Part 6
Il n’y a pas chez l’Angelico que la candeur d’âme et que l’Amour de Dieu. Aussi bien, l’idéalisme le plus touchant n’est pas fait que de pureté et que d’aspiration vers en haut, il est fait d’humaine vérité exprimée sans recherche et presque sans y prendre garde. Un seul mot paysan ou populaire nous suggère mieux l’idée de la petitesse et de la grandeur de l’homme que le traité le plus savant ou que le plus merveilleux poème. Où l’Angelico surpasse l’altitude de son vol céleste, c’est lorsque, dans la peinture d’une scène sacrée, il introduit les expressions justes et bornées du visage humain, c’est-à-dire l’humble réalisme, de tous les moyens le plus efficace pour suggérer le sublime. C’est lorsque, voulant illustrer le miracle de la résurrection du Christ, il peint l’émoi divers des Saintes Femmes au Tombeau.--Une d’elles en croit à peine la parole de l’Ange qui affirme: «Il est ressuscité!», une seconde veut se rendre compte par elle-même; elle se penche au bord du sépulcre, une main sur ses yeux, en abat-jour, pour voir s’il est vraiment vide; une troisième, qui, elle, savait que l’événement devait arriver, sourit avec malignité; c’est celle qui pense, aujourd’hui encore, que les incrédules seront confondus. Une seule des femmes reçoit la nouvelle avec une foi pure, complète, tranquille comme un granit. Le mot «tragique» appliqué à une telle scène me paraîtrait bien faible: c’est la beauté, autrement robuste, de la _Comédie_ humaine qui nous donne ici le frisson.--Et c’est lorsque, peignant la _Présentation de Jésus au Temple_, Fra Giovanni compose le visage du vieillard Siméon où se lit, en une écriture simple qui confondrait Le Vinci, tout le drame intime de l’homme en présence de la Révélation. L’Angelico n’a pas peint le vieillard enthousiaste du _Magnificat_; il a peint un homme d’âge, sérieux, plein de bon sens et d’expérience, et qui en sait long sur les affaires humaines, un homme à qui on n’en compte point. C’est donc là, vraiment, le Messie, qu’on lui présente! Le Messie, c’est ce bambin qu’il tient, ce bambin pareil à beaucoup et qui ne pèse pas plus que ses pareils. Que ce bambin soit le Messie, c’est entendu, le vieillard ne dit pas non, mais, tout de même, la chose est un peu forte; il fronce les sourcils, il considère l’enfant, il réfléchit; il se remémore les Livres Saints, on voit qu’il pense aussi aux impostures possibles, il transperce l’enfant d’un regard aigu, presque pénible pour les témoins. On a envie de lui dire: «Oh! Voyons, pouvez-vous douter? Mais considérez donc la sainteté de la mère!» En effet, à côté de ce vieillard sceptique, la foi de la Mère tendant ses deux bras tout droits, d’un élan sans pensée, vers son enfant divin, a toute la force de cette mystérieuse sympathie qui nous rend si aisément confiants en certains êtres, et de cet étonnant besoin, inné au cœur de l’homme, de croire, chevaleresquement, ce qui n’est pas prouvé.
* * * * *
Une douzaine de tours quadrangulaires, frustes, élimées par les siècles, sans couronnement, sans toiture, calcinées, déchiquetées, vestiges d’un âge révolu, chicots d’une mâchoire de centenaire. Les courbes de la route vous font jouer à cache-cache pendant trois kilomètres avec ces aspérités de la vieille ville recuite; on approche, on contourne de noires murailles, puis soudain vous voilà dans San Gimignano, lancé au galop des chevaux sur une de ces rampes dallées, et telles que l’on croit toujours n’en avoir jamais vu d’aussi raides.
Je suis resté longtemps à une fenêtre du Palais public, dans une salle où Dante est venu, dit-on, comme député de Florence, et devant une vue divisée par trois tours de taille inégale, mais d’un même ton de lichens roussis, et pomponnées de petites touffes d’une plante qui fleurit jaune au printemps et que l’on nomme violettes de Santa Fina. O les collines polies, qu’on voit à l’horizon! Là-bas c’est Florence, là-bas Volterra, là-bas Sienne où j’étais ce matin. Où ai-je vu pareille délicatesse de tous, pareille finesse de l’atmosphère? Ah! délicieux et subtils moments! minutes de cristal immaculé, les yeux charmés par de si doux objets anciens et par un horizon si délié; et l’âme toute ravie encore des deux Filippino Lippi qui sont exposés là!
