Part 3
Voici l’endroit où j’ai goûté, dans le plus pur recueillement, l’heure qui passe. C’est au jardin du Luxembourg, sur la terrasse des Reines de France, entre un vase contenant des géraniums grimpants et un arbre d’aubépine, contre la balustrade circulaire d’où l’on a la vue si belle sur le parterre fleuri, sur le grand bassin, sur ces panaches, au loin, de marronniers, à la Watteau, et sur ces magnifiques platanes en lamelles d’or qui augmentent la gloire du soleil couchant, l’été, près des deux tours de Saint-Sulpice.
Tous mes espoirs et toute ma déception, toutes mes chimères, toutes mes douleurs, le peu d’intime bonheur aussi que j’ai eu, c’est là que je suis venu, chaque soir, en répéter, grain à grain comme un rosaire, l’expression ardente et désespérée. Car même mon plus vif plaisir est tourné aussitôt en tristesse. Et j’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;--surtout elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères...».
Oh, comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!
Les soirs que j’ai vu tomber là, à l’arrière-automne, ne restera-t-il d’eux rien du tout que mon souvenir muet et cet étrange plaisir que j’éprouve en pensant à ces soirs finis, et qui se confond avec une douleur? Mais si demain je ne suis plus, ce souvenir même sera évaporé... Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres tels qu’il y en a et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.
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Le noble ennui, le bel ennui que l’on a quand on est seul!
L’ennui chagrin et laid qui nous vient de la compagnie!
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J’aime mes jours passés comme si j’allais perdre le goût de la vie ou de la lumière, et les instants qui ont retenti si beaux dans mon âme depuis que j’ai l’âge de sentir, remontent à mon cœur tout seul et m’étouffent.
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O ne plus voir que des visages que le goût de la Beauté a baptisés!... Beethoven, ta tête douloureuse! Flaubert, ta sainte colère! Vigny, la noblesse de ton amertume! O bien-aimé Watteau, ta mélancolie!...
J’aime ces figures d’hommes que l’émotion a ravagées. Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire.
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Pendant vingt ans, avec quel soin joyeux et quel émerveillement intime j’ai cueilli l’heure ou le moment fugitif qui passaient en pénétrant ma chair et mon cœur jeunes!--c’était quand ils engendraient en moi un appétit et un espoir indéfini d’amour. Le soleil qui me comble d’une joie d’enfant, le soir qui fait semblant de déposer en moi quelque chose de Dieu, la pluie sur les feuillages, le tournant d’un chemin où je suis soudain enivré sans savoir pourquoi,--tout cela par soi-même n’est probablement rien, tout cela me leurre, me laisse croire que j’ai deviné, comme un bon sourcier, la veine sacrée qui arrose de poésie l’univers, mais tout cela ne fut jamais bon qu’à féconder des désirs d’amour. Quand j’ai verdi tout à coup, à Saint-Cloud, un jour où l’automne, trop beau, tombait avec les feuilles d’or des platanes dans une contre-allée, sur les degrés de la fontaine, c’est parce que je pensais: «Plus beau encore que cela, il y a mon amour.» Quand j’ai pleuré, un soir de mon enfance, tout seul, au fond d’un potager de province, alors qu’une voix de femme, de l’autre côté du mur, criait au loin ces mots quelconques: «Je suis dans l’allée des framboises...», c’est qu’une précoce révélation m’affirmait que j’aimerais un jour.
La sublime vérité qui est au cœur du monde, la beauté, ne doit être sans doute qu’un court instant soupçonnée ou entrevue par la créature: aussi, à mesure que le tremblement du beau nous agite--magnifique et ruineuse tempête--il sème en nous la graine vivace du désir d’embrasser un être qui nous endorme ou nous stupéfie.
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En arrivant dans un lieu où je suis appelé à faire un séjour, j’escompte le plaisir que j’aurai, plus tard, lorsqu’il ne me restera de ce lieu que le souvenir. C’est une façon de courir tout de suite au plus beau, à l’exquis, le présent n’étant jamais pur.
