Fantasques: Petits poèmes de propos divers
Part 6
Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne, Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint... Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.
CCCLVII
GRAVITATION
Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur; De ce prunier pesant se détache une prune; Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr; Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.
CCCLVIII
LECTURE ÉMOUVANTE
J’ai relu ton livre, Aujourd’hui, Je t’ai vu vivre, Je t’ai suivi Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond Du pays inconnu qui t’est cher, Dont tu nous dis les hommes et l’âme Et le mystère. --Tes pages, comédie ou drame, Troublent par leur intense vie Et leur éclat. J’y sens la foi D’un croyant doué d’ironie. Alors ma voix Tremble d’envie En murmurant: «Comment montrer ce que l’on voit Avec cette émotion neuve, Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve, Routes, ravins et bois?» --Toi, tu as été là!
CCCLIX
SOLITUDES
Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent, A la fleur délaissée au centre d’une plaine, A la barque roulant en pleine nuit... souvent Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.
CCCLX
HUMEUR CHAGRINE
Un papillon bleu vient d’éclore Et vole dans l’aube d’argent. Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore L’air futile des jeunes gens.
CCCLXI
PAYSAGE
Nuit commençante sur la rivière,--tableau... A l’avant de notre jonque tremble un falot; Le bosquet de bambous se fonce; ombre furtive, Une hirondelle file obliquement vers l’eau.
CCCLXII
INDIFFÉRENCE
Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite, Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat, Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite, La lune regarde faire et ne bouge pas.
CCCLXIII
PARURE DE LUXE
Bien que sa toile soit tout entière baignée Par l’averse qui vient de choir si brillamment, Je crois deviner que Madame l’Araignée Prisera peu ce superflu de diamants.
CCCLXIV
SPLEEN
Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas! (Pour d’autres...) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes, Et le ciel désirant garder ses teintes mornes, Je me ronge les poings comme un catoblepas.
CCCLXV
TCHERAGAN
C’est un chat noir, il est prince persan; Il aime trop le sang Pour me plaire... (Il ne méprise pas le lait.) Vous me dites que Baudelaire L’aurait mieux compris? Je ne sais. --Il se peut que l’on trouve en Chine, En Malaisie, (ou bien ailleurs), Ce même air de bourreau railleur Et d’aussi longs frémissements d’échine; Allez-y voir! mais quand il lèche, Sadiquement, à petits coups Mesurés de sa langue rêche, La plaie D’un oiseau palpitant, que voulez-vous! Mon chat m’effraie! Puis il me prend par cette patte qu’il allonge Et retire, par le mystère de ses songes Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.
CCCLXVI
LA SOUFFRANCE DE THISBÉ
Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau; Elle est couchée et porte, autour de sa figure, Un fichu céladon fait en un point nouveau, Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure. Elle voudrait savoir si la mouche du coin De sa tempe est toujours en place et si la tresse Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin D’être reépinglée avec moins de mollesse. Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit, Un papillon perdu volète et s’affaiblit.
CCCLXVII
SENSIBILITÉ SPÉCIALE
On dirait que vos sourires sont préparés, Et vos rires aussi, mystérieuse Laure! Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez Le ton de votre voix en disant: «Je t’adore!» Avec méthode, vous savez même pleurer... Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).
CCCLXVIII
DISTINCTION
De ta rusticité plus d’un ami te loue: «C’est un diamant brut!» répètent-ils entre eux. Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux, En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue?
CCCLXIX
CHARME SECRET
Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture! Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts; De petits lacs discrets lui font une ceinture... C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.
CCCLXX
CHANT
Ce moment est divin! Le rossignol dégoise, Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots; Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise Avec la voix du vent qui parle de ses maux.
CCCLXXI
HOMMAGE
Je t’aime, je te le répète... Le sais-tu? Je te le dis encore, je m’entête: Toujours, je fus têtu, Têtu comme un gros livre Pénétré d’une seule idée... Et c’est à toi que je l’ai demandée, L’idée âpre qui me fait vivre! Mais, depuis lors, je t’aime, A la façon dont les roses sont rouges Ou blêmes, A la façon dont les nuages bougent Ou se défont, suivant le souffle qui les mène. --Je t’adore et ne sais pourquoi; Je vais où me conduit ta voix, Et si mon âme est lasse, Mon cœur blessé, parfois, (Parfois... serait-ce pas souvent?) tant pis pour moi! De ta bonté je te rends grâce Et je m’incline sous ta loi.
