Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Part 7

Chapter 73,676 wordsPublic domain

La malade éternue et demande un mouchoir; L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge, Des épingles, la houppe à poudre, le miroir... Tandis que le plumet caudal du roquet bouge. A l’aide de ce bout d’aérien linon, Thisbé panse le bord gonflé de sa narine, Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon, Elle s’amuse à peler une mandarine... Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor Sous la grasse couleur des épluchures d’or.

CDXXVI

COMPENSATIONS

Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur, Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent, Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle, Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur. En contemplant ces yeux d’un azur si céleste, Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.

CDXXVII

MASQUE

A cinquante ans, par son allure cavalière, Elle peut faire illusion (avec beaucoup De fard) en cachant sous des perles les salières De ce cou décharné qui fut un si beau cou.

CDXXVIII

COÏNCIDENCES

Les duvets pensent à danser, la brise pense A murmurer d’abord, puis à s’évanouir, L’homme pense à parler, à danser, à mourir, Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.

CDXXIX

FIN D’ÉPÎTRE

... Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre S’achève par un vers honorable à citer, Je signerai ceci du mieux que va permettre «Une plume de fer qui n’est pas sans beauté».

CDXXX

ÉTRENNES UTILES

Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair Et ces lourds fruits d’automne; Je t’offre cette couronne Forgée en fer; Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts, Et ce coffret, tout grand ouvert, Qui montre son trésor; Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port, Chargé d’épices rares; Je t’offre ces bijoux barbares Et ces cruches de vin; Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche... Prends cette femme, enfin, Dont la bouche Saura charmer tes nuits Et promet les plus folles fêtes... --Tu refuses mes dons en détournant la tête: Un mauvais rêve a pour toi plus de prix, Car tu ne peux te reposer Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.

CDXXXI

RENAISSANCE

Ce vieux songe ne vaut Certes pas un écu; je souffle sur le songe... La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge Et me brûle d’un feu nouveau.

CDXXXII

IMMORTALITÉS

Chérissez la nymphe qui sort En chantant du rocher, le satyre au poil d’or, Le centaure et la néréide: Ceux-là sont immortels! ceux-là n’ont point de rides!

CDXXXIII

RESSEMBLANCE

A cause de vos yeux d’expression si dure, Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie En vous un épervier, un bel oiseau de proie Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.

CDXXXIV

L’INCONSTANTE

La brise m’inquiète; un souffle passager Me fait grand peur: Florise est d’un poids si léger!

CDXXXV

BONNE ÉLÈVE

Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire, Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.

CDXXXVI

ANALOGIE

Prenez garde! il n’a pas fini de radoter Au hasard!--Les vieux pins poussent de tous côtés.

CDXXXVII

ANALOGIE

Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême, Au clair de lune.--Ton esprit danse de même.

CDXXXVIII

PARFUM FANTÔME

Parfum fuyant, parfum qui rôdes! Souvenir d’une nuit Prise en fraude Au bonheur d’autrui! Je te poursuis, Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades, Tu me fuis, Jusqu’au fond du verger rose et vert, Parmi la mascarade Des arbres joyeux, couverts De fleurs, de clair soleil, De brises et d’abeilles Bourdonnantes, Et tu me fuis tandis que les cigales chantent! --Parfum poignant de mon amour! odeur prenante D’un corps chéri! je te poursuis dans la lumière, Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près, Plus loin, jusqu’au bout de la terre, Et je te trouve, enfin, sous les cyprès Déplorables du cimetière.

CDXXXIX

TRACES PERDUES

Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes. Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier, Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte De celle qui, jadis, a planté ce rosier?

CDXL

RÊVE DOUBLE

Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées, Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir, Et tout cela se confondait dans la fumée Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir. En même temps, je vis en rêve une aubépine, Une cascade, une cigogne, un bol de thé... Et tout cela se découpait de façon fine Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été. Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge, Moins son délice enchevêtré se désunit, Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe: Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.

CDXLI

TOMBE FERMÉE

Aux morts recommençant à vivre, je crois peu; Une âme dissipée est à jamais perdue. Pourrait-on réunir de l’onde répandue? Rappelle-t-on la fumée à son feu?

CDXLII

ESTAMPE JAPONAISE

... J’en ignore l’auteur.--Au bord d’un champ d’avoine, Un merle picorant de son bec jaune et long, Et, tout contre la lune basse, une pivoine Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.

CDXLIII

RETOUR

Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard: Voici les mêmes yeux au singulier regard, Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres Que je baisais si tendrement à mon départ.

