Faiseurs de peines et faiseurs de joies

Part 3

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Un fils, une fille, qui voient l’un de leurs parents victime de l’injustice de l’autre, en sont plus frappés que s’il s’agissait de torts plus graves qui se dissimulent mieux et heurtent moins au fond.

Si encore on parvenait à démontrer leurs torts aux êtres injustes, une sorte de soulagement s’ensuivrait. Mais on n’y parvient jamais, souvent parce qu’ils sont inconscients, et presque toujours parce qu’ils sont de mauvaise foi vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Il est rare que la mauvaise foi ne soit pas alliée à l’injustice; elles marchent presque toujours de conserve, l’une appuyée sur l’autre. De la famille où elles s’exercent journellement, ces deux sœurs perverses s’étendent à tous les rapports sociaux, qu’elles gâtent et attristent.

La mauvaise foi est subtile, s’insinue partout, même dans l’amour et aussi souvent dans l’amitié. Les relations mondaines en sont saturées, et elle atteint des proportions gigantesques dans la vie publique. Le jeu des partis dans le système parlementaire est basé en grande partie sur la mauvaise foi. Cette nécessité de désapprouver toute noble initiative du parti contraire, et d’approuver aveuglément les sottises de son propre parti donne aux âmes l’habitude de se mentir à elles-mêmes. Les esprits droits tendent à réagir contre ce servage politique, mais au point de vue du système représentatif, ces velléités d’émancipation morale sont réprouvées. Sur certaines questions l’on voit aujourd’hui les groupes se désagréger, les caractères indépendants se refuser à voter contre une motion qui leur paraît bonne, simplement parce qu’elle est présentée par des adversaires. Ces symptômes semblent indiquer un avenir meilleur, où les hommes, au lieu de se ranger sous un drapeau, représentant des intérêts, se disciplineront sous le joug de principes librement acceptés, dont le but unique sera le bien général.

Que nous sommes loin encore de cette sincérité d’âme! Dans quels rapports humains la mauvaise foi ne règne-t-elle pas en maîtresse? Les gens, en ce monde, paraissent surtout préoccupés de se tromper l’un l’autre. De l’homme d’État, qui éblouit le pays de promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, jusqu’au négociant, qui vend des produits falsifiés, et à l’ouvrier, qui fait par calcul un ouvrage sans durée, pour s’assurer une clientèle, la mauvaise foi s’étale à tous les degrés de l’échelle sociale. On le sait: quelques-uns s’indignent, d’autres sourient; mais tant qu’elle ne lèse que des intérêts matériels, qu’elle ne se manifeste que dans la vie publique et les rapports extérieurs, on la supporte et on n’en meurt pas.

Mais si elle pénètre dans l’intimité de notre existence sentimentale, elle devient, elle aussi, tout comme l’injustice, une cause de mort, car elle soulève des révoltes dans la partie la plus délicate de notre être. Découvrir de la mauvaise foi chez ceux que l’on aime,--même en dehors de l’amour,--est autrement douloureux qu’une injure ou un acte brutal. Il est triste de ne pouvoir tabler sur le dévouement d’un frère, d’une sœur, d’un ami, mais ne pouvoir compter sur leur bonne foi est plus triste encore. Le cœur se gonfle d’indignation jusqu’à éclater et n’a pas la ressource de se soulager par des reproches comme pour un tort tangible, le caractère de la mauvaise foi étant justement de nuire et d’exaspérer, sans en assumer la responsabilité.

Des personnes, qui seraient fort étonnées si on doutait de leur honorabilité, se permettent de dire les choses les plus blessantes et les plus injustes à leur entourage, de ces choses qui font saigner l’âme. Puis, si leur victime essaye de réagir, elles jouent la surprise, déclarent qu’elles ne comprennent pas pourquoi on se fâche, que pas une parole, dont elles aient à se repentir, n’est sortie de leur bouche. Et cependant leurs lèvres sont chaudes encore des mots incisifs et cruels qu’elles ont prononcés! Est-ce lacune mentale ou mauvaise foi?