CCCLXXII
PSYCHOLOGIE
Le respect des chétifs ne va pas sans mystère: Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol Foncer sur une buse. On oubliait ses vols Et son caquet.--Florise, aussitôt, me fut chère.
CCCLXXIII
ÉCHOS NOCTURNES
J’écoute les accords d’une invisible lyre Que de magiques mains par instants frôleraient, Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire En versant le trésor suave de ses rais.
CCCLXXIV
CHOIX MALHEUREUX
«Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée, Entre les bras noueux de mon nouvel amant, A la condition d’y vivre vingt années.» Chloris est morte, hier, indiscutablement.
CCCLXXV
CENT SOUS
Sous la toque de drap qu’une rose dépasse, Vous m’avez fait la plus engageante grimace, Puis vous avez repris ce sinistre parcours Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.
CCCLXXVI
MÉLOMANIE
«Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre, Dis-tu; mon âme aspire au firmament!» Ce n’est, Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre, Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.
CCCLXXVII
DANGERS A ÉVITER
Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas, Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas; Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée, Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.
CCCLXXVIII
FLEUR SÈCHE
En caressant ces vieilles soies, En feuilletant ces albums effacés, Vous deviendrez la proie Des fantômes du temps passé. Quoi! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies, De belles fleurs Fraîches, dont les couleurs Ternissent toute broderie Et dont l’éclat semble toujours nouveau? Chère, croyez-moi sur parole, La fleur vivante vaut Cette corolle Aux tons séchés Que vous cherchez Dans un vénérable volume. Certes, le souvenir évoqué nous parfume Et la pauvre fleur grise me plaît, Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières, Il est bien mort, il est poussière, Le beau temps où Berthe filait.
CCCLXXIX
ÉCONOMIE SOCIALE
Le coudrier croît sur les monts et la réglisse Dans les marais. A son foyer chacun se plaît. Il est malséant que le paysan rougisse De sa chaumière ou l’empereur de son palais.
CCCLXXX
CHOIX
Je m’explique mal ce regard déçu Puisque vous aimez votre amant bossu. Dans votre lit comme aux repas, Les goûts ne se discutent pas.
CCCLXXXI
LE VRAI JAPON
Un volcan reflété dans lac d’azur triste, Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art!) Voilà tout le Japon rêvé par les modistes. Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.
CCCLXXXII
CHANT PERDU
Assis dans son fauteuil, le père de famille Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais N’écoute pas le rossignol qui s’égosille Dans la fiévreuse nuit de mai.
CCCLXXXIII
SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette!) Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir, Quelques bijoux, une guitare, sa houppette... Vaines précautions: le trou lui semble noir.
CCCLXXXIV
GESTE LUNAIRE
Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.
CCCLXXXV
VARIATIONS
Je pense qu’il convient d’estimer vos serments Au prix de ceux de la Fortune. Votre regard est celui de la lune, En plus dément, Et si votre teint est moins blême N’est-il pas aussi froid? Lorsque vous me disiez: «Mon ami, croyez-moi, Je vous aime! Je n’aime que vous, cher amant!» Je vous écoutais bonnement, Avec candeur, Et ne me doutant pas que vous étiez parjure, Je vous présentais en pâture Mon cœur. Vous avez su vous en repaître... --Mais, aujourd’hui Que vous m’aimez avec des larmes et des cris, Aujourd’hui que je suis le maître Devant lequel on se traîne à genoux, J’aime encore... et ce n’est plus vous.
CCCLXXXVI
MÉLODIE
La grenouille qui tient ses pattes étendues, Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson, Renverse brusquement une tête fendue, Pour chanter au crépuscule sa chanson.
CCCLXXXVII
PRÉTENTION
Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants?) On exhibe un étrange animal de six toises. A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.
CCCLXXXVIII
HOMMAGE
Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur, Ni ce collier liquide et composé de pleurs, Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.
