Faiseurs de peines et faiseurs de joies
Part 6
Les effets nuisibles des griefs se retrouvent dans tous les rapports sociaux. Entre deux personnes, des relations cordiales s’établissent; elles ressemblent à un commencement d’amitié. Tout à coup les poignées de mains deviennent plus fraîches, les regards plus distraits, les paroles moins aimables: un pouvoir dissolvant a désagrégé les éléments bons. Ce changement est parfois l’œuvre de la médisance ou de la calomnie, mais souvent il a pour cause un simple grief vaniteux ou sentimental, causé par un léger oubli de l’amour-propre du prochain, ou par un succès qui le heurte, ou une apparence de froideur qui le blesse. A la privation d’une joie possible, qui aurait été l’amitié entrevue, se joignent bientôt les procédés désagréables, car tout grief qui ne s’avoue pas ouvertement recourt, pour se manifester, à des manœuvres secrètes et pernicieuses.
Le caractère des griefs est de créer une atmosphère hostile à ceux qui les ont involontairement causés: demi-mots significatifs, insinuations perfides, soupçons vagues répandus avec art. Le malheureux qui se débat dans cet écheveau habilement embrouillé rencontre des mauvaises volontés partout et ne sait à quoi les attribuer. Devant lui, on se dérobe, les mains se retirent, les offres de service se renient... Évidemment la vérité possède une force en soi, elle triomphe en général de la calomnie, et toute existence pure et droite finit par s’imposer à l’estime. Quand on vit dans une maison de cristal, on ne peut prétendre, à la longue, que votre vie s’écoule dans d’obscures cavernes; mais le doute propagé avec ruse a suffi à paralyser vos efforts, à retarder votre carrière, à remplir votre cœur d’une amertume dont la saveur âcre ne disparaît entièrement que chez les natures assez fortes pour s’en délivrer par un acte d’énergie.
Les griefs entre gens qu’unissent des liens de parenté n’ont pas autant de répercussion extérieure; ils nuisent moins à l’existence sociale, mais empoisonnent la vie intime. Il faut les diviser en deux catégories: vanités et sentiments blessés. Les effets sont les mêmes: yeux froids, visages maussades, sourires sarcastiques, paroles piquantes, sous-entendus gros de rancunes... En voyant les membres d’une même famille réunis, on pourrait supposer parfois, d’après leurs attitudes, qu’ils ont de graves méfaits à se reprocher les uns aux autres, et, au fond, ils s’aiment tendrement et sont prêts à se dévouer les uns pour les autres. L’ombre provient d’embryons de torts, non de torts réels, mais ces embryons, grossis par l’imagination, dénaturés par l’amour-propre ou un par faux sentimentalisme, développent et maintiennent les griefs.
Les natures susceptibles s’en forgent sans cesse de nouveaux, pour se torturer elles-mêmes et torturer les autres; les caractères boudeurs, grognons, pervers, excitables, en ont besoin comme d’un aliment indispensable, pour conserver l’attitude mécontente qui fait le tourment de leur entourage et le leur propre. L’affection, le dévouement, les égards dont on les entoure ne parviennent jamais à tarir cette source d’amertume continuellement jaillissante dans leur cœur. Le don de soi-même ne les touche pas, mais, si vous oubliez de leur faire un message ou si vous ne consentez pas à bouleverser votre journée pour satisfaire leur caprice, ils vous considèrent comme un ennemi. La crise passe, mais pour recommencer deux jours plus tard.
L’art de se tourmenter réciproquement est fréquent entre personnes qui s’aiment. Des gens équitables dans la vie publique et sociale cessent de l’être avec leurs proches et ils ont une audace dans l’injustice qui frise le cynisme. Ils pèsent de tout le poids de leur humeur chagrine sur ceux qui les entourent, et ne pouvant réagir contre les véritables auteurs des désagréments dont ils souffrent, ils inventent des griefs contre leur famille pour se venger sur elle des torts d’autrui. Il y a des maisons d’où la gaîté est bannie, non par les malheurs, mais par les griefs.