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Il y a ici une terrasse à balustrade d’où la vue s’étend sur la baie des Anges. Le parasol d’un pin, des pointes de cyprès, des fûts de colonnes à chapiteaux corinthiens, plantés dans les jardins qui descendent vers la mer, forment la base de ce tableau, italien, classique, qui contient Nice, son port, ses montagnes, et la courbe heureuse d’une côte allant mourir au Cap d’Antibes. La colline du Château, son granit écorché du côté de la mer, son dos velu de feuillages obscurs, semble un gros monstre blessé, assoupi entre la ville aux toits roses et le long môle qui retient dans le port une eau savonneuse. Le ciel n’est pas d’un bleu cru, que l’on peint, mais il est doux, pommelé de flocons blancs et mauves, et il se dégrade jusqu’au gris perle très clair, pour toucher les sommets neigeux des montagnes. Tout cuit au soleil. De petites barques, se mouvant à l’aviron, ont d’ici l’aspect d’araignées d’eau sur un étang, il n’y a qu’une seule voile blanche au milieu de ce grand golfe tout nu. Les bruits du port, lointains, mais ramassés, montent par instants, puis s’écartent, au gré du vent, comme la rumeur d’une conque marine appliquée plus ou moins près de l’oreille.
Le soleil est amoureux de cette baie; c’est lui, dirait-on, qui l’a couchée là, et il la tient; depuis plusieurs semaines, il n’en est pas repu; elle est vautrée devant lui, soumise et lascive; elle s’étire; je crois voir là-bas, en ce rivage courbé, couleur de chair, son long bras paresseux, languissant ou pâmé.
J’ai escaladé quelques roches et j’ai trouvé un sentier qui se faufile en montant toujours, sous un bois de pins plein de parfum et de paix. En m’y asseyant, à l’ombre, j’ai regretté de n’avoir pas la simplicité de ceux qui, pour un instant de félicité comme pour un malheur, prennent Dieu à témoin de leur cas particulier et le remercient ou l’insultent par des chants bien rythmés. Qu’il doit être agréable de prolonger et d’élargir son émotion jusqu’à la folie de croire en faire part à l’élément divin du Monde! Quelle liberté, quelle abondance et quelle audace une telle illusion donne à la pensée, à la sensibilité et au langage! Qu’ils vont paraître pauvres, les poètes qui se heurteront sans cesse à la dure paroi de marbre de la vraisemblance et de la justesse d’expression! Par quelle intensité remplacer la frénésie? Et l’amour, par exemple, sans naïveté, comment le peindre?
Les pommes de pin de l’an passé étaient froissées les unes contre les autres par un vent presque imperceptible, et, dans le silence et l’immobilité de toutes choses, j’ai levé la tête en cherchant l’animal qui avait bougé. Délicat moment! presque inappréciable charme!
Je me suis relevé, et, dix pas plus loin, le sentier ayant incliné vers Nice, le grand murmure de la ville m’a atteint tout à coup. C’étaient des milliards de bruits divers ramassés en un chuchotement doux à l’oreille, ils provenaient d’un trou immense, profond et invisible. Mais, en montant sur un roc, j’ai aperçu, entre les aiguilles de pin, un fond rose: la mer des toitures. Retourné en arrière, c’était de nouveau la forêt, le silence. J’ai joué, comme un enfant, à ces alternatives qu’un clair symbole embellissait pour moi; j’enjambais, tantôt en un sens, tantôt en un autre, la frontière qui sépare la solitude méditative et le troublant bavardage de la vie en commun.
Oh, comme je sens que j’aime trop cet endroit, cette tentation et ce refuge, cet appel fascinateur des villes et ce tronc de sapin où je me cramponne!
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Voilà le soir qui vient. Le soleil commence à nous envoyer les reflets de sa lumière sur la mer striée. Et cela forme un long triangle de feux électriques à éclats brusques, dont le sommet est à cinq kilomètres, et la base sous les balustres de la terrasse.
A mes pieds, il y a une corbeille de pensées, la pelouse de gazon inclinée, une plate-bande d’œillets épais comme des pivoines, la balustrade portant, à chaque pilastre, un vase de géraniums rouge sombre; puis viennent, en contre-bas, les sommets des cyprès, le parasol d’un pin, et la baie où s’étale une mer de lait bleu. C’est sur la droite que le soleil joue à mille feux, le reste de l’étendue est d’un calme absolument pur, et, au beau milieu, vogue, solitaire, une petite barque de promenade de la valeur, pour nos yeux, d’une coque de noisette, et où je discerne pourtant une ombrelle.
