Fantasques: Petits poèmes de propos divers
Part 8
J’aime votre recueil de pensées; Il paraît plein de choses sensées, Précises, quelquefois, un peu nulles: Sagesse digestible, en pilules.
CDXCIV
FIN DE CONTE
La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre; Un chambellan obèse et chamarré la suit. Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre... Minuit.
CDXCV
ÉCLAIR
Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour... Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore, Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.
CDXCVI
BEAU PARLEUR
Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux, Seigneurs immaculés au cœur impérieux, Puis il évoquera l’image de sa mère; Son âme de valet n’en paraîtra que mieux, Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières. D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours, Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour Particulier et d’un parfum de vieille France, Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour Où le paon ne saurait perdre son importance, Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.
CDXCVII
SPLEEN NOCTURNE
Florise, berce-moi! Quand pourrai-je dormir? Que ferons-nous demain, si demain nous ramène Les tortures de ce matin? Tout l’avenir S’annonce comme un long catalogue de peines... Florise! penses-tu que la nuit va finir?
CDXCVIII
LE MOT JUSTE
Je te répète que je t’aime, Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel, Mes déclarations d’une élégance extrême Ont la douceur du miel; Je te compare Doctement à Phébé, A certain bel oiseau Dérobé Aux Mille et Une Nuits, A cette fleur en forme de fuseau Qui couronne mon puits Et l’embaume d’un parfum troublant; Je te cherche des surnoms galants; J’ai trouvé: «Mon Entéléchie»... A-t-on jamais dit mieux?... Mais tu sembles plutôt rafraîchie Par ces brûlants aveux; Je crois que tu veux Autre chose... Tu veux que je t’appelle: «lapin rose.»
CDXCIX
FAÇONS D’AIMER
O chats libidineux! me croyez-vous donc sourd? Ne peut-on s’adorer de façon moins amère, Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières, En plein jour?
D
JUILLET
Des tourbillons dansent sur la route, Des oiseaux criards dansent aussi... Fête d’été sous la voûte D’un ciel sans merci.
DI
CHEVELURES
A choisir: languissante et douce, (un peu trop douce), Blonde, vraiment, sans artifice, Ou bien mondaine, vive et pleine de malice, Mais cependant un peu trop rousse.
DII
LE JARDIN DE THISBÉ
Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe Qu’un artiste venu de Florence a construit. On y voit se croiser, dans une triple enceinte, Mille petits sentiers propices au déduit. Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours, Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque Qui ramène au bassin d’Eros par un détour... Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.
DIII
FATIGUE PRÉVUE
Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige, Ma houppelande se couvre de flocons blancs. Mon cœur est déjà lourd: les chagrins ne l’allègent Guère!--Neige, chagrins... quel ensemble accablant!... Et si la neige fond à la saison prochaine, Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine?
DIV
RETOUR DE SYLVIE
Je reverrai bientôt Sylvie! Brûlant orchestre de l’été, Fleurs sonores de mélodie, Accords d’azur dans la clarté! Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête, Mille alouettes sont prêtes A jaillir comme des fontaines vers les cieux Et retomber en chansons de Jouvence, Afin que nous gardions plus longue souvenance D’un jour délicieux. Maintenant, tressons des couronnes, Profitons des rayons que le soleil nous donne, Cueillons dans l’ardent matin Des corolles aussi parfumées Que la chair de ma bien-aimée, Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint. La voici! L’heure hésite et s’attarde, ravie... Gloire! J’entends sonner au fond des airs Des trompettes de timbre clair, Pour saluer le retour de Sylvie.
DV
AMOUR
Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle: Un mal renouvelé qui toujours se prolonge, Dont le venin subtil, versé dans la prunelle, Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.
DVI
CHINE
Quand reverrai-je le grand fleuve Rampant sous son manteau de soie? L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent? Le paysage de ma joie?