D’autres individualités ont pour système, dans une discussion, de ne jamais tenir compte des arguments de leur interlocuteur, et reviennent toujours à leur point de départ pour défendre leur égoïsme, imposer des sacrifices à autrui ou reprocher des torts qu’on ne leur a pas faits. Aucune démonstration, aucune explication ne les persuade, les bonnes raisons n’arrivent pas à leur cerveau. Du moins elles n’en tiennent aucun compte et, après des heures de discussion, remettent sur le tapis leurs premiers arguments, dont la fausseté cependant leur a été victorieusement démontrée. Ces mêmes personnes ont pour système de ne jamais reconnaître ce qu’on a fait pour elles et ne se souviennent que de ce que l’on a oublié de faire. Si l’on s’abaisse à rappeler des actes positifs de dévouement accomplis à leur égard, elles regimbent, vous accusent de leur reprocher les bienfaits reçus et déclarent qu’elles n’en avaient nul besoin!

Tout esprit manquant de droiture est, par cela même, ingrat. Or l’ingratitude, jointe à la mauvaise foi et à l’injustice, font tant de mal aux êtres sensibles, que la plupart des maladies de foie et de cœur qui, tout à coup, emportent nombre de gens, ont été lentement préparées par la tristesse, l’amertume, la révolte qu’éprouvent les âmes loyales et tendres à ces contacts douloureux.

Les femmes en général,--exception faite naturellement des femmes de cœur et d’intelligence supérieure,--ont l’habitude de dire du mal des maris, en tant que catégorie. Ils le méritent sur beaucoup de points sans doute. Mais il en est cependant de dévoués, de bons, s’exténuant de travail pour donner du bien-être à leur famille, qui sont tués lentement par l’ingratitude, l’injustice et la mauvaise foi de leur femme. Celle-ci est peut-être une très vertueuse personne, qui n’a jamais manqué à ses devoirs d’épouse, mais elle se plaint toujours; elle ne reconnaît jamais ce que l’on a fait pour elle; elle a des caprices constants et une irritabilité chronique. Le pauvre homme rentre dans son intérieur où jamais une bonne parole ne l’attend, où jamais ses oreilles n’entendent un raisonnement juste. S’il est faible et sans principe, il cherchera des compensations ailleurs, mais s’il est honnête et affectionné, il se contentera d’être malheureux, de se ronger intérieurement, et de ces rongements naissent les maladies qui emportent.

Dans les vies mondaines et les maisons riches, où les obligations d’une grande fortune finissent toujours par extérioriser forcément les existences, ces misères morales se sentent moins, parce que l’on dépend moins les uns des autres. Mais dans les milieux modestes et laborieux, l’homme aurait besoin de trouver dans sa famille, qu’il soit mari, père, fils, ou frère, un abri pour se reposer des luttes de la journée et se préparer à celles du lendemain, un abri où il soit sûr de ne pas rencontrer l’injustice, la mauvaise foi, l’ingratitude, ces ennemis qui le guettent à chaque instant dans la vie publique.

Il y a aussi, bien entendu, des maris, des pères, des fils brutaux, injustes, de mauvaise foi et ingrats,--surtout ingrats,--mais, en général, les torts des hommes prennent d’autres formes, ils tuent d’une autre façon, et leurs torts sont plus apparents, plus grossiers, plus tangibles... Impossible pour ceux-ci de plaider l’inconscience. Ainsi on voit des hommes ruiner leur famille par leurs vices, leur imprudence ou leur faiblesse, mais, du moins, ils ont la responsabilité de ces catastrophes, puisque l’administration de la fortune est entre leurs mains. Pourtant que de fois c’est la femme qui pousse au luxe, se refuse à l’économie, ne veut pas sacrifier ses robes et ses colifichets et rend impossible les réformes que le chef de famille voudrait imposer.

