Faiseurs de peines et faiseurs de joies

Part 5

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Il y a des femmes,--les ravages de la vanité masculine revêtent généralement d’autres formes,--irréprochables en apparence, sans faiblesse passionnelle à se reprocher, capables même d’actes de bonté, persuadées par conséquent de leur droit au respect, et qui ont fait plus de mal, par leur vanité et leur jalousie, que n’en ont jamais causé, malgré le retentissement de leurs fautes, d’autres femmes, ouvertement immorales, mais qui n’étaient, du moins, ni vaniteuses, ni jalouses.

La jalousie dont je parle ici n’est pas celle du cœur. Elle naît de l’avidité des louanges, ce sentiment qui rend insupportable les succès d’autrui et produit un irrésistible besoin de dénigrement. Tout rayonnement, autour du front du prochain, irrite ces amours-propres ultra-sensibles; un désir aveugle de ternir cette auréole les saisit, les emporte, les domine... Ils ne se demandent pas quel sera le résultat de leurs paroles perfides et de leurs manœuvres insidieuses; ils ne pensent qu’à la satisfaction immédiate de faire descendre du piédestal ou du moins de quelques échelons, les êtres dont la supériorité en un genre quelconque les offusque. Ces échelons descendus peuvent avoir, pour ces derniers, des conséquences désastreuses, qu’importe! ou, pour mieux dire, nul ne s’en occupe.

L’habitude de consulter sa conscience est forcément abandonnée par les vaniteux; ils ne pourraient se supporter eux-mêmes, s’ils l’interrogeaient. Lorsqu’ils la sondent, c’est sur d’autres points; ils n’en ouvrent que quelques portes et cadenassent les autres. C’est là une pitoyable ruse dont presque tous les hommes se rendent inconsciemment coupables. Écouter toutes les voix du juge intérieur est gênant à certaines heures de la vie. Il y a des moments où l’on se bouche l’oreille de droite pour ne laisser arriver les sons qu’à l’oreille de gauche. Mais ce sont là souvent des lâchetés momentanées; chez les vaniteux, au contraire, l’habitude est devenue invétérée. Leur mal est comparable à la gangrène qui empoisonne le sang, amène la mort, et pourtant ne produit pas ces lancements violents qui indiquent au malade le siège et les progrès du mal.

Malgré cet engourdissement chronique de leur conscience, ces faiseurs de peines sont les premières victimes de leurs malfaisantes pensées. A moins d’être des sots, ils ne sont jamais satisfaits de leurs avantages sociaux. Voir des gens posséder ce qu’ils n’ont pas, est une écharde dans leur chair. Si Dante vivait aujourd’hui, il ajouterait un nouveau cercle à l’enfer, celui de la vanité insatiable et jamais rassasiée.

Les vaniteux et les jaloux répandent du poison autour d’eux; ils détruisent ou ternissent ce qui fleurit de meilleur dans le cœur humain: sympathie, amitié, estime! Qui n’a fait l’expérience des refroidissements inexplicables que rien ne justifie. Les poignées de mains deviennent moins cordiales, le ton moins affectueux, les paroles moins confiantes. C’est comme une défiance soudaine, une ombre qui s’interpose, un je ne sais quoi de changé qui n’y était pas la veille. Inutile de chercher bien loin la cause du malentendu, il n’y en a pas, la plupart du temps. Il a suffi de l’influence d’un être vaniteux et jaloux, pour répandre dans les esprits, par le dénigrement ou la calomnie, le germe destructeur des sentiments d’affection et de respect.

En pareil cas, impossible de parer le coup; on ne se défend pas contre des ombres! L’expérience de la vie, une bonne dose de philosophie, un certain stoïcisme d’âme aident à supporter ces pénibles surprises, sans que l’on perde son équilibre. Mais les caractères moins bien dressés, plus enthousiastes, plus impulsifs, en souffrent cruellement. Ils en souffrent à cause des amitiés qui se voilent et qu’ils craignent de perdre; ils en souffrent, parce qu’ils avaient confiance dans l’ami qui les a desservis, et que la preuve de sa trahison les anéantit.