DVII
QUALITÉS
Vous êtes faible, assurément, d’âme légère, Sans grande intelligence et d’esprit très pointu; Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère, Et brillez par d’autres vertus que la vertu.
DVIII
ALTITUDE
Vieux proverbe chinois: «Tout l’esprit de la femme Est reclus dans son ventre». Axiome assez bête, Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme Flottent très au-dessus de sa tête.
DIX
TOMBE D’UN AMI
Je reviens d’une promenade au cimetière. Le jardin de la mort souriait, la lumière Y mettait sa douceur. Je crois que le carré De terre où dort Pierrot est, en somme, paré Fort congrûment: un peu de marbre, quelques lignes Discrètes... presque rien... tout cela blanc de cygne. Beaucoup de fleurs: iris, muguets, lys et jasmins Candides, deux ou trois marguerites, enfin, Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe, Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe, Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas, Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.
DX
BOURGEOISIE
Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid? Retourne donc chez toi! Va retrouver les vergers à mi-côte, La maison douce au voyageur et l’hôte De souriant accueil, La porte ouverte à deux battants, le seuil Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante, Les lourds chenets, Le bon fauteuil capitonné Et la servante Accorte qui se laisse embrasser dans le cou, Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise, Régulière surprise, La pendule helvétique où s’enferme un coucou. Pars, mon ami! regagne au plus tôt ces parages Tempérés et modestes Qui te plaisent, contemple à loisir un visage Souriant sans malice aucune et reste Devant l’âtre, paisible amant, A te chauffer la plante des pieds, sagement.
DXI
PROPOS DE COUR
Prince! dessinez-vous un lys à noble tige, Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if, Il roucoule en effet.--Ah! prince! que ne puis-je, Quand je parle de vous, être moins excessif!
DXII
INSTANTS HARMONIEUX
Des parfums dans le vent, une rose qui tremble Au bord d’un jardin jaune et vert; chantant ensemble, Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs, Et votre visage est moins sévère, il me semble.
DXIII
FEMME CHARMANTE
Elle est ardente féministe et vieille fille; Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer, Mais elle sait brandir un parapluie aiguille Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.
DXIV
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
J’entends toutes tes paroles, J’en souffre sans dire mot... Heureux, l’oiseau qui s’envole!
2
Ton sourire m’a déplu... Etre une onde qui s’écoule Et ne revient jamais plus!
3
Tes attaques meurtrières Savent m’atteindre en plein cœur... La taupe, sage, se terre.
4
Esclave de ton plaisir, J’attends humblement tes ordres... Un lièvre pourrait s’enfuir.
5
Tous ces fruits que tu m’apportes, Il faut bien m’en délecter... Le vent passe sous les portes.
DXV
CAUCHEMAR ANCIEN
Je me trouvais couvert d’une ombre Durement déchirée Par d’affreuses lueurs pourprées. Autour de moi, j’apercevais quelques décombres De rêves anciens. J’avais froid. Une maigre figure Me regardait, de maigres doigts Serraient mon cœur et je sentais une morsure A mon cou; je souffrais, je me plaignais; du sang Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes. Un homme bien vêtu me raillait en passant Sur cette route Blanche, sans arbres, toute nue, Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous... Soudain vous m’êtes apparue. --J’en garde un souvenir si lumineux, si doux, Que j’ai tout oublié de mes rêves amers Et je crois même Que j’aime Avoir souffert.
DXVI
BIBELOTS
Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde Réclame d’une voix plutôt aigre Ses lapins, sa gazelle des Indes Et son libidineux petit nègre.
DXVII
VILLÉGIATURE
La poursuivre? Ah! pour quoi faire? Laissez-la plutôt courir! Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère Pour tuer ses souvenirs.
DXVIII
RÈGLEMENT DE COMPTES
Horizon lourd, temps triste... Je vais noter en souriant et sans émoi La redoutable liste De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.
