Part 4
Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est l’Art même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui préexistantes.
L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est dérisoirement fermé.
Le demi-artiste et le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent; il est un initiateur né impuissant à trouver la forme nouvelle; dès lors il s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure d’ingénu.
En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait, en somme, que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant régné; car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités; jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un certain temps.
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La paix des familles et peut-être la paix des nations dépend du progrès de la psychologie. C’est faute de connaître l’homme,--et mieux: les hommes--, que l’on s’entend mal et se persécute. La plupart des hommes sont incapables de concevoir qu’il existe une autre mentalité que la leur; ils agissent avec tout le monde comme avec leurs semblables. Le malheur est que nous n’avons pas de semblables, et que le quiproquo est continuel.
Le «connais-toi» antique est insuffisant. Le «aimez-vous les uns les autres» est insuffisant. C’est à un «connaissez-vous les uns les autres» que l’avenir devrait s’appliquer.
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Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous prenons part. Or, l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le contour immuable des choses qui changent sans répit.
Antagonisme de l’art et de la vie.
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Par contre, on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit Mithouard, «est une sublime économie». L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible, et parce qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un point, de tout notre plomb, qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a art défectueux; où il y a prodigalité, il y a misère. J’explique par une secrète intelligence de la règle artistique mon aversion personnelle pour la bohème.
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Oh, surtout, surtout, ne jamais faire le malin, l’homme fort, ni si d’aventure l’occasion s’en présentait--l’homme d’esprit! Si vous pensez quelque chose, dites-le donc avec l’humble courage d’un mortel qui sait qu’il peut fort bien penser faux. Nos plus grands, nos plus chers amis, La Bruyère, La Rochefoucauld, veulent dire trop bien. Ils tiennent à étonner, à secouer, ou tout au moins, à faire sourire. Mon Dieu, que ce XVII ᵉ a aimé à plaire! Ils n’ont pas une opinion sans lui faire un sort. Après eux, Vauvenargues est bien plus simple. Il n’est pas toujours moins profond. A côté d’eux, ou au-dessus, Pascal ne cherche pas l’effet, même quand il foudroie. Et Montaigne qui les porte tous, bavarde pour son plaisir, si gentiment.
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Ce qu’il y a de plus beau en nous, ce n’est pas l’épanchement, c’est la possession de soi. L’un est un signe de l’abondance, de la richesse, c’est possible; mais l’autre est la preuve de la force. On ne s’abandonne pas parce qu’on est comblé de dons, mais parce qu’on manque de frein. Le frein, dans l’homme, est la première qualité virile.
On ne travaille pas peu.
Les écrivains, par exemple, travaillent beaucoup ou travaillent mal. Ceux qui travaillent peu,--quoi qu’on en dise,--ne sont guère à leur ouvrage; ils n’y entrent pas. Pour y entrer tout entier, il faut du temps; il faut tout le temps. Et le nombre et même la multiplicité des travaux n’y nuisent pas, car il est plus facile d’entrer dans son travail au sortir d’un travail différent qu’au sortir de l’oisiveté. On ne travaille pas peu, on travaille beaucoup, ou bien on travaille mal ou point.
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Je déteste les esprits anarchiques; et les esprits purement conservateurs ne me plaisent qu’à moitié. Les seuls esprits que j’aime, sont ceux où je découvre un sens anarchique spontané mais perpétuellement en lutte et finalement dompté par le sens organisateur.
C’est ce dualisme qui crée.
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L’homme en possession de la gloire croit volontiers qu’il la doit à un don du ciel; mais la femme se plaît à reconnaître comment elle a su organiser sa renommée. Le goût de la gloire artistique chez la femme coïncide avec un affaissement de la conception de la gloire. Celle-ci n’est plus divine; elle s’obtient par intrigues; elle est à la portée des manœuvres. Les femmes détruisent la gloire dès l’instant qu’elles la font.