CDXLIV

RUPTURE

Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde Aux yeux verts, qui m’avez mené Baller près de vous, dans les rondes Où dansent les damnés. J’y fréquentai quelques sorcières De sifflants serpenteaux coiffées, Des satyres, des douairières Et de méchantes fées. Chaque soir, je pensais descendre, Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs, Tapissés de braise et de cendre, Dont est fameuse la chaleur. Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent, En ce torride four, On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde Pour d’innombrables jours; Mais, si puissamment que mon âme A votre corps pût sembler asservie, Je prends congé de vous par ce salut, Madame, Et retourne auprès de Sylvie.

CDXLV

NOTE D’UN NATURALISTE

Jamais un rossignol pour chanter ne se pose Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort, Ni sur la branche d’un rosier privé de roses: Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.

CDXLVI

A LA HUSSARDE

J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour, Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour. Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.

CDXLVII

AUBE TRISTE

Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard Que le soleil traverse mal, un jour blafard Rend plus sinistre encor le village en ruines, Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.

CDXLVIII

PASSAGE

La nuit; fenêtre lumineuse; une ombre passe Et disparaît, laissant en mon esprit la trace Que laisse un souvenir adoré; mais pourquoi Cette vivacité nouvelle en votre grâce?

CDXLIX

SECRET

Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir, Comme l’eau qui dort sous la lune; Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir La cause de mon infortune.

CDL

PORTRAIT

Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance; Candide comme peut l’être un pot de faïence; Droite comme un lys droit mais artificiel; Aimable, rarement, et toujours sans nuances.

CDLI

LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN

«Quand les étoiles auront lui, Sur le bord du ciel mauve, Quand le Docteur sera rentré chez lui, Quand les chattes iront gémir dans la mansarde Avec leurs matous fauves, Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde D’entendre votre voix Murmurer: «Me voici, cher amour, aimez-moi!» Pour nous, le rossignol jettera dans la brise Sa plus savante vocalise Et Phébé, blanche comme un drap, Nous sourira, Malgré sa joue enflée, Et la cascade, désolée, Rira de joie en vous voyant, Le cœur battant, les yeux brillants, Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs Embaumeront.--D’ailleurs J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre. Je suis votre esclave: Léandre.»

CDLII

JEUX

Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise; Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise, Qui pleure pour un autre et se moque de moi.

CDLIII

DÉLIVRANCE

Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd A mes cris.--Donnez-moi le poison noir qui sèvre De son corps, de l’amour.

CDLIV

EXOTISME

Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine, De charmants petits paysages aux tons doux, Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline. Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.

CDLV

REPOS

De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort Avec un bruit de sistres et de rires, Puis se détend, s’étire, Se recueille et s’endort.

CDLVI

OCCUPATIONS

Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins, Le billard, le tabac, les plaisirs de la table, Puis les plaisirs du lit... Souvenirs délectables! _Homo sum et nihil_... (pour le dire en latin).

CDLVII

RÉPONSE EN FORME DE QUESTION

Dites! comment avez-vous pu vous marier Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse, Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce? --Ne suis-je pas le délassement du guerrier?

CDLVIII

QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN

Délices du voyage! Longs jours pareils ou différents, Soleils flagrants, Beaux paysages Que l’aube donne et le crépuscule reprend; Cascade aérienne au coude de la route, Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte Dont la courbe rappelle une église; Fleurs simples, fleurs exquises, Surprise De les voir tout soudain, De les sentir comme on ferait en un jardin; Décors nouveaux, rythmés au pas Traînant des chevaux lourds et las; On salue, on regarde, on dit adieu, Tête tournée, On ne demandera pas mieux Jusqu’à la fin de la journée, Bien que l’on souffre de ces joies... Et voici l’auberge où des chiens aboient.

CDLIX

HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Rosalinde affectait le glorieux maintien Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte. Splendide fleur de chair!... Et pourtant, je crois bien (Voyez ce monument!) que Rosalinde est morte.

CDLX

NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose, (Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit), Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose. En attendant le diable, elle songe au déduit.

CDLXI

DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille, Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort Fut complaisant pour ce prince de la Canaille, Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.

CDLXII

A UNE DANSEUSE DE CORDE

Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime Votre grâce native et vos gestes adroits Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même, Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts. Vous semblez un lutin marchant sur des corolles Et tâchant de ne point leur faire mal; je crois Que vous êtes un ange, avec une auréole De format inconnu, faite en papier chinois. Vous avancez, légère, élégante, divine... On ne respire plus... les regards anxieux Vous suivent sur la route effroyablement fine Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux. Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril. Que vient-on me parler de coureurs d’aventures! Dites donc à ces gens de marcher sur un fil! Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage, Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou! Non!... glisser sur les airs demeure l’apanage Des anges, d’Arachné, des sylphes... et de vous!

