de sa confiance dans la justice des scélérats!

Et, songeant tout-à-coup à Joseph Moulette, il ajouta mentalement:

--Je ne peux abandonner à son sort la chère créature, et il faut que ce drôle m'aide à la sauver.

CHAPITRE XVII

CHEZ LES LOUPS

Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville étaient situés dans les bâtiments du Palais de justice, entre la salle où le tribunal révolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie destinée à recevoir les prévenus, au moment où commençait leur procès. Cette prison et cette salle pouvaient être considérées comme les deux étapes qui les séparaient de l'échafaud.

Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette. À l'extrémité d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente déjà remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout âge.

C'étaient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en faveur de parents incarcérés, la pitié du magistrat qu'avait investi de pouvoirs souverains un décret de la Convention, et dont le peuple de Paris ne prononçait le nom qu'avec terreur.

Au milieu de ces solliciteurs éplorés qui risquaient eux-mêmes leur vie en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer à la guillotine un époux, un père, un frère, un fils, Valleroy, ne sachant à qui s'adresser, resta un moment décontenancé. Enfin, ayant interrogé un des sectionnaires préposés à la garde de la salle, il parvint à faire avertir de sa présence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitôt, et, apparaissant sur le seuil de la pièce où il se tenait, il appela d'un geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.

--Je te sais gré, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard à tenir ta promesse et d'être venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je pour toi? As-tu un service à me demander ou une affaire à me proposer?

--C'est d'une affaire qu'il s'agit, répondit résolument Valleroy.

--Parle alors, je t'écoute avec l'attention que je dois à mon associé.

--On a arrêté hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua Valleroy. Elle est prévenue d'avoir conspiré contre la République.

--La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai vu déjà ce nom quelque part.

Tout en parlant, il s'était assis devant une table couverte de papiers, et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.

--Que cherches-tu? demanda Valleroy.

--Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement, voilà le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait passé par les mains.

Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:

--Une dénonciation de la Société des jacobins de Compiègne... Complicité avec des aristocrates et des émigrés... La messe célébrée la nuit dans son château... Luxe scandaleux... Oh! mais, tout cela est très grave!

Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:

--L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours elle ira au tribunal et, le lendemain...

Il n'acheva pas; mais portant la main à sa nuque, il eut le geste tragique d'un bourreau.

Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il répondit.

--C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.

--Tu t'intéresses à elle?

--Comme on peut s'intéresser à une poule aux oeufs d'or qu'il serait imprudent de tuer trop vite.

--La citoyenne est riche?

--Très riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son château de Jussac pour venir se faire prendre à Paris, elle a enterré quelque part, dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, très grosse somme en beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoyée à la guillotine, je voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir où est caché le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requérir sa condamnation et de nous débarrasser d'elle. Alors, part à deux!

--Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imaginé. Mais l'exécution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne, comment?

--Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.

--Tu as un moyen?

--Notre ci-devant chanoinesse est détenue au Luxembourg. Suppose que je sois nommé geôlier dans cette prison. Me voilà en relations quotidiennes avec la citoyenne. Je feins de m'intéresser à elle, de vouloir la sauver...

--Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un habile homme. Mais moi, que dois-je faire?

--Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme geôlier au Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote. D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme. À la Commune et aux jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que jamais je ne tombai dans le modérantisme.

--Il suffira que je me porte garant pour toi, observa fièrement Joseph Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien à me refuser.

--Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gardé de la crédulité de Joseph Moulette, puisque ton crédit est tel que tu le dis, l'opération peut devenir plus lucrative que je n'espérais. La ci-devant Jussac possède un château aux environs de Compiègne. Après sa mort, ce château sera confisqué, mis en vente et nous tâcherons de nous le faire adjuger à bas prix. Il serait donc à souhaiter que, jusque-là, sous prétexte de frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les jacobins de Compiègne n'allassent pas le détériorer.

--Ordre sera donné à la municipalité de cette ville d'y mettre bonne garde.

Joseph Moulette s'était levé. Soudain, il reprit:

--Mais, j'y songe! Attends-moi là. Fouquier-Tinville est dans son cabinet. Je vais lui parler de toi, séance tenante, et, si je le trouve en belle humeur, je lui arrache ta nomination.