Quand ils revêtent la forme sentimentale, ils sont plus exaspérants encore. On rentre un peu en retard, le visage joyeux, apportant une bonne nouvelle; on trouve des visages sombres qui semblent vous accuser de tous les méfaits.
Une seule personne susceptible suffit à gâter la vie d’une famille entière. On craint toujours de la froisser, on tremble à l’idée de son mécontentement. Semblable à une divinité malfaisante, elle demande sans cesse, pour être apaisée, de nouveaux sacrifices à la bonté ou à la lâcheté d’autrui.
Il est facile de se faire des griefs, car le cœur humain y est enclin et la pente est glissante. S’y laisser aller est la faute la plus grave que l’on puisse commettre contre sa propre âme. Tout homme libre, maître de lui-même, devrait, au premier indice, écraser ces plantes venimeuses sous son talon. Les grandes douleurs ne nous guettent pas toujours, et pourtant, que d’existences tristes et mornes! En éliminant les griefs, on verrait les sourires refleurir sur des lèvres qui en avaient perdu l’habitude.
Se fâcher contre ceux qu’on aime est absurde; les tourmenter est criminel. Quand on réfléchit à ce qu’a de tragique la destinée humaine, les souffrances naissant de nos susceptibilités paraissent misérables et folles. Devenir son propre bourreau est de la démence inintelligente. Et c’est ce que tous les hommes font, à peu près, du plus au moins. On dirait que les hauteurs sereines les effrayent; ils préfèrent les luttes infécondes où, sans rien conquérir, le sang des cœurs coule inutilement et douloureusement.
Mais, dira-t-on, il est impossible de ne pas être sensible aux torts, et que cette sensation ne se change pas en grief. Les âcretés que l’on garde en soi fermentent inévitablement. En famille, il y aurait, pour éviter ces fermentations malsaines, un moyen pratique à employer. Puisque l’aveu direct du froissement éprouvé coûte trop à l’orgueil, on devrait déposer dans un meuble, dont chacun aurait la clef, un registre sur lequel, tour à tour, chacun des membres de la communauté énumérerait les procédés dont il se croit victime. Quand il s’agirait de choses graves et délicates, un pli cacheté, avec une adresse, serait glissé entre les feuillets.
Dénoncer les culpabilités, sans avoir besoin de recourir aux paroles, serait pour tant de pauvres cœurs étouffés par l’accumulation de leurs griefs un soulagement intense. Ce système pourrait, en outre, provoquer chez les âmes scrupuleuses un besoin de réparation, et ainsi, plusieurs plaies morales, involontairement causées, seraient pansées et cicatrisées.
La méthode que je suggère ne sera évidemment pas suivie: les rancunes continueront à être nourries dans les cœurs; sous le toit familial les mêmes visages renfrognés s’aligneront. Les hommes et les femmes qui, après les combats de l’existence journalière, rentreront au foyer avec le désir de s’y reposer et de s’y réchauffer, y trouveront assis le grief, ennemi de toute paix et de toute chaleur. Ils entendront les voix s’abaisser à leur approche, et ils seront forcés de comprendre que les paroles échangées formulaient des plaintes dont ils étaient l’objet.
Dans la vie publique, les carrières et les professions où les hommes se font concurrence les uns aux autres, il serait utile aussi de pouvoir ouvrir un livre des griefs. La chute d’un Cabinet, qui a parfois pour le pays des conséquences redoutables, est due souvent à des séries de petits griefs dont celui qui les a suscités n’a pas le moindre soupçon. Que d’hommes de valeur éloignés du pouvoir, simplement par les hostilités qu’ils ont inconsciemment provoquées! Que de votes de méfiance causés par les mêmes motifs! Que de carrières retardées ou entravées par les rancunes bureaucratiques!