CDLXIII

MA FANTAISIE

M’endormirai-je?... La nuit vibre et s’allège; Quelque chose respire Devant moi, Quelque chose, pour ainsi dire, Sans poids. D’où vient cette hantise, Cette apparence Souple et grise, Qui danse, Sur l’ombre dense, Suivant de subtiles cadences, Et glisse sur la pente Rapide ou lente Du rêve que la nuit prépare?... La voici qui s’effare Et va poursuivre un souvenir, Tourbillon passager, brise jamais saisie, Expression de mon désir, Fantôme de ma fantaisie.

CDLXIV

TENDRESSES

Le jour baisse suavement, l’instant est jaune. Tu m’aimes; tu me fais de ta plus douce voix Des serments et de longs discours auxquels je crois, Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.

CDLXV

TROP EST TROP

Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure; Ainsi vous sauverez cette chère vertu: On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.

CDLXVI

SATIÉTÉ

J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas; Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit Ondulatoire m’entraîne dans un roulis Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.

CDLXVII

UNE VIE

De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit, Tendrement elle fleurit, timide et blanche; On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche, Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis...

CDLXVIII

NÉCESSITÉS

Il faut une fin aux discours, De la grâce aux femmes qui succombent, Un peu de clairvoyance à l’homme sourd, Une tache sanglante au sein de la colombe.

CDLXIX

ÉCLECTISME

La musique m’enchante, ou sacrée ou profane, Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac, Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach, J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.

CDLXX

SCÈNE DE MÉNAGE

Pleure, si tu veux, Mais avec moins d’emphase; Prends la porte, sans adieux, Surtout sans phrases! (Emporte ton parapluie: il pleut.) Je t’ai trompée avec une dame Très chaleureuse, mais pourquoi En faire un drame De piètre aloi? C’est tout au plus un intermède, Crois-moi! Non, je ne dirai pas que la dame était laide, Bien que tu m’en pries: Sa bouche m’a semblé jolie Et ses jambes m’ont paru souples; Au lit, nous composions un fort séduisant couple. Maintenant, va-t’en! Ta femme de chambre t’attend A la gare; Je vais lire des vers en fumant un cigare.

CDLXXI

CHASSE

Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche, Mais dites-moi comment atteindre ces dragons Femelles dont chaque regard est une flèche!

CDLXXII

SONGE ABSORBANT

De cet arbre si vert je ne vois que la sève, Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois, Et, dormant, je retiens toujours le même rêve, Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.

CDLXXIII

DÉCEPTION

Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises Lourdes de beaux parfums et les libres amours. Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent: «C’est donc là mon pays!» le soir de leur retour.

CDLXXIV

PASSAGES

L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître; L’orchidée a péri sous un courant d’air froid; La perle précieuse est morte entre mes doigts; Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.

CDLXXV

INSTANT PROMETTEUR

La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre, Son halo met de la douceur dans le ciel noir; Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir?

CDLXXVI

TRADITION

Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix: J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris. Cela vaut largement des voluptés bizarres.

CDLXXVII

ARBRE

Vision soudaine: arbre sombre, D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord, Arbre qui veut faire le mort, Mais s’accroche de ses racines aux décombres D’une muraille triste, Et qui, tout biscornu, persiste Obstinément à vivre; Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts De cent fougères aux tons verts Un peu passé et de lichens couleur de cuivre Usé, baisé, de cuivre vieux; Arbre d’exception qui serait mieux Présenté dans le fond d’un temple, Sur un panneau de bois, Comme exemple D’art chinois, Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature, Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs, Sur le nuage blanc cotonnant le vallon, Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.

CDLXXVIII

LA PROMENADE DE THISBÉ

Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame Thisbé trempe sa main dans le sillage clair. Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames. Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air. On parle de l’amour et de ses aventures. L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit, Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue, Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.

CDLXXIX

UN CŒUR

Le coffret précieux fait prévoir un trésor. Je cherche le trésor recellé dans ton corps. Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile, Ce beau cœur superflu que tu dis être en or? Ce cœur prétentieux qui passe pour facile... Peut-être à tort?

