Faiseurs de peines et faiseurs de joies
Part 4
Les gens excessivement riches, ou ceux qui occupent une haute situation personnelle ou sociale, sont en général indemnes de la maladie égalitaire; les indépendants, les solitaires, les philosophes et les sages ne la connaissent pas, et ils en sourient quand ils la constatent chez autrui. Les natures droites, bonnes et simples l’ignorent complètement, mais tous les médiocres d’âme en sont atteints; leur bas niveau offre un terrain admirable à la culture du bacille. Et cette rage d’égalité en fait immédiatement des faiseurs de peines. Dans leur famille, dans leur entourage direct, la mauvaise humeur, résultant de ce besoin non satisfait, les rend insupportables, irascibles, injustes...
La doctrine de l’égalité a nui énormément à l’auto-critique; le sentiment de la mesure se perd, les gens s’arrogent le droit de trancher les questions qu’ils ignorent. Avec le sentiment de la mesure et la perception juste de l’échelle des valeurs, le tact, cette chose subtile qui adoucit les angles et rend aisés les rapports sociaux, diminue nécessairement. Les épithètes les moins flatteuses sortent des lèvres les plus incompétentes, non seulement en littérature (la littérature prétendant être l’image de la vie, chacun peut se croire en mesure de la juger), mais en peinture, en musique, en science même...
Cette dernière, surtout sous sa forme médicale, intéresse vivement les femmes, ce qui est juste, du reste, car, ayant charge d’enfants, elles doivent connaître les règles de l’hygiène et savoir, en cas d’absence du médecin, appliquer certains remèdes urgents; mais il est un peu ridicule de les entendre légiférer sur les méthodes de cure, et lancer sans ménagement, à l’adresse de praticiens parfois célèbres, l’épithète d’imbécile ou de charlatan. Quelle est la source cachée de cette singulière audace? Le besoin d’égalité. Parce qu’elles ont appris le nom de quelques-uns des remèdes à la mode et des nouvelles applications de la thérapeutique, elles s’imaginent en savoir à peu près autant que ceux dont la vie a été consacrée à ces études.
Il en est de même dans toutes les branches du savoir humain: les hommes, tout comme les femmes, se plaisent à trancher sur les choses qu’ils ne connaissent pas. La plupart du temps, ils ne savent pas eux-mêmes quel mobile les pousse à mettre ainsi à découvert leur ignorance. Ils obéissent non pas aux pièges de leurs instincts, comme lorsqu’ils sont guidés par le génie de l’espèce, mais à ceux de la fausse doctrine égalitaire, qui a été répandue dans leurs âmes. Se taire ou interroger n’équivaudrait-il pas à confesser qu’ils reconnaissent à celui qui parle une compétence qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes? Les gens d’esprit ne tombent pas dans cette erreur, mais si les gens intelligents sont innombrables, combien sont rares les gens d’esprit, capables d’auto-critique!
Il est impossible de connaître et d’approfondir chaque sujet, mais il est indispensable d’avoir des «clartés de tout», pour s’intéresser aux arguments en discussion et même pour y toucher. Mais entre toucher et trancher, entre glisser une appréciation ou dogmatiser péremptoirement, il y a la distance qui sépare une brise légère d’un gros vent de pluie.
En présence d’hommes dont l’autorité est reconnue en certaines branches, on voit des gens fort médiocres se carrer dans leur fauteuil, avec l’air de dire: «Vous passez pour un grand savant, un grand artiste, un grand ministre, mais sachez bien que, malgré cela, je me considère comme votre égal!» Les mots ne sortent pas des lèvres, mais l’attitude et le regard parlent clairement. Des sots outrecuidants! dira-t-on. Oui, des sots outrecuidants, mais la doctrine égalitaire tend à les multiplier de façon effrayante.
