Part 2
_J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;--surtout, elle ne m’a jamais dit_: «_Tu exagères!_...» Brève notation, mais, pour comprendre Boylesve, singulièrement riche de portée. A ceux en qui, si l’on peut dire, la passion préexiste aux passions, «la forme des choses» (mais dans le cas de Boylesve il faut prendre le terme en son acception la plus étendue, ajouter à la nature elle-même tous ces ouvrages qui, faits de mains d’homme, ont fini par la rejoindre) offrira toujours l’unique réceptacle tout à fait adéquat; pour lui, de même que pour Stendhal, «les paysages étaient comme un _archet_ qui jouait sur son âme», et surtout, à cette âme, seule la «forme des choses» sait répondre, à cause de son infinie consonance informulée: en son sein se résorbe, devant elle expire la possibilité du toujours imminent «tu exagères». Or par ce «tu exagères» Boylesve traduit, non point certes la pire souffrance de la sensibilité folle, mais celle à laquelle, dans «la vie de relations», elle est sans cesse et tout inévitablement exposée, chaque fois qu’émergeant de l’incandescent foyer intérieur où elle vit de se consumer,--et émergeant tout enveloppée encore de ses chaleureuses vapeurs--, elle est amenée à communiquer: elle sait bien qu’elle «n’exagère pas», mais elle sait aussi qu’il est impossible qu’elle n’ait pas l’air «d’exagérer».
Telle m’apparaît ici la profondeur «subjective»;--et que par ailleurs l’œuvre de Boylesve doive tant de sa solidité à une profondeur de nature tout autre, de nature presque inverse, à la profondeur «objective»[E], marque chez lui le rétablissement qui constitue peut-être son plus insigne exploit. Car, la profondeur subjective étant donnée, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’une profondeur objective en naisse: à proprement parler ce n’est jamais d’elle qu’elle naît: bien au contraire, elle se produit, se pose, s’affirme en regard d’elle comme le seul barrage salutaire, la valeur de contrepoids. Le passage à l’objectif, pour les grands subjectifs ce fut toujours le problème crucial, et qu’un très petit nombre d’entre eux s’est montré capable de résoudre. Pour nous en tenir à la France--et en laissant hors de cause Stendhal qui échappe à toutes catégories et le Constant d’_Adolphe_,--ce passage, Rousseau n’a jamais pu l’accomplir, et par le désarroi dont témoigne son contact avec autrui Maine de Biran fut favorisé de le pouvoir éluder, comme peut-être à cet égard Guérin lui-même doit beaucoup à sa possession du génie mythique,--et l’on sait assez d’autre part au prix de quelles ablations pratiquées sur son être même Flaubert obtint son triomphe «objectif». Si Boylesve sut opérer le rétablissement à tel point que ceux qui ne l’ont pas étudié d’assez près peuvent douter parfois s’il y avait rétablissement à opérer, ne pas appréhender toute la portée de l’intime enjeu ici engagé,--c’est en vertu de son sens incomparable du _général_, et de la grandeur incluse dans le _général_ comme tel; et, plus profondément encore, c’est parce que ce sens était poussé si loin qu’il s’accompagnait chez lui d’une forme d’émotion très particulière, et que je voudrais appeler: l’émotion du _général_. Nous touchons ici le point: c’est grâce à une émotion que le passage, que le rétablissement s’opèrent; d’où leur validité, s’il est vrai, comme le promulguait «la sagesse lyrique» de Barrès, à la veille même de sa mort, que «rien n’existe dans l’humanité sans ce jaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord doit être obtenu, puis canalisé, et discipliné». Le 25 août 1889, le Boylesve de la vingt-deuxième année notait dans son Journal: «Une journée d’assez curieuses émotions. Je suis retourné à Poitiers que je n’avais pas vu depuis huit ans», et après avoir, dans le mode pré-proustien que je signalais plus haut, décrit ces «assez curieuses émotions», passant à la ligne il ajoute: _C’est une supériorité peut-être de la sensibilité sur l’intelligence, que la sensation se réjouisse des sensations différentes éprouvées, tandis que l’idée nouvelle anéantit et méprise toute idée antérieure opposée[F]._ Vue que Boylesve enregistre, se propose, avec la prudence, la modération qui lui sont propres, toutes les fois justement où l’idée générale vient à poindre; mais le constat n’en est pas moins d’une netteté qui ne laisse rien à désirer. Très différemment de ce qui se passe dans la zone de l’exaltation, mais de façon tout aussi indubitable, dans le domaine du _général_ c’est la sensibilité encore qui est l’artisane,--oh! non plus en sa folie, mais tout au contraire en sa perception de l’attache et de la dépendance. Se sentir rattaché et dépendant; _appartenir_, dans l’acception absolue de ce terme--un des plus augustes et des plus insondables qui soient; être rattaché, dépendre et appartenir d’autant plus sûrement qu’en son foyer originel, lointain, surélevé, la nature du premier moteur reste toute mystérieuse,--voilà ce qu’il faut entendre par l’émotion du _général_, et ce que Boylesve mieux que quiconque a su rendre sensible. A cet égard il n’est point de courbe plus belle ni plus instructive que celle qui, partant de la fin de l’_Enfant à la Balustrade_, où, en un implorant appel, l’enfant se tourne une dernière fois vers la statue d’Alfred de Vigny, conduit aux pages intitulées «Le Prestige de l’Ordre» sur lesquelles se terminent _les Nostalgiques_.