Parfois le dommage n’est que passager, car la vérité est plus puissante que le mensonge; elle triomphe des médisances et des soupçons: elle a des rayonnements soudains qui dissipent les nuages. Mais il n’en est pas toujours ainsi. Certains caractères, une fois que le doute les a pénétrés, ne parviennent jamais à s’en délivrer, même devant l’évidence; le travail de la médisance et de l’insinuation calomnieuse a chez eux un retentissement éternel.

Le charme des rapports qui unissaient les êtres est rompu; c’est une douceur enlevée à la vie, un lien brisé que rien ne renoue. Souvent les conséquences de cette rupture sont infinies et imprévues dans l’ordre moral. Dans l’ordre matériel, les effets peuvent être également pernicieux: il y a des carrières perdues ou enrayées par la petite vanité d’un cœur jaloux; il y a des gens qui perdent leur pain quotidien, parce qu’ils ont eu le malheur d’obtenir une notoriété qui a agacé les amours-propres de leur entourage. Ces exemples pourraient se multiplier à l’infini.

C’est surtout dans l’art de refroidir les amitiés et de glacer l’admiration que les femmes jalouses et vaniteuses excellent. La jalousie et l’envie des hommes s’attaquent à des biens plus concrets. C’est en vue d’une place, d’une situation, d’un gain quelconque qu’ils s’attaquent et se trahissent les uns les autres. Lorsque le poison a pénétré leur cœur, ils n’ont pas plus de scrupules que les femmes. Et, bien entendu, je ne parle que des gens qui prétendent à l’honnêteté. Pour les autres, ces façons de nuire auxquelles l’intérêt les pousse, sont naturelles et logiques. Se sentir des faiseurs de peines excite même leur orgueil, ils se figurent ainsi acquérir des forces ou affirmer leurs puissances.

La plupart des vaniteux jaloux, hommes ou femmes, ne se doutent pas du mal qu’ils font. Si on formulait contre eux des accusations, ils répondraient, fort étonnés: «Mais comment donc! Un tel ou une telle? Mais je suis son ami, je voudrais même lui être utile. J’ai dit du mal sur son compte? Quelle idée! Évidemment chacun a sa façon de penser. Faut-il abjurer toute indépendance de jugement? Ainsi par exemple...» Et de nouveau la charge commence, le dénigrement s’exerce...

Je suis persuadée que, si la plupart des pauvres êtres, que ces vulgaires passions agitent, analysaient la bassesse de leurs motifs, ils en seraient honteux et surpris. Au lieu de les haïr pour les chagrins qu’ils causent, il faut surtout les plaindre. Ils renoncent aux joies les plus parfaites, et vivent dans un malaise continuel. Ces visages ridés prématurément, ces bouches tordues en un pli amer, ces teints grisâtres que le mécontentement, et non la maladie, ternit, tout cela indique un état de trouble pénible. Il y a des jaloux au teint clair, c’est évident, mais cependant, pour l’observateur perspicace, aucune sérénité harmonieuse ne rayonne sur ces visages, reflets d’une âme médiocre, qui ne sait pas se réjouir des joies des autres.

Tous les cœurs, dira-t-on, renferment en germe ces deux passions sœurs; tous nous sommes vaniteux et tous nous sommes jaloux. C’est à la fois vrai et faux. D’abord, il serait injuste de confondre la vanité avec l’amour-propre; ils sont d’essence diverse et ne se ressemblent qu’apparemment. Ensuite, il y a réellement des natures qui ne sentent presque pas les atteintes de ces deux ennemies. En tout cas, elles en étouffent avec énergie les moindres manifestations et les traitent en rivales vaincues. Il faut appartenir à cette catégorie de vaillants, pour songer à devenir des faiseurs de joies. Tant qu’on reste une âme vaniteuse, on ne peut répandre le bonheur autour de soi.

