Fantasques: Petits poèmes de propos divers
Part 5
Il est beau de la beauté que l’on prise Dans les ateliers de modiste; Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise, Cravate «genre artiste». Elle est fort bien aussi, mais autrement Que son prince Charmant: Mince, longue, des yeux très noirs, Un air autoritaire, Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents... Et cependant, Vers le soir, aux lumières, Un peu de fard aidant, Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs. Rose aime Roger de tout son cœur, De toute son âme, (En a-t-elle une?) de tout son corps, Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame: «Combien de temps, Rose qui m’est si chère, Pourra-t-elle marcher encore? Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère!»
CCLXXVIII
MA BLANCHE AMIE
Lune! je vois briller entre les nymphéas, Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille, Ton profil séducteur qui toujours m’agréa, Reine des suicidés! princesse des grenouilles!
CCLXXIX
VILLÉGIATURES
Les turbans excessifs que portait Madame X... Et d’autres attributs de même provenance Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.
CCLXXX
REPOS JUDICIEUX
Couché dans ce verger mollement gazonné, Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet? Je sommeille, attendant que Laure me réveille.
CCLXXXI
THE RAVEN
Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte, Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau, Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte, Sans lune.--Sur mon seuil, pas même le corbeau!
CCLXXXII
PORTRAIT DE BÊTE
Armature de fer, pattes de caoutchouc, Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies, Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie, Avec sa cloche au cou.--C’est le chameau mandchou.
CCLXXXIII
DANGER
Fût-ce dans ton appartement le plus secret, Garde-toi de penser: «En ce moment, personne Ne me voit.» Pour l’esprit il n’est rien de sacré, Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.
CCLXXXIV
MOTIF DE SÉRÉNADE
Malgré le ciel d’un bleu si rare, Si précieux, il manque un chant de rossignol Et le froissement doux des guitares A ce soir Si divin qu’on le dirait espagnol. J’y voudrais voir La lune, cependant l’air est clair Et ces lanternes ont bel air; Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige, Quelque bourgeois en travesti Comique à ce cortège Où notre amour se divertit? Je voudrais aussi des tambours de basque, Des marottes tintantes, des sequins, Des loups, des masques Et des manteaux d’Arlequin, Tout de même qu’à votre face, Miroir divers de la frivolité, Je voudrais que se pût découvrir une trace Plus sensible de volupté.
CCLXXXV
CHARME DU FOYER
La petite maison normande qui m’abrite Me plaît, je m’y sens bien en sûreté; le site N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple, Sous le soleil asiatique, a son mérite.
CCLXXXVI
ATTITUDES
Triste, toujours, comme au théâtre, (Douleur de parade); à vos joues, Un peu de poudre, un peu de plâtre; Dans votre cœur, un peu de boue.
CCLXXXVII
SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore. Le trépas est un port. Il entra dans ce port En souriant; je crois qu’il doit dormir encore, Bien qu’il soit mort, très mort, hélas! tout à fait mort.
CCLXXXVIII
FLEUR INVARIABLE
Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour; Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte; Je ne me souviens plus de son tendre contour... Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.
CCLXXXIX
OFFRANDE
Afin de célébrer sa valeur coutumière (Nonpareille, pourtant!) offrons-lui la première Pêche de mon verger, quelques brins de laurier Et la virginité de Manon, la fermière.
CCXC
TROUVAILLE
Ton agréable petit livre est trop honnête, Compendieux Joubert!--Et néanmoins tu sus, Malgré tant de fadeur, te révéler poète En disant que la vie était «du vent tissu».
CCXCI
CERCLE VICIEUX
Que devenir? aller me pendre? Cela pourrait surprendre Péniblement De bonnes gens qui me sont chers. M’engager? partir pour la guerre? Hélas, non! car, en ce moment, Cela n’arrive guère Que dans les romans! Boire? j’entends: boire beaucoup? Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh! pas du tout!) Et je déteste les cafés. Me livrer à l’humeur hypocondre? c’est fait! Courir la gueuse? Je voudrais des heures heureuses... Lire des livres? J’en ai trop lus, je m’en délivre. Prier? je me sens loin des cieux! Alors... vivre? Serait-ce mieux? --Voilà le cercle vicieux.
