Faiseurs de peines et faiseurs de joies

Part 7

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Les hommes sont moins habiles en ce genre de traitement, ils préfèrent une autre méthode: celle de s’émouvoir et de se laisser aimer. Il est certain qu’ils s’apitoient beaucoup plus facilement que les femmes. Est-ce vanité? bonté? Les deux choses peut-être à la fois. En tout cas, ils se refusent presque toujours à être des faiseurs de peines pour les cœurs qui se tendent vers eux, sans réfléchir que cette condescendance amoureuse a parfois des conséquences plus cruelles que l’indifférence nettement affirmée.

Mais ces amours unilatéraux ou ceux établis sur une émotion passagère ne marquent pas ordinairement l’âme de traces profondes et n’abrègent pas les existences. C’est lorsqu’il y a entre deux êtres échange complet de toutes les forces, que les douleurs succédant aux joies produisent ces déchirements qui altèrent les sources même de la vie. Les êtres doués d’une robuste santé physique n’en meurent pas, mais en eux quelque chose reste brisé. Ces déchirements naissent souvent de ce qu’il y a d’incompatible entre les aspirations et les capacités des hommes. De loin en loin, il est vrai, quelques cœurs se convient à des noces éternelles; mais ils sont rares, ces fidélités prolongées étant, paraît-il, contraires aux lois de l’impérieuse nature, sur laquelle, jusqu’ici, nous avons un si faible empire.

L’amour, qui naît de rien, meurt de tout. On voit parfois les êtres qui se sont le plus tendrement aimés et qui semblaient avoir confondu leurs existences morales, se séparer tout à coup sans une raison valable, sans une querelle, sans une infidélité, comme si la substance dont étaient formés leurs cœurs, leurs esprits et leurs sens s’était soudain transformée et ne s’amalgamait plus.

Quand le triste phénomène se manifeste dans les unions sanctionnées, il n’y a pas de brisure apparente, mais la joie disparaît des vies. Entre ces deux êtres qui avaient jusqu’ici vécu cœur à cœur, il ne reste plus qu’un seul et froid trait d’union: l’habitude et les intérêts communs! Lorsqu’au contraire, le lien n’a pas aliéné l’indépendance, la rupture est rapide; les amis de la veille, fiancés ou amants, semblent ne pouvoir jamais mettre entre eux assez de distance, pressés qu’ils sont d’oublier leur passé d’amour, par honte peut-être de ce reniement de leurs âmes.

Lorsque le détachement se manifeste en même temps dans les cœurs, il n’y a pas de souffrance, rien que la tristesse d’une lumière qui s’éteint. Mais en général, l’amour déjà mort chez l’un, vit encore chez l’autre et s’exaspère par l’abandon. On accuse les hommes de sonner les premiers le glas. C’est vrai et faux en même temps. Vrai, dans le sens qu’ils sont plus facilement infidèles. Faux, en ce qu’ils savent parfois rester constants en devenant infidèles, tandis que la femme, à la première tentation qui l’assaille d’un autre amour, n’a plus qu’un désir: liquider l’ancien! Est-ce sincérité plus grande de sa part? Ou moindre richesse de nature? Ou parce que son âme plus légère n’a pas reçu d’empreinte assez forte? Ou que chez elle tout nouvel amour entre d’emblée dans le cœur en maître absolu?

En tout cas, il est certain que les femmes possèdent, en général, beaucoup plus que les hommes la faculté d’oublier _ce qui a été_, et de passer l’éponge sur leurs souvenirs. Elles revoient parfois avec une parfaite désinvolture ceux qu’elles ont aimés, sans qu’une vibration fasse tressaillir leur cœur et leur être! La vue de celui pour lequel, souvent, elles ont tout risqué, ne les émeut pas; il est redevenu à leurs yeux une quantité négligeable quelconque. Les hommes, eux, se vantent de ne jamais oublier, même après avoir remplacé un nombre respectable de fois la femme jadis aimée.