Le médecin, l’avocat, le banquier sont également victimes des griefs: ils voient leur clientèle diminuer et n’en comprennent pas la raison. Des obstacles sans cesse renaissants s’amoncellent sur leur route; la conspiration des griefs en est cause: deux ou trois bonnes rancunes se sont coalisées et ont réussi à provoquer contre les malheureux un mouvement d’opinion défavorable. Et il en est de même dans toutes les professions et dans tous les métiers. Les ennemis invisibles sont bien plus redoutables que les adversaires connus et tangibles, pour féroces qu’ils soient.
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S’il y a des individus dont le trait caractéristique est de susciter les hostilités, par leurs façons brutales et leurs paroles âcres, il en est d’autres dont les âmes ressemblent à des ruches, dans lesquelles, au lieu d’abeilles, se presse l’essaim bourdonnant des griefs: griefs personnels, griefs impersonnels, recueillis pour fortifier les leurs propres. Lorsqu’ils parlent, on sent qu’il ne parviendront jamais à exprimer toutes les rancunes qui bouillonnent dans leur cœur, et c’est à peine s’ils paraissent soulagés, quand ils en ont formulé amèrement quelques-unes. Jamais on ne pourra assez plaindre ces tristes individualités, leur pain quotidien est arrosé de fiel; mais en même temps, il faut les dénoncer à l’opinion comme les pires faiseurs de peines que la société ait produits. Ce ne sont pas de grands malfaiteurs occasionnels; leurs délits sont journaliers et, par conséquent, infiniment plus nuisibles.
Dans toutes les classes sociales on retrouve ces misérables natures dont les griefs forment la substance psychique; ils en mangent, ils en boivent, ils en meurent. Sans arriver à ce degré d’irritabilité morbide, combien de très honnêtes gens n’ont aucun scrupule de nourrir en eux-mêmes de bons petits griefs, nuancés de haine, contre leurs proches ou leurs amis?
Les privilégiés du destin, ceux dont l’existence s’écoule dans une large aisance tranquille, ne devraient pas connaître les griefs. Et pourtant, ils y sont sujets tout comme les lutteurs à outrance ou les vaincus de la vie. Le récit biblique de l’unique brebis, possédée par le pauvre, et dont le riche s’empare, se renouvelle constamment, car les favorisés du sort font volontiers un grief aux malheureux du moindre avantage qu’ils possèdent. On est parfois surpris de constater certaines rancunes inexplicables. Aucun tort n’a été commis vis-à-vis de ceux qui les nourrissent. Personne n’a marché sur leurs brisées. Pourquoi alors? Comment expliquer leurs regards hostiles, leurs paroles soudain malveillantes? Nul ne suppose que la vue d’une unique petite brebis a pu offusquer les possesseurs de grands troupeaux. Si le prophète Nathan leur montrait ce qu’ils ont dans le cœur, comme il fit pour le roi David, peut-être se mettraient-ils à jeûner, honteux de la petitesse de leur âme. Mais si les prophètes se présentaient à la porte de nos contemporains, ils seraient chassés probablement comme d’importuns solliciteurs dont on n’a nulle envie d’entendre le message.
Les griefs que l’attitude hostile révèle ne sont pas les pires. Les griefs cachés sous une apparence cordiale sont les plus dangereux. C’est souvent le cas en amitié, et surtout en amour. Par fierté, par grandeur d’âme, par peur de ce qu’on pourrait découvrir, par crainte d’explications pénibles ou pour d’autres causes plus basses, on cache ses griefs. Tant que la passion dure, ses manifestations ardentes dissimulent les rancunes secrètes. Le jour où l’amour diminue ou s’éteint, elles dressent la tête, et celui qui découvre qu’il en est l’objet, recule épouvanté devant les sentiments hostiles dont le soupçon ne l’avait même pas effleuré.