CCCLXXXIX
SUPERPOSITIONS
Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue S’avance lentement et d’un air endormi. Sur son dos une fourmi rouge s’évertue... Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi?
CCCXC
SOINS NÉCESSAIRES
Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux. Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore, Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.
CCCXCI
ÉVOCATION
Crapaud! ta courte voix de verre me rappelle Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu: Les danses de la fée au manteau de dentelle, L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.
CCCXCII
PLAINTES FLUVIATILES
Fleuve lourd qui coule sans bruit, Fleuve à l’onde épaisse qui luit Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre, Dirait-on; souvenirs des jeux d’une eau légère Et translucide qui chantait... Pourquoi donc faut-il que je sente, Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés, Ces reflets de miroir à miroir? Heure opaque... le fleuve augmente Ma tristesse de ce soir Et ces fleurs augmentent ma peine, Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour Mais qui ne valent pas les roses anciennes... Prison parfumée aux murs sourds, Exil royal sans reine, On y souffre du poids des chaînes Et du regret d’une eau qui vibre Et de l’écho d’un rire libre Et d’un lointain amour... comme jadis: _Super flumina Babylonis_.
CCCXCIII
ROMAN
D’où viennent ses ardeurs lyriques?--Elle m’aime!... Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu. J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes, Et celle qui les lit «n’en a jamais rien su.»
CCCXCIV
ÉCOLE
Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre Pas avec élégance au tout premier essai. Une bouteille a son mystère, comme un livre.
CCCXCV
SONGES PERDUS
Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois, Ni d’un pays soumis a de plus libres lois! Ton âme est faite pour les villes et les rues. Souffle vite ta lampe: elle file, je crois!
CCCXCVI
HEURES VÉCUES
Etape cavalière ou marche fantassine... Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.
CCCXCVII
A UNE DAME DE FANTAISIE
--Tu souris, deux doigts sur la tempe... Ecoutons les heures s’enfuir, Considérons la belle estampe Où sont gravés nos souvenirs, Imaginons des choses folles, Sans suite et sans utilité... L’été convient à ces paroles Qui conviennent aux soirs d’été. --Ma fantaisie est diaphane, Nul chagrin n’ose la ternir, Pourtant notre bonne Sœur Anne S’obstine à ne rien voir venir; Le crépuscule subtilise Cendrillon qui tient son fuseau... Un oiseau passe avec la brise Et la brise emporte l’oiseau. --La Dormeuse a su me séduire Qui reposait au fond du Bois; En rêvant, elle eut un sourire Comme pour l’amant d’autrefois; Des affinités électives M’ont fait parler à cœur ouvert... Dans l’arbre vert jasent des grives, Douze grives dans l’arbre vert. --Docte astrologue, son Altesse Prospero regarde le ciel Et confond sans délicatesse Caliban avec Ariel; Le Prince Charmant se pavane Comme s’il était déjà roi... Près de toi, une fleur se fane, Une fleur moins belle que toi, --Alexandre V d’Utopie Epouse Elvire de Thulé, Dans le parc humide, une pie Se joint aux chants du jubilé Car la hideuse reine-mère Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans Et, les courtisans sachant plaire, On imite les courtisans. --Gulliver, entravé de chaînes, Epouvante encor Lilliput; Les tourterelles du grand chêne Vocalisent vers le contre-ut, Et, dans le jardin d’Isabelle Dont nous encensent les jasmins, La main de cette tendre belle Tendrement se noue à mes mains. --Arlequin baise Colombine, Pierrot capture un oiseau d’or; L’étang de saphir où s’incline La sylphide frissonne encor... O toi qu’un son de flûte enchante Et qu’un rêve toujours conduit, Vois, la nuit pleure, et chaque plante Retient un des pleurs de la nuit! --Ispahan a toutes ses roses, Samos est parfumé de thym, Les fleurs de Cadix sont écloses Et Florence embaume au matin, Tandis que, sur la rouge terre De Sicile où les fruits sont mûrs, Les murs ont appelé le lierre Et le lierre a couvert les murs. --Tu m’avais dit qu’aux heures grises Tu me joindrais sur le gazon; Pour toi, j’abandonnai Denise, Estelle, Armande et Louison, Et, bien que j’eusse laissé veuve Agnès qui, jadis, me dupa, Je ne vis pas sur l’herbe neuve La trace neuve de tes pas. --Que veux-tu que je dise encore? Le roi de Chypre te plaît-il? La bayadère de Mysore A-t-elle un art assez subtil? Veux-tu que, chaussé de babouches Et tenant en main son carquois, Un dieu chinois baise ta bouche, Ta bouche au sourire chinois? --Veux-tu des opales, des perles, Tous les trésors du Grand-Mogol? Veux-tu le ramage des merles Ou les hymnes du rossignol? Veux-tu des vers ou de la prose? Dis-moi, chère ce que tu veux... Au coin de ta lèvre, une rose, Ou des roses dans tes cheveux? --Mais non! tu n’écoutes qu’à peine Ce bavardage superflu: Rêves perdus, paroles vaines! Mes vers fantasques t’ont déplu, Car, dans ce mauve crépuscule Qui sied bien au ton de ta chair, Tu remplis d’air de vastes bulles Et les bulles crèvent en l’air.