Dans cet ordre de sentiments et de sensations, les nuances sont infinies, et il est impossible d’établir des points de repaire, même relatifs. Une seule chose est sûre et indéniable: les hommes et les femmes sont des faiseurs de peines à l’égard les uns des autres, après avoir été des faiseurs de joies. Ce résultat est-il absolument nécessaire? Cette réaction est-elle fatale? Ne dépend-il de nous d’aucune façon d’en empêcher les effets, d’en diminuer la violence, d’en atténuer la tristesse? Un plus large développement de conscience, une vue plus nette des responsabilités réciproques, la compassion s’étendant aux peines de l’âme et un grand respect de l’amour pourraient peut-être empêcher quelques-unes des catastrophes morales qui dévoient et détruisent tant d’existences.

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Il n’est pas question ici, bien entendu, des tragédies violentes dont les passions de l’amour sont causes: meurtres, suicides, innocents sacrifiés, vies jetées au vice, familles déshonorées... Tout cela rentre dans le _tu ne tueras pas_. Ceux qui sont responsables de tels malheurs, même si leur conscience est en léthargie, savent intellectuellement qu’ils ont commis des crimes, manqué aux lois sociales, été des perturbateurs de l’ordre et détruit quelque chose dans l’harmonie de l’univers[10]. La loi, en certains cas, intervient pour les châtier, et, si ces délits échappent au code pénal, la société les punit d’une autre façon. Dites plutôt qu’elle les récompense, s’écrieront les esprits pessimistes. C’est vrai aussi, mais d’une vérité apparente qui rentre dans les monstruosités que la nature produit parfois, pour montrer qu’elle est supérieure à ses propres lois.

[10] Cet état de demi-conscience tend à disparaître. On en arrive, de nos jours, à admirer les beaux crimes pervers et à traiter d’inintelligents et d’inhumains les esprits droits qui croient encore à la nécessité d’un châtiment pour les homicides.

Évidemment, si une transformation morale s’accomplissait chez les êtres capables de délits aussi graves, si l’idée d’une sanction divine pénétrait leur cerveau, ils se puniraient eux-mêmes par leurs remords et leurs regrets du mal dont ils sont responsables; mais la grâce seule, cette opération mystérieuse--qui restera l’éternel secret des dieux--peut produire dans les âmes une révolution semblable.

Aucune influence humaine, pour intense et énergique qu’elle soit, ne saurait y parvenir. Il faut qu’une conscience soit déjà à peu près éveillée, pour qu’on puisse l’interroger, la toucher, la faire tressaillir. Tout tressaillement moral présuppose une certaine honnêteté de pensée, un certain désir du bien, une certaine honte du mal...

Ce degré d’évolution ne nous empêche pas, du reste, de causer à autrui d’indicibles et inutiles souffrances. Inutiles, car ce qu’il y a d’inévitablement douloureux dans le flux et reflux des passions, n’est pas toujours le côté le plus amer des chagrins de l’amour. Ce qui torture l’âme plus que la brièveté des heures heureuses, c’est la trahison, le mensonge, la lâcheté. Il y a pis encore: s’apercevoir tout à coup qu’on a aimé un fantôme, que l’être auquel on a donné sa vie pendant des années était un inconnu dont on n’avait jamais aperçu le vrai visage, voilà la douleur insupportable! Si les êtres qui s’aiment avaient quelque respect l’un pour l’autre, ils se montreraient sincères avant, pendant, après. _Avant_, cette sincérité empêcherait bien des liens de se nouer et des mariages de se faire; _pendant_, elle donnerait un sentiment de sécurité qui ferait mieux goûter le bonheur; _après_, c’est-à-dire à l’heure de la séparation ou de la désunion, elle permettrait la douceur du souvenir; le passé ne serait pas empoisonné, et, dans le cœur resté fidèle, l’image encore aimée ne serait pas ternie.

Mais le préjugé contre la sincérité, en amour surtout, est l’un des plus généralement répandus. Le prétexte des égards que l’on se doit les uns aux autres le fortifie, comme si la plus haute forme du respect n’était pas, toujours et partout, la franchise. On a le tort de la déclarer impossible en amour. Et pourquoi? Les tours bâties sur l’argile s’effondreront, mais sera-ce dommage? L’amour vrai résistera comme les forteresses bâties en pierre de taille. Le reste s’appellera de son nom réel: génie de l’espèce, vanité ou vice, besoins, ceux-là, que l’on trouvera toujours moyen de satisfaire, sans les assaisonner des fourberies qui les rendent criminels et en font des causes de souffrances et de déceptions[11].