Et je souris à cette image: au centre d’un tableau grandiose, si noble par ses lignes tranquilles, si pur par l’absence de tout mouvement humain, une ombrelle disproportionnée se balance; elle attire et concentre la lumière sur sa claire soie tendue; elle n’est qu’un point; le paysage est immense; elle me force à ne regarder qu’elle. L’éclat multiple du grand triangle lumineux s’atténue, va s’éteindre; l’ombrelle, d’abord incolore, se précise, jaunit, semble absorber toutes les clartés d’alentour. Quelqu’un a traversé le jardin, sans regarder le paysage, mais a dit: «Tiens, une ombrelle...» Je tâche de ne plus voir ce petit coin encombrant; à l’embouchure du Var une admirable fumée élève dans l’air immobile ses houppes perpendiculaires; et les dos nuancés d’une dizaine de chaînettes montagneuses qui se couchent et s’abaissent à lécher là-bas le rivage de la mer, à la pointe d’Antibes, sont plus superbes que ne fut jamais aucune femme... Splendeur, grandeur, sérénité, beauté! une ombrelle se mesure à vous!
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Le génie du christianisme, c’est, notamment, d’avoir découvert qu’un élan du cœur a plus de force que la plus grande pensée.
C’est ce que Pascal appelle «le mouvement de charité».
Le chrétien parvenu au faîte de la pensée humaine, par exemple Pascal, se prosterne et s’humilie. Et loin d’en être diminuée, sa science en reçoit je ne sais quel rehaut.
Mais cela est convenable surtout quand on est parvenu au faîte...
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Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des érudits,--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui, peu à peu, gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à l’admiration, et l’herbier remplace la nature.
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L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque d’une certaine insuffisance d’esprit.
Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser.
Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la morale et non pour la vérité humaine.
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Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions, si c’est cette étude qui fait votre sujet.
Nous devons traiter notre sujet, comme un savant la matière de ses expériences ou de ses observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le, car c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle et en nous.
On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles gens, bien intentionnés, qui voudraient nous faire forcer la nature ou les faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, apôtres,--prenez garde--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus fort sinon meilleur.
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Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce n’est pas l’idée morale qui crée l’art.
Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet. C’est confondre art et métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste, par sa manière propre de le traiter, que l’on est original, et artiste. Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.
L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression d’une vibration singulière de la sensibilité. Or, quoi de plus propre que l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités? L’idée morale, comme toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère esthétique.
La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière défroque d’un romantisme à courte vue?
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Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse soupçonner la proportion entre l’homme et son groupe et ce je ne sais quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés.
J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie; au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant «qu’il ne s’y passe rien».
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La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, elle prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette; elle n’annonce ni ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris, par-dessus tout, de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de n’exister point, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon de l’homme a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas, au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages; mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de la matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément, la Comédie ne s’en prévaut pas, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en répande la graine, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’en ignorer les conséquences sans nombre.
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Le principe d’autorité ayant été, quoi qu’on puisse dire, ruiné et jeté bas, l’autorité indispensable à la vie ne pourra être restaurée que par des hommes qui, ayant eux-mêmes commencé par renier absolument toute autorité, se sont conduits comme si l’autorité, et tout ce qu’elle comporte de principes nécessaires, était inexistante et inutile, en ont reconnu à l’épreuve le caractère indispensable, et la fondent à nouveau, non pas sur le respect traditionnel des anciens, mais sur leur propre expérience.
Il y aura des Pères de l’Eglise morale. Ce seront, en littérature, des écrivains amoraux assagis et dégoûtés; ce seront des femmes émancipées, qui, ayant par hasard conservé quelque jugement, déclareront: «Nous avons tout essayé: eh bien, non, ça n’est pas possible; il ne faut pas que vous nous imitiez, nous avons fait erreur.»
Il est impossible aujourd’hui de refonder une autorité sur autre chose que sur l’erreur reconnue, sur les désastres de l’expérience individuelle.
Et sur quels désastres!
