Feuilles tombées

Part 5

Chapter 53,503 wordsPublic domain

Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.

L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui doit le donner.

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J’ai une aversion insurmontable pour les gens dits «d’un certain âge» dès qu’ils sont «cristallisés». Leur jugement est assis, une fois pour toutes; ils ne croient pas pouvoir se tromper; ils n’examinent plus. Ils me donnent le frisson que j’éprouve infailliblement en voyant les juges à l’issue de l’audience se retirer souriants et le teint rose, après «la chose jugée»...

Tout évolue, tout se renouvelle; le monde est une surprise continue; il se peut que l’heure qui vient, m’apporte une lumière que je ne soupçonnais pas; comment affirmer qu’il ne se produira rien de nouveau?

C’est une sérénité que la nature, indifférente au vrai comme au juste, produit, sans doute afin de prolonger la vie; mais parmi la vie qui se meut et se fait à chaque instant, comme une chair, ces gens-là sont comme une masse cancéreuse, immobile et qui engendre la mort autour d’elle.

Tous ces jeunes de vingt ans à peine, et qui me disent avoir absolument besoin d’étreindre quelque chose de fixe et de s’arrêter à un dogme, ne sont-ce pas des cristallisés précoces qui, à peine entrés dans la carrière, déclarent: nous nous arrêtons!

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On n’admet rien qui soit nouveau. Quel pesant rabâchage doivent être ces vies dépourvues d’imagination et de curiosité, béates dans l’inertie, affadies par l’ingestion constante des mêmes mets, et où le monde apparaît comme des chevaux de bois toujours présentant les mêmes figures et toujours faisant entendre la même rengaine aux passants stupides.

On s’étonnait de la tristesse d’un très riche amateur et collectionneur d’œuvres d’art.

Je me demande si le goût, la connaissance éclairée et la possession des objets d’art peut causer à celui qui ne les crée point une véritable et durable joie. Il n’y a pas de véritable ni de durable joie hors de notre activité. On m’entend, j’espère. Les choses extérieures donnent de superbes et de vifs plaisirs; j’admets qu’on aille jusqu’à ne pas se lasser de la contemplation d’une belle chose; mais la véritable joie ne peut provenir que de nous-mêmes; elle est un jaillissement qui s’épand sur les choses, mais qui ne saurait provenir uniquement d’elle; elle n’est que dans la création. Aimer même, c’est moins subir le charme d’un être que le créer. L’amour est tout imagination, illusion. L’œuvre d’art n’est pas la beauté aux pieds de qui nous sommes à genoux, mais le poème que nous composons à l’occasion de telle forme. Il n’y a de plaisir profond, à la lecture, que celui qui consiste à collaborer; le livre qui ne provoque point de notre part quelque effort créateur nous laisse froid. C’est pourquoi tant de gens s’ennuient. L’ennui est signe d’impuissance. De là aussi les erreurs singulières de jugement chez les hommes qui semblent les plus aptes à juger: en jugeant, ils créent; en créant, ils s’enthousiasment, ils atteignent au plaisir souverain; mais ils s’évadent hors de l’objet qui leur est soumis. Ils jugent plus loin, plus haut, ailleurs. Ils se trompent par excès de facultés créatrices. Et, hélas! le jugement de ceux qui ne sont pas capables d’imaginer ou de créer à propos d’une œuvre, est toujours insuffisant! C’est ainsi que nous rejoindrons, au moins au figuré, François d’Assise: la véritable joie est dans le dénuement absolu. Nous sommes poussés alors violemment à tirer tout notre contentement de nous-mêmes.