Ce sont deux _tondi_ qui se font pendant et composent à eux deux la scène de l’Annonciation, ce sujet incomparable, multiplié et toujours nouveau, où se mesure mieux que nulle part la qualité d’âme d’un peintre. J’en suis à me demander si cette Annonciation n’est pas plus belle que celle de Botticelli au Musée des Offices, pourtant si émue, Grand Dieu! et de quel divin amour! Ici le drame est plus simple, plus un: l’Ange est seulement très grave: il tient sa fleur dans la main gauche, et il lève le doigt de l’autre main; il ne parle pas; l’objet de la mission est trop grand: un ange n’est là que pour préparer la Vierge à la parole de Dieu; et c’est Dieu lui-même qui parle de plus haut, par le moyen d’un rayon d’or. La Vierge est comblée d’émotion, elle accepte presque avec joie, mais sa main, son bras sur sa poitrine disent son respect, sa confusion immenses.
C’est par de si délicates représentations de ce mystère, que je sens le mieux la beauté du christianisme et son génie, la grandeur de l’idée divine et la dignité que confère à l’homme l’ineffable mélange consenti.
Dans la cathédrale de San-Gimignano, j’ai vu un martyre de Saint Sébastien, de Benozzo Gozzoli, qui me confirme dans ma vieille opinion, à savoir que Gozzoli est le plus grand peintre de l’Italie. Il y a là aussi des fresques tout à fait primitives, jeunes, gauches, d’une maladresse touchante, mais d’une imagination abondante et limpide, c’est _l’Ancien Testament_ de Taddeo di Bartolo. En face sont les fresques du _Nouveau Testament_ du Barna, peintre siennois: si inhabiles qu’elles soient, elles contiennent une rare émotion dramatique, et par-dessus tout cette unité d’actions qui est la plus grande marque de la force d’âme et de la probité d’un artiste. Personne n’a le temps de s’amuser, dans ces véritables peintures religieuses, tous les personnages sont occupés du sujet; ils y prennent part avec passion, presque avec rage: c’est tout un peuple qui a l’air de savoir que l’Évangile sera composé de ses actes et qui, pour l’amour de Dieu, a hâte de les accomplir.
Mais la perle de San-Gimignano, c’est encore mon Gozzoli à Saint-Augustin. Il y a là un cortège qui me rappelle celui du Palais Riccardi et une mort de saint Augustin qui dépasse, à mon gré, les plus célèbres fresques, car outre l’harmonie des lignes, la beauté des attitudes, l’unité et la majesté de l’ensemble, il y a la sincérité, la simplicité et un certain air de vérité modeste et tranquille qui me paraît être la beauté même.
Un petit guide m’a conduit sur les tours des remparts; il a réveillé pour moi le vieux «custode» qui dormait; le vieux custode m’a ouvert une porte quatre ou cinq fois séculaire et toute bardée de ferraille; je me suis trouvé dans une petite cour vis-à-vis d’un porche croulant sous un lierre gigantesque; puis il m’a fait pénétrer dans un jardin clos de murs du XIII ᵉ siècle et où poussaient dans les plates-bandes ornées de buis, de l’herbe, des oignons et du blé; là j’ai penché la tête à la margelle d’une citerne antique; et le petit guide m’a donné à respirer une «herbe de senteur». Il faisait grand soleil et très chaud, un homme et une femme jardinaient, accroupis; ils se sont levés pour me souhaiter le bonjour; enfin je suis arrivé au bas d’un escalier étroit, aux marches rompues, et, entre le lierre et les lézards j’ai grimpé jusqu’à une plate-forme carrée d’où la vue s’étend, en un cercle parfait, sur la Toscane. Là se respire, en vérité, un air d’une qualité rare; et la vague d’art et d’histoire qui se soulève à l’horizon pour mourir à mes pieds, remue plus d’images et crache une écume plus belle que la mer.
25 juin 1895.
Je pense à tous les jardins que j’ai connus et à la volupté particulière qui m’est venue de chacun d’eux.
A Langeais--j’avais sept ou huit ans--l’ombre des marronniers roses, le sol nu sous ces feuillages trop épais, le mur de clôture crépi à la chaux et tout noirci. En face, la remise aux voitures qui me représentaient un peu de ma nostalgie d’alors: le déplacement, le voyage. Et, plus loin, la porte cochère dans laquelle s’ouvrait une petite porte; cela était l’endroit par où l’imprévu, l’inconnu pouvait venir. Je regardais toujours cette porte sur la rue; que n’ai-je pas espéré! qui n’ai-je pas attendu par là!