Des statistiques de la criminalité, il résulte que les hommes recourent aux moyens violents pour se débarrasser des femmes, dans une proportion très supérieure à celle de l’autre sexe; mais dans la catégorie des empoisonnements, celui-ci reprend le dessus. Il en est de même pour les torts qui, sans avoir recours au crime, amènent la mort des membres d’une famille: ceux des femmes sont plus subtils, ils ne frappent ni le regard, ni le toucher, ni l’opinion, et si la loi se mêlait de les rechercher, ils échapperaient à son contrôle.

Les hommes prennent leur revanche sur d’autres questions, car ils sont faiseurs de peines tout autant et même davantage que les femmes. Ainsi dans les malheurs qu’amène l’amour, leur responsabilité est plus considérable, et il en est de même sur beaucoup d’autres points. Mais leurs torts, leurs fautes, leurs crimes représentent, la plupart du temps, des réalités positives, tangibles, visibles, dont ils doivent rendre compte. Leur injustice, leur mauvaise foi revêtent des formes agressives et brutales et se montrent plus souvent encore dans la vie publique que dans la vie privée, tandis que la femme, n’ayant pas cette ressource, exerce son action seulement dans la famille et dans l’intimité.

Si la façon perfide de faire souffrir, où excellent certaines créatures humaines, excite l’indignation à cause des découragements douloureux qu’elle provoque et des malheurs qui en résultent, une tristesse profonde se joint à l’indignation, car ces créatures ont souvent le cœur affectueux; elles aiment ceux qu’elles torturent, elles voudraient être bonnes, remplir leur devoir, elles croient le remplir et sont parfois--pas toujours--absolument ignorantes du mal qu’elles causent.

Lorsque, dans cette existence ou dans des existences successives, elles auront développé leur conscience et que l’éducation de leur raisonnement sera faite, leur réveil sera terrible, car le mot trop tard est le plus douloureux que les lèvres humaines puissent prononcer. Trop tard pour être heureuses elles-mêmes, trop tard pour rendre heureux ceux qu’elles aimaient, trop tard pour réparer les ravages qu’elles ont produits, trop tard pour redonner la vie...

CHAPITRE III

ÉGALITÉ

L’œil ne peut pas dire à la main: je n’ai pas besoin de toi, ni la tête dire aux pieds: je n’ai pas besoin de vous.

SAINT PAUL.

Parmi les faiseurs de peines, il faut placer au premier rang les utopistes généreux et fous qui ont jeté dans le monde le mot d’égalité. Ce mot, qui répond au besoin de justice qui tourmente les consciences modernes, a séduit les âmes; pourtant jamais mot n’a contribué davantage à détruire la paix des cœurs en éveillant en eux d’irréalisables aspirations. Une partie du malaise qui trouble la société actuelle en procède directement, car donner pour but aux hommes l’égalité, c’est les placer en face d’une chimère éternellement fuyante.

Sur quoi se basent, en effet, les espérances égalitaires qui aujourd’hui soulèvent les foules? Où que nous regardions, l’inégalité règne partout: dans les œuvres de la nature, les formations humaines, les infinies variétés psychologiques des individus. Depuis le commencement des siècles jusqu’à maintenant, sous aucune forme, l’égalité n’apparaît dans le monde; preuve que d’immuables lois s’y opposent. Les religions s’en sont si nettement rendu compte qu’elles ne l’ont jamais proclamée, même au point de vue spécial de la situation de la créature vis-à-vis du créateur.