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L’envie est tellement liée à la jalousie et à la vanité qu’on ne sait comment les séparer, et pourtant de nombreuses nuances les distinguent. Quand on est envieux, on est généralement vaniteux et jaloux, et pourtant on peut être l’un sans l’autre! L’envie est quelquefois uniquement dirigée vers les biens matériels, sans désir de prestige. On veut l’argent pour l’argent, le bien-être pour le bien-être, le plaisir pour le plaisir; aucune préoccupation d’amour-propre ne se mélange à cette volonté d’accaparement. Les natures que les jouissances matérielles absorbent et qui les envient désespérément lorsqu’elles leur manquent, sont souvent dépourvues de vanité. Elles se moquent des apparences et des approbations; ce sont choses vaines. Le tangible seul a du prix à leurs yeux.

C’est plutôt le cas des hommes; chez les femmes, un peu de vanité se mêle presque toujours à l’envie qui se porte sur les avantages dans lesquels le désir de plaire, de surpasser, de briller, trouve son compte. Les caractères droits, simples et dignes ne connaissent pas ces tares. Ils sont ce qu’ils sont, tout uniment, et la somme de peines qu’ils causent est par conséquent bien moindre.

Les envieux, dans un but d’accaparement souvent illusoire, essayent de détruire et de diminuer les avantages d’autrui, ils laissent tomber les mots perfides qui ternissent les réputations, endommagent les célébrités et répandent autour d’eux une atmosphère lourde, déprimante, empoisonnée de malveillance et de dénigrement. Jamais la nouvelle d’un bonheur ne les réjouit, et, s’ils sont assez bien élevés pour témoigner une satisfaction factice, on sent, sous leur sourire, une âcreté envieuse, et un froid se répand qui glace les cœurs. La plupart des gens n’analysent pas, ils sentent le malaise sans en percevoir la cause.

Ces trois sœurs perfides, unies ou séparées, sont les vraies destructrices du bonheur, de la paix, de la bonne direction des vies. Certaines personnes, apparemment respectables, auront à ce sujet de terribles comptes à rendre. Elles ont empêché et gâté tant de joies, tari tant de bonnes volontés, jeté le doute desséchant sur tant d’affections, dénigré tant de talents, qu’elles auraient fait moins de mal en tordant simplement le cou à une ou deux personnes. Cela aurait limité les ravages à quelques morts violentes.

Malheureusement, réformer le code n’est pas chose facile; il se bornera toujours à punir les homicides et les vols visibles et positifs. L’opinion publique, elle aussi, quoique plus libre, ne pourra jamais suffisamment atteindre les coupables. Il n’en reste pas moins vrai que les pires ennemis des hommes ne sont pas toujours ceux qui vident les caisses et jouent du couteau.

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Ce qui est gai et brillant, ce qui représente la fortune et le succès exerce un irrésistible prestige, et tous se précipitent d’instinct vers ce qui répand chaleur et lumière. De la part des envieux, le mouvement est automatique et non volontaire, car ils trouvent plus facile de pleurer avec ceux qui pleurent que de se réjouir avec les cœurs contents. Il y a cependant des nuances. Certaines personnes jalousent le monde entier, d’autres se limitent à envier leurs proches, ceux qui occupent une position à peu près analogue à la leur, qui poursuivent les mêmes buts et ont les mêmes spécialités.

L’élévation des objectifs n’empêche pas toujours ces venimeuses efflorescences: les œuvres philanthropiques, sociales et éducatrices servent souvent de champ clos à ces luttes perfides. Le besoin de se mettre en avant, de paraître, de faire prévaloir son opinion, gâte les meilleures initiatives. Que de personnes, ne pouvant y jouer le premier rôle, se désintéressent des plus utiles recherches. Et quelle rancune contre celles qui, faisant le bien pour le bien, acquièrent une juste prépondérance. On s’étonne parfois de voir une œuvre s’anémier et périr. Sans qu’on s’en doute, elle meurt des sentiments médiocres qui s’y sont glissés.