CCXCII
RÉALITÉS
Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine, Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila... Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine!
CCXCIII
UTILISATION
Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort, Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance, Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance... Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.
CCXCIV
PAROLES FAMILIÈRES
Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare Et ce jacassement où je ne comprends rien! Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare Et le flot chante un air que je reconnais bien.
CCXCV
LA COIFFURE DE THISBÉ
Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé, Contente de son fard et de ses mouches, daigne Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé La fausse tresse d’or que fixe un double peigne. L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla, Fixe des ornements avec un goût d’artiste: Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là... Il fait enfin voler le peignoir de batiste, Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu, Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.
CCXCVI
HONNÊTE GAGNE-PAIN
Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures, (Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres, Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous. D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure, Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou, Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.
CCXCVII
SUR UNE VIE INTERROMPUE
Tu mourais, tu me disais ta peine D’avoir vécu, te semblait-il, en vain Et d’achever ces heures vaines En ne nous laissant rien Qu’un homme mort, Rien qu’un vieux corps Prêt à pourrir; puis tu mourus. --Maintenant, tu te tiens raide et grave, Le col nu, La face have, Et tes mains sont couleur de cire; Tes yeux bleus où je savais lire Restent ouverts, Tes prunelles semblent de verre, Mais tu gardes ton sourire. Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur, Ni l’exemple de ta douleur; Jamais je n’oublierai tes manières de dire, O mon ami dormant, La vie en son rayonnement!
CCXCVIII
PROSPECTUS
On raccommode, ici, les assiettes, les tasses, Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.
CCXCIX
HARMONIE
Tu chantais, rossignol... Je respirais des roses... Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau; Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses. Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.
CCC
BELLE, MAIS PEU SENSIBLE
Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles En avant, comme pour défendre d’approcher Et les souples sursauts de ma ferveur agile Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.
CCCI
RETOUR LOINTAIN
Nous sommes séparés par des milliers de lieues Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi, Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues, Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.
CCCII
SÉDUCTION
Je puis, modeste et réservé, sans me vanter, Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même. Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime, Le séducteur du monde est un autre, (inventé).
CCCIII
MAUVAIS MOMENTS
L’orage monte à l’horizon; mon chien se traîne, La langue basse; mes poiriers sont accablés Par leurs fruits mûrs; des fleurs se fanent dans les blés, Et Célestine a des regards chargés de haine.
CCCIV
AU VILLAGE
Pourquoi ce regard Hagard Et pourquoi cette joue humide? Pourquoi cet air si soucieux? Pourquoi ces rides Sous tes yeux? A quoi peut te servir de contempler la meule Du coin du champ, Et comment te trouve-t-on seule, Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant? Dis-le moi comme à confesse, Dis-le moi, morbleu! Sans larmes, fais-m’en l’aveu... Serait-ce Ton père qui t’aurait grondée, Ou plutôt... oui, plutôt, le charmant Amédée Qui t’accompagnait très souvent, Depuis son retour de voyage, Et dont l’humeur volage... Hélas! je comprends tout, pauvre fille! Au couvent!
CCCV
EXCÈS
Vous regretterez d’être sage! Vous l’êtes bien! oh! oui, vraiment! Sage comme une chaste image D’ange dans un missel flamand. Cette attitude décourage, En ses luxurieux hommages, Le plus épris de vos amants. Son âme est bourgeoise: il abrège, Volontairement, des moments Qui lui paraissent sacrilèges.
CCCVI
PETIT INCONVÉNIENT
Cette première rose au ton rouge ponceau Fait valoir la seconde, adorablement pâle; La troisième entretient un ver sous ses pétales... Je choisis la troisième avec son vermisseau. C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense, Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance...