DXIX
ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Dans cette tombe où son corps se recroqueville, Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille... Canaille, si l’on veut... pourtant on l’aimait bien! Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire; Il sut même mourir honnêtement.--Combien De temps durera sa mémoire?
DXX
SUPRÉMATIE
Le soleil n’admet pas de rivaux en été; Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.
DXXI
LIBÉRALITÉS
Si mon vieux pommier vous séduit, Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise, Cueillez les roses et les fruits, Donnez vos yeux que je les baise.
DXXII
ARABESQUE
Vos pommettes, Vos ongles sont roses; Vous dansez au son des clochettes Et prenez d’adorables poses Pour séduire l’esclave noir. --Devant tous les petits trous de serrures, Les eunuques se sont accroupis pour vous voir. Vous dansez sans règle ni mesure, Sans penser au Sultan brûlant de jalousie, Sans penser même aux convenances! Vous dansez à votre fantaisie. Vous piquez dans le laineux tapis vert Un petit pied pointu, plein d’assurance, Tandis que l’autre reste en l’air, Et que vos mains se tordent, Et que vos dents de perle mordent L’amant toujours absent (oh! déplorable absence!) L’amant qui vit je ne sais où... --Demain soir, nous verrons la fin de cette danse, Car, demain soir, on vous coupe le cou.
DXXIII
BILLET SANS ADRESSE
Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit! Loin de vous, je ne peux vivre: votre visage Se dessine dans les nuages, Dans les étangs, au fond des puits. Attendez un moment celui qui fut le prince Absolu de tous vos plaisirs... Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince Dont il voudrait bien se servir.
DXXIV
DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre, Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres. Elle voyait le ciel comme un grand carnaval: Anges arlequinés, Trônes armés de battes Et Dominations culottés d’écarlate, Scaramouche drapé d’ombre menant le bal... En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte, Zerbinette a souri; maintenant elle est morte.
DXXV
DIALOGUE
«Tais-toi!--Je me tairai s’il me plaît de me taire! --Ah! folle! t’ai-je dit jamais deux fois: je veux?» Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux... Ce n’est rien!... c’est un peu de bonheur qu’on enterre.
DXXVI
RENAISSANCE
Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie, Une lueur grandit au seuil de l’horizon. Voyez ce point de feu, ce point sanglant!--Oh! joie! La douce lune a pu sortir de sa prison!
DXXVII
HEURES HEUREUSES
Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir... Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse, C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir!
DXXVIII
REFLET INSAISISSABLE
L’ombre est encore indécise, il fait clair; Silencieux, je sonde Mon rêve à l’eau profonde; Hésitant sur le bord du ciel vert, Une étoile se double dans l’onde De la mare, parmi les lotus entr’ouverts. Au fond de ce miroir, Il me plairait d’apercevoir Votre visage! Ce beau reflet complèterait le paysage: Il serait grave Comme lui, Et comme lui teinté légèrement de nuit Par une ombre suave Que vous paraissez avoir prise A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise, A cette heure qui met Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse... Mais, hélas! le reflet qui déjà se formait (Et qui s’était promis) se refuse!
DXXIX
LE MAUVAIS ABRI
Cet univers triste et mouillé que je traverse Est un abri mal fait pour garer de l’averse.
DXXX
SUPPLIQUE
Lune peinte et fardée! ô blanche avant-courrière D’un songe tissé de fils d’or! Faucille des lacs froids, écoute ma prière: Je veux des rêves quand je dors! Je veux, Parfum du Ciel! des rêves qui me disent Ce que je n’ai pu deviner: Les secrets inouïs emportés par les brises Et le mal des grands lys fanés. Je veux des songes fous d’une beauté vivante, Musicaux, sonores, sereins, Où passe le soupir du vent des mers, où chante La conque des tritons marins. Je veux des songes imprévus qui me répètent Les monologues des corbeaux Et le grincement dur que fait la girouette Avant de me tourner le dos. --Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages En paraissant à l’horizon! Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages, Dame d’atours des frondaisons! Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres Et plus subtils que ceux du jour, Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre Et les princesses dans leurs tours! Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières, Caresses la pointe des ifs Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière Les tombes des gens positifs! Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes, Aux sylphes, aux lutins fluets, Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes A danser de bleus menuets! Toi dont la face un peu sévère est adoucie D’un halo mauve quand il pleut, Toi qui verses du lait sur les herbes roussies, Protectrice des chats galeux! Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves, Prêtresse de cultes divers, Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves! Je les paierai avec des vers.