La femme a l’esprit enclin à la chimère parce qu’à l’ordinaire elle manque d’imagination. On ne veut pas admettre que la véritable imagination est celle qui conçoit le «réel» et non pas «l’absurde». Rien de plus aisé que d’imaginer l’impossible; nul contrôle, nul frein ne s’impose à l’esprit débridé: il chevauche par-dessus les gouffres et les océans, impunément; mais imaginer le réel qui n’est pas encore, voilà la tâche virile, et difficile. Le réel ne flatte pas, et il est serré dans la gaine étroite des innombrables impossibilités.
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On ne voit presque jamais un esprit s’appliquer à un objet pour le juger. A l’occasion d’un objet, un esprit, même distingué, se met en branle, et le voilà qui part et bondit, tirant tout de soi, ne laissant quasiment rien à ce qu’il a entrepris de juger. Le propre de la critique serait précisément de faire le contraire.
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L’expression de plus en plus _générale_ ennoblit le discours aux yeux du lecteur. Mais l’évolution de la littérature, depuis deux ou trois siècles au moins, a consisté à faire passer l’expression du plus général au plus particulier. Et il est évident que c’est à caractériser le plus singulièrement possible qu’il y a le plus de difficulté. Secouer la dure obligation de préciser, et gagner les régions nébuleuses, satisfait l’âme idéaliste, mais déçoit et exaspère un esprit analytique, et même un esprit d’enfant.
Si Chateaubriand, voulant signifier qu’il se trouvait à Londres, dit: «Quand j’étais au delà des mers», il m’est insupportable, malgré l’euphonie de sa phrase. Et s’il veut dire qu’il était pauvre, et écrit: «Alors que je n’avais pour table à écrire que la pierre de mon tombeau», il me fait rire.
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Nous sommes toujours préoccupés de perdre notre jeunesse. Mais le bien le plus précieux que nous ayons possédé, c’est l’enfance: et elle est toujours perdue. L’enfant est bien supérieur au jeune homme; et malgré l’appareil de nivellement dont l’éducation le fait souffrir, il a plus de bonheur que l’on en a à un autre âge, parce que son activité spirituelle est plus grande et parce qu’il peut imaginer. Et puis, quoique enchaîné, il est libre, il est la seule créature libre.
La jeunesse? Mais elle est déjà possédée par l’instinct grégaire, elle n’aspire qu’à suivre les bergers, bons ou mauvais. L’enfant, lui, jouit de cette courte période de la vie humaine durant laquelle chacun peut impunément créer le monde à sa guise. D’un tabouret de cuisine, il fait un trône, un lac, le continent africain ou une plate-forme pour «berthas»; et ces valeurs, entre enfants, ont cours comme les billets de la Banque de France. L’enfant est roi et il est dieu. Je m’incline devant sa majesté, et j’ai pitié des grandes personnes qui, toutes, pleurent leur jeunesse assez généralement niaise, et non les quelques années où elles eurent du génie.
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Le sceptique, c’est l’homme attaché au système traditionnel. Il juge que le monde est incapable de trouver par lui-même son chemin, et que le mieux est de s’en rapporter à ceux qui l’ont déjà parcouru.
L’esprit fort, ennemi de toute tradition, est au contraire homme de foi: il a une confiance éperdue en des lumières qui n’ont pas encore fourni la preuve de leur efficacité.
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Le goût passionné de la bonté peut parfaitement cohabiter chez certaines personnes avec une inconsciente cruauté. C’est qu’un être bon a besoin d’accomplir des actes de bonté; il n’en a jamais accompli assez; et pour exécuter un acte nouveau de bonté envers une personne, il en lésera dix autres avec la plus déconcertante désinvolture.
Le goût de la bonté est rarement éclairé; c’est un instinct, un besoin; il tend à s’exercer, simplement. Lorsqu’il a fixé son bénéficiaire, il se rapproche du sentiment de l’amour: il est exclusif comme lui, et redoutable.
Il n’y a rien de pire que ce qui s’approche du génie sans l’égaler. Le faux sentier, voisin du vrai, qui se dirige aussi, lui, vers le sommet sans y conduire: il faut le quitter à un moment donné, et pour le précipice.
La marche en montagne est peu faite pour l’homme. Si vous n’avez ni flair ni guide, restez donc dans la belle vallée.