A Courance, le massif d’arbres verts, que l’on a détruit depuis longtemps. Il renfermait un plant d’asperges et mon jardin particulier, espace de deux mètres sur trois, obtenu à la suite de longues et difficiles discussions. Mais, au delà du petit cours d’eau presque toujours à sec, le potager, sa pompe fixée sur un lourd pilier de pierres qu’une touffe énorme de chèvrefeuille jaunissait; les grands arrosoirs trop lourds, la planche humide, gluante, où ils recevaient l’eau par un «raccord» de fer-blanc inséré dans le tuyau de fonte; les petits «timbres» réservés aux abeilles, sortes d’épaisses et lourdes assiettes de pierre dure hérissée de quatre oreilles grossières par quoi on soulevait ces vasques étranges. Les abeilles, par centaines, venaient tomber là comme des balles dorées, puis se faisaient plus légères en se promenant au bord de l’eau; elles s’inclinaient, accrochées à la paroi moussue, ayant la taille si fine qu’elles paraissaient coupées en deux, et leur tête lourde effleurait la surface de l’eau. Cela sentait une odeur de poireau ou d’oignon, de lilas, au printemps, quand ce n’était pas de cantharides.
Le jardin, le potager plutôt me revient continuellement à la mémoire; j’en repousse l’image lorsque j’ai à décrire une maison de campagne, parce que c’est lui toujours que je ferais revivre. C’est cet enclos qui obsède mes souvenirs d’enfance.
Mais c’est le jardin du Luxembourg qui est le décor obligatoire de l’autre partie de ma vie.
De ma vie, ce Luxembourg a déjà contenu dix ans; et les années de métamorphose. C’est sur la terrasse des Reines que j’ai réellement débarqué de ma province. Toute mon enfance, j’avais vécu _au jardin_. Ici, j’ai continué. J’y venais le matin; j’y passais les plus belles heures de l’après-midi. Si j’ai manqué beaucoup de cours, c’était moins pour faire des folies que pour venir là, là où j’étais dehors, là où je «prenais l’air» comme on me l’avait tant recommandé, et là où j’ai contracté le goût des longs bavardages. C’est là encore que j’ai cultivé cette rêverie devant les hommes qui passent, que j’entends passer et qui semblent là jouer pour moi la comédie. A l’ombre des aubépines ou des lauriers, adossé ou accoudé à la balustrade, quand j’étais seul, que d’histoires, que de petits drames j’ai vu se former, se nouer, se dénouer sur ce gravier pénible aux pieds et sous ces arbres à musique militaire!
Un jour j’ai arpenté d’un pas vainqueur ce même gravier en me disant: «Je ne reconnais rien; personne ne peut me reconnaître...» C’était au retour d’une période de vacances où j’étais tombé pour la première fois sérieusement amoureux.
D’ailleurs, pour la seule joie des yeux, pour le simple plaisir d’une belle heure qui s’écoule, ce Luxembourg est incomparable. En ce moment je m’y baigne la vue fatiguée de musées et de lectures, sur la grise douceur des tours de Saint-Sulpice, sur le vert enfoui des grands platanes du groupe Delacroix, sur le nuage attendri de l’eau qui s’élève, en poussière multicolore, des tuyaux d’arrosage. Des géraniums, points écarlates, avivent cette belle mollesse, et l’or du soleil baissant sur les marronniers déjà roux enferme le tout dans un cadre vieilli. Des fluidités à la Corot dans tous ces arbres de la terrasse opposée. Quant au Palais, je ne sais pourquoi, il est pour moi chose morte; je ne le vois jamais; je viens de m’apercevoir que je ne l’ai jamais regardé.
L’autre jour, entre les gaufres et le kiosque à musique, j’ai vu Maurice Barrès, à califourchon sur une chaise. Il a regardé dix minutes le soleil couchant. Pas une fois il n’a regardé quelqu’un. Il était coiffé d’un canotier et vêtu de gris clair. Quelle belle tête il a! Mais on l’aurait cru là un hôte de passage, descendu d’une planète étrangère. Je crois qu’il n’a pas vu le Luxembourg: il était venu pour le soleil.
23 avril 1901.
Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi, par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.
Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je _crois_ avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la main signifiant l’impression qu’il en reçoit.