DXXXI
LE PLAISIR DE VIVRE
Notre existence vaut son prix, mais rien de plus... Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.
DXXXII
AMOUR CONDITIONNEL
Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose, Damon, solide amant qu’elle chérit encor.
DXXXIII
GRAND AGE
Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps... Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.
DXXXIV
SPLEEN
Tristesse qui se creuse Sous soi, mélancolie affreuse, Sans forme, sans figure, Mais présente; Tristesse harcelante Qui s’impose, qui dure, Qui, chaque jour, nous semble rajeunie; Pour mieux nous donner à souffrir, Elle se sert d’un souvenir, D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie; Elle retire, brin par brin, Les fils tordus de notre vie Et nous les montre: tel chagrin, Tel mouvement d’envie, Telle déception cruelle, Tel plaisir avorté, Tel mauvais songe et telle Petite lâcheté. --Que faire avant demain, sinon devenir fou Et sauter à pieds joints dans le trou?
DXXXV
PASSANTE
Passez, de votre pas gracieux et futile! Chacun vous suit: l’agent des mœurs, le professeur, Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur De jupons frémissants et le mime Bathylle.
DXXXVI
FLEURS PERDUES
Oh! par un jour si triste où les prés desséchés Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché, Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie Qui tombait lentement des branches du pêcher!
DXXXVII
PROMESSE
Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire, Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre, Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.
DXXXVIII
FLEUR MÉLODIEUSE
Le bord du ciel mauve s’irise, L’ombre est moins dense, Plus de brise; Dans l’air immobile, un courli Lance, Comme on lance une flèche, son cri. Je l’écoute, Rêvant de mon amour... et voici Les rayons de la lune au teint clair; Ils ajoutent, Dirait-on, du mystère A cette douce nuit... Mon rêve danse, Mon rêve se divise Comme un essaim, mon rêve fuit. --Et, maintenant, sur l’onde grise Du petit lac, un lotus luit Sous la lune qui se balance, Et je crois que le lotus chante Un chant d’ivoire au milieu du silence.
DXXXIX
TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Brighella, fin buveur de faro, Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre. Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres. Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor, Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.
DXL
QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte). Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.
DXLI
CRIME PRÉMÉDITÉ
Jour d’hiver.--Le chasseur va querir sa victime; Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu; Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime; L’arbre est plus noir encor; le loriot n’est plus.
DXLII
LA VOIE HÉROÏQUE
Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur. Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres... Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit, Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.
DXLIII
HEURE MATINALE
Grise, avec des reflets d’étain, Une vapeur couvre les prés. Le bleu du ciel paraît plus près, Le vert de l’herbe moins certain.
DXLIV
DÉLECTATION
Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger, Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.
DXLV
NOSTALGIE
Je songe à la rive déserte, Aux cris perdus dans la nuit verte, Au sol brûlant Dont la splendeur effarait l’œil, A ce rustique seuil Branlant De ma cabane, A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse, Aux vipères de l’herbe rousse, Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane, Aux négresses qui se promènent les seins nus, Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries, A la batellerie Des pirogues, à certains astres inconnus, A certains fruits parfumés, Aux grands feux de branches sèches que j’allumais... --Indicible magie D’un souvenir pareil! O nostalgie De l’ombre chaude et du soleil!
DXLVI
LETTRE TENDRE
Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir, Puis vous me reviendrez; nous pillerons ensemble Un trésor débordant de riches souvenirs.