Toute pensée d’envie, de rancune ou de perfidie crée des forces perverses et destructrices qui s’exercent ensuite, indépendamment de la volonté qui les a mises en mouvement. Les pensées sont autrement efficaces dans leurs résultats que les actes et les paroles. Une mauvaise pensée non formulée cause plus de ravages que des mots acerbes. Dans l’intimité surtout, elle suffit à tarir les sources de la joie et de la paix.

Il y a des familles où la défense des intérêts communs est si fortement sentie que les membres se tiennent serrés les uns aux autres, comme les soldats d’une compagnie prête à s’élancer sur l’ennemi. D’autres ressemblent à des sociétés d’admiration mutuelle. Dans d’autres encore, l’amour est si profond qu’il enseigne toutes les choses bonnes et douces, et salutaires. Mais il en est que l’envie et la jalousie dévorent; c’est une conspiration qui s’ourdit contre l’un des membres de la communauté. Tous se mettent d’accord pour le critiquer, blâmer ses actes et sa façon de vivre. On le jalouse en toutes choses; on ne voit que ses avantages, on nie ses malheurs, aucune pitié ne va jamais à lui! S’il a quelque élévation de caractère ou d’intelligence, quelque indépendance d’esprit, c’est pire encore, les mauvaises volontés s’accentuent...

Il y a, au fond de tout être vaniteux et jaloux, un tyran impatient de ce qui le dépasse. Que de personnes réservent leur indulgence aux êtres bas, déséquilibrés, en qui ils sentent des inférieurs. Ils éprouvent en leur présence une délicieuse impression de supériorité. Ce sentiment assure le succès des gens médiocres et rend la vie difficile à tous ceux qui s’élèvent un peu au-dessus de la masse par leurs talents ou leurs aspirations.

Ne les plaignons pas trop cependant: puisque le parfait bonheur est dans la communion avec le divin, s’en approcher, même de loin, doit être une joie.

Les souffrances volontaires causées à autrui sont le plus sûr moyen d’interrompre nos communications avec l’hôte mystérieux qui vient nous visiter parfois, et je me demande si un grand péché, qui ne cause peine ou dommage à personne, n’est pas moins repoussant que le petit péché dont le but est la peine du prochain? Évidemment, il n’y a pas de péché sans conséquence, mais je crois fermement que, dans la balance divine, l’importance du péché en lui-même pèsera moins que le mal dont il aura été la cause.

CHAPITRE V

LES GRIEFS

Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.

BEN SIRACH.

Parmi les peines inutiles, dont l’existence est «embroussaillée» et obscurcie, il faut compter les griefs. Le mot semble insignifiant, mais il représente une telle série de sentiments mesquins et de pensées nuisibles, qu’il devient formidable dans ses conséquences.

Semblables à ces petits rongeurs qui finissent par détruire des maisons entières, les griefs portent le trouble dans tous les cœurs où ils naissent, passent et vivent. Dès qu’ils y apparaissent et s’y accumulent, la paix et la joie en sont bannies. Dans tous les rapports sociaux, ils distillent du poison. Leur présence, au début, se fait à peine sentir, et l’on ne s’en aperçoit que lorsque, maîtres de la place, ils en ont chassé tous les sentiments doux: confiance, gratitude, tendresse! Leur dent malfaisante tranche les fleurs des prairies, et le sol où ils ont passé reste aride et sec.

Il n’y a pas d’affection qu’ils n’assombrissent; on dirait ces essaims d’insectes qui, en certaines saisons et en certains climats, obscurcissent tout à coup l’atmosphère. La pluie de sauterelles que l’Éternel envoya aux Égyptiens représente au figuré une pluie de griefs. En effet, ceux-ci s’abattent sur l’âme comme les sauterelles sur la terre. Il faut une rare élévation d’esprit pour leur fermer toujours l’entrée de soi-même; lorsqu’on s’y attend le moins, ils fondent sur les cœurs. Aucune plante au monde n’a une croissance aussi rapide: nains le matin, ils sont géants le soir! Ils détruisent les meilleures intentions et les meilleurs sentiments. On se sentait prêt à une action généreuse, les griefs surviennent, et les bonnes volontés tarissent!