Mais l’alpinisme spirituel est devenu à la mode comme l’autre. Ils ont un costume spécial, un piolet, un certain air pour escalader les cimes de la pensée. Tous s’enorgueillissent de vous dire qu’ils ont touché là-haut le néant, la nuit noire. Je souris en contemplant les bords ensoleillés de la mer.
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Une femme veuve, d’un certain âge, me dit que ce qu’elle regrette le plus en son mari, c’est le compagnon, le seul être devant qui elle pouvait exprimer tout chauds ses sentiments, ses impressions ou ses idées contradictoires. Il n’y a point d’amis, me dit-elle, devant qui nous puissions faire cela, parce que devant même les plus intimes nous voulons conserver une certaine tenue de jugement, crainte de passer pour hurluberlus; mais le mari, c’est l’homme devant qui l’on ne se surveille pas, celui qui peut, sans dommage pour nous, hausser les épaules à ce que nous disons. Nos jugements un peu sérieux, nous ne les prononçons pas tout de suite; auparavant nous tâtonnons; nous nous essayons; nous griffonnons un brouillon; c’est cette page hâtive, incomplète, violente, injuste, ridicule, mais notre indispensable premier jet, qu’il s’agit de produire devant quelqu’un, non pour demander un avis, mais pour nous donner forme à nous-mêmes, ce que nous ne ferions pas devant un meuble.
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Les œuvres vivantes et dépourvues d’enseignement direct, on leur reproche à tort de ne pas conclure. On conclut toujours. Le moindre fait divers suggère une conclusion morale. Mais elles sont le fait d’auteurs courtois qui vous font l’honneur de croire que vous êtes de taille à comprendre le sens des images.
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Les conditions de la pensée humaine sont telles que celle-ci vient fatalement s’inscrire en des cadres schématiques imposés par l’hérédité ou par les influences du jeune âge, et au delà desquels chaque individu ou groupe d’individus ne conçoit qu’aberrations ou bien ne conçoit rien. Nous pensons tout selon un mode convenu et si sérieusement accepté, que nous ne doutons pas qu’il ne s’adapte exactement à la réalité des choses. S’il est trop évident qu’il ne s’y adapte pas, alors nous doutons des choses plutôt que de la valeur de notre encadrement.
Et le pessimisme de celui qui réfléchit, vient de l’obligation où il se trouve de comprendre que la vie des hommes n’est possible que rangée artificiellement à l’intérieur de ces figures. Ouvrez la barrière, c’est la débandade et la perte presque totale du troupeau.
Ce que l’on nomme _originalité_ et même _génie_ n’est que le pouvoir de certains êtres de penser sans le secours de ces pochoirs. Un hasard singulier les en affranchit. D’où vient qu’ils étonnent, stupéfient, scandalisent. Ils ont brisé les cadres sacrés et ils ont l’air de vivre quand même.
Et, en effet, ils vivent. Il va sans dire qu’ils ne le font qu’à la condition de forger eux-mêmes, consciemment ou non, des cadres différents, inacceptables d’abord, qu’un petit groupe adopte et puis impose, et qui obligent de nouveau, pendant un certain temps, les hommes.
De sorte que, de siècle en siècle, si ce n’est de décade en décade, le visage de l’homme apparaît, toujours à peu près identique, mais dans des cadres différents qui modifient son aspect et le rendent même quelquefois méconnaissable.
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Ce n’est pas tant leur maîtresse que les hommes aiment, c’est l’esclavage où ils sont tenus par elle; et ce n’est pas tant l’esclavage que le service régulier, que l’obligation quotidienne, à heure fixe.
On observe chez le chien cette inclination particulière à accomplir les mêmes fonctions aux mêmes heures; on l’observe chez presque tous les animaux et chez les gens surtout qui ont l’esprit borné; on l’observe dans les organes physiologiques. C’est une sorte de loi de nature. Si l’on en fait une vertu, sous les noms de ponctualité, de fidélité, quel euphémisme! Ce n’est que le geste de nos organes endormis.
