Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Part 4

Chapter 43,574 wordsPublic domain

Voile vague, long voile évanescent d’eau vive, Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd En tombant, du rebord de la roche pensive, Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.

CCXII

VOYAGE IMAGINAIRE

Tranquille, transparente, Douce à vivre, L’heure passe sous les branches... Il a plu. Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre, Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu, Par les fenêtres du feuillage. Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages Où de minces cocotiers balancent Leurs jets d’eau verts. Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent De longs cris sur la mer! Ecoute aussi la brise Qui parle bas! écoute enfin le flot qui brise Sur le corail et chante un chant Impatient, méchant... --Non! reviens vite ici! Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris, Le ciel est sombre, l’air est lourd, Et je te garde un beau baiser pour ton retour.

CCXIII

MORALE PRATIQUE

Conseils au modéré: «Franchis la poule, évite Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort; Surtout ne poursuis pas la chèvre: elle court vite; Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort.»

CCXIV

QUELQUES FLEURS

1

De gros _rhododendrons_, groupés en lourds massifs, Conviennent au jardin d’un banquier positif.

2

Le _dahlia_, fleur fausse et très bien composée, Fait toujours piètre figure sous la rosée.

3

J’allais parler de lui! pardonnez mon erreur: Je prenais ce _papillon_ bleu pour une fleur!

4

Cette fleur de _prunier_ qui tombe, est-ce un flocon De neige un peu tardif ou bien un papillon?

5

Fleur pudique d’hiver, _camélia_, princesse Glaciale que tacherait une caresse.

6

_Tournesol_, ton orgueil est vraiment sans pareil: On dirait que tu veux diriger le soleil!

7

La fleur de l’_ancolie_ est d’intérêt minime, Mais le poète en a grand besoin pour la rime.

8

Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent Quand elles frôlent des corolles de _tulipes_?

9

L’_immortelle_, qui n’est presque pas une fleur, A l’air sec et pincé de certaines douleurs.

CCXV

NAVIGATION

Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés, Penché sur le plat-bord, je demeure affalé, Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire, Traversé par la fuite inverse des galets.

CCXVI

UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES

Ses cheveux étaient d’un blond roux, Chaud, mais très doux, Dans l’ombre; son regard Errait au hasard, De la plus frêle fleur à la plus folle vague, Et n’exprimait jamais rien Qu’un ennui vague, Sauf quand elle sentait un lien La retenir; Alors, en ce regard, passait un tel désir D’indépendance Qu’on hésitait, qu’on avait peur. --Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence D’un pauvre cœur. Souvent elle s’en étonnait, disant: «Je t’aime D’autre façon; pourquoi ces soins extrêmes Que tu mets à m’émouvoir?» Je répondais: «C’est pour te rendre Un peu plus proche, un peu plus tendre.» Elle est partie, à pas de loup, ce soir.

CCXVII

OCCUPATIONS

Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants; D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme, En automne, ou sous un cerisier, au printemps; D’autres comptent leurs bénéfices; d’autres dorment.

CCXVIII

BRUIT SUBTIL

Quel est donc ce murmure? C’est le vent qui s’amuse A se glisser par ruse Au cœur vert des ramures.

CCXIX

ÉPOUVANTAIL

Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc Et servir de jouet aux gamins de la rue, Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant... Un philosophe a peur de la vérité nue.

CCXX

CHACUN SON GOÛT

Ce prince est accompli: chacune de ses flèches Touche l’oiseau volant; il écrit des centons De vers délicieux; il sait peindre... n’empêche Que son épouse couche avec un marmiton.

CCXXI

DÉCLAMATION LYRIQUE

«Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame, Amour! terrible Amour! impitoyable Eros! Mon pauvre corps se sent brisé! Je n’ai plus d’âme!» ... N’écoutez pas! laissez pisser le mérinos.

CCXXII

JARDIN

Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles Décorent un bassin d’onde verte; alentour, Serpente un sentier blanc; quelques oiseaux piaillent Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.