Le plus souvent, le grief ne repose sur rien; c’est ce qui fait sa force et son danger. Le cri angoissant de Macbeth, qui se plaint de n’avoir à combattre que des fantômes, se rapporte très bien à la calomnie, mais s’applique tout aussi bien aux griefs. Ils sont d’étoffe si mince que, par amour-propre, nul ne les avoue jamais. Capables de produire, en s’accumulant, des haines meurtrières, ils échappent obstinément à l’explication sincère qui pourrait les dissiper, et demeurent incrustés et dissimulés dans le fond intime de l’être. Le mot de Marie Tudor, disant qu’à sa mort, si on lui ouvrait le cœur, on y trouverait gravé le nom de _Calais_, peut se répéter pour certains griefs. Il y a des âmes qui les portent en elles-mêmes jusqu’au tombeau. La plupart du temps, si l’on remontait à leur origine, la honte serait grande d’avoir nourri tant d’amertume pour de si maigres torts.

Les personnes qui ne sont pas sujettes à se faire de griefs sont celles qui en donnent le plus aux autres, car elles ne se figurent jamais qu’on puisse leur en vouloir de tel ou tel oubli, de tel ou tel acte insignifiant, de tel ou tel mot dit sans intention. La prévoyance, la prudence, la bonté ne les sauvent pas. Elles devraient rapetisser leur âme pour se figurer certaines mesquines rancunes.

Il y a, par contre, des catégories d’individus qui semblent prendre plaisir à défier les hostilités; ils n’ouvrent la bouche que pour prononcer des paroles dénigrantes, lancer des calomnies, des médisances, et n’ont jamais pour personne un mot bienveillant ou une attention. Leur but semble être de provoquer les antipathies et les vengeances... Irritables, nerveux, colériques, ils aiment à froisser, à blesser, à humilier, se figurant sans doute affirmer ainsi une supériorité qu’ils sont seuls à reconnaître. Ces faiseurs de peines ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux ni qu’on essaye de les prémunir contre les griefs qu’ils excitent volontairement et justement.

Mais on voudrait en préserver les doux, les paisibles et les justes. Comment les mettre à l’abri des rancunes que leurs qualités elles-mêmes suscitent? L’unique moyen est qu’ils gardent leur âme libre de toute pensée amère. Et alors, peut-être par ces communications mystérieuses d’esprit à esprit, dont on sent parfois les effets, sans en connaître la cause, ils arriveront à déblayer le cœur de leur prochain des griefs qui le rongent.

Le traitement à entreprendre est donc uniquement subjectif, car seul un travail intérieur parvient à délivrer l’âme des parasites qui en absorbent le suc vital. Il ne faudrait accorder aux autres hommes le droit de nous faire souffrir que par la pitié ou l’amour qu’ils nous inspirent. N’y a-t-il pas du ridicule à être la victime du regard froid des indifférents, d’une parole acerbe, d’une négligence, d’une impolitesse de la part de gens dont notre vie sentimentale ne dépend point?

Et même, quand ces blessures nous sont portées par des amis, des proches, des êtres qui nous donnent le bonheur ou le malheur, n’est-il pas maladroit de leur accorder de l’importance? Si ces froissements sont légers, ne vaut-il pas mieux les étouffer? S’ils sont de nature à affliger sérieusement, le plus sage n’est-il pas de les pardonner en silence? S’ils sont trop graves pour être pardonnés en silence, on gagnerait à les exprimer par des mots.

Impossible! dira-t-on. Tous ceux qui, sentant des ombres s’interposer entre eux et leurs amis, ont recherché naïvement une explication, se sont trouvés en face d’un mur de glace.--Quelque chose contre vous? Mais comment donc?--Il n’y a rien, absolument rien!--Vous avez une imagination étonnante!--Et un sourire de raillerie souligne les paroles fausses. Il semble dire, ce sourire: «Vous vous figurez m’avoir blessé! Quel sot amour-propre est donc le vôtre!»