[11] Voir dans _Ames dormantes_, le chapitre: «Le culte de la vérité».

Remettre toutes choses à leur vraie place, donner à toutes choses leur vraie valeur, c’est la seule véritable science de la vie, et elle peut être appliquée à l’amour comme au reste. Mais, dira-t-on, enlever à celui-ci ses guirlandes, ne sera-ce pas diminuer son attrait? Les fleurs en sont l’essence et l’accompagnement indispensable:

Qual fior cadea sul lembo, Qual sulle trecce bionde, Qual si posava in terra e qual su l’onde; Qual con un vago error Girando, parea dir: Qui regna amor[12]!

[12] Une fleur tombait sur ses genoux,--Une autre sur ses tresses blondes,--Une autre se posait sur la terre,--Une autre sur l’onde,--Une autre, par une erreur gracieuse,--Tournoyant, semblait dire: Ici règne l’amour.

Pétrarque a raison de faire pleuvoir des fleurs autour de Laure, car il ne faut pas en priver l’amour, mais seulement substituer les fleurs fraîches aux fleurs artificielles et ne couronner avec elles que le front du dieu, en laissant ses contrefaçons sans parure.

Les empiriques des foires, qui préconisent leur drogue comme étant apte à guérir tous les maux, sont un objet de risée, et pourtant la drogue merveilleuse existe au point de vue moral: c’est cette sincérité dont on ne veut point! Où qu’on l’applique, elle est salutaire: sincérité vis-à-vis des autres, et sincérité vis-à-vis de soi-même. Si l’être humain apprenait à discerner la nature des émotions qui l’étreignent, les tragédies seraient moins fréquentes dans la vie sentimentale, et les liens d’amour, lorsque l’heure de la séparation aurait sonné, se dénoueraient plus dignement. Souffrir n’est rien, mais que d’âmes sont perdues parce qu’elles ont été mal aimées. Dans les existences jetées au vice, on trouve presque toujours, comme fait initial, un désespoir d’amour ou une complication sentimentale.

En général, on ne s’occupe que des conséquences directes et immédiates de l’amour, et les consciences scrupuleuses elles-mêmes ne voient pas au delà. Personne presque ne réfléchit aux effets ultérieurs qu’il peut avoir sur le caractère et la future existence morale des deux êtres qui s’unissent. Les intéressés n’y pensent pas plus que les autres, non seulement dans la jeunesse, ce qui est excusable, mais dans la maturité, ce qui l’est moins!

L’adoption d’habitudes sincères aurait pour résultat d’éveiller dans les consciences un sentiment de responsabilité. Se faire aimer, accepter un grand amour, le rendre et en jouir, c’est assumer réciproquement charge d’âme. Les hommes et les femmes auxquels on aurait enseigné, dès l’enfance, que les _faiseurs de peines_ par légèreté, égoïsme, lâcheté ou tout autre sentiment mauvais ou médiocre peuvent être assimilés à des criminels véritables, acquerraient forcément, en amour aussi, un sens plus profond et plus délicat de leurs obligations.

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Il est difficile d’établir quelles sont, en réalité, les plus fréquentes victimes de l’amour. Au point de vue social, ce sont les femmes, l’opinion publique se montrant plus sévère à leur égard. Plusieurs se sauvent par l’habileté et la ruse, beaucoup succombent, et, n’ayant plus la possibilité de guider leur destinée, elles deviennent la proie du hasard.

Au point de vue moral également, la femme est la grande vaincue; elle ne sait pas garder son équilibre comme l’homme, elle s’abandonne tête baissée à ses impulsions passionnelles, et le désordre la marque bien plus rapidement de ses stigmates extérieurs. Dès que ses mœurs deviennent trop faciles, elle prend un aspect dégradé, tandis que son compagnon de l’autre sexe, dans les mêmes conditions de vie, garde souvent un air plus noble. C’est que d’autres passions le dominent, tiennent ses facultés en éveil et servent de correctif aux effets du vice.