CDLXXX

DÉBUT DE JOURNÉE

Moment... L’aube grise se lève; Le long rêve Si charmant Que j’entreprenais s’achève Brusquement... La lourde nuit se terre dans son trou. Une limace argente Mes choux. Le vieux forgeron chante, Suivant le chant de ses marteaux. Une procession de fourmis diligentes Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.

CDLXXXI

MÉTHODE

Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout. S’il chante mal, apprends à chanter au coucou. Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.

CDLXXXII

LE CRI DU VIOLON

Je voudrais entendre une danse hongroise Qu’un cymbalum et des violons me joueraient, Cachés dans un bosquet auprès D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt, Percée au cœur d’un javelot Sonore, Au début de la danse, et néanmoins j’ignore Tout au juste pourquoi. --Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix De cette mélodie aux durs accords, Un soir que je longeais le quai sombre d’un port, Au lever de la lune pleine, Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit Pour y bercer ma peine? On y buvait, on y chantait, sous la lumière Acide d’un grand lustre, mais le bruit Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire La voix du violon, et ma douleur s’enfuit A ce cri déchirant... Oh! le sublime cri!

CDLXXXIII

A UNE ROSE

Rose, referme-toi! Cette abeille, enivrée Par tes parfums secrets ne prend plus son essor. Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée, Qu’elle meure en ton sein! Est-il plus belle mort?

CDLXXXIV

COMPLIMENTS INUTILES

Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme, Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier; Sur mes blessures, votre souffle est un dictame, Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez!

CDLXXXV

LUNE OU LIMACE?

Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.

CDLXXXVI

MÉTHODES DIVERSES

Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau De mon jardin.--Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux?

CDLXXXVII

INTIMITÉ

Portes closes, volets fermés... Une lampe, du feu qui jase... On peut se taire, Tricoter son rêve, s’aimer, Se le prouver pertinemment, de façon chère.

CDLXXXVIII

A UN AMI

Ingénieux conteur! à cette heure, sans doute, Tu regardes Victor Hugo tendant le bras Au milieu du Palais-Royal.--La longue route Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.

CDLXXXIX

FAUNE SIMPLE

Non, ne lui prêtons pas de pensées Abstruses, pour lui farcir la tête: Cette heure est, maintenant bien passée. Point de discours Chargés de sens, qui gâteraient la fête Agreste de ses jours... Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune, Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune! Regardez-le: sa lippe s’exagère; Il a jeté sa flûte à terre, Il écoute, sans mystère, Le babil du vent disert Qui frise l’eau; Il se cambre parfois, les mains aux hanches, Le souffle court, les yeux mis-clos, Sous le dôme humide des branches, Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses, Le long des sillons de l’écorce. Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie, Sans faire aucune prophétie.

CDXC

LE VIVIER

Ce cher vivier dormant est votre paysage; Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir Et changer la turquoise en un profond saphir, Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte Un rêve d’autrefois où des princesses mortes Goûtent le crépuscule en somptueux atours. L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours, A beau laver le sol et brouiller chaque trace, L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface. --Dans ce miroir subtil, vous avez regardé Si souvent le reflet du vieux mur lézardé, Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne Certaine grotte obscure et propice aux serments! --C’est votre paysage où, très indolemment, Vous vous laissez porter dans une barque basse. Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce, Penche toute sa verdure pour abriter Votre front délicat des ardeurs de l’été, Une brise en mineur chuchote à vos oreilles, Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air Viennent avec respect caresser votre chair. Souvent vous abordez à la rive de l’île Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille, Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux; Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau, Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche, Enfin vous souriez, en regardant ma bouche... Je vous regarde aussi... L’heure coule sans bruit... Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.

CDXCI

VILLÉGIATURE

Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes Que votre face est la plus belle. Venez me retrouver dans ce canton tranquille De Chine, à l’ombre d’une ombrelle. Venez vite: l’endroit est d’un facile accès. Les chinois du pays sont chinois sans excès; Ils vous feront un beau succès.

CDXCII

L’AMATEUR ET LE BOUSIER

L’insecte dodu passe Dans la poudre du sentier blond, Laissant la trace Minuscule de ses membres minces et longs. Tu le contemples fixement; il roule, A reculons, Une encombrante boule Qu’il mène au loin, là-bas, En marchant à petits pas. Cela, certes, est un métier bien rude, Cela, certes, est fort curieux, Disons mieux: Cela ferait même un sujet d’étude, Et cependant, les longues heures consacrées A regarder un scarabée Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres, Sont-elles pas du temps perdu? Quand tu veux suivre Ces travaux d’un insecte noir, Mon ami, tu ne sais plus voir La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.

CDXCIII

CRITIQUE LITTÉRAIRE