29 avril 1901.
Ma pauvre petite femme est couchée dans cette chambre hier si gaie, si charmante, et si pleine de mon nouveau bonheur. De cette chambre, on a bouché les vitres avec des morceaux de papier d’emballage, et caché les clairs rideaux de mousseline blanche à dessins bleus avec de grands voiles d’andrinople. Un paravent intercepte encore le jour des deux chambres voisines. Et dans cette nuit, on aperçoit le visage de plâtre, la petite figure de pierrot de ma pauvre chérie, qui souffre la privation de la lumière de mai, et qui, sous son petit front, appréhende de demeurer sa vie entière défigurée! Pauvre enfant, si heureuse d’éprouver et d’orner sa jeunesse, subira-t-elle ce supplice? Et tout au fond de l’angoisse que je sens dans son cœur, surgit la crainte d’être moins aimée de moi. Comment lui dire que je l’en aimerais davantage? ou plutôt, comment le lui faire croire? Pour une femme, il n’y a pas d’épreuve plus terrible, et je vois bien que cela seul l’affecte dans sa maladie. Elle eût bien courageusement affronté la mort, mais elle fléchit devant la perspective d’être laide. O mon Dieu! prenez-nous en pitié! De ma vie, je ne me suis senti si profondément malheureux.
24 mars 1902.
Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul _témoin_ de quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou haineux, à la bonne heure!
En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.
Août 1903.
Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.
Dans mon roman, penser à l’_amitié_. Celui qui aime et celui qui est aimé[N].
Août 1903.
Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on traverse des périodes _vides_, et que l’on est ramené à des périodes _fécondes_, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture me fournit des idées à _côté_, très différentes quelquefois de celles que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.
28 septembre 1903.
Très beau temps. Nous sommes dans notre installation. Vie intelligente suspendue. Je ne m’occupe que de savoir l’effet d’un tapis, d’une portière. Mon imagination s’épuise à juger _a priori_ d’une chaise à tel endroit, d’une bibliothèque à tel autre. Combien de jours de ma vie que je n’ai pas notés, et qui ont été consumés en préoccupations de cet ordre! Que d’installations déjà!
Comme je suis sans cesse troublé par les horreurs que nous apportent les échos de la politique odieuse qui sévit, comme je ne sens que trouble inexplicable toutes les fois que je veux m’en mêler, je voudrais adopter et pratiquer le précepte de Renan: «_Noli me tangere_, c’est tout ce qu’on peut demander à la démocratie.» La préoccupation sociale troublera mon œuvre, si je n’y mets pas bon ordre, et lui enlèvera le caractère d’aisance et de liberté que j’aurais tant aimé qu’elle eût.
2 octobre 1903.
Quand je suis tourmenté d’un roman, dans tout ce que je lis, dans tout spectacle auquel j’assiste, je saisis sans m’en apercevoir, avec une avidité de chasseur, tout ce qui peut avoir de près ou de loin un rapport avec ma chose, tout ce qui peut me mettre sur une voie, m’élancer. Beaucoup de choses ont cette vertu de m’élancer seulement. La musique, par exemple. C’est une sorte de nourriture; et l’on voit bien, dans ces moments-là, comment une œuvre s’exécute, comme un nid d’oiseaux, avec mille bribes, mais transformées et presque digérées, assimilées, rendues méconnaissables.
Dimanche, 4 octobre 1903.
Vent, pluie. Avons été déjeuner chez Foyot, puis à l’Odéon voir _Résurrection_ de Tolstoï.
Il y a de bons le second acte: la délibération du jury, encore qu’un peu grossière, et le troisième acte (ou second acte après le prologue): la scène de la prison de femmes. Le prince voulant sauver la Maslowa et la trouvant complètement dénaturée par la vie de prostituée, cela est juste et fort. Le reste est rêvasserie. Comment admettre qu’une fille, tombée au dernier degré de l’abjection, en deux jours à peine soit déjà redevenue honnête et chaste parce qu’on a obtenu son transfert à l’infirmerie?