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Je racontais à Mᵐᵉ X..., qui est éblouie par le grand monde, ma visite à Faguet et combien j’ai été ému en trouvant sur le palier d’un cinquième étage, dans un escalier sans tapis, cet homme vêtu, comme un pouilleux qui sort de l’hôpital, d’un pardessus usé, coiffé d’un misérable chapeau mou, sorte de calotte ou de chapel tel qu’on en imagine à un écolier du temps du Collège de Beauvais; et tout cet homme fondu, déprimé, abîmé par la maladie, tout ce visage jadis replet, puis bouffi, aujourd’hui réduit comme un pruneau bouilli, où errent de rares poils gris désordonnés et lamentables, et où ne demeurent que des yeux bleus, clairs et phosphorescents: un spectre, une survivance, un cerveau qui dure dans une chair détruite. Cet homme qui, toute sa vie, n’a fait que travailler, que travailler dans un taudis où il n’y a même pas une cuisine, descendait à six heures avec un petit chien pour faire quelques pas dans la triste rue Monge, ou pour aller dîner dans une gargote, avec des étudiants ou des cochers. «Cela m’émeut, disais-je, comme les décors somptueux, les larbins, les hôtels des duchesses vous troublent, vous éblouissent, vous. On me croit aristocrate, et je ne suis sensible qu’au spectre de l’homme intelligent et dépouillé.»--«Poète, me dit-elle, Faguet est plus riche que vous!»--«C’est possible! et peut-être a-t-il le goût de la sordidité. Mais, snobisme pour snobisme, c’est la vue de cet état de dénuement qui déclenche en moi la sympathie ou l’émotion, tandis que l’opulence, quand elle n’est pas traduite à mes yeux par un goût extrême ou quand elle ne s’accompagne pas de l’idée d’une supériorité morale, ne me donne qu’envie de rire ou de hausser les épaules.»

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En lui disant: «J’ai en vous une confiance absolue...» pourquoi ai-je détourné soudain les yeux, gêné, et ai-je pensé que certainement il me trahissait?

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L’homme vrai, celui qui se cache et sous l’attitude mondaine et sous l’œuvre de l’écrivain, on le découvre pourvu que l’on vienne à être témoin de sa distraction préférée; il est trahi par le moment où on le voit tout à fait heureux.

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On a beau faire, toujours et partout la question morale intervient.

Il y a de tout temps des artistes; mais ils ne sont pas forcément où on les croit. Il ne suffit pas de se dire artiste, de s’enrôler dans la bande dite des artistes, d’en adopter le costume, le langage ni même l’état d’esprit, pour être artiste. Le monde des artistes regorge de faux artistes, les faux artistes ne sont que dans le monde artiste; en revanche, il y a des artistes parmi le monde le plus bourgeois, comme il y a des intellectuels, voire même les plus intelligents des hommes, hors du monde où l’on fait profession d’être intelligent. Les barrières sont tout à fait conventionnelles; elles constituent un classement artificiel à l’usage du commun incapable de discerner les valeurs et qui copie consciencieusement les étiquettes, comme un bon provincial prend des notes en parcourant les boxes à l’Exposition.

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L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de l’imagination comme il y a l’émotion de l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions. La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et commence à s’animer, l’art commence.

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Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart du temps, sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie bienfaisante.

Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très commun, ni tout à fait rare; mais les causes de mon émotion, si l’on y prend garde, quelles chétives choses, quelles misères, quels infiniment petits!

Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.

Il s’agit d’une émotion de beauté.

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Nous avons abandonné la morale absolue qui avait formé chez l’homme une conscience, une sorte d’habitude de descendre au fond de soi et d’y trouver le soutien fondamental de notre personnalité. Ce n’était pas seulement l’œil de Dieu; cet œil de Dieu projetait une puissante lumière sur nos facultés, sur nos ressources, sur nos instincts d’opposition comme sur les tendances que nous avions à nous conformer à cet idéal. Par cet examen et par cette lumière nous nous connaissions, et nous étions initiés aux plaisirs mystiques de nous réaliser envers et contre tous, de nous réaliser même contre nous-mêmes, car il se peut que nos intérêts immédiats ou lointains aient à souffrir de cet acte voluptueux et ineffable qui consiste à faire ce qu’on croit supérieur à tout, même à soi. Exaltation du moi par le sacrifice du moi.