CCXXIII

DANSE

Oui, vous dansez Délicieusement, Tout en songeant à votre amant. Vous l’encensez Par de beaux gestes du bras droit, Tandis que la main gauche envoie Vers sa bouche de longs baisers. Vous vous grisez De joie En dansant à son intention. Pour lui vos reins se cambrent; Pour lui, vos jambes Sont prises de passion; Pour lui, vos voiles couleur d’ambre Montent dans l’air et flambent Comme des flammes, se tordent et tremblent... Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre: Votre amant n’est pas là... Et vous tombez à terre en un tout petit tas, Un tas impalpable de cendre.

CCXXIV

DÉCOR

... Et voici que le mont Fuji paraît, doublant, Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.

CCXXV

ARBRES

Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins. Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.

CCXXVI

MOMENT

Soir d’automne: le coin d’un cimetière où volent Des phalènes de cendre et quelques lucioles.

CCXXVII

ABSENCE

Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier, Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers?

CCXXVIII

L’ATTRAIT DU MYSTÈRE

Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid! L’âme de vos parents me paraît très à l’aise Dans cette table Louis XVI Qui se trémousse sous vos doigts.

CCXXIX

UN GOURMET

Le perroquet méchant vient de croquer Tous les pépins de mon orange. «C’est un mets fort délicat que je mange,» Se dit le méchant perroquet.

CCXXX

DÉCENCE

Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle Au cabas noir se doute bien Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle Interdit l’amour à son chien.

CCXXXI

FLEUR EN DANGER

Garde-toi mieux, je t’en supplie, O somptueux coquelicot De la prairie! Sans vouloir te froisser... n’attires-tu pas trop Tous les regards? Hélas! je crois qu’il est trop tard: Une vache d’aspect bourgeois Me paraît avoir l’œil sur toi... Eh oui! certaines fleurs devraient être plus sages Pour assurer leur avenir! Or ce grand animal domestique et sauvage, Dont le cœur est de cuir, Va, dans un instant, te cueillir De sa lourde langue d’une aune; Alors le bousier noir, le frelon, le phalène, Le mille-pattes tortillart qui se promène, L’abeille, le papillon jaune Et la bonne bête-à-bon-dieu Ressentiront une profonde peine... --Coquelicot, je pleure en te disant adieu!

CCXXXII

DISCRÉTION

Hausser le ton est superflu pour quatre vers; Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire. Ce ridicule essai finirait en revers Et serait bien jugé par un éclat de rire.

CCXXXIII

CAPTIVITÉ

Je crois vivre en prison, une branche Se balance devant mes barreaux; Je frémis chaque fois qu’elle penche, Et j’entends le pas de mon bourreau.

CCXXXIV

DERNIÈRE JOIE

Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris, Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses. Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit: La délectation qui fut dite morose.

CCXXXV

VOISINAGE

Ce beau cerisier aux branches fleuries A comme voisin, sinon comme ami, Un membre influent de l’Académie Qui sut faire éclore un nouvel ennui.

CCXXXVI

AUBE TROPICALE

La tribu des jacassantes perruches Dans les branches du banyan s’éveille. Le vampire s’endort et les abeilles En bourdonnant s’éloignent de la ruche.

CCXXXVII

RÉPONSE

J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine. Cette page me cause un sensible plaisir. Je songe à mes amis lointains; la lune pleine Propage des parfums que je voudrais saisir.

CCXXXVIII

CALME DU SOIR

Posez sur mon épaule votre tête; Respirez doucement... Un moment, J’ai pu vous croire prête A pleurer! Votre regard n’est-il pas délivré De son angoisse? Je veux que rien Ne vous froisse, Pas un mot dans nos entretiens, Pas la plus petite chose, Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir, Pas le plus léger pli d’une feuille de rose, Et pas le moindre souvenir De tristesse. --Qu’allez-vous dire? Est-ce A moi que vous dédiez ce sourire? N’en faites rien, car j’aime mieux Voir ce sourire dans vos yeux.