Et puis, qu’est-ce que ce rachat? qu’est-ce que cette entreprise? que nous chante-t-on avec ce devoir d’un homme de consacrer toute sa vie à une créature dont il a été, je le veux bien, la cause initiale du malheur? Il a été la cause. Mais la jeune fille n’était donc pour rien dans sa propre chute? L’a-t-il donc violée? Ne savait-elle pas qu’il était prince et qu’il ne réparerait pas en justes noces son mouvement de folie? Et une jeune fille qui se laisse prendre ainsi n’est-elle pas responsable? «Je veux m’en aller!» dit-elle; et comme il est plus doux de rester dans les bras du jeune homme, elle y reste. Mais lui est un séducteur, un être qui répand l’amour, un de ces fléaux chéris qui parcourent le monde et en sont une des forces. Elle manque de volonté, c’est une petite niaise qui devrait se souvenir des préceptes qu’on lui a certainement fournis. La coupable, c’est sa faiblesse, si coupable il y a. Et il faut qu’un homme qui a un rôle social à remplir, qui nous est présenté comme étant sur le point de fonder une famille, qui est aimé d’une jeune fille honorable, fasse le malheur de cette autre jeune fille qui vaut bien la première, pour racheter cette Maslowa? Il faut qu’il s’anéantisse, qu’il passe sa vie avec des condamnés, avec des nihilistes, etc., pour ressusciter une malheureuse prostituée?
Ce sentiment de la responsabilité que l’on inculque de nos jours un peu partout, est en train d’enlever à l’homme tout esprit d’initiative et d’entreprise. C’est un affaiblissement moral, ce n’est pas une beauté ni un progrès moral. Dans toute action, il y a une responsabilité à encourir: l’envisager d’avance, c’est renoncer à agir. Je n’oserais pas faire monter un couvreur sur ma maison, si je pensais au danger qu’il court et que je puis avoir une mort d’homme à me reprocher. Si cet homme meurt à mon service, dois-je aussi épouser sa veuve?
J’aime à penser à la belle désinvolture de nos pères vis-à-vis surtout des choses de l’amour. L’amour, en somme, n’est-il pas plutôt un bien? Et le fait de donner un enfant à une fille, malgré toute la misère qui en peut résulter, n’est-il pas encore un acte louable? C’est à considérer. Mais je suis frappé de ce que le dernier des misérables est encore attaché à la vie et la préfère au néant. Créer un être vivant, n’importe où, n’importe comment, n’est-ce pas bien agir? Et puis, l’amour est une puissance incontenable. Il doit être ainsi. L’endiguer, c’est lutter contre le soleil. Comme le soleil, il fait vivre.
Je suis sorti de ce drame l’âme noire comme la nuit. Que le diable emporte les Russes! Je relirai ce soir Brantôme.
10 octobre 1903.
Temps splendide.
Écrit, la matinée.
Jules Lemaître explique, timidement, ses opinions presque royalistes.
Sorti après-midi à pied. Agrément de l’avenue du Bois de Boulogne.
Lu _Maison de Poupée_. Toujours la même impression d’une chose étrangère, et même ennemie, que j’ai sans cesse ressentie en voyant jouer de l’Ibsen. Quelle nuit et quel ennui dans ces cervelles! Et comme c’est mal fait! Eh! mon Dieu, si c’était seulement bien fait, on comprendrait et on accepterait peut-être. Je ne vois pas d’opposition à admettre qu’une jeune femme se révolte d’avoir toujours été traitée en enfant, en poupée; à la rigueur qu’elle invoque ses droits à l’affranchissement, «à se rendre compte de tout par elle-même», à juger par elle-même de la valeur de la loi morale et de la religion! Mon Dieu, ce sont là des sottises que nous lisons ou voyons tous les jours. Mais encore faudrait-il que cela soit «la pièce», que cela fasse l’objet de quelque développement, de quelque discussion! Cela vient à la fin, comme des cheveux sur la soupe; on ne s’attend point à cela: nous avons perdu notre temps durant trois actes à nous occuper d’une affaire de faux qui n’a en réalité aucune importance, ni moralement, ni dramatiquement, puisque ce faux, commis par Nora, est très excusable et puisqu’il est presque aussitôt pardonné que connu. Il fallait être averti que Nora n’avait que les apparences d’une femme étourdie, d’«un petit oiseau chanteur,» or nous la croyons bien telle tout le temps, et pour ma part je persiste à croire qu’elle est même un peu toquée, du commencement où elle ment pour le plaisir, en faisant croire à Mᵐᵉ Linde qu’elle s’est procuré de l’argent par la galanterie, jusqu’à la fin où elle abandonne mari et enfant, du diable si je sais pourquoi!
Dimanche, 18 (octobre) 1903.
Pluie.
Sommes allés Concert Colonne. _Symphonie fantastique_ et _Neuvième symphonie_, avec chœurs.