Fantasques: Petits poèmes de propos divers
Part 3
Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas, Sommeil conscient près de la lampe allumée, Cependant que la nuit passe à tout petits pas, Dans le grésillement grêle de la fumée.
6
Partons pour quelque temps! pénétrons notre songe! En selle! les rumeurs de la ville ont faibli. Ruade... hennissements... la route se prolonge... Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.
7
... Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers: On orne un paysage, on arrange sa vie... Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts, Toujours elle t’inspire des niaiseries!
CXLVII
NOVEMBRE
Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec, Au centre de la vaste lande monotone, Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec, Dans la bise qui siffle et grince.--Fin d’automne.
CXLVIII
PRIMAVERA
Ecoutez la saison charmante Qui nous tente: Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte En ondes lentes Au cœur des plantes, Au cœur de l’homme, au cœur du monde; Ecoutez le printemps qui raconte La mort de l’hiver et qui chante De folles rondes Qu’en automne, plus tard, les bacchantes Rousses ou blondes Danseront; respirez la senteur persistante Des roses mûres; Prêtez l’oreille au doux murmure Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures Et qui dévale sur les pentes; Prenez entre vos doigts cette vive corolle, Si plaisamment ornée, Et souriez, parfait symbole: Jeunesse de l’année.
CXLIX
KAKÉMONO
Ce ruisselet mélodieux et mince arrose Des mousses d’où jaillit un long lys élancé. Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose... Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.
CL
FONCTIONNAIRE CULTIVÉ
Industrieux servant de la Sainte Régie, Tout en vous présentant un paquet de tabac, Il développera des plans de stratégie Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.
CLI
DIFFÉRENCE
L’œil satisfait et rond de la plume de paon Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare. La plume du poète a des couleurs moins rares, Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.
CLII
SOUVENIR
Paysage embaumé, décor aux simples lignes Devant lequel nous nous promenions sans témoins, Du coteau rocailleux où grimpait une vigne Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.
CLIII
QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Laure vient de mourir en sa vingtième année, Elle est morte, bien morte, hélas! morte et damnée. Son grêle petit corps ne pourra plus servir Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.
CLIV
INVITATION
Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles Et qui te fournis à toi-même ta fanfare! Entre dans ma maison, bel insecte frivole!
CLV
SUR UN AMI TROP PASSAGER
Tu passes, tu passes toujours; Ne pourrais-tu t’arrêter un moment? Le monde n’a-t-il pas de contours Assez fiers, assez charmants, Pour t’éprendre, Pour te retenir, Pour te créer des souvenirs Nobles ou tendres, Des souvenirs durables, sans arrangements? --Non, tu tiens à jouer ton rôle, Ton rôle d’acteur: Tu hausses les épaules, Tu vas ailleurs, Tu souris de tes yeux railleurs, Tu parles de tuer le temps, Et tu passes, Tu passes toujours.--Autant Passer tout à fait: on se lasse, A la fin, de suivre tes traces! Va-t’en!
CLVI
GRAND CHAGRIN
Chère vous abusez des larmes! donnez-leur Quelque discrétion, fussent-elles sincères. La honte de l’amour est comme sa douleur: On la sent une fois; elle ne revient guère.
CLVII
MATINES
La cloche du Temple réveille, Pour saluer un nouveau jour, La vieille femme, la corneille, Et mon amie aux beaux yeux lourds.
CLVIII
RETRAITE
Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré Par les pins, a vraiment figure campagnarde... Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.
CLIX
CHANSON INTIME
Sous les feuilles, Je veux, ce soir, jouer un air. Le bois en murmurant m’accueille, Le vent se perd Dans l’ombre grise... Chanterai-je le vent, Les murmures sourds de la brise? Ils sont trop décevants! Chanterai-je la lune? Non pas! Plus d’une De mes chansons la chanta! Chanterai-je l’ombre douce ou méchante? Bien mieux que moi, durant les nuits d’été, Le rossignol la chante... Je chanterai votre bonté, Votre sourire sans rival Et les tendres mouvements de votre âme... Mais ne m’en veuillez pas, Madame, Si je les chante mal.