Ceci est remplacé par quoi? Par une morale d’homme d’affaires: chacun se demande après un examen attentif de la Société où il est appelé à vivre: «Qu’est-ce qu’un homme dans ma situation peut faire sans se déconsidérer ou se nuire en quelque manière? Jusqu’où un homme peut-il aller sans risque grave? Qu’est-ce qui est admis dans la Société où je vis? et qu’est-ce qui ne l’est pas? Tout ce qui est admis je peux le faire. Un tel a fait ceci; il a tenu tête et il réussit; donc ceci est possible.» Morale opportuniste; tâtonnement d’insecte; morale du chien qui en prend jusqu’au fouet, exclusivement. Dégradation, ravalement de l’homme. Mais, par-dessus tout, perte certaine de la personnalité dans un laps de temps relativement court: l’homme nouveau n’agissant qu’en fonction de la Société, tendant à se niveler en masse selon un modèle d’usage commun, courant et commode, il est désormais incapable des héroïques résistances à l’opinion universelle, des audaces isolées, imprudentes ou dangereuses où l’on s’élançait en vertu d’un commandement intérieur et pour un plaisir de caractère sacré, dont le nom n’a plus de place dans la langue des hommes. C’était le plaisir incomparable, non du héros qui espère réussir, mais de celui qui, d’avance, sait qu’il sera brisé.

Ils ont tous à la bouche cette expression: «Je ne veux pas être un vaincu.»--N’être pas un vaincu, c’est réussir selon l’opinion commune. Mais être un vainqueur pour nous, c’est souvent être terrassé par les barbares, pour un principe ou une idée que notre perte individuelle doit servir.

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Ni la gloire ni la popularité ne se maintiennent chez un homme qui n’a en vue que sa situation personnelle; il faut qu’il pense plus largement ou agisse hors de lui. Le monde ne se prosterne pas devant une idole par amour de l’idole, mais par amour de soi. Le véritable grand homme est celui qui a travaillé pour une idée qui le dépasse lui-même et dont la foule, inconsciemment, sent le caractère d’universalité.

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Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X. disait tantôt à propos de certains auteurs contemporains qu’il louait d’avoir renoncé à ce qu’il appelle «le romanesque» pour se consacrer à l’étude directe de la réalité, en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B. d’avoir écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C. d’avoir écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction, pour se borner à rendre avec précision les faits.

Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.

Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier, qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les idées, comme les impressions mêmes et comme les mots d’une façon caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part même du génie littéraire.

Ce qu’on dit à propos de la morale, on le doit aussi bien entendre de la valeur des idées. Personne ne se préoccupe plus de la valeur intrinsèque d’une idée, d’une esthétique, d’une œuvre, mais de l’assentiment qu’elles obtiennent d’un nombre d’individus suffisant pour constituer une sorte de majorité. Ainsi, partout, en morale comme en spéculation, comme en politique, c’est le nombre qui règne et ce sont ses besoins ou ses caprices qui règlent la valeur. Sur toutes choses, celui qui fait métier de penseur, consulte les gens avant de savoir que penser: le directeur d’un journal consulte son public--qu’il devrait instruire; le romancier, l’auteur dramatique consultent leur public--à qui ils devraient imposer leurs conceptions; de même que le boutiquier pour demeurer honnête, et faisant son examen de conscience morale, mesure le degré de sa probité aux espaces qu’il a pu franchir impunément entre les divers règlements de police.

Je me souviens qu’un des plus intimes ravissements de ma vie m’a été donné à vingt ans par l’Angelico du Couvent de Saint-Marc. Plus que l’auteur de l’_Imitation_, Fra Giovanni a contenté en moi cet incompréhensible désir d’un amour sublime qui m’est tombé d’en haut quand j’étais tout enfant, dans une misérable ruelle de Beaumont, un jour que je montais en cabriolet à côté de mon père, à la seule vue d’une branche d’acacia fleuri. O mes promenades de jeune homme dans les cellules enfiévrées du vieux couvent des Bénédictins! stations, méditations, indicible joie, je n’ose dire «pleurs de joie!» devant l’_Annonciation_ et la _Descente de Jésus aux limbes_!