Ce genre de sentiments alourdit et aigrit la vie sociale. Il pénètre dans les familles et les désagrège. Tous les membres ne sont pas doués des mêmes facultés et des mêmes dons; celui qui s’élève au-dessus des autres par sa beauté ou son esprit, ne flatte plus que rarement l’amour-propre de ses proches; au contraire, cet amour-propre s’insurge contre sa supériorité, réelle ou apparente. Volontiers on conspire à son détriment, et, dans l’existence familiale, il est le plus malheureux de tous, car il a contre lui toutes les vanités en révolte. Ses actes, ses paroles, ses façons d’être sont l’objet de critiques sourdes et continuelles. Sans la doctrine égalitaire, la famille aurait été heureuse et fière de constater le charme ou la célébrité d’un de ses membres, ce qui aurait assuré des satisfactions à tous. Loin de là, il y a rébellion dans les âmes: la vie de celui qui a émergé est empoisonnée par les hostilités qui l’entourent, le cœur des autres se consume dans des rancunes mesquines. Ces peines en engendrent d’autres, à l’infini, et elles forment, réunies les unes aux autres, un fardeau qui courbe les épaules de l’humanité sous un poids déprimant.
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Un autre fâcheux effet de la doctrine égalitaire est de détruire toute originalité. Dans le désir d’être semblable aux autres, l’homme abolit en lui tout ce qui le différencie de son prochain. Il a toujours suivi les mêmes modes, les mêmes habitudes de vivre, il s’est toujours cru obligé aux mêmes plaisirs, mais la tendance, qui déjà existait du temps de Rabelais,--et Rabelais avait des ancêtres,--tend à s’accentuer davantage. Les originaux diminuent de plus en plus; personne ne ressort en saillie. On n’a qu’une pensée: copier les usages des autres, et, naturellement, de plus haut que soi. Les parents s’agitent, dès qu’ils voient des goûts spéciaux se manifester chez leurs enfants. Une jeune fille, qui n’aime ni le monde, ni la toilette, est considérée comme un échantillon de mauvais goût. Les mères s’alarment: il faut aimer ces choses-là, par force, pour être au niveau des autres! Et celles qui savent par expérience ce que le développement de ces goûts entraîne pour l’avenir, n’en sont pas moins désireuses de les voir naître et fleurir chez leurs enfants. Ce sentiment illogique, d’où procède-t-il, sinon de l’esprit d’égalité qui trouble les cerveaux?
On voit des mères intelligentes, droites, honnêtes, se résigner d’avance à toutes les sottises que commettront leurs fils, comme à un droit de péage auquel il est impossible d’échapper, à cause de la parité absolue des êtres entre eux. Voilà la capitale erreur: les hommes ne sont pas tous semblables; l’instinct, en plusieurs cas, les différencie les uns des autres, et, plus encore, les moyens de le gouverner ou de le réprimer.
Il n’y a rien de plus antipathique et de plus ridicule au monde que la fausse originalité, que la recherche de se distinguer d’autrui; mais quand on a réellement des goûts et des façons de penser particulières, pourquoi ne pas s’y abandonner simplement? Ce besoin d’appartenir à un troupeau est l’un des plus absurdes qui existe. Si une initiative part d’assez haut pour qu’il soit élégant de la suivre, on voit la masse des gens s’empresser de la seconder, même si elle ne correspond à aucune de leurs tendances. C’est pourquoi l’on s’ennuie si vite de toutes choses! Le nombre de ceux qui y participent sans conviction produit ce désastreux effet.
Les meilleurs et les plus éclairés ne résistent pas toujours à cette tendance à l’imitation, qui a pour complice la lâcheté et la paresse inhérentes à l’homme. Leur devoir serait, au contraire, de la combattre avec toutes leurs énergies, puisqu’elle rapetisse l’individu et rend la vie monotone.
Si la notion égalitaire n’avait pas étouffé tout germe d’originalité dans les âmes, l’élargissement des points de vue, la plus grande indépendance dont chacun jouit et l’entrée dans un nouveau siècle auraient dû faire éclore des variétés infinies dans les personnalités. Mais cette notion a pénétré la majorité des cœurs et arrive même à étouffer chez quelques-uns les dons qui les auraient mis en valeur, tellement le besoin de se conformer à la sottise générale est puissant.