L’amour-propre, voilà le grand obstacle à ces expositions sincères de nos blessures morales. Il est, en général, compris de façon singulière. Les hommes ne se soucient guère de la réalité des choses[6], mais bien plutôt du rôle qu’ils jouent, en tant que marionnettes sociales (oh! pas tous, bien entendu, mais le plus grand nombre). Le cabotinage a tellement envahi les mœurs et les esprits que tout se fait pour et sur la scène, y compris la bienfaisance. Jadis, les auteurs dramatiques et les acteurs se préoccupaient à peu près seuls des applaudissements des foules; aujourd’hui les conférences, les congrès et les expositions multiples sont autant de théâtres où presque toutes les catégories de citoyens ont leur rôle à jouer.

[6] Voir _Ames dormantes_, le chapitre: «Le faux amour de soi».

A certains points de vue, le cabotinage est utile; il sert d’émulation, il apprend à se mieux tenir, délivre de la timidité. L’habitude de se présenter au public donne, dès l’enfance, un aplomb étonnant; on voit des petites filles jouer la comédie avec une désinvolture amusante; elles récitent des compliments aux souverains ou présentent une adresse au Saint Père avec un aplomb et une absence d’émotion que leur envierait une actrice vieillie sur les planches. Pas un battement de cils! Elles ne rougissent même pas. La rougeur n’est plus que l’indice de l’amour-propre blessé: les causes qui la provoquaient autrefois, pudeur et honte, sont à peu près éliminées de la vie moderne.

Ce développement du cabotinage a donné une impulsion insensée aux vanités et a, par conséquent, augmenté de beaucoup le nombre des griefs secrets. Tous aspirant à un succès personnel sur une scène quelconque, il serait maladroit d’admettre le succès d’autrui. En ce monde, bientôt, il n’y aura plus que des compétiteurs!

Le plaisir de la médisance a peut-être diminué, parce qu’on a moins de temps à y consacrer, mais l’éloge spontané et sincère a disparu des habitudes morales du XXe siècle, et elles sont rares, les gloires qu’on n’essaye pas de démolir! Pour échapper au dénigrement, il faut avoir de singuliers mérites, ou travailler dans des branches à concurrence limitée. En tout cas, il est indispensable que le grand homme vive solitaire, loin des foules, de façon à ne pas irriter le prochain par le bruit des applaudissements qu’il recueille. Les contacts trop fréquents sont de sûrs provocateurs de griefs.

La grande loi des causes et des effets est mise en doute, à cause des démentis que l’expérience lui donne. Mais sont-ce des démentis? Si l’on tient compte des causes ignorées, on ne saurait prétendre qu’il y ait jamais un effet sans cause. On ne peut dire non plus qu’il y ait des causes sans effets, les résultats directs d’une cause étant parfois détruits ou paralysés par d’autres causes plus fortes que nous ne percevons pas, et qui provoquent des effets différents de ceux que la cause visible semblait indiquer comme certains. Toutes les _inconnues_ qui entourent la vie de l’homme, et dont on constate l’existence à chaque pas, permettent à cette loi, qui satisfait le besoin de logique et l’instinct de justice que nous portons en nous-mêmes, de conserver sa valeur. Valeur d’hypothèse si l’on veut, mais tout n’est-il pas à peu près hypothèse, dans ce monde de l’incertitude où nous naissons, vivons et mourons?

On peut donc affirmer que l’exacerbation de l’amour-propre, résultat du cabotinage moderne et de la doctrine égalitaire, a pour conséquence immédiate le grief, car celui-ci trouve dans la vanité une source intarissable où s’abreuver et se renouveler. L’homme vain a désespérément besoin des autres, parce qu’il en attend les approbations et les flatteries dont il est assoiffé. Mais s’il exige des joies, il n’en donne pas et est presque toujours lui-même un faiseur de peines, non par méchanceté ou férocité instinctives, mais simplement parce que l’éloge n’atteint jamais à la hauteur de ses désirs, et que, si on le lui refuse, il regimbe et devient la proie de rancunes qui le transforment en être nuisible. Le petit grief prend facilement chez lui des allures de haine.

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