CLX
A UN CLOWN
Clown étrange, nourri des rimes de Banville Et drapé largement de satin réséda, Qui ravis à la fois et la cour et la ville Et la forte nourrice et le petit soldat! Quelles rimes millionnaires de ballade Décriraient justement le merveilleux entrain Que tu mets à jouer cette pantalonnade De ton invention sans te casser les reins? En te voyant, je crois revoir un oiseau rare Dont le plumage vert et le panache blanc Font une symphonie à tout le moins bizarre Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan. Tes jeux malicieux de force et de féerie, Quel sonnettiste fou les chantera jamais? Et qui dira le son de ta voix ahurie Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais? Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe Dément cet air profond... A quoi réfléchis-tu? Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe? Quel songe te séduit sous le bonnet pointu? --Tout à coup, tu bondis... Un cri d’énergumène A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux, Et tu parcours la piste blonde, ton domaine, Entremêlant la volte et le saut périlleux. Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître? A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu, Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être Roi de la turlutaine et du tohu-bohu? Tu t’exprimes souvent en une obscure langue, Et ta cocasserie a plus de verve encor, Aux heures où tu fais d’impayables harangues Par la matassinade alerte de ton corps. Tu passes en légèreté la sauterelle, La liane en souplesse, en imprévu zéphyr... Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles, Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir. --Maître bouffon! ta farce est de vertu si fine Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio, Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio. La valse de tes entrechats est un poème Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers, Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime Dans les gestes du vent et la courbe des vers. Par cette fête de gambades délicates, Tu relèves tous les rôles de ton emploi: Poète-pantalon et rêveur-acrobate, Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi! On sonne la retraite et, dans quelques minutes, Le cirque sera noir. Le spectacle est fini. Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes L’espace interstellaire où Banville te vit. Allons! va te coucher! tu rêveras de choses Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront, De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses, Et les anges de Dieu te baiseront au front. Ils veillent au chevet du petit lit de sangle Où tu t’es allongé, fatigué par ton art, Loin de ces gens assis que tes farces étranglent, Sans travestissement, sans public... et sans fard.
CLXI
DÉMISSION
J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages, Au règne indécevant du rat dans son fromage.
CLXII
SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS
Tu ne ressembles pas à tout le monde, Heureusement, car on ne sonde Guère les basses eaux; tu plais, N’étant jamais «_shallow_», comme on dit en anglais. Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître: Ton être Est animé d’un courant sourd Dont on ne prévoit ni la fuite, Ni les détours, Ni les sources subites. Ne change rien à tes couleurs D’eau profonde; persiste Dans tes rôles d’ami, d’artiste; Garde le rythme de ton cœur: Il fait une musique tendre Et pure à ceux qui savent bien l’entendre. D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes, Se lasseront; qu’importe! Ils ne te comprendraient jamais. «Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais.»
CLXIII
CHEMINEAU
J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage. La route sera douce et je marcherai seul, Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.
CLXIV
ART DÉCORATIF
Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin, De souples courbes d’or aux teintes imprévues, Comme les moires d’une étoffe de satin Tendue.
CLXV
DÉBUTS
Saura-t-il se servir de la science apprise Au nid, cet écolier? Bien duveteux encor, Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise?... Nous pourrons en juger au tout premier essor.
CLXVI
SOUPLESSE
Vous vous laissez guider par de nobles pensées, Lucinde, et me donnez une impression d’art Lorsque vous souriez, la tête renversée, En faisant sur cette table le grand écart.
CLXVII
CONSEIL
Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau Et buvez tout le vin que nous offre la vie! Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie: La sagesse viendra toute seule et trop tôt!
CLXVIII
PUDICITÉ
Reconnaître la Vérité sortant du puits Figure à mes yeux un comble d’immodestie. Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit, Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.