CCCVII
REPROCHE
Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux Dont le feuillage sec a des reflets si durs, Cher arbre compliqué, sombre et silencieux, Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.
CCCVIII
DÉNOUEMENT
La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle Se laisser dévorer par le Dragon?--Non pas! Un Prince de beauté vraiment surnaturelle Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.
CCCIX
FIN DE NUIT
L’aube vient de toucher le sommet de la tour. La lune qui reluit de tout son disque lourd Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.
CCCX
A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE
Tu reviens de la grande guerre, Blessé, meurtri, Mais tu n’as rien perdu de cette printanière Vision de la terre Qui donne à tes songes leur prix. Tu parles, et je vois le monde Par tes yeux: Les rêves les plus fous y dansent une ronde Dont le rythme est délicieux. Tu décris de beaux soirs en Alsace, Le bourg détruit par la mitraille, où passent Des soldats joyeux, Tu me dépeins une aube d’Orient, Le ciel bleu, le flot riant, La rive nue Sous un rais d’or, Et tes paroles contenues Emeuvent plus encor: Enchantements clairs d’une fantaisie Choisie.
CCCXI
DISTINGUO
Mon général, vous saluez avec noblesse; Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal... J’admire... mais des madrigaux pleins de finesse Et de nobles saluts font-ils un général?
CCCXII
L’ANCIENNE LIQUEUR
Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge: Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir... Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir De ce vin plus léger que te versaient tes songes.
CCCXIII
COMPENSATION
Cette dame, fort riche et de noble alliance, Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit, D’un lycéen qui prend son mal en patience Car la femme de chambre a des égards pour lui.
CCCXIV
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Un haïkaï de mon vieux maître A cent fois plus de parfum Que ce lys sur ma fenêtre.
2
Les passions allumées Par l’amour à son printemps Montent dans l’air sans fumée.
3
Le long du ruisselet fou, Truite vive et bondissante, Brillant si clair, tout à coup!
4
Dans le fossé de la route, N’est-ce pas le clapotis Triste des premières gouttes?
5
Quel orgueil quand je vois naître Un sourire approbateur Sur les lèvres de mon maître!
CCCXV
LE PAYS MERVEILLEUX
Ciel jaunâtre, taché de gris, Sur l’horizon livide; Pas un souffle d’air, pas un cri; Mon village semble vide. Il pleut tout droit, En silence, Contre le vert des prés et le rouge des toits... Désir d’absence, D’être ailleurs, Loin de ces pleurs, Loin de ces longs traits de la pluie, Barreaux de ma mélancolie... Et cependant on reste sans bouger, sans dire Rien, Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre, En chantant, jusqu’à ce bel empire, Vous savez bien! Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère, Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas, Où, peut-être, il ne pleut pas.
CCCXVI
PRÉDICTION
Jeune homme, vous irez loin! Je vous vois des crocs Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop Cabotine), et le goût bien raisonné des filles; Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.
CCCXVII
FUMÉE EN MUSIQUE
Tu chantes et ta voix a de souples contours; Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune; Indolemment couché sur le dos, je pétune. Dans ces conditions, le temps me semble court.
CCCXVIII
SAVEUR AMICALE
J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher, Car je ne sais en quoi ton absence me prive: Ta conversation a le goût du bitter, Sans aucune de ses vertus apéritives.
CCCXIX
EMPLOI DU TEMPS
Beau dimanche; promenades dans la banlieue; C’est la forme municipale de l’ennui Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues, D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.
CCCXX
LE REFUGE
Au lieu de savourer en paix cette vesprée Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois, Mais je sais un répit pour l’âme déchirée: Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.
CCCXXI
RÉPLIQUE DÉCISIVE
«Mademoiselle, vous avez le plus grand tort De vous prêter ainsi sans vous donner: ce corps, Un jour, sera volé.» Vous répondez, sournoise: «Chaparder et voler n’offrent aucun rapport.»