Il y a encore la catégorie des griefs qu’on se crée volontairement contre les autres, pour expliquer les torts graves qu’on a vis-à-vis d’eux: ce phénomène se produit dans tous les genres d’attachements, mais spécialement dans l’amour. Celui qui cesse d’aimer le premier, cherche des raisons à son inconstance; celui qui rompt le premier, par légèreté, par opportunisme ou par peur, essaye de se forger des rancunes qui l’excusent. Une femme que son meilleur ami avait quittée subitement, sans une querelle, sans une scène, sans une raison apparente de rupture, après de longues années d’une union étroite, et à laquelle je disais: «S’il pense à vous, il doit avoir des remords», répondit: «Des remords? Quelle idée! Il se figure aujourd’hui que tous les torts sont de mon côté. Rétrospectivement il s’est créé des griefs imaginaires.» Je me récriai, indignée, prête à la plaindre davantage. Elle sourit et, posant ses doigts sur ma bouche pour me faire taire: «Ne me plaignez pas, dit-elle, je pourrais avoir des griefs et n’en ai pas; c’est donc moi, malgré tout, qui ai la bonne part!»
Elle avait raison. Les griefs sont pareils à une épée à double pointe dont l’une blesse le cœur qu’elle vise et l’autre le cœur d’où elle sort; mais le plus malheureux des deux cœurs est encore celui qui tient l’épée, car la pointe qui le transperce s’enfonce plus fortement, et il est presque impossible de l’arracher de la blessure.
Tout le monde, en substance, est victime des griefs: ceux qui les nourrissent, comme ceux qui les inspirent, parce que tous se refusent aux explications franches. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, produisant tant de mal, ils ont souvent une cause si mince, semblables en cela aux duels de ce Napolitain, qui s’était battu dix-sept fois à propos des mérites respectifs du Tasse et de l’Arioste, dont il n’avait jamais lu les œuvres!
CHAPITRE VI
PEINES SENTIMENTALES
Un mot, un regard peuvent effacer des années d’affection.
BALZAC.
Parmi les peines que les hommes se causent les uns aux autres, les chagrins intimes occupent une place importante, quoique la vie sentimentale ait diminué de vivacité sous toutes les latitudes et dans toutes les classes. Ce cuirassement contre la sensibilité s’appelle progrès. En effet, dans les pays les plus avancés comme civilisation, l’individualisme outré, les habitudes mouvementées, l’extériorisation générale des existences empêchent le cœur de vivre avec intensité et d’avoir conscience de ses battements. Chez les peuples qui ont couru avec moins de rapidité sur la voie de l’indifférentisme pratique et de la froideur élégante, les affections ont gardé plus de force, et les passions plus de violence: la tendresse familiale attendrit toujours les cœurs, et les désespoirs d’amour sont féconds en catastrophes.
Dans le midi de l’Europe, le dévouement aux parents, aux enfants, au mari produit des miracles d’abnégation, et les femmes sont capables de s’oublier elles-mêmes complètement pour l’homme qu’elles aiment. Un spirituel écrivain français me disait un jour: «Vos compatriotes sont les seules femmes qui savent encore aimer. Regardez une Française dans la rue: elle est toujours élégante, tirée à quatre épingles; le mari, au contraire, est souvent négligé dans ses vêtements, tandis qu’en Italie l’homme est plus soigné que la femme; celle-ci s’efface... On comprend que les ressources de la modeste famille sont employées à mettre en valeur le chef, le représentant de la communauté...»
L’observation a du vrai[7], l’Italie est le pays où l’amour sous toutes ses formes--qu’il soit maternel, filial, fraternel, conjugal et même extra-légal--est encore le plus sincèrement pratiqué. Évidemment la civilisation à outrance finira par y pénétrer et l’on y apprendra à raisonner avec plus de froideur. Cependant, quels que soient les effets desséchants de cette civilisation sur les âmes de toutes les races, il y a certains sentiments tellement instinctifs par nature et enracinés dans le cœur, que rien ne parviendra jamais à les détruire de façon complète, et que l’homme le plus raffiné continuera à en souffrir.
[7] Dans les grands centres, cependant, la préoccupation de la toilette chez les femmes augmente de façon inquiétante.