CCCXCVIII
PRIVILÈGE
O lune! comprend-il son bonheur, le grand hêtre Qui dresse sa verdure au sommet du coteau? Si je renais un jour, c’est lui que je veux être, Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.
CCCXCIX
PROPOS
Quand le boiteux, le cul-de-jatte Et le bancal sont réunis, ils se querellent A propos de la sauterelle Qui ne sait pas se servir de ses pattes.
CD
SOUVENIRS
Vous me contez d’une voix enrhumée La splendeur de vos jeunes ans: Il vous aimait, vous l’aimiez... quel roman! Souvenirs sans flamme! fumées!
CDI
INVITATION
L’heure sonne; voici votre écharpe amarante, Vos chaussons noirs, vos voiles fous, (Si blancs!) enfin voici votre collier de trente Perles fausses... Danserez-vous?
CDII
CONCILIABULE
Ces grands pins murmurants qui dominent la plage Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage?
CDIII
JADIS
Te souviens-tu, Calliste, De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu? Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu. Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.
CDIV
EMPREINTE PROFESSIONNELLE
Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale Où t’enferment les mots! Sont-ils d’un si grand prix? Humble valet de la grammaire, ton esprit Même en amour a des raisons grammaticales. Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.
CDV
TROPIQUES
Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois Dans ces gorges, sous les rides horizontales Des fougères, Les lianes perpendiculaires, légères En leur décor et lourdes par leur poids, Tombant des branches qui s’affalent Sur une eau jaune, furibonde, Qui rejaillit et plonge Bas, Puis tourbillonne, se divise, gronde, Et ronge Le roc droit, Tout droit, tout nu, qui monte vers Ce bouquet de bananiers verts Piquant leurs beaux boutons de feu Comme des pointes de flèches, Contre ce toit trop bleu, Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé, Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche, Aux tons souillés.
CDVI
INSPIRATION
De sa chambre, Musset regarde dans la nuit, «Sur le clocher jauni», la lune au teint malade Et, devant ce tableau familier, il se dit Que cela pourrait faire un sujet de ballade.
CDVII
CONSEIL
Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux, Baisse-les.--Une tour se mesure à son ombre Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre De ses bas envieux.
CDVIII
RAFFINEMENT
Madame, depuis votre arrivée à Paris, Je note un changement dans vos goûts littéraires, Car vous balbutiez des vers de Baudelaire Et citez moins souvent «ce charmant Soulary».
CDIX
PRÉCAUTION
Si tu veux la garder aimante et tendre, parque La femme que, jadis, tu retiras du bouge, Et fais, de temps en temps, reparaître la marque (Un soufflet suffira) du fer rouge.
CDX
FIGURE DE ROMAN
Corps de couleuvre, face pâle, Grands yeux d’eau verte au regard froid, Vous ressemblez à la «femme fatale» Qui florissait sous Napoléon III.
CDXI
LA SEULE INJURE
Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise, Dites même qu’il triche au jeu, honteusement, Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise D’amant!