CCCXXII
VOIX CHANGEANTE
Charme suprême d’une voix Où je crois Entendre l’écho d’un gémissement Et celui d’un rire étouffé... Vous parlez doucement, D’une voix tout à fait Calme et pourtant sonore... Ah! quelle voix! parlez encore! Parlez encore, ma très chère! Ce ruisseau Tombe en se vaporisant, cet oiseau Chante si clair Que l’on dirait un gazouillement d’eau, Cette brise, filtrée au treillis des rameaux, Nous dit les plaisirs, les soucis Qui l’entraînent... Votre voix est ainsi: Apaisée ou comme en délire, Triste, brisée, aérienne et parfois ivre, Suivant ce qui l’inspire, Notre amour ou le mal de vivre.
CCCXXIII
APPARITION
Encore un nouveau jour... Je m’éveille et revois La table, l’encrier, la page, (blanche encore, Mais qui sera noircie), et, couché près de moi, Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.
CCCXXIV
AU CAMBODGE
Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent, Violets sur un fond de perle; trois vampires Frémissent, accrochés au toit de ma canha; Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.
CCCXXV
SOUVENIR LITTÉRAIRE
La lune a des pâleurs romantiques, ce soir. Composons le tableau: des chansons de Venise, Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.
CCCXXVI
DÉCISION
Pourquoi me raconter que votre âme est de braise Si votre corps s’obstine à paraître glacé? Plus un mot! Allons-y, Madame, à la française! Et je m’arrêterai quand vous direz: «Assez!»
CCCXXVII
REPROCHES
Ragots, lamentations, plaintes: «Tu veux te dérober! tu mens! Tu m’as dit: ses yeux sont charmants!» Absinthe! Absinthe!
CCCXXVIII
HÉBÉ
Nul doute que la mort ne l’ait prise de court. Elle goûtait les vers, les parfums, la musique, Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour). Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.
CCCXXIX
OISEAU DÉCORATIF
Instant d’attente Où rien ne bouge, heure éclatante... Surgissant du pré vert, je vois S’envoler soudain devant moi, Comme ferait un cri de joie, Le plus féerique oiseau qui soit: Rouge, avec des ailes orange, (Sont-elles de soie?) Un bec vermeil De courbe étrange... --Oh! quelle grâce quand il monte, Cet oiseau merveilleux, pareil A ceux des contes, Vers le soleil! Glissant sur l’air, il fait cent tours Comme un feu-follet de plein jour, Puis il plonge dans l’herbe touffue, Flamme errante, Un moment aperçue, Mais que le vent souffla, puis il chante.
CCCXXX
GÉOMÉTRIE
Limiter par un trait les songes de l’amour, C’est fixer aux parfums de la brise un contour.
CCCXXXI
QUESTION
Qu’as-tu fait de tes fards? Ce visage de cendre En un ciel printanier n’est-il pas malséant? On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan!
CCCXXXII
ESCLAVAGE
Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore Comme je l’adorais dès son premier abord, Mais sachez que l’amour est une dure tâche Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche!
CCCXXXIII
RESPECT FILIAL
Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère; Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura. Comme elle s’étonnait: «Oui, ma peine est amère, Dit-il, de voir la force abandonner ton bras.»
CCCXXXIV
MANIÈRES D’AIMER
L’épouse a six façons d’assurer le bonheur De l’époux: elle peut être une âme, une sœur, Une muse, une amie, une amante, une esclave. De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.
CCCXXXV
TEL QU’ON LE PARLE
Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue, Cependant je lui dis combien elle me plaît; Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue Mais, hélas! on se refuse, même en anglais.
CCCXXXVI
A LA LUNE DIVINE
Depuis que le plus clair des écus, Depuis que la lune m’a plu, Je parle d’elle à tort et à travers, En prose, en rêve, même en vers. --Soit qu’elle visite une mare, Ou fasse figure de phare, Ou glisse sur le dos D’encre et d’étain des flots, Ou sonde la luisante Seine Et s’y détrempe, Ou caresse mes peines Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe, Cette planète me séduit. Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis, Pour mon plaisir et pour le sien peut-être, Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître, Cornes en avant, ce pré noir, Serré comme un étroit couloir Entre deux murs de coton blanc, ou mieux Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.