Dans de précédents chapitres, j’ai parlé des chagrins que s’infligent les uns aux autres les gens qui croient s’aimer. Parmi les membres d’une même famille, combien semblent nés pour se tourmenter réciproquement! Les griefs[8] et les malentendus qui séparent les cœurs sont infinis. Pour les êtres aimants une parole dure, un mouvement hostile, une fausse interprétation de leurs actes ou de leurs intentions équivaut à un coup de couteau moral. C’est pourquoi la jeunesse traverse des moments d’indicible amertume et d’intense désespoir, car elle croit à la durée des impressions douloureuses; ceux qui les provoquent ont si peu l’habitude de considérer l’effet de leurs paroles qu’ils n’ont pas le moindre soupçon des maux dont ils sont la cause.
[8] Voir le chapitre: «Les griefs».
Une des souffrances intimes les plus secrètes et les plus démoralisantes que les êtres jeunes subissent, est d’assister aux défaillances de caractère des personnes qu’ils ont aimées et respectées dans leur enfance, alors qu’ils ne savaient encore ni discerner ni raisonner. A mesure qu’ils acquièrent l’expérience de la vie et la faculté de juger, les anciennes idoles tombent de leur piédestal, et cette chute provoque une amère douleur.
La jeunesse est intolérante, elle n’admet pas les circonstances atténuantes, elle ne tient compte de rien, elle ne s’arrête pas à considérer, elle donne des interprétations positives à certaines apparences incertaines. Souvent elle est dans le vrai, souvent aussi elle se trompe, mais, que ses impressions soient réelles ou fausses, la peine ressentie est la même. Avoir été cause, même sans le vouloir, d’une pareille déception, remplit de remords les consciences habituées à sentir leurs responsabilités.
Les gens maussades, grognons, capricieux, de mauvaise foi, sont des faiseurs de peines, non seulement parce qu’ils empêchent les autres de danser en rond et attristent leurs vies, mais parce qu’ils ternissent l’image que ceux-ci avaient d’eux dans le cœur. C’est là une subtile souffrance d’ordre sentimental dont il est impossible de mesurer les effets sur l’avenir des âmes.
Une amie me disait un jour: «Tant que mes enfants étaient petits, j’ai vécu à l’aise avec mes défauts et mes mauvaises habitudes. Peut-être gênaient-elles les autres, moi, elles ne me gênaient nullement! Mais depuis qu’ils sont grands, j’ai honte. Je rencontre leurs regards qui m’embarrassent, je comprends qu’ils me jugent, qu’ils observent mes attitudes, ma manière d’agir, qu’ils mesurent mes paroles. Rien ne leur échappe: ni le petit accroc à la vérité, ni le raisonnement illogique, ni l’irritation injuste, ni aucune des mille imperfections dans lesquelles je me complaisais autrefois. Je suis obligée aujourd’hui de me surveiller constamment, et il se trouvera, à la fin des fins, que mon éducation aura été faite par eux, beaucoup plus que la leur par moi!»
André Towianski, le mystique polonais, qui voulait rétablir toutes choses en Christ, prétendait que le seul crime véritable était de repousser l’affection; la pire des actions malfaisantes est d’offrir un caillou à qui nous offre du pain, et les peines que les hommes infligent sans nécessité aux êtres qui les aiment seront comptées, sans doute, comme autant de crimes par la justice suprême.
Beaucoup de gens prennent plaisir à ce jeu, même des gens qui se déclarent et se croient honnêtes et vertueux. Il y a, paraît-il, dans l’âme humaine, des recoins cruels, comme un besoin secret de faire souffrir ceux sur lesquels on a du pouvoir, peut-être parce que, se reconnaissant indigne de leur affection, on les méprise instinctivement de la ressentir.
Ce phénomène, qui a rendu amer le pain quotidien de tant de cœurs endoloris, se manifeste dans tous les genres d’attachement, mais c’est dans l’amour qu’il trouve son expression la plus complète et se produit avec le plus de fréquence.