_De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?_
_M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens_:
«_Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le tenez, vous voyez Dieu._»
_Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées; mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait._
_La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète_:
--_Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous[G]!_
* * * * *
_Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien! quand tous ces Frères,--ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas,--étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le pensionnat debout, le Directeur disait le_ Benedicite _ou les «Grâces»; quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la chapelle--où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui, ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à jeun--nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler_.
_Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de moi..._
_On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement très grand, imposant et mystérieux[H]._
Pages qui--par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément concret que tout naturellement semble se dégager l’élément supra-individuel--n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:
_Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la vertu du contraste._
_Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je me trouvais être devenu un autre enfant._
_La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque, assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille détails._
_Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en chaque genre._
_J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de lui un ordre sublime[I]?_
* * * * *
«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité, l’émotion du _général_, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa forme la plus radicale: celle de _l’Ordonnance du Docteur-Noir_. Or la grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes. Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.
* * * * *
Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre que si sa faculté logique--ce génie spécial aux parties hautes de notre race--éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction. Boylesve l’éprouvait au plus vif,--avec cette indignation, presque cette véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique atteinte, froissée,--et d’autant plus gravement que c’est alors la logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à l’entrée, puis à la reprise du thème capital de _La Jeune Fille bien élevée_,--thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. _Mᵐᵉ du Cange me dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure_, «même dans la perfection», ajouta-t-elle.
_Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ du Cange_:
_--Mais, madame, et les saints?..._
_--Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes..._
_Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement» passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels._
_De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait..._
_Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?..._ Oh! que voilà bien l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a «l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir», mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être, en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant--et si Française aussi en cela--elle a le sentiment d’être l’humble lieu et tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: _Contradiction étrange et que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier_: «_Il ne s’agit pas d’amour; le mariage!_»
«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée» avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne, un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce besoin «non seulement de se définir, mais encore de se _classer_» dans lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le Montaigne des pages finales du final chapitre des _Essais_. Pages qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate--combien «cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération montaignesque--l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»--A quoi, «éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la charte de la _surnature_ et (en une acception toute religieuse mais la plus vaste du mot) celle de la _surhumanité_, Pascal riposte éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».
* * * * *
C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à _Madeleine Jeune Femme_, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»
CHARLES DU BOS.
Décembre 1926.
_FEUILLES TOMBÉES_
Tandis que l’heure, hélas! marque d’un fruit qui tombe Son invisible fuite et son muet retour... HENRI DE RÉGNIER.
Pourquoi suis-je hanté par le souvenir d’une fin de journée à Longueville, dans le petit salon de Mᵐᵉ du H...? Il y a vingt ans que ce soir-là est passé, et il n’a rien eu de remarquable. Certaines heures qui s’écoulèrent presque inaperçues, dorment en nous, longtemps, pareilles à la Belle au Bois, et s’éveillent, un matin, toujours jeunes, à l’appel de quelque prince Charmant.
C’était un soir d’août: la fenêtre était ouverte sur les Quinconces où s’était tenu le bruyant marché aux légumes; l’ombre des ormes faisait une nuit prématurée, tandis qu’en bordure de la place les rues pavées semblaient blanches. Par un accord secret des paysannes et de la lumière, leurs voix baissaient avec le jour, et, leur nombre diminuant aussi peu à peu, les dernières proposaient leurs denrées en chuchotant. On distinguait de sombres silhouettes qui se penchaient pour humer le parfum d’un melon, et les mains sèches des ménagères pauvres palpant les fruits au rabais. Puis, tout disparaissait avec un bruit de sabots sur les pavés, laissant au sol des détritus invisibles, une odeur de vergers saccagés, et je ne sais quel agrément de silence.
Des volets s’ouvraient à une maison située à l’autre bout des Quinconces. On disait:
--Tiens! Mᵐᵉˢ de V... sont rentrées!
Et Mˡˡᵉ Marie de V... s’accoudait au balcon.
* * * * *
Hier, en passant par les allées de l’Observatoire, j’ai vu un jeune homme assis sur un banc à double face, et derrière lui était une femme, un coude posé sur le dossier commun. Un doux air de printemps soufflait et le feuillage tout neuf des marronniers est d’un vert qui donne la fringale. Je les ai regardés, mais c’est moi que je voyais, par une même saison et un même parfum de l’air nouveau, sous les tilleuls d’un beau jardin d’où l’on découvrait la Loire: derrière moi, une amie dont le bras pendait près de mon épaule, me dit en repoussant d’une chiquenaude le bord de mon chapeau de paille:
--Ah mais, mon cher, c’est que vous avez des clairières!...
Et pendant que je tâchais d’en rire, il me semblait tout à coup que ce paysage, cette saison, ce beau bras qui pendait, et encore quelque chose d’élégant et d’exquis, fait du mouvement de jeunes femmes, sous ces tilleuls, s’enfuyaient à mille lieues de moi en me délaissant à jamais.
Et, à distance, le souvenir de cette alarme, qui fut une première peur de vieillir, me fait mal au cœur.
C’est la nostalgie de ma jeunesse que j’ai. Voyons, raisonnons-nous!
Raisonnons-nous? Comme un fat qui ne voit pas son visage! Comme un viveur qui croit que le plaisir s’achète! Comme un philosophe stoïcien! Raisonnons-nous! Mais, en vérité, ma plainte est plus belle. Le loyal aveu de l’amour, et le cri désolé de l’homme qui dit adieu aux grâces de la terre sont un plus noble hommage à l’amour même et à la charmante jeunesse, que l’aigre et muet dépit avec quoi l’on se pétrit le masque qui convient au chemin du retour.
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