La mode est l’image frappante de cet état d’esprit. La femme très riche, et la plus petite bourgeoise sont vêtues de même: identique forme de robe, de manteau, de chapeau! Seulement, ce qui est élégant chez l’une est laid chez l’autre, à cause de la coupe et de la qualité des étoffes et de la façon dont la toilette est portée. Si la petite bourgeoise, aux ressources modestes, avait assez d’imagination et d’originalité pour adopter un costume inventé par elle, conforme à ses moyens, elle serait bien plus charmante, dépenserait moins et ne ressemblerait pas à une mauvaise copie. Mais elle n’a pas cet esprit, et sert à son tour de modèle à l’ouvrière, qui imite ses chapeaux et ses robes.
On raconte qu’un célèbre peintre français du XIXe siècle confectionnait lui-même les robes de bal de sa femme. Il drapait sur elle des morceaux d’étoffe, de la gaze, des rubans, des fleurs; tout cela attaché par des épingles et inventé au dernier moment. L’effet était merveilleux, et les toilettes de Mme *** justement célèbres. Quelle femme se prêterait aujourd’hui à pareille fantaisie? L’idée de ne pas ressembler aux autres, de ne pas être suffisamment banale la glacerait de terreur.
Il en est de certains défauts comme de certaines robes, il faut les avoir. Si quelqu’un s’en passe, il est pris pour un détraqué. Le monde est beaucoup plus exigeant sur les défauts que sur les qualités. Il ne permet pas qu’on lui escroque ceux qu’il est habitué à constater. Avec les années, lorsqu’ils ont cessé d’occuper l’attention du monde, les individus sont autorisés à affirmer leur manière d’être particulière, mais en général, à cet âge, on a perdu toute saillie, comme les pièces de monnaie qui ont trop circulé. Jusqu’à quarante-cinq ou cinquante ans,--sauf s’il appartient à la catégorie des solitaires et des indépendants,--l’homme est obligé à certaines attitudes; il doit manifester certaines passions et pratiquer certains vices, même innocents. S’il s’en abstient, on croit à de l’hypocrisie, à une pauvreté de nature; en tout cas, cette non identité complète avec les gens du même âge ou de la même condition paraît un fait anormal qui n’éveille aucune sympathie et provoque les défiances.
L’uniformité en toutes choses est le trait caractéristique de ce commencement de siècle: tout le monde, homme ou femme, se coiffe de la même façon, s’habille de la même façon, se meuble de la même façon, cultive les mêmes sports, adopte les mêmes formes de langage. Démarche, allures du corps, gestes des mains, une mode implacable règle tous les mouvements. Regardez des jeunes filles passer dans la rue, ne dirait-on pas des poupées mécaniques sorties d’un même atelier? La maternité et l’expérience mettent quelques nuances dans cette monotonie d’attitude, mais jusqu’au mariage ou à l’amour, elle est absolue. Celles qui savent rester elles-mêmes, marcher et se tenir comme la nature ou leur vision personnelle du beau le leur suggère, sont les intelligentes et les rares. La généralité montre une pauvreté d’imagination déplorable et pose avec constance, non en vue de l’esthétique, mais de l’uniformité correcte.
La variété est déjà une beauté en elle-même, et partout où la volonté de l’homme peut atteindre, il s’acharne à la supprimer. La nature, qui a plus d’esprit que nous, ne répète jamais le même visage, joli ou laid. Pourquoi ne pas l’imiter, au lieu de gâter les choses belles par des copies serviles et fades? Il y a des gens qui, s’ils le pouvaient, identifieraient les sexes pour tout égaliser.
On ne peut méconnaître que le féminisme pose une grave question d’économie sociale et de dignité humaine, mais, dans ses excès, d’où procède-t-il, lui aussi, sinon de l’idée égalitaire? Il a fait de justes conquêtes et en fera encore, s’il se garde de vouloir uniformiser les êtres. L’homme doit lutter contre la nature pour l’asservir à ses besoins, non pour en détruire les lois fondamentales. Il y a une sorte de plan divin ou d’ordre naturel des choses qu’on ne peut essayer de renverser. Tout effort prolongé en ce sens aurait des conséquences contraires au but poursuivi.