CLXIX
LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE
J’aime la couple de ses seins, J’aime ses mains rapides et farouches; Son regard franc ne cache nul dessein Obscur; quel émoi quand je touche Son enfantine bouche Aux lèvres dures! Elle ne fait jamais de discours équivoques, Elle s’exprime par murmures Rapides, singuliers, un peu baroques, Très peu subtils, Dont me séduit la musique barbare. Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare D’un grand nombril Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre, Qui m’amuse comme ferait un coquillage Aux contours précieux. D’ailleurs, en elle, tout me plaît: ses brusques yeux, Son babillage, Ses attitudes immodestes, Ses dents félines, ses cheveux drus... et le reste.
CLXX
VIOLON D’INGRES
Mes trois paons, (ah! qu’ils sont majestueux!) se louent De paraître, d’abord, semblables à des rois. Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue, Et, pour le confirmer... ils chantent, tous les trois.
CLXXI
AGONIE
Cette rose discrète et qui faisait ma joie, Cette humble rose par les passants dédaignée, Sera flétrie avant demain: une araignée Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie!
CLXXII
GRAND LUXE
Ajustez à la lune un beau manche de jade, Maniez-le très lentement d’un geste las... Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades, Quel éventail prestigieux vous aurez là!
CLXXIII
PASSE-TEMPS
Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres, Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux, Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.
CLXXIV
PORTRAIT
Par ce regard distant et cette pose roide, Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur. Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur De ce cœur si bien dessiné de reine froide.
CLXXV
PAYSAGE
Un serpent se détord; la haute forêt jongle, De branche à branche, avec de longs singes criards; Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle; Les parfums de la nuit s’étalent: il est tard.
CLXXVI
JARDIN LUMINEUX
Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits, Pour ce mur si nu qui reluit, Bleu contre le ciel de midi, Pour vos sentiers bordés de buis Et qui ne mènent nulle part. Je vous aime, jardin rencontré par hasard, Sur les bords d’une mer brillante. J’aime cet arbre où l’oiseau chante, Comblé de jour, Comblé de joie, et, tout autour, Le lacis de ces plates-bandes. Jardin doré qui m’êtes cher, Jardin jaune, je vous demande Quelques instants de plaisir en plein air; Puis, adieu! car bientôt Paris M’aura repris Et j’irai revoir la lumière Prétentieuse des grands cafés, des boutiques Et la clarté chauve des réverbères, Toujours si romantiques.
CLXXVII
SCÈNE
Les jets d’eau ne sanglotent pas, L’heure est encor trop claire, ils jouent. Sur cette allée où, pas à pas, Le soir vient, des paons font la roue. Au sommet chauve de ce mur, Une chatte marche, sournoise; Dans le feuillage, un coin d’azur Perd ses tons pâles de turquoise. La nuit descend; déjà le sort Du jour malade se décide, Et bientôt prendra son essor Le vol diapré des sylphides. Un farfadet lascif s’étend Sur le lit d’une nymphe brune Et les grenouilles de l’étang Font des madrigaux à la lune. Allons! c’est l’heure de dormir: Le _sereno_ chante sa plainte; Plus un baiser, plus un soupir!... Toutes les lampes sont éteintes!
CLXXVIII
EN CHINE
La plaine, au crépuscule.--Un buffle énorme suit, Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit. Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble Démesuré,--l’enfant aussi, mais en petit.
CLXXIX
LA RÈGLE ET L’EXCEPTION
La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit; Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix... Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.
CLXXX
RENDEZ-VOUS
Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles, Je l’aimai tout un jour.--Attentif à son pas Et couché sous un arbre aux corolles pareilles, Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.
CLXXXI
AMABILITÉS
Elle lui dit: «Je me doute bien Que pour toi je ne suis rien Qu’un divertissement de passage. Quand tu parles de mon âge, Des teintes grises De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage, Mon cœur se brise. Lorsque tu poses sur ma joue Un baiser froid, très amical, Tâche d’être sincère, avoue Que c’est l’aumône méprisante, L’aumône qui fait mal, Jetée à l’ennuyeuse amante. Je suis un pauvre corps Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait, Et que son amour déshonore. Je te méprise, je te hais, Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais.» Il lui répond: «Pourquoi me le redire encore? Je le sais.»