Un homme aime par-dessus tout à se rendre à une certaine heure à un endroit déterminé. Le véritable repos de la journée aura lieu à l’instant où il ne se demandera pas ce qu’il doit faire, où ce qu’il doit faire échappera à la pénible opération du choix. L’amour est très rare; mais ce qui est commun, c’est le rendez-vous de cinq heures. Et peu importe, en somme, que l’on prenne au rendez-vous grand plaisir: la nature, comme la société, a peu souci de la vérité et de ses nuances; elle nous offre le plaisir dans la seule formalité.
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Peut-être que tout est à reviser. La sagesse même de La Bruyère est mise en défaut par la transformation de toutes choses en notre temps extraordinaire. La guerre, par exemple, pouvait-elle, au XVII ᵉ siècle, inspirer le respect que nous éprouvons pour son horreur même? Non. Parce que, limitée et parfois caprice de prince, elle pouvait offrir quelque prise au ridicule, tandis qu’elle est devenue auguste en se faisant gigantesque, en cessant d’être une entreprise privée pour devenir un mouvement de peuples ou de continents, en devenant tout au moins la servitude d’inconscients sans nombre.
La critique même de sujets si grands doit s’élever à de telles altitudes que la raison y est menacée. L’analyse s’envole d’un coup d’aile au lyrisme.
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La recette du _Succès_ a été donnée par Voltaire. C’est, je crois, dans une lettre où il dit que la fortune de Dante est remarquable parce que l’œuvre de ce poète n’est à peu près lisible par personne, mais que deux ou trois vers de lui sont dans toutes les mémoires.
Si vous voulez atteindre le Succès--j’entends le Succès de bon aloi--il convient d’édifier patiemment une œuvre inextricable ou obscure, mais parsemée de quelques pensées ou au besoin de mots qui puissent paraître suggérer des dessous profonds. On ne retiendra que ceux-ci, mais ils passeront de bouche en bouche; on dira que le reste est douteux, mais le reste sera interprété à la faveur des trois pensées ou des trois mots; et précisément parce qu’on ne les comprend pas, il se trouvera quelqu’un pour affirmer qu’il est sublime, et le mot de génie--que l’on refuse ordinairement à l’auteur d’une langue claire--sera prononcé.
Vous aurez des thuriféraires et des élèves; on commentera éperdument votre néant; on trouvera mille sens divers où vous n’en avez pas mis un.
Si vous aviez commis l’imprudence d’avoir une pensée nette, elle ne compterait jamais que pour une.
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Parlez beaucoup de l’âme, et vous la créez ou la révélez. A force de dire qu’elle n’existe pas, vous l’étouffez en son germe: elle allait peut-être naître; qui sait?
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Je me heurte le front contre les _limites_ des êtres. On s’y fait des bosses. Tout à coup un esprit vous apparaît derrière le mur qu’il ne peut pas franchir. C’est faute d’avoir bien regardé tout d’abord. Nous pourrions nous épargner ces chocs.
A quelqu’un qui me dit: «Mais vous n’êtes plus le même avec moi, je vois bien qu’il y a quelque chose de changé...» j’ai envie de répondre: «Le mur m’a fait mal... j’allais, j’allais de l’avant, je croyais pouvoir aller toujours...»
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Toutes les sciences ont leur chimère après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper. Mais elles attrapent en chemin d’autres connaissances utiles... La morale aussi a sa chimère. C’est le désintéressement. On n’y parviendra jamais; mais il est bon que l’on prétende y parvenir. Il faut en toutes choses que les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin s’ils croyaient n’arriver qu’où ils arriveront effectivement: il faut qu’ils aient à contempler un terme imaginaire et prestigieux.
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Les critiques aiment beaucoup à dire qu’il n’y a jamais création. Là, on les sent sincères.