DXLVII
CHANSON
Je crois, en essaim, voir voler Des vers que, jadis, vous me lûtes, Dans ce parc aux tons violets Où s’évapore un air de flûte. Ces vers formaient une chanson Dont la grâce, tant soit peu vieille, Tenait sa gaîté du pinson Et son dard cruel de l’abeille. Ils chantaient les rêves d’un fou: Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres, Vos deux bras autour de mon cou Et ma bouche contre vos lèvres; Ils célébraient à son éveil Le terrible amour aux yeux sombres... Jadis, ils volaient au soleil, Maintenant, ils volent dans l’ombre.
DXLVIII
MISE AU POINT
Votre talent consiste à dire des fadaises Sur un ton singulier, parfois même brillant. On vous juge penseur profond... à Dieu ne plaise! Mais vous savez très bien réduire en copiant.
DXLIX
RENDEZ-VOUS
Sa démarche toujours me la fait reconnaître Quand, de loin, je la vois paraître... C’est elle!... Qui pensiez-vous que ce pût être? Voici sa face si ravissante et ravie, Si douce aussi dans la lumière... «Bonjour! comment vous portez-vous, ma chère Sylvie?»
DL
PROMENADE NOCTURNE
Promenons-nous, mon cher amour, Le soir est tendre; Sortons par la ruelle du faubourg. La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre Qui, peut-être, vous plairont. Sur la route paisible où tombe L’ombre, On entend, tout au loin, des appels de clairon. Nous parlerons de nos chers souvenirs Devant les prés couleur de cendre; Nous saurons même nous comprendre Sans rien dire... Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille A cette heure. Enfin, quand nous aurons Dépassé la boutique du charron Et suivi le mur de l’église Jusqu’à l’ancien abreuvoir Qu’elle domine en son manteau de pierre grise Nous nous dirons à voix basse: au-revoir!...
DLI
PRÉTENTION
De ce rôle de reine au milieu de sa cour Je ne vois plus que le costume. Redevenez bourgeoise! Un palais fait de brume S’évanouit avec le jour.
DLII
PRÉTENTION
Votre pensée agile aux lignes grêles Fait des écarts en bondissant: je crois Qu’elle voudrait passer pour sauterelle, Mais celle-ci saute-t-elle pas droit?
DLIII
PRÉTENTION
J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux Qui caressent la langue. Je voudrais maintenant manger la lune: aux cieux Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.
DLIV
ALPINISME
J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.
DLV
ÉTÉ
Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau De poussière trop blanche où le soleil assène Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau. Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.
DLVI
PRIÈRE
N’obéis pas, ô rêve! à ma voix qui t’appelle! Reste pelotonné dans le sein de la nuit! Ne viens pas me montrer le visage de celle Qui me fascinerait avec un air d’ennui!
DLVII
L’HOMME QUI DANSE
Il danse Agréablement, Avec légèreté, comme il ment; Son élégance Est certaine, son charme aussi, (Son charme est pire!) Des mots précis Définiraient ce qu’il veut dire Mieux que des pirouettes et des sauts, Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots. --Il préfère danser en petit comité, Tromper la vie et l’éviter, Se gausser d’elle, la rejoindre Et ne pas voir la vérité Fraîche qui pourrait poindre, Effrayante de nudité. --Dansez donc, faites vos pirouettes adroites, Mais n’oubliez pas qu’il vous reste A combler une boîte Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.
DLVIII
FERVEUR
Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni Des rougeurs du couchant... Nous nous regardons vivre. Tu verras dans mes yeux un amour infini, Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre. Nous nous taisons; beauté de l’instant, rythme sourd De nos deux respirations... Mais l’heure court A petits pas pressés sous la lourde pendule. O Cydalise! il faut nous séparer! adieu... Je veux dire: à demain.--Qu’il me fut doux, ce lieu D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule!
DLIX
NOCTURNE