CLXXXII
APPELLATION
Je vous traiterai d’odalisque, Emma, puisque vous insistez, Mais ce charmant vocable risque D’être assez mal interprété.
CLXXXIII
PASSAGE
Sans me dire où, Ce triangle de grues S’enfuit par dessus les bois roux. --S’est-il effarouché d’une rime incongrue?...
CLXXXIV
AUTRE PASSAGE
L’heure douce, à peine posée, S’envole.--Je ne dis pas non, Mais, en ce monde de rosée, La rosée a parfois du bon.
CLXXXV
DÉCEPTION
Lys flétri, bouche trop baisée, Idéal perdu sans recours, Sensations vulgarisées Où je pensais trouver l’amour!
CLXXXVI
DÉMARCHE
Sur le sable jaune de l’anse, Un crabe rouge à reflets verts Dessine un sillon et s’avance, Précipitamment, de travers.
CLXXXVII
OBJECTION GRAMMATICALE
Les imparfaits du subjonctif, Fleurs de vos discours caillouteux, Y sont placés sans nul motif Valable.--Prenez pitié d’eux!
CLXXXVIII
DÉSORDRE DANS LA NUIT
Je subis un rêve Affreux Et me sens assiégé par d’innombrables yeux... Nue et longue, une femme lève Entre deux doigts un œil de verre Soucieux; Un autre œil, grand, couleur des cieux, Pleure purement sa misère; Un autre bat de la paupière, De l’air le plus affable; Un autre encore, Dont l’iris est piqueté de points d’or, Se pose sur l’encrier de ma table; Un autre, enfin, semble un œil mort, Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable, Qui me fait signe De me liquéfier comme lui, Puis il cligne, Puis il s’égoutte dans la nuit... Je voudrais hurler... je ne puis...
CLXXXIX
INDICATIONS
L’auréole nous dit quelle est la sainte tête; La joie et la douleur parachèvent des cris; Un bel orient donne à la perle son prix; Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.
CXC
VOISINAGE MARIN
Petits arbres tout secs, compliqués et tordus, Sagement alignés le long de cette allée Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu; Poussière... Dans la bouche une saveur salée.
CXCI
PIÈGE
Vous pensez donc que ce sourire me rassure? Oh! pas du tout! considérez dans ce miroir, Avec un peu d’honnêteté, votre figure: Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.
CXCII
LE PERROQUET DE THISBÉ
Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec Fut autrefois doré par un doreur de proues. Ses ailes sont de feu; sa tête verte, avec Le panache qui la domine et cette roue De plumes, figurant une fraise, a grand air. Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse: D’un coup de bec il vous tailladera la chair Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses, Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.
CXCIII
DEUIL
Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante, Dame pieuse au parler dur... (si méritante!) Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs; Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente. La tombe disparaît sous un tapis de fleurs Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.
CXCIV
MIDI
Jour torride... Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride: Mer métallique, ciel nu. Des moustiques au chant pointu Intriguent Pour entrer sous ma tente... Spleen épais, inutile fatigue, Fatigue qui m’affadit, Fatigue pesante, Désespoir lourd de midi... Pas un mot... Les cœurs mêmes se taisent! --Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise Où le plus cher souvenir se défait, Où la brise jamais ne passe; il me faudrait, Pour mourir en me sentant à l’aise, Pour songer, pour dormir bien au frais, Il me faudrait, pour retrouver le calme, Etre couché, non pas au fond d’un trou, Mais tout en l’air, parmi les palmes, Dans un cercueil très léger de bambou.
CXCV
PLEINE LUNE
Avant que de franchir ton seuil, regarde encore, Penché sur ta béquille et le visage au ciel, Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore, Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.
CXCVI
MAUVAIS CALCUL
Même avec un tel maître, il me semble inutile De donner des leçons de musique à Cécile, Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde La dinde gardera toujours sa voix de dinde.
CXCVII
BEAUX YEUX
Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches; Effarés quelquefois, mais bien vite calmés; Fermés sur votre songe intérieur, mais riches D’un trésor de bonté sereine... Et vous m’aimez!