Enfin, au point de vue du sentiment, on a l’habitude de penser que la femme souffre plus que l’homme. C’était absolument vrai autrefois; l’est-ce aujourd’hui au même degré? Le sera-ce encore demain?

La fin du XIXe et le commencement du XXe siècle ont facilité l’éclosion d’une catégorie de jeunes filles, dont la façon de considérer l’existence déconcerte ceux qui ont vécu avant elles. Le flirt lui-même, si son but reste identique, a changé d’intonation, il n’est plus sentimental. Quelques-uns visent au mariage ou au mauvais motif. D’autres sont de simples jeux, résultats du calcul féminin qu’il faut avoir de nombreux flirts bien placés dans le monde, car ils sont utiles, posent une femme, et renforcent sa situation. L’amour, comme on le voit, n’a pas grand’chose à faire dans ces manœuvres, et la plupart des mondaines échappent aux douleurs qu’il apporte. Si elles sont sujettes à des faiblesses, il serait naïf d’en chercher la cause dans la sensibilité de leur cœur ou l’ardeur de leur imagination: elles succombent pour des raisons qu’il est inutile d’énumérer ici.

Mais ces flirteuses mondaines ne se recrutent que dans certaines classes et ne représentent qu’une petite partie de l’humanité féminine. D’autres femmes sentent encore à peu près comme sentaient leurs mères et, faisant dépendre le bonheur de l’amour, se désespèrent quand on cesse de les aimer. J’incline donc à croire qu’aujourd’hui encore les femmes souffrent sentimentalement davantage que les hommes. «Quelle erreur! me disait dernièrement un vieillard de haute intelligence, très versé en ces controverses, quand un homme aime réellement: il aime bien plus qu’une femme, il en meurt même parfois. Dans ma longue vie, j’ai connu plusieurs hommes qui n’ont pu survivre à la mort ou à la trahison d’une femme aimée, tandis que la femme survit toujours. Quand elle meurt ou se tue, c’est que le chagrin d’amour se complique d’autres raisons.»

Les opinions étant diverses sur l’entité et l’intensité de la souffrance sentimentale chez les deux sexes, on ne peut établir de théorie à ce sujet. Du reste, en amour, il n’y a que des cas particuliers, comme je le disais en commençant; chacun souffre, non pas suivant son sexe, mais selon sa capacité de souffrance; il y a des êtres organisés merveilleusement pour la douleur; d’autres sont tournés vers la joie, comme certaines plantes vers le soleil. Une seule chose est certaine: la peine, et c’est cette peine qu’on voudrait empêcher, alléger, consoler, transformer.

Au mal, trois remèdes s’appliquent: la sincérité en amour, le respect de l’amour, l’altruisme en amour.

J’ai déjà parlé de la sincérité qui, en empêchant de prostituer le nom, facilitera le respect pour la chose. L’homme est étrangement inconséquent à ce propos. Il subira pour l’amour les pires dangers et les plus grandes catastrophes, il risquera sa fortune, sa santé, sa vie, et en souffrira dans ses fibres morales les plus intimes, et il en parle avec dédain, comme d’une chose basse; plus on descend dans l’échelle sociale, plus le phénomène s’accentue. Or, il est tout naturel qu’on n’ait aucun scrupule de traiter légèrement ce qu’on méprise dans le fond. En effet, les souffrances que les êtres humains s’infligent les uns aux autres, dans cet ordre d’idées, ont presque toujours pour base l’absence de respect pour le sentiment qu’il s’agit de blesser. Si on en mesurait mieux le caractère, l’intensité et la profondeur, certains égards s’imposeraient et, avant tout, la franchise dans les relations et les procédés.

Il est donc possible d’affirmer que la sincérité et le respect en amour dépendent réciproquement l’un de l’autre.