Retour, à midi, dans cette petite salle du Chapitre où je n’ai jamais pu garder mon chapeau sur ma tête devant ce Christ en croix qui contemple les vingt saints pieusement agenouillés, en ayant l’air de penser que rien que ceux-là valaient déjà la peine qu’il mourût, ce Christ qui sur la croix semble plutôt reposer que souffrir, tant le bon peintre avait de répugnance à le figurer autrement que libéré des misères humaines!

Après tant de temps écoulé, après un si grand bouleversement dans tout mon être, que mon visage s’est retourné, et que c’est en arrière et non plus en avant que je regarde à présent, je retrouve mon émotion de vingt ans devant la _Déposition de croix_ du même Angelico, à l’Académie des Beaux-Arts.

Divin, oh! il faut le reconnaître, Jésus fut divin au moins une fois, c’est quand il inspira l’amour sans nom humain, de ce moine de Fiesole. C’est Fra Giovanni qui possède toute l’innocente sainteté, toute la suave pureté que souhaita l’idéal chrétien, et toute cette «charité» dont le tendre nom, plein de chastes baisers, devrait être donné à tout amour qui dépasse l’égoïste frénésie des sens. Franchement, je me méfie des transports de Thérèse d’Avila, et les fleurettes de François d’Assise me refusent obstinément leur parfum: le plus pur génie du Christianisme--la douce simplicité énamourée de l’Evangile--c’est dans l’Angelico qu’il m’apparaît. La couleur de l’Angelico est un miracle; elle m’attendrit; elle me fond; c’est une eau de baptême qui me lave; j’ai envie de sourire comme un petit enfant; je sens qu’elle efface mes péchés. Les bleus candides de ce ciel, les rouges charmants et le vert vieilli de la tunique de l’homme qui d’en haut soutient le corps de Jésus! et la naïve chair du Crucifié!

Ce Crucifié, âme du chef-d’œuvre, ce n’est pas en l’amenant en avant, ce n’est pas en l’éclairant plus que les autres personnages, ce n’est pas par le prestige d’une auréole d’or ni d’aucun signe particulier, que le génial pinceau en a fait le centre d’une des plus fortes compositions qu’ait conçues un artiste, c’est en faisant de lui l’objet unique de la préoccupation, de la tendresse et de la douleur de tous. L’unité n’est pas dans les corps. Il ne s’agit pas de faire, à la Raphaël, ou même à la Titien, à la Véronèse, à la Rubens, une cohésion harmonieuse de mouvements, l’unité est dans les âmes; chacune d’elles pense plus qu’elle n’agit, chacune souffre, chacune aime, chacune pleure, et pour la même cause.

Voyez ces visages! ceux qui ne sont pas tournés vers Jésus parlent de lui, sont abîmés par la céleste tragédie accomplie. C’est un concert religieux, une fête de l’Adoration. Ce cher objet, ce corps de Jésus, tous ces gens venus là pour le descendre de la croix, ils osent à peine y toucher; ceux qui pourraient se rendre utiles à l’action et qui l’oublient à force de chagrin, concourent plus que les autres à en traduire la grandeur: leurs mains et leurs muscles défaillent de confusion respectueuse et d’amour! leurs esprits s’exaltent; je sens, j’entends tous ces cœurs qui battent pour une unique cause, pour l’amour de ce Dieu mort d’amour. Ce n’est qu’ici que j’ai vu, vraiment, le corps de Jésus descendre de la Croix.

Sobriété, simplicité, humble soumission à une idée dominante, à une noble idée, à une seule idée: précepte éternel de tout art.