Le citoyen président disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du succès de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger et en obtenir ce qu'il en espérait: le salut de Mme de Jussac et la conservation du château. Ces pensées captivaient encore son esprit quand Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:

--Le citoyen accusateur public va te recevoir.

Sur son invitation, Valleroy entra derrière lui dans le cabinet de Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pièce, que chauffait un grand feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis à son bureau encombré de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs derrière lui, il tourna la tête, et Valleroy eut quelque peine à supporter sans en être intimidé le regard qui se posa sur lui. Il tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont l'éclat sombre se reflétait sur le visage grêlé, couturé, exprimant à la fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intérieure, et pour tout dire, hideux avec son front étroit et blême, à moitié caché par les cheveux noirs. Mais, à peine arrêtés sur Valleroy, ces yeux mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le regarder que Fouquier-Tinville lui parla:

--C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.

--C'est moi, citoyen.

--Tu désires être employé dans la prison du Luxembourg?

--Mon ambition serait comblée si je pouvais l'être.

--Est-ce dans celle-là ou dans une autre que tu veux servir la patrie?

--Dans celle-là, citoyen.

--Pourquoi?

--Parce que je sais que, dans celle-là, les ennemis de la République ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.

--Et tu espères les déjouer?

--C'est mon principal souci.

--Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le représentant, tu périrais?

--Je le sais.

--N'as-tu pas été jadis observateur pour le compte de la Commune?

--Elle m'a envoyé à Coblentz en l'an I de l'ère de la liberté pour surveiller les émigrés, affirma Valleroy avec effronterie.

--Le citoyen Joseph Moulette me répond de toi et cela me suffit. Je vais donc faire ce que tu me demandes. Dès demain, tu seras geôlier au Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout règne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le plus souvent, nos agents eux-mêmes pactisent avec nos ennemis. Ta vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison, sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et, fréquemment, tu me rendras compte par écrit de ce que tu auras découvert.

--Je me conformerai scrupuleusement à tes ordres, citoyen.

--N'oublie pas qu'il y va de ta tête.

Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tête à la disposition de Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'éloquence et de l'à-propos, car l'accusateur public reprit:

--Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui t'ouvrira les portes du Luxembourg.

Il tendait à Valleroy un papier, après l'avoir signé, et d'un geste il le congédia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses où il cherchait les éléments des actes d'accusation qu'il dressait en grand nombre tous les jours.

--Est-ce là ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette à son associé quand ils furent seuls.

--Tu as réalisé mes désirs.

--Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probité, je suis sûr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite, parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir à tirer vengeance de toi.

--Ne menace pas, Joseph Moulette, répliqua Valleroy d'un accent solennel. Je t'ai déjà prouvé que je suis au-dessus du soupçon. Les gains de nos entreprises doivent être partagés entre nous; et ils le seront tout aussi bien que si j'en avais signé l'engagement.

Sur cette superbe réponse, que le citoyen président accueillit par un silence embarrassé, ils se séparèrent, et comme Valleroy descendait lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se défendre de penser que souvent rien n'est plus bête qu'un coquin. Il revint en toute hâte à l'hôtel de Malincourt, et, à peine arrivé, réunissant Bernard et Kelner, il leur annonça qu'il allait s'éloigner d'eux pendant quelques semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut à quelle noble tâche se dévouait son ami, loin de protester, il lui dit:

--Espérons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tenté de délivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je regrette seulement que tu ne m'aies pas convié à te seconder.

--Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir voir.

Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.

--N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.

--J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un assez sûr?

--Ne suis-je pas là? dit Kelner.

--Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par nous que par lui.

Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry, fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.

C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains, elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits, pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela, pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés un jour à leur bouche exaspérée.

Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement. Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites, exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient, d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons. Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.

En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer, elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière, elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle, sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse, accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.

Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin, comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières, elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une remontrance à la prisonnière.

--Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre délivrance.

Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle, tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que, désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.

--Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.

--Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une cellule où je serais seule, répondit-elle.

--Ce n'est peut-être pas impossible.

Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi, vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune. On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des tristesses du présent.