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La question de l’amour est trop complexe pour qu’il soit possible de la traiter dans ces pages; l’expérience de la vie, la réflexion, l’étude objective des sentiments et des sensations qui exaltent et troublent l’être intime font comprendre à tout observateur sincère qu’aucune forme de déterminisme ne lui est applicable. Les plus savants docteurs en la matière, s’ils tiennent honnêtement compte de la nature complice, des conditions de l’existence sociale, des droits et des devoirs des individus, et, en même temps, des préceptes moraux indispensables aux sociétés bien organisées, doivent se déclarer incompétents à la résoudre.
En premier lieu, appliquer une loi générale à l’amour est impossible, il n’y a que des cas particuliers. Ceux qui méconnaissent ce principe risquent d’exagérer la rigueur ou d’en manquer trop. De toutes façons, même dans une société en progrès, l’amour restera éternellement un élément de trouble. Si on atteint l’idéal d’élever un temple à la vérité dans la cité de la justice; si on parvient à supprimer la misère, à éteindre les ambitions et les cupidités vulgaires, à installer le règne de la probité morale et matérielle, on n’arrivera jamais à détruire l’attraction qui pousse irrésistiblement, les uns vers les autres, les hommes et les femmes. Par conséquent toujours, dans l’ordre le mieux établi, le désordre risquera de reparaître par l’amour, cause perpétuelle de félicités et de peines.
La douleur étant la réaction naturelle de la joie, ce genre de souffrance ne peut pas être supprimé. Il est toutefois certain qu’on y ajoute des amertumes inutiles par les faux points de vue auxquels on se place. Si l’on savait mieux s’aimer[9], l’intensité des affections ne diminuerait pas, mais les hommes et les femmes cesseraient d’être leurs propres bourreaux.
[9] _Ames dormantes_, chapitre «Le faux amour de soi».
La catégorie des amours appelés malheureux est celle où un énergique effort de volonté, joint au raisonnement, pourrait guérir le malade. Ce genre de sentiment, où l’un des cœurs reste froid, tandis que l’autre se consume en vains regrets et en inutiles espérances, est un objet de moqueries, parfois injustes, car, si certains de ces attachements sans réciprocité sont ridicules, on en recentre aussi souvent de touchants. Ces accidents fâcheux sont inévitables, car tous plus ou moins, hommes ou femmes inspirent, dans leur vie, des inclinations auxquelles il leur est impossible de répondre. Parfois ces inclinations sont provoquées volontairement par les coquetteries des femmes ou les flatteries banales dont certains hommes sont coutumiers vis-à-vis des descendantes d’Ève, mais ce sont pour la plupart des phénomènes spontanés dont personne n’est responsable. Ils deviendront, probablement, moins fréquents au XXe siècle, la sentimentalité tendant à disparaître de nos mœurs.
Du reste, l’amour malheureux étant un peu déraisonnable en soi et ne présentant pas de perspective de longue durée,--sauf chez les êtres doués d’une excessive sensibilité,--on le met au second rang dans la nomenclature des douleurs de l’amour. Aux époques romanesques, quelques jeunes filles en mouraient; aujourd’hui encore on voit des jeunes hommes se suicider parce que leur passion ne peut être satisfaite; mais c’est plutôt chez eux révolte contre la souffrance, que preuve de sentiment.
Il est curieux d’observer, quand la fièvre bat son plein, combien la façon de procéder des deux sexes est différente. En général, les femmes se moquent des amoureux qu’elles n’aiment point; aucune pitié n’amollit leur cœur, et parfois leur indifférence moqueuse va jusqu’à la cruauté. Quelques-unes, les conscientes, les bonnes, les douces,--qu’elles aient eu une part directe ou non dans la naissance du sentiment qu’elles inspirent,--essayent de consoler leurs adorateurs éconduits. Et certaines excellent si parfaitement en cet art de transformer l’amour en amitié, que les malheureux qui ont passé par leurs mains conservent de cette cure morale un souvenir attendri, préférable peut-être à celui d’une bonne fortune.