CXCVIII
LANGAGES DIVERS
L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante; La violette embaume et la pierre se tait; Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante, Nous dit sa vie au jour le jour,--et vous mentez.
CXCIX
BLANC
Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux; Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves; Mais, en ce dur concours de blancs impérieux, La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.
CC
CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Rosalba, reine des mascarades. Elle ne goûtait pas les amoureux transis Et préférait un corps à corps aux sérénades. Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.
CCI
VIATIQUE
Un hochement de votre tête, Un souple geste enveloppant de vos deux bras, Quelques mots murmurés bas De façon sévère et secrète, Votre main repoussant la grille D’un beau jardin, les verdures de la charmille Où vous vous promeniez, le soir, Un soulier noir Dépassant la jupe bleu sombre, Votre ombre Sur le palier de ma porte, Votre ombre encor Sur le tapis d’ocre et d’or Composé par les feuilles mortes, Le son... hélas! l’écho de votre voix profonde, Douce et mystérieuse musique... --Et, maintenant, je puis partir, Je puis courir le monde, Le cœur vaillant, sans autre viatique Intime que ces souvenirs.
CCII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
L’air fuyant, l’onde traîtresse Nous enseignent, chaque jour, Le dédain de la sagesse.
2
Songe de ma nuit d’été: Ce lys dans un rais de lune... Poésie et pureté.
3
Ecoutez! les morts revivent Et souvent nous parlent, sous Le tapis de l’herbe vive.
4
Le vrai poème: une brise Musicienne, un soupir Que la mémoire éternise.
5
Son chant nous fait-il prévoir, Lorsque la cigale chante, Qu’elle mourra, demain soir?
CCIII
EXAGÉRATION
Il est sage, parfois, de se lever très tôt, Pour traiter sensément une affaire futile, Mais trancher un poulet avec le grand couteau Commis à dépecer les bœufs est inutile.
CCIV
NUIT NOIRE
A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux Sombre et sourd; chacun dort; pas un seul point de feu, Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette Pour prier les voleurs de se hâter un peu.
CCV
DOUX PROJET
J’étais impatient que le printemps revînt. Le voici: mon verger retrouve sa vêture. Devant un bon repas et des cruches de vin, Quand discuterons-nous sur la littérature?
CCVI
ONDES
Ondes qui dévalez entre les sapins noirs Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir De vos mélodieuses courses; Ondes vivantes d’une source; Ondes vertes et claires Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre Et débordez à petit bruit subtil, Parmi les lichens et les mousses; Ondes rapides, ondes douces D’une averse d’avril; Ondes pures et fortes, Crevant ce nuage lourd, teint de cendre; Ondes épaisses d’une mare morte Où s’ébattent les salamandres; Ondes dont le goût reste amer Au mauvais voyageur; folles ondes des mers Qui, jadis, saviez bercer mes peines; Ondes au gazouillis délicieux D’une familière fontaine; Nobles ondes brûlantes de vos yeux.
CCVII
DÉGUSTATION
Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï: Elles mangent l’amant dont elles ont joui.
CCVIII
FAIRE-PART
Il est mort tout soudain et sans presque y penser, Comme meurt un enfant que l’on a délaissé Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile. Notre Pierrot est mort à la façon tranquille Et sans prétention dont un rayon s’éteint. Il est muet, ce soir, il riait ce matin. J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence, Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence Morale, son dernier bon mot et son dernier «Sonnet blanc pour la lune implacable», signé: Pierrot, «chanteur mondain», mais il est mort trop vite. Nous l’avons enterré... Maintenant, il habite Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux, Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.
CCIX
PLÉNITUDE
Un ample mimosa pose sur la colline Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu, Apportant avec lui des senteurs de résine Et de chers souvenirs.--Mon cœur bat tant qu’il peut!
CCX
AMABILITÉS
Admirez, cher ami, la parfaite noblesse De ce jeune canard qui longe mon étang, Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse, Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.
CCXI
CASCADE