CCXXXIX

LE NÈGRE DE THISBÉ

A quoi donc peut servir ce négrillon nabot? Il a tous les défauts: la paresse, la ruse, La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau. Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse. «Ah! qu’il est donc gentil, mon nègre!» Elle a pendu Un petit anneau d’or à son nez; elle tresse Des colliers de corail dans ses cheveux crépus... De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse: Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli, Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit?

CCXL

VOYAGE

Qu’elle soit d’un vert d’émeraude Ou du bleu mystérieux des saphirs, D’une aube à l’autre un spectre rôde Sur la mer et nous engage à partir... O vents qui secouez les voiles, Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles!

CCXLI

CINÉMA

La lune rend plus noirs les créneaux du donjon; Devant un crucifix la blanche Aline prie; Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon... Chacun sanglote, du parterre aux galeries.

CCXLII

STRATÉGIE

Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir, Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête, Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.

CCXLIII

BALLET

La poudre des chemins, sous un choc de semelles Rejaillit pour danser au bal inattendu Où des moucherons d’or allègrement se mêlent A des échos de cloche et des duvets perdus.

CCXLIV

POINT DE VUE SPÉCIAL

Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source, A quelques pas d’un joli temple: Aréthuse, par exemple, Suivant de ses yeux clairs la course De son onde et dont la chevelure Suit aussi le courant d’eau pure. Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure, Certaine flamme dans les yeux Et des raisins dans les cheveux, Et le faune jouant du flûteau, Et l’hamadryade aux bras haut Levés ou largement tendus, Comme pour bénir, Et la naïade au long buste vêtu De seule écume.--Ton plaisir Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme! tu Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre, D’abord, du souvenir hallucinant des livres: Les demi-dieux Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.

CCXLV

PREMIER QUARTIER

Lune! c’est donc toi! je te croyais morte? Lève encore un peu ta corne qui luit! Par quel soupirail, cheminée ou porte, As-tu pu rentrer au sein de la nuit? Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie! Je me résignais à ne plus te voir, Et je me disais: «Elle est réunie Aux astres défunts du firmament noir.» Car il est, au ciel, un lieu de retraite Pour les derniers jours des étoiles d’or, Où les feux éteints des vieilles planètes Goûtent le repos près des soleils morts. --Puisque te voilà, donne-moi ta bouche Dont l’arc recourbé sourit sans repos, Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche: Ce regard gelé me glace les os. Veillé par Riegel et par Betelgeuse, Je veux sommeiller entre tes bras nus Et boire le lait d’une nébuleuse, Et goûter le miel d’un rêve inconnu. Je veux caresser la lyre des brises Que tenait jadis Phébus Apollon, Et danser le long de la route grise Où courait Hermès aux divins talons. --Afin d’obtenir ces sublimes choses, Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs? Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses? Ne plus respirer les parfums du soir? Oublier les jeux du soleil sur l’onde, Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air, Et, quand un orage au ciel jaune gronde, Ne plus me baigner dans les purs éclairs? Ne plus adorer les lèvres des femmes, Ne plus m’abriter sous les tournesols, Et ne plus chanter des épithalames Pour les noces d’or de mes rossignols? Oublier l’étang qu’une étoile irise, Les émois obscurs, les chères douleurs Dont l’angoisse est douce et la peine exquise, Oublier aussi le contour des fleurs? --Faut-il renoncer à la vie humaine Pour revivre au sein du subtil éther? Ah! tes caresses au front des sirènes! Tes lueurs de jade au ras de la mer! --Faut-il donc mourir? Eh bien, soit! Silence! Adieu!... Je m’en vais sommeiller, un temps, Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances Me réveilleront au fond de l’étang.

CCXLVI

PRUDENCE

Offre tes compliments aux Puissances Divines, De grand matin.--Les dieux à l’homme sont pareils: L’encens les concilie et flatte leurs narines Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.

CCXLVII

EMPLOI DU TEMPS

Henriette, tous les vendredis, se promène; Elle papote du dimanche au mercredi; Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit); Elle m’aime, le dernier jour de la semaine, Mais son amour me semble encor plus superflu Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.