CCCXXXVII
INCONVENANCE
Au corps disgracieux, il faut de la tenue... Madame, croyez-moi: ne vous montrez pas nue!
CCCXXXVIII
EN CHINE
Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille... A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.
CCCXXXIX
FÊTE CHAMPÊTRE
On soupe dans le parc. Les violons sont là. La voix du rossignol va leur donner le la.
CCCXL
INQUIÉTUDE
Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils, Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils?
CCCXLI
CONSCIENCE
Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for, Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort, Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.
CCCXLII
SALUTATIONS
Vous passez d’un pied léger, les bêtes Se pressent pour vous voir de plus près, Et le vieux mulot, hochant la tête, Vous intronise reine des prés.
CCCXLIII
IMAGE
Ah! mon ami! te souviens-tu de certain temple Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur Où sept souples dragons se courbaient dans un ample Enroulement, sur des vagues de sombre azur?
CCCXLIV
LA NOTE FAUSSE
Ta voix, d’abord, Est douce et tendre: Tu vas prétendre M’aimer! Ta voix a des accords Justes; Toute ruse m’en paraît bannie; Je déguste Son harmonie. Comment garder le moindre doute Devant une voix si claire? Je l’écoute... Cette voix n’offre aucun mystère. --Bientôt, je me dis qu’il fait sombre Et que ta voix manque un peu d’ombre, Elle paraît mal correspondre A l’expression de tes yeux; Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse; Alors, je l’écoute mieux: Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse... Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.
CCCXLV
LE SPECTRE
Retourner sur ses pas est dangereux: on craint De rencontrer, si beau que soit le paysage, Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin Que l’on pensait avoir tué par le voyage.
CCCXLVI
SURPRISE
Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime... Quelle est cette lueur? Ferait-il beau? Soudain, Je vois dans le ciel gris monter la lune blême, Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.
CCCXLVII
LE DANGER
Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres Pas toute entière aux invites d’un vent subtil, Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres!... L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.
CCCXLVIII
INUTILE PRUDENCE
Pour que tes rossignols ne puissent voyager Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face, Un mur suffira-t-il, autour de ton verger? Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.
CCCXLIX
PROMENADE
Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls: Vous portez galamment une rose à l’oreille, Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls, Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.
CCCL
SURENCHÈRES
Quoi de plus léger que les duvets? la poussière; De plus léger que la poussière? je crois bien Qu’on peut nommer le vent; et chose plus légère? La femme; et plus légère encore? oh! certes, rien!
CCCLI
A L’HÔPITAL
On chante, tout en bas dans la rue, Un air vulgaire et sot... O savoureuse mélodie, Reconnue Aussitôt! Elle me parle de la vie, Elle dit qu’il est doux de vivre... Je distingue mal ses paroles, Mais cette chanson me console Mieux qu’un beau livre. Je l’aime, je la trouve exquise; Quelques instants, j’oublie, Par sa douce entremise, Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes D’agonie, Mes grincements de dents et mes plaintes. --Sotte chanson, tu me rends ivre D’espoir, tu me donnes envie De goûter à nouveau la saveur de la vie Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.
CCCLII
LUTTE DÉCEVANTE
Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps, Il s’est épris de ce problème qui le ronge, Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort, Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.
CCCLIII
VISITEUR INSISTANT
J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige, De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil, Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège De notre seuil.
CCCLIV
LÉGENDE CHINOISE
Il lui conta sa flamme en de magiques vers Et sema de feuilles de saule sa chair nue. Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts, D’où le nom: «Pavillon de la reine poilue.»
CCCLV
POINTS DE VUE DIFFÉRENTS
Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit, L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime, Le soleil se regarde en cet acier qui luit Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.
CCCLVI
LUMIÈRE