Pourvu que les femmes ne s’enivrent pas d’illusions égalitaires, elles arriveront à conquérir, auprès de l’homme, une place toujours plus considérable: l’instruction intégrale se généralisera, et les moyens honorables de vivre se multiplieront. Mais si elles s’attachent à la chimère des fonctions identiques, elles auront de pénibles surprises. Il y a des femmes supérieures et des hommes fort médiocres, c’est indéniable; mais l’excès d’intelligence d’un côté et sa pauvreté de l’autre ne suffisent pas à établir l’égalité.
Oh! le malheureux mot qui ne peut jamais s’appliquer en aucun sens et fausse les cerveaux et les cœurs! Prenons comme exemple la banale comparaison d’une souveraine et d’une paysanne. Naturellement cette dernière ne peut songer à être l’égale de la première, et pourtant, si la fermière est belle et la reine laide, c’est la reine qui, sur ce point spécial, n’est pas l’égale de la fermière. Le moindre petit professeur, s’il a du génie, peut refuser de reconnaître comme son égal le plus riche personnage du royaume; de même l’homme bien élevé vis-à-vis du voyou; cependant le voyou, par la force de ses muscles, regagne l’avantage dans un pugilat, et l’inégalité s’établit à son profit. Et ainsi de suite, indéfiniment.
Ce mot, fatal à la paix du monde, devrait être rayé de toutes les langues et se réfugier uniquement dans le code. Mais, dira-t-on, sans ce besoin d’égalité qui tourmente les âmes, aucun progrès ne se serait accompli dans le monde: c’est lui qui a poussé les hommes aux conquêtes... En est-on bien sûr? Ne les doit-on pas plutôt, comme le dit Pasteur, aux travaux désintéressés de l’esprit? Même au point de vue social, il ne faut pas confondre le désir normal, sain et juste, de l’amélioration pour _tous_ avec le chimérique désir d’un état identique pour _tous_.
Quant à la question de réforme légale, le simple sentiment de la justice aurait suffi à faire modifier la législation de façon plus équitable; et pour les réformes encore indispensables sur ce point, c’est sur lui qu’il faut compter, car le besoin d’égalité ne répond pas, si on l’analyse de près, à l’esprit de justice; il voit presque toujours les choses sous un seul angle. L’homme demande à être l’égal de son supérieur, presque jamais de son inférieur, ce qui réduit l’aspiration égalitaire à un besoin de monter, d’atteindre des conditions matérielles et morales supérieures à celles qu’on possède, aspirations légitimes, mais qu’il est pernicieux de déguiser sous un faux nom.
Justice et fraternité, ces deux termes devraient être le catéchisme social de l’homme moderne. Eux seuls sont capables de pacifier l’âme et d’établir entre les créatures humaines des rapports qui ne soient pas réciproquement une source de souffrance. Ils renferment les éléments capables d’améliorer la vie de chaque individu et celle des sociétés humaines; la recherche de l’égalité, au contraire, ne sera jamais qu’une puérile erreur, grosse d’inévitables déceptions; elle empire la destinée de l’homme et rend son cœur amer.
Sans diviser absolument, comme le faisait le comte de Gobineau,--ce prédécesseur français de Nietzsche,--les valeurs humaines en quatre catégories: fils de rois, imbéciles, drôles, brutes, il est certain que la terre donne parfois naissance à des êtres d’élite possédant, selon le mot de Carlyle: «La divine idée du monde», et qu’il est impossible de les confondre avec la grande masse des médiocres et des instinctifs. La seule égalité possible consiste en ce que, tous, nous avons besoin les uns des autres: chaque être humain a sa fonction définie dans le grand mouvement de l’univers. On ne le comprend pas toujours; si l’on s’en rendait mieux compte, les rapports des hommes entre eux s’adouciraient singulièrement. Les rares êtres qui, persuadés de cette vérité, essayent d’y conformer leurs actes, vivent dans une atmosphère de justice et de fraternité dont le chaud et clair rayonnement se répand sur tous ceux qui les approchent.