CDXII
CONSEIL TENDRE
Ne retiens pas les ombres noires, Ma belle enfant: Il faut alléger ta mémoire. Je te défends Les tristes songes Où, certains soirs, tu plonges A cœur perdu, Ces songes dont tu ne sors plus! Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine; Qu’importe le crépuscule d’hier! Pense à l’aube sur la mer, A cette aube qui ramène La joie au cœur; Ecarte le souvenir obsesseur, Et si tu retrouves des traces D’anciennes larmes, efface! Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser, Que ton âme soit transparente... Lève enfin ta face charmante Pour me rendre ce baiser.
CDXIII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Ecrivez une épigramme Mauvaise, mais ne froissez Ni les roses, ni les femmes.
2
C’est un acte malfaisant Que de railler la pervenche Par un mot, fût-il plaisant.
3
Respectez une grenouille Sage.--Devant l’escargot Réfléchi, je m’agenouille.
4
Il n’est pas de fleur vulgaire. Si l’on sait la regarder, La plus simple a de quoi plaire.
5
On trouve un rêve partout: Sous le ventre des limaces Et dans le sein vert des choux.
CDXIV
EXPRESSION JUSTE
Un juste sobriquet accuse la nature. Vous agréez, dit-on, (même hors de saison), L’hommage de chacun.--Serait-ce la raison Pour laquelle on vous surnomme: «Vaine pâture»?
CDXV
INCERTITUDE
De ce vase couleur de cire, Jaillit un lys au pistil frêle. Une abeille veut le séduire, Mais... saura-t-elle?
CDXVI
GRACE PARFAITE
Vos légères façons d’aimer, légère amante, Vos si légers discours, votre légère mort, (Vous avez su mourir comme une autre plaisante), Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.
CDXVII
PROJETS
Tourbillons de souvenirs sans suite, Poèmes de propos divers, (sans dédicaces), Couleurs, sons et parfums qui passent Vite: Echos d’arpèges d’une harpe, Brusque image d’un saut de carpe, Tragédie, en mon jardin, D’une rose qui succombe En s’effeuillant soudain, Son perlé d’une goutte qui tombe Et tinte, Dans la douve aux mille teintes; Spectacles d’une seule minute: Chute D’un rayon d’or au milieu de ma table, Course très délectable, Devant les cyprès de la route, D’une libellule qui fuse... Des riens!... sans doute, Mais qu’importe, s’ils vous amusent!
CDXVIII
DANS LA RUE
Ce gamin du ruisseau semble heureux: les pieds nus, Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue Et sourit au profil de la lune, apparu Dans le miroir terni d’une flaque de boue.
CDXIX
MUSE
Fermière qui passez, les bras chargés de fruits, Votre aspect donnerait au poète sénile, Avec le plaisir du déduit, Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.
CDXX
ABSENCE
Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur, La lune rougissait en lui faisant hommage, Mais le Prince rêvait de quelque autre visage Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.
CDXXI
APPRÉCIATION
Dans la tranchée.--Il fait beau, l’oiseau chante, La brise apporte un souvenir de fleurs. Dupont me dit que la guerre est charmante... Un sifflement, un éclat.--Dupont meurt.
CDXXII
RETENUE
Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine Envers ce rat puant et couvert de poils roux, Quand un vase chinois de fine porcelaine Se trouve sur la table entre le rat et vous.
CDXXIII
LETTRE
Ton silence est bien long!--Dis-moi quelles merveilles Tu veux écrire: un drame en cinq actes? des vers? Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer?
CDXXIV
LA CHINE TELLE QU’ELLE EST
La Chine est un pays où jamais on ne mange Que des choses étranges; Les œufs n’y sont bons que pourris; L’Européen mal élevé y dépérit, Car les bâtonnets à la mode Restent longtemps d’un emploi peu commode Et ne valent pas nos fourchettes; Les somptueux temples chinois Sont ornés de clochettes Qui tintent maigrement et toutes à la fois; En Chine, chaque soir, on torture Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang, Ce qui procure Des spectacles intéressants; La chinoise a des pieds tordus et minuscules, Mais qui se dissimulent Dans de jolis souliers de soie; Le chinois ne parle pas, il aboie, Il s’éclaire avec des lanternes; Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.
CDXXV
THISBÉ AU LIT