CCXLVIII

REGRETTABLE INCIDENT

Il arrive, tenant une rose à la main. Elle lui dit: «J’aurais préféré du jasmin. Si je vous laisse aujourd’hui seul, Bercez-vous au moins de l’idée Que je vous aimerai demain.» Le lendemain, c’est un glaïeul Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée... «Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez Une gerbe d’œillets Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue A vous aimer. Impossible plus tôt!» Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue En se servant d’un vieux couteau Damasquiné, dont la lame est pointue, Et qui brille. Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur, Sous le sein gauche, avec cette arme De famille, Si bien qu’il meurt. S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.

CCXLIX

MARINE

Lune décroissante, eau d’ébène, Délicatesse des cordages, Plainte lointaine des sirènes... Invitation au voyage.

CCL

CHRONIQUE

César est mort; un scarabée Tend vers le ciel ses pattes noires; Jacob n’est plus, ni Bethsabée... Ce sont là des dates d’histoire.

CCLI

PASTORALE

Midi, grand soleil.--Le vieux faune En ricanant se penche sur Une fleur délicate et jaune Perdue en un champ de blé mûr.

CCLII

PROMESSES

Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite A l’espoir? Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite, Vous savez deviner, ami compatissant, Le secret d’une parole qui semblait dite En passant, Et vous savez sentir la plainte retenue Par peur de vous montrer une douleur trop nue. --Belles promesses, hautes promesses Que vous tiendrez! Vous grandirez! Ne doit-on pas tout espérer D’un esprit sans paresse, Toujours prêt à comprendre, Dont la subtilité n’a point de fourberie, Miroir d’un cœur robuste et tendre? --Ami, n’oubliez pas nos longues causeries Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois... Comme les bûches prenaient mal! qu’il faisait froid! Souvenir... j’allais dire: d’autrefois!

CCLIII

ÉGOÏSME

J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse, Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse. Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.

CCLIV

DÉGÉNÉRESCENCE

A soixante ans, vous conservez un teint de rose, Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez, Mais votre fille Esther a déjà l’air morose, Insatisfait et sec des très vieux perroquets.

CCLV

CAPOUE

Mon esprit a besoin du fracas des armées. Comment sortira-t-il du lit de sa langueur? J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur Qui me trouble et me rend «empesché de fumées».

CCLVI

DIVERTISSEMENT

Ernestine, Denise et la blonde Suzanne, Assises près de moi, font des mines exquises... «Monsieur! redites-nous le conte de Peau d’Ane, La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise. Non! sortez-nous plutôt de votre vieille tête Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête!» Divertir des enfants est une dure école! Il me faut inventer une histoire bien folle, Cocasse, compliquée et cependant précise, Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.

CCLVII

A LA CUISINE

Tu pleures! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte? Au lieu de surveiller fidèlement les os Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite, Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros. Tu tâches d’évoquer cette face adorée, Et tes larmes vont se mêler à la purée.

CCLVIII

HÔTES INATTENDUS

Me voici, comme jadis, en Afrique: Le soir tombe, il est tard. Un ciel fumeux, couleur de brique, Fatigue mon regard. Je trouve, en entrant dans ma chambre, Des visiteurs inattendus: Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre, Un crapaud gris, pustuleux et pansu. Ce lézard violet à tête verte Paraît fixé sur le plafond, Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte, Ils piaillent, ils font des ronds; Une étrange souris s’échappe de ma couche, M’aperçoit et s’affole; Des phalènes frôlent ma bouche, Je vois luire des lucioles; De petits serpents noirs veulent passer mon seuil, Des moustiques pointus m’empêchent de dormir, Mais à tous je ferai bon accueil... De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.

CCLIX

BONNE EXPOSITION

Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte, Pieusement, je cultive de l’estragon, Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte Où se tordent et se détordent deux dragons.

CCLX

HIVER

Débâcle, enfin! la rivière, prise Depuis quatre longs mois par le gel, Se brise en miroirs où se divise Le grand lac bleu de cendre du ciel.