L’important est d’acquérir la conscience des choses; l’inconscience est la grande ennemie; elle nous fait marcher en aveugles et nous mène parfois jusqu’au crime.
CHAPITRE IV
PETITES TARES DE L’AME
Garde ton cœur plus qu’aucune chose que l’on garde, car c’est de lui que procèdent les sources de la vie.
PROVERBES.
Les petites tares de l’âme sont la source d’une bonne partie des misères que les hommes se font les uns aux autres. La plupart d’entre eux n’en soupçonnent même pas l’existence, et s’ils apprenaient à remonter de leurs actes aux causes qui les ont produits, ils seraient stupéfaits de découvrir dans leurs cœurs ces excroissances malfaisantes.
Cette ignorance de leur vie intérieure où presque tous les hommes vivent, rend difficile la guérison des maladies morales. Ce qui, au début, n’était qu’une tendance facile à réduire, devient promptement une infection incurable. Apprendre à connaître les véritables mobiles de ses sentiments et de ses actions[5] devrait être le premier devoir de tous les êtres pensants. Or, cette étude subjective est, au contraire, absolument négligée.
[5] Voir le chapitre: «Égalité».
Sauf aux époques de grande crise, l’homme vit automatiquement, sentant, agissant sans se rendre compte de ce qui le pousse dans un courant plutôt que dans un autre. Lorsque ses intérêts sont en jeu, il devient plus accort, mais c’est chez lui un travail intellectuel et non moral. S’il prenait l’habitude de s’examiner davantage, son cœur serait un jardin mieux cultivé, dont les mauvaises herbes seraient parfois arrachées.
Nous sentons cet organe par ses contractions de joie ou de peine, mais nous le traitons comme l’une de ces chambres abandonnées où la poussière, les insectes, les toiles d’araignée s’étalent à l’aise, sans qu’un plumeau diligent vienne les disperser jamais. Les examens de conscience ont toujours été rares, la paresse des âmes et des volontés s’y étant sans cesse opposée; on les pratiquait tout au plus à certaines époques de l’année, pour cesser d’y penser ensuite.
Dans la vie moderne, si agitée, le temps manque pour les retraites; il faudrait revenir au système de Pythagore, et repasser sa journée chaque soir, comme on prend son bain, le matin. Mais le soir, on est d’ordinaire si exténué, que les descentes dans l’âme sont brèves et superficielles. Le seul moyen pratique de savoir ce qui se passe en nous, serait de nous le demander à chacun de nos actes et de nos paroles. Nous avons bien l’habitude de regarder où nous mettons les pieds pour diriger notre marche, et cela ne nous coûte aucune fatigue. Pourquoi n’appliquerions-nous pas à l’ordre moral ce que la prudence, dans l’ordre physique, nous fait accomplir si aisément?
Mais pour comprendre la nécessité d’interroger sa conscience, il faut avoir appris à lui donner de l’importance. Ceux pour qui elle représente une formation artificielle, héritage des générations antécédentes et que les générations futures ne connaîtront plus, hausseront les épaules à l’idée d’en faire un objet d’usage journalier. Ceux qui la nient parce qu’ils ne la sentent plus tressaillir, n’ont qu’à fermer ce livre: il ne peut offrir d’intérêt qu’aux âmes pour lesquelles l’existence d’une voix qui les approuve ou les blâme représente une réalité vécue.
Cette voix est-elle un souffle de l’esprit ou une substance plus fine que la matière animale, puisqu’elle en condamne les instincts aveugles? Le saurons-nous jamais? En tout cas, cet organe ou ce souffle produit des phénomènes divers et changeants; à quelques-uns, il ne s’est jamais révélé; d’autres l’ont endormi de force, et, toutes les fois qu’il a donné signe de vie, il a été étouffé comme Desdemona par Othello. Chez d’autres encore, il est sujet à des sommeils et à des réveils subits que rien n’explique.