A côté de l’Angelico se trouve aujourd’hui, sur un chevalet la merveilleuse _Adoration des Mages_ de Gentile. Sans doute, cela est meilleur, il y a là un dessin plus correct; il y a là une abondance, un sens du décor, un mouvement de personnages, une des premières divinations du rôle purement ornemental de la peinture, et aussi d’indication, déjà, de ce qu’un art peut perdre par le goût trop vif du perfectionnement de ses moyens. Des chevaux, des éléphants, des singes, un attrayant paysage, un cortège charmé de soi-même, des costumes somptueux couverts d’éclatants joyaux; des visages variés, animés, aimables, qui causent, qui rient, qui s’admirent, qui se complimentent; une foule heureuse de son propre nombre, flattée des incommodités mêmes d’un exceptionnel rendez-vous. La crèche est là, sans doute; c’est bien là le Messie, le Sauveur du Monde qui reçoit les hommages des Rois; mais comme on sait que l’événement divin n’est qu’un prétexte à la promenade d’un si beau monde! Pour combien d’autres raisons fussent-ils sortis de même, non moins chamarrés, non moins aises de prendre de l’air, d’exhiber de beaux habits, de cavalcader avec élégance! Que tout cela est joli, que je l’aime donc! De quelles délices légères un tel tableau est-il la promesse ou le symbole! Vie de relations, parures, parfums, sourires, jeux de l’esprit, joliesses du langage, amours aisées et non pas cruelles, souci charmant de toujours plaire, compromissions gracieuses, diminution bénévole de soi-même en faveur d’un groupe choisi, renoncement aux âpres plaisirs de pousser sa cime libre et haute ou d’étaler ses encombrantes ou sauvages ramures, en faveur de la douce sécurité que donne le consentement à la taille commune, et l’urbanité à tout prix qui d’ordinaire écarte les orages de l’âme. Oh! qu’il me plaît de voir cette conception du gentil peintre de Fabriano côte à côte avec celle du religieux passionné de Fiesole! La vie méditative, solitaire, ardente et profonde, à côté du déploiement d’une société polie; le culte intime, un peu secret et jaloux, à côté des cérémonies renouvelées du paganisme ornemental, qui tiennent l’homme suspendu au prestige d’un rite symbolique, d’un décor ou d’un chant.

Pour moi, je sais bien de quel côté je me range, mais avec quelle complaisance je comprends que l’on s’attarde de celui-ci!...

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Le plus beau des Botticelli c’est l’_Annonciation_ qui est dans la petite salle des Maîtres anciens, aux _Offices_, en face d’une autre _Annonciation_ de Léonard. Les subtilités affectées qui me rendent Botticelli insupportable à peu près partout, ont dépouillé ici leur maniérisme mondain pour se prêter à traduire, avec une finesse qu’aucun autre n’a égalée, la plus délicate scène de la légende chrétienne. L’attitude de l’Ange est plus belle que dans le Léonard d’en face, et ce n’est plus ici la naïveté souriante, candide, ineffable de l’Angelico: l’Ange est sérieux; tout en lui est grave, on le sent pénétré de la grandeur de sa mission; c’est un être céleste conscient de Dieu et des hommes, et en même temps, qui est saisi de respect à l’approche de la jeune femme choisie pour accomplir le rapprochement inouï, l’inconcevable merveille, la fusion de la créature avec l’infini. Il vient d’aborder la Vierge; elle en est toute tremblante encore; cependant il a déjà prononcé le mot, et elle l’a compris. Elle est surprise, elle est confondue; elle voudrait que le moment qui vient de s’écouler n’eût jamais été; sa taille s’est renversée en arrière, ses mains font le geste d’éloigner s’il se peut encore la parole à laquelle on ne résiste pas; elle est sur le point de pleurer. Le silence de l’Ange, doublement respectueux et de l’ordre du Maître et de l’ébranlement qu’il vient de causer, l’épouvante; l’honneur et l’acceptation résignée quand même, chez la Vierge, suscitent un tragique divin, sublime et délicat, comme l’Antiquité n’en a pas connu, comme aucune œuvre humaine ne m’en a évoqué. Entre l’Ange et la Vierge, dans l’espace nu, plus sûrement qu’en aucun livre sacré, plus clairement qu’en aucun symbole, j’entends, jusqu’au tremblement, la parole de Dieu.

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