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Il est à remarquer que l’_Amitié_ fléchit un peu dans les sociétés où l’amour règne en maître. Dans les sociétés issues du christianisme, sinon chrétiennes, c’est-à-dire où la femme conserve son rôle de mère et de gardienne austère du foyer, les hommes cherchent un secours entre eux et y trouvent la précieuse, l’incomparable amitié. Dans les sociétés comme la nôtre où les amours sont faciles et où l’on vit sans cesse avec les femmes, où les femmes s’occupent de tout, ont toutes les prétentions et surtout celle de l’intelligence, l’homme, dupe des apparences, cherche l’amitié auprès d’elles, et l’y mélange à l’amour, ce qui fait un insoutenable compromis.
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L’extrême sociabilité, telle qu’on la voit, par exemple, en France, n’est souvent que le résultat de l’impossibilité où sont les citoyens de se pouvoir entendre entre eux. Quand on ne peut faire parlote intime en un petit coin, on organise de grandes réceptions. Les ménages qui souffrent trop de dîner en vis-à-vis, ont tous les jours des convives. Plus on est nombreux, plus il est aisé de ne pas être du même avis. Il se crée alors une conversation et des relations qui sont de convention et de politesse, d’où tout sujet privé ou profond est exclu, où chacun s’accoutume à parler une langue commune, mais qui n’est jamais sienne ni très importante, et à quoi--ce qui est merveilleux--on finit par trouver du plaisir. Il en résulte la formation d’une opinion et même d’opinions qui sont officiellement celles de ce peuple, et qui cependant ne sont celles d’aucun des individus qui le composent.
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Lorsque l’on fait à quelqu’un un succès, il est tel que nous sommes obligés de croire que ce n’est point l’œuvre qu’on loue, ni même l’homme, mais que le public et ses guides sont atteints d’une sorte de besoin physique d’admirer, de sorte qu’ils admireraient tout aussi bien autre chose si autre chose s’était présenté au moment où leur boulimie atteignait l’état aigu.
Les opinions favorables que l’on émet sur une œuvre à succès égalent en ineptie et en injustice les opprobres dont on l’eût aussi bien chargée. Les gens les plus inintelligents deviennent inventifs. C’est dire que, sitôt qu’il y a succès, tout jugement est suspendu et que la passion s’en donne à cœur joie.
Les hommes de nos jours sont tellement accoutumés à rencontrer la fiction vide de toute espèce de sens, qu’il suffit qu’une pensée, même séduisante, soit enveloppée d’images pour qu’elle passe inaperçue.
On pouvait jadis exprimer ses idées, ses remarques, ses conceptions morales au moyen de fables et de romans. Nul ne lit un roman aujourd’hui avec l’idée que c’est là précisément la forme la plus naturelle que l’homme ait trouvée pour exprimer sa pensée.
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Tout le monde parle de ses impressions, de ses sensations; personne n’en a. On n’a que des opinions.
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Si je dis: «J’aime mieux l’art que la nature» cela fait bondir un auditoire ordinaire; mais pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit du génie, au fruit du pommier.
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Lamartine a fait inscrire sur son tombeau cette devise: _Speravit anima mea._ C’est tout lui; mais c’est aussi le plus grand, le plus bel enseignement humain; c’est le secret de la vie, qui ne se tient que par l’espérance. Mais, dans le langage lamartinien, cela signifie quelque chose de plus qu’une espérance, cela signifie ce génie ailé et divin qui l’anima toujours, qui n’anima dans son siècle presque personne à l’égal de lui. Dans ce _Speravit_ passe un ange dont on entend le bruit de l’aile. Cela n’est pas la croyance dogmatique, mais c’est l’affirmation du divin, de l’avenir de la terre, de la durée, sans quoi toute vie n’a que faire d’être vécue; c’est encore la projection de soi en avant de soi-même, et en montant; c’est le geste instinctif du génie visionnaire; c’est l’affirmation de l’esprit, de sa suprématie.
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L’écrivain doit-il être le porte-parole de la Société ou doit-il être lui-même, seulement lui-même et en dépit de tout?
Si son œuvre n’est que l’expression de la Société, il se borne au rôle de peintre fidèle ou d’historien. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la Société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose; il risque de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la Société; il n’est plus qu’au service d’une maîtresse; il ne vaut que ce qu’elle vaut; il perd sa vision personnelle; il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire un écrivain de premier ordre?
Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître impose, et bientôt se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.