Les personnes qui vivent en communion continuelle avec leur conscience sont fort rares; ce sont les êtres supérieurs, ceux qui savent diriger leur vie et exercer une influence bienfaisante sur celle d’autrui. Les faiseurs de peines ne se recrutent pas dans leurs rangs. Mais cette élite est peu nombreuse. Des êtres bons, généreux, aimant le bien, détestant le mal, n’en font point partie, car on n’arrive pas sans peine à cet état qui demande un effort constant et une attention patiente. Sans tomber dans les scrupules excessifs qui obscurcissent l’esprit et angoissent inutilement le cœur, nous devons réfléchir aux effets de nos actes et de nos paroles. Tout dans ce monde, ne l’oublions pas, a une plus longue portée que l’esprit borné de l’homme ne le suppose. S’il s’en rendait mieux compte, sa vie intérieure et sociale s’orienterait sans doute différemment.
* * * * *
La vanité, l’envie, la jalousie et l’impatience de toute supériorité sont, avec leurs dérivés, les petites tares des âmes relativement honnêtes. Il y en a de sciemment injustes, criminelles, vicieuses, méchantes, de mauvaise foi; sur celles-ci, aucun raisonnement humain ne peut avoir de prise. Pour les ébranler, il faudrait une intervention divine: le miracle de la route de Damas, qui foudroya l’apôtre Paul!
Les quatre petites tares que je viens d’énumérer sont généralement unies comme des sœurs qui s’aiment; mais, suivant les caractères, l’une prévaut sur l’autre, et il est rare qu’elles soient de même taille et de même envergure. La vanité règne seule quelquefois, si elle est accompagnée de sottise suffisante et d’absence d’esprit critique. On voit, en effet, des hommes et des femmes, s’avancer dans la vie le visage satisfait et la bouche souriante, s’admirant eux-mêmes, et parfaitement certains d’exciter l’approbation d’autrui. Ils ne connaissent ni l’envie, ni la jalousie, tellement ils sont certains d’avoir toujours la première place dans le cercle où ils se meuvent. L’impatience de la supériorité d’autrui ne les tourmente jamais, puisqu’ils ne la discernent pas; la fureur de l’égalité leur est inconnue, car ils se trouvent toujours préférables aux autres. Lorsqu’une femme possède ce don de la satisfaction permanente, beaucoup de souffrances lui sont épargnées. Elle n’est jamais jalouse en amour: son mari peut la tromper, même avertie, elle n’y croit pas! Des phénomènes identiques se manifestent chez les hommes. Les moindres honneurs, dès qu’on les leur rend, se gonflent à leurs yeux de façon démesurée; satisfaits au suprême degré, ils n’envient pas les autres. Mais cette catégorie d’êtres est si peu intéressante en soi, qu’après en avoir noté l’existence, elle ne vaut pas la peine de s’y arrêter.
Beaucoup de fierté vraie sauve de la vanité; le fatalisme également; une grande finesse d’intelligence produit le même effet; les âmes stoïques ne la sentent presque pas; les âmes chrétiennes victorieuses l’ont bannie, mais, chez la grande masse des individus, elle est à la base des impulsions, des paroles, des actes. Les êtres intuitifs, les esprits à perception nette, la devinent et la sentent immédiatement chez les autres. Cette vulgaire production du cœur ternit les plus nobles qualités. Trouver une nature dépourvue de vanité procure une joie rare qui redonne confiance dans la nature humaine.
Malgré leur parenté apparente, il faut tracer une ligne de démarcation nette, entre la vanité et l’ambition. Cette dernière peut être noble; la première ne l’est jamais. L’être vaniteux qui ne lutte plus contre son instinct de paon, devient, par cela même, capable des plus basses pensées, et des plus méchantes actions; il est fatalement un faiseur de peines, car la vanité est implacable. Pourtant elle représente une faiblesse et non une force, mais le mal que peut produire la force brutale est moins cruel et moins dangereux.