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Le résultat de ces _conférences_ auxquelles pas un homme ne résiste, c’est que la pensée qui eût pu être exprimée avec plus de franchise et de liberté dans l’article ou le livre, c’est-à-dire dans la solitude du cabinet de travail, est obligée, comme l’art dramatique, de se placer de plain-pied avec l’esprit public, et pire: avec un auditoire déterminé dont il faut, bon gré mal gré, flatter les passions ou ménager la médiocrité. Trop de conférenciers, depuis la mort de Brunetière, n’ont pas le courage de heurter au besoin le public, en le subjuguant par la puissance oratoire; ils se mettent à son niveau; pour un peu, ils lui demanderaient pardon de lui apprendre quelque chose. «Nous sommes là, dit Faguet, pour _travailler ensemble_...» Abomination!
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Faguet, dans sa troisième conférence sur La Fontaine, fait bien la distinction entre les fables qui ne contiennent aucune morale et qui sont plus des trois quarts d’entre elles, et les fables qui semblent contenir un conseil, un avis de l’auteur. Et il établit que la majeure partie de l’œuvre du fabuliste _constate_ simplement les faits.
A cause de cela, il prétend que l’on ne devrait pas mettre les fables de La Fontaine entre les mains des enfants.
Et il se fonde sur un exemple, une chose vue. Une petite fille à qui sa mère explique la fable de _La Cigale et la Fourmi_, entendant que la fourmi fait la récalcitrante et renvoie la cigale «quand la bise fut venue», arrête sa mère et lui dit: «Non, ça n’est pas ça...». «Comment, ça n’est pas ça, mais voilà le texte..... etc.» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde mais elle lui donne un peu à manger.» Et M. Faguet donne raison à la petite. Et j’entends d’ici tout l’auditoire applaudir là-dessus M. Faguet.
Eh bien, l’état d’esprit de M. Faguet là-dessus est pitoyable! On tend de nos jours à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature. Et pour le public, la littérature c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils _devraient_ être; le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de suavité et de justice qui est, nous assure-t-on, au cœur de l’homme, et il juge grand écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une idéale société.
Satisfaire cette inclination, c’est amener la littérature à la pure niaiserie.
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Sur l’hostilité au «sens propre», à la pensée individuelle, j’inclinerais à penser que la littérature, quoi qu’on veuille, sera toujours l’expression du sens propre, et que, à cette condition-là seulement, elle sera vivante et originale. On pourrait conclure qu’il n’y aurait que deux sortes de littératures: celle qui abolit le sens propre dans l’intérêt général, qui est une littérature saine et bien souvent médiocre, et celle qui exprime le sens personnel, qui est la littérature, et qui est dangereuse.
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Un événement caractéristique des temps modernes me paraît être la divulgation et la vulgarisation de la vie intellectuelle. C’est le fait le plus détestable qui se soit jamais accompli sur la planète. Le temple ouvert à tous; plus même de chœur réservé; le mystère dévoilé; le Zaïmph vendu aux femmes pour qu’elles s’y taillent des écharpes. Toute l’humanité en souffre; le déséquilibre général a en ceci sa cause. On a invité les Goncourt au dîner Magny, et ces perroquets aux belles couleurs rapportent les paroles de Renan! Il y a des vérités que l’intelligence humaine ne peut pas s’interdire de concevoir et d’exprimer; mais, ces vérités, incompréhensibles aux petits, ne peuvent être par eux que travesties; et quand elles courent les rues elles sont plus dégoûtantes que les mensonges imaginés par les foules et inventés peut-être pour leur plus grand bien. La plupart des idées fausses sont des idées utiles, nécessaires. Les idées justes, les vraies, n’ont ce caractère que dans le milieu restreint de ceux qui s’égalent à elles. Il faudrait une langue des dieux, insaisissable au commun.
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Il n’y a plus aujourd’hui qu’une langue; l’acharnement universel est de faire pénétrer aussitôt que possible dans le public ce qu’un homme supérieur a conçu, a conçu par le besoin naturel à lui de concevoir, non dans le but de fournir un aliment à ces foules qui ne réclament que leur bien. Lui, c’est peut-être--provisoirement au moins--le mal qu’il engendre, et il ne peut s’en soucier.
En art, cette barrière, entre ce qu’il est légitime de penser et ce qu’il est nuisible de répandre, se présente comme un obstacle au développement intellectuel et comme un malentendu perpétuel entre auteur et public.
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Celui qui domine la sottise humaine est modéré dans ses propos. L’insurgé, le réfractaire, qui vomit l’invective à l’occasion de toute iniquité, est encore un candide, un jeune ébaubi que choque la lumière du jour.
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