Quand on ne se trompera pas mutuellement sur la nature de l’attrait qu’on ressent, le faux amour cessera d’être confondu avec le vrai. Et quand ce sera l’amour véritable, il aura chance de durer plus longtemps, chacun le respectant dans l’autre. Et s’il doit se transformer ou mourir, le souvenir des jours heureux ne sera pas terni dans les cœurs; l’intolérable et humiliante souffrance d’avoir aimé un inconnu dont on n’avait jamais rencontré le vrai regard, sera épargnée à l’âme.

L’altruisme en amour! Je me sers de ce mot, faute d’un autre capable d’exprimer mieux ma pensée. Il est certain que l’égoïsme, le désir d’obtenir autant ou plus qu’on ne donne, la préoccupation de ne pas être dupe, la jalousie contre tout ce qui peut solliciter l’attention ou l’intérêt de celui ou de celle qu’on voudrait entièrement absorber en soi, sont autant de causes de souffrance. Au point de vue religieux, d’acerbes et justes critiques sont adressées aux dévots qui prient Dieu pour la récompense qu’ils en attendent et l’aiment pour les joies qu’il peut distribuer. Les incrédules se servent comme d’une arme de cette mesquine façon d’envisager les rapports de la créature avec son créateur, et ils ont raison. Mais eux-mêmes, comme la plupart des gens, appliquent ce procédé à l’amour.

Si l’on aimait parce qu’on aime, tout simplement, si l’on aimait la personne pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle peut donner, si l’on pensait à elle plus souvent et moins à soi, si l’on était généreux dans la liberté qu’on lui accorde, que d’amertumes épargnées! Mais alors, dira-t-on, ce ne serait plus l’amour! Et pourquoi? Pour aimer, est-il donc nécessaire d’être égoïste et exclusif? Je ne puis qu’effleurer le sujet, mais j’ai connu des personnes, rares il est vrai, qui aimaient de cette façon généreuse, et ce sont elles qui ont été aimées le plus longtemps. Elles le seront peut-être toujours.

N’y a-t-il pas quelque chose de bassement mercantile, dans notre volonté d’exiger l’équivalent de ce que nous donnons? Cela n’enlève-t-il pas aux affections toute générosité et toute grandeur? Si l’on apprenait, même en amour, à aimer les autres pour eux et non pour soi, tout s’élargirait et s’ennoblirait dans le cœur et dans la pensée. Quand cela arrive, quand l’affection est désintéressée entre parents ou amis, comme l’on se sent à l’abri d’un certain genre de douleur! Toute une catégorie de souffrances sentimentales disparaît, et c’est la plus âcre.

Pourquoi ne pas essayer d’appliquer cette même méthode à l’amour? L’on demandait un jour au Romain Atticus, comment il avait fait pour conserver ses amis jusqu’à la fin de sa vie; il répondit simplement: «Je n’en ai jamais rien attendu.» Il est difficile peut-être de conserver, dans l’emportement de la passion, cette sérénité indulgente que l’amitié permet. Mais, sans arriver au «rien attendre» d’Atticus, si la préoccupation de beaucoup donner dominait les âmes, l’aiguillon de l’amour-propre blessé cesserait de s’enfoncer dans la chair, parce que l’amour-propre changerait d’objet: il mettrait son orgueil à donner et non à recevoir[13].

[13] Voir dans _Ames dormantes_, le chapitre: «L’avarice morale».

Je n’ai pas voulu, comme je l’ai dit en commençant, écrire un chapitre sur l’amour; je n’ai fait qu’effleurer le sujet, étudiant uniquement cette passion au point de vue des chagrins dont elle est cause et que la sincérité, le respect, l’altruisme pourraient éliminer en partie, si l’on voulait cesser une fois de croire que le mensonge est sa base essentielle, le mépris mutuel sa fin certaine et l’égoïsme son inévitable compagnon.

Mais, pour atteindre ce but, il faudrait que les hommes et les femmes apprissent à se mieux connaître.

CHAPITRE VII

CE QUE PENSENT LES HOMMES DES FEMMES

Maîtresse d’apprendre et de devenir tout ce qu’elle peut être et devenir sans sortir de sa nature de femme.

TENNYSON.