CCLXI

RECUEILLEMENT

Immobile, je songe auprès de cette tombe. Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit Et pas un chant d’oiseau... Des pommes de pin tombent Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.

CCLXII

PRUDENCE

Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire, J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi, Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.

CCLXIII

TROPIQUES

Au bord vaseux de la lagune, Un caïman dort dans les joncs; Il ouvre un œil gluant, considère la lune Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.

CCLXIV

BOISSON RÉCONFORTANTE

Après avoir goûté, (devoir de camarade), Les vers indifférents d’un poète de peu, Je veux, pour oublier leur charme sirupeux, Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.

CCLXV

LOUANGES

Pour sa tête si belle Qui ne craindra rien des hivers, Saurai-je composer la louange immortelle, Rayonnante de nobles vers? Pour sa tête impassible et pure Dont les yeux regardent si loin, Quels sont les mots qui ne défaillent point, Et les hymnes qui durent? Pour en écarter le malheur, Que ne puis-je donner à sa tête guerrière Dont un hochement me fait peur La louange qui monte en forme de prière? Que ne puis-je chanter les reflets suzerains De ton casque d’ébène, Tête chère, tête hautaine Au front serein! Ah! que ne puis-je... Et, maintenant, penche la tête Et laisse-moi caresser de mon mieux Les cheveux onduleux de cette tête faite Pour les dieux.

CCLXVI

SOMMEIL NÉCESSAIRE

Le prince dort sous un dais d’or et de bambous. Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore, Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout, Il dort. Ah! qu’il dorme longtemps! je l’en implore!

CCLXVII

SUR LA GRÈVE

Le ciel perd sa teinte cerise, Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit. Les coquillages que l’on brise En marchant font un triste bruit.

CCLXVIII

JUSTE DISCIPLINE

J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir. Martin, passant alors, l’assaille chaque soir; Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.

CCLXIX

PETIT PORTRAIT

Sourire âpre et revêche, Fort belle chevelure D’un blond doré, tournure Passable, mais odeur peu fraîche Et déplaisante d’une pêche Trop mûre.

CCLXX

MÉLITE RÉFLÉCHIT

Quel songe singulier composez-vous, Mélite? Quelle vilaine trahison, très inédite?

CCLXXI

AUBE DE LUNE

Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode, La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit Cet astre coloré de sang et teint d’iode Qui monte dans la nuit.

CCLXXII

MAGIE DU SOIR

Des rameaux sombres, découpés Sur l’horizon drapé... Profils grotesques d’arbres noirs Contre le ciel orange; Instants où le soir Aérien se change Par lente magie en nuit... On dirait que s’apaisent Le monde et son bruit, Tandis que les braises Du soleil meurent, Que le ruisseau parle plus bas, Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure, Que le voyageur tâche de feutrer son pas, Que les oiseaux ont peur De se laisser entendre Parmi tous ces murmures sourds, Que l’occident perd ses couleurs... --Ce sont les cendres D’un beau jour.

CCLXXIII

HEURE MAUVAISE

Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie. Lire? quoi donc? Dormir si je pouvais! et pour Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd, Ce discours interminable que fait la pluie.

CCLXXIV

A UNE REINE

O reine Stratonice! où donc êtes-vous née? Est-ce dans le vaste palais d’une île fée, Où la légende grecque et le conte allemand Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements? Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes? Parce que votre voix est pure et que vos pas Semblent glisser à peine et ne se poser pas, Il est des instants où vous m’évoquez l’image De Loreley qui laisse un lumineux sillage Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit. Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis, Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine, Que vous me rappelez cette princesse hellène Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux, Souffrait de la colère injuste de ses dieux. O Reine! dites-moi quel souvenir vous donne Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone?

CCLXXV

DÉSACCORD

Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent... Poèmes que le moindre souffle met en prose! --Un mot sans harmonie efface bien souvent Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.

CCLXXVI

CHEMINEAU

Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos Au soleil.--Sur la route, un spectre se dessine, Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os, Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.

CCLXXVII

UN COUPLE