Les adages et les axiomes, s’ils contiennent à peu près tous une petite part de vérité, ont souvent une large part d’erreur. Ainsi on a l’habitude de dire que les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent, et que, si les hommes sont ce qu’ils sont, ils le doivent aux femmes qui les ont élevés et qu’ils ont aimées. L’affirmation est exacte en ce qui concerne l’éducation maternelle, elle l’est moins, lorsqu’il s’agit des rapports d’un sexe à l’autre, car tout mâle porte en lui un esprit de rébellion qui le rend impatient des influences féminines, tellement il est jaloux de sa liberté et craint d’en aliéner la moindre parcelle. La femme, par contre, est toute disposée à suivre les conseils de l’homme et à subir sa direction.

Quand Alexandre Dumas fils déclarait que le chef de famille devait représenter, pour la femme, non seulement l’époux, mais l’ami, le conseiller, voire même le prêtre, on trouva qu’il donnait une portée démesurée à l’influence de l’homme sur l’esprit de sa compagne. Les revendications féministes ont, depuis lors, ébranlé fortement la théorie du moraliste dramaturge, mais le démenti qu’elles lui opposent est peut-être plus apparent que réel. L’avenir nous apprendra s’il se borne à une question de paroles, ces paroles qui enivrent l’humanité et qui, même vides de sens, acquièrent une portée formidable par les poussées qu’elles provoquent.

En parlant des femmes, on ne peut toujours généraliser, les différences d’éducation créant entre elles des mentalités différentes. Cependant certains instincts leur sont communs, et en s’adressant aux femmes des classes dirigeantes, on les comprend toutes, à peu près, dans la définition de leurs tendances ou le pressentiment de leurs destinées.

Il est impossible, du reste, de les diviser par catégories et de spécifier à chaque page que tel argument concerne la mondaine brillante, tel autre la bourgeoise sérieuse, tel autre encore la femme écrivain, artiste, éducatrice, ou bien la femme du peuple et l’ouvrière. Ces dernières ont évidemment une psychologie moins complexe que celle de leurs sœurs plus développées, et offrent moins de prise à l’analyse. Les labeurs matériels qui oppriment leur vie, ne permettent guère d’étudier sur elles les influences intellectuelles et morales des milieux, des événements et des hommes. Les femmes cultivées, possédant un certain raffinement d’éducation et d’habitudes, fournissent un meilleur champ d’observation, car elles commencent à prendre conscience d’elles-mêmes, à connaître les forces dont elles disposent, et savent parfois scruter leurs âmes.

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Les femmes du monde sont évidemment portées, par leur genre de vie, à se préoccuper plus que les autres femmes de l’opinion des hommes à leur égard; d’abord parce qu’elles les fréquentent davantage, et ensuite parce qu’elles ont plus besoin de leurs suffrages. C’est affaire d’instinct, de coutumes et de raisonnement: elles estiment que l’admiration masculine confère à leur personne et à leur esprit une sanction que celle des femmes est impuissante à donner. Sur deux points seulement elles recherchent l’appui et l’approbation de leurs sœurs; la situation mondaine et ce qu’il est convenu d’appeler les élégances féminines: la toilette et ses accessoires, l’ameublement et les mille petits détails d’une maison bien tenue. Pour les équipages, le sport et même la table, l’appréciation de l’autre sexe leur paraît infiniment plus flatteuse; elle leur donne un sentiment de sécurité qui les met bien en équilibre vis-à-vis d’elles-mêmes et d’autrui.

Ces côtés spéciaux de la question se rapportent exclusivement à la vie mondaine et luxueuse, privilège ou corvée du petit nombre, mais l’état d’âme qu’ils révèlent se retrouve à tous les degrés de l’échelle sociale. La poussée du féminisme n’y a apporté que de très légères modifications. Les femmes ont, en général, la même façon de sentir: leur contentement dépend de l’approbation de l’homme, et chez les plus farouches revendicatrices des droits féminins, en y regardant de près, la même faiblesse se révèle,--pour dissimulée qu’elle soit sous une apparence d’hostilité,--si toutefois l’on peut appeler faiblesse cet irréductible instinct.