Le christianisme lui-même, tout en proclamant que tous les hommes sont enfants de Dieu, contredit absolument, par la doctrine des appelés et des élus, le principe égalitaire. Pour nous en tenir à la religion de l’Occident, il résulte de l’ancien et du nouveau Testament que l’Éternel n’a pas vis-à-vis de chacun des intentions identiques, qu’il emploie des mesures diverses, qu’il crée des vases d’élection et des vases de perdition. N’est-il pas le potier qui se sert d’éléments différents pour des fonctions différentes et avec lequel nul n’a le droit de contester? Les paroles de l’apôtre Paul sont à ce sujet nettes et explicites: Dieu appelle qui Il veut, rejette qui Il veut, et pourtant, tous sont ses enfants, tous sont égaux devant son amour et sa justice.

C’est là le mystère que le sentiment de la solidarité bien comprise tend à éclaircir; la tête a besoin des bras et les bras, de la tête. Et ce besoin mutuel crée une sorte d’égalité entre les membres d’un même corps; mais l’inégalité des conditions et des dons durera aussi longtemps que le monde, et même peut-être au-delà du monde.

* * * * *

Les fondateurs d’État et les différentes civilisations, s’inspirant des inégalités de la nature, établirent des régimes, basés sur tant de tyrannie, d’abus et de criantes injustices, qu’enfin le cœur de l’homme se révolta. La déclaration, relativement récente, de l’égalité de tous devant la loi, procède de cet éclat d’indignation, si fort chez quelques-uns, qu’il a créé d’irrésistibles courants et imposé dans la législation quelques principes à base d’équité.

On n’est encore qu’au commencement de la route à parcourir. De grandes réformes restent à accomplir, et le devoir de tous est de travailler, même au prix de graves sacrifices personnels, à accélérer les conquêtes de la justice. Celles-ci promettent à l’humanité un avenir meilleur, où les revendications seront moins âpres, étant moins justifiées, où les poussées de l’envie s’atténueront, où, lorsque surgiront des conflits, chacun sentira qu’il existe des «juges à Berlin», et une opinion publique intelligente et droite dont les arrêts auront moralement force de loi. Ce jour est éloigné encore, bien que l’aurore en semble proche à quelques-uns; mais que ce résultat soit atteint à longue ou à brève échéance, il représente la seule victoire contre l’inégalité à laquelle l’homme puisse prétendre.

Le mirage de l’égalité des conditions, qu’on fait miroiter devant les foules, est aussi décevant que les plus fausses chimères dont on ait jamais amusé l’humanité. Autant promettre à l’homme de l’empêcher de mourir! Un médecin qui leurrerait ses clients de pareille espérance, passerait pour un charlatan, un ignorant ou un fou! Les prophètes, annonciateurs d’une société future dont tous les membres posséderont les mêmes avantages, préparent, à ceux qui leur prêtent foi, de terribles déconvenues. En tous cas, ils développent dans les âmes un inguérissable mécontentement, une croissante irritation, qui, au lieu d’augmenter le sentiment de la fraternité, en étouffe les germes.

On répondra que mes arguments enfoncent des portes ouvertes, que les plus ignorants se rendent compte des inégalités de la nature, et savent que pas une feuille d’un même arbre n’est semblable à l’autre. Nous ne songeons pas, s’écrient les nouveaux apôtres, à modifier les lois de la création, dont la cause première est encore inconnue, mais à transformer la société que les hommes ont constituée, à abattre les barrières qu’ils ont dressées, à donner à chacun la part qui lui revient dans les fêtes de la vie, à établir, en somme, un état idéal, où tous occuperont une place au festin. Certes, chacun n’aura pas le même visage, la même taille, la même vigueur physique, les mêmes dons intellectuels, mais la future organisation sociale pourvoira à donner à tous la même situation et le même tremplin.

Comme si cette situation et ce tremplin ne dépendaient pas justement du visage, de la taille, de la vigueur physique et des dons intellectuels dont le distributeur, de quelque nom qu’on l’appelle, n’en fit jamais qu’à sa guise! Mais aucun raisonnement ne prévaut. Le mot d’égalité semble avoir égaré les meilleurs esprits; ils se sont laissés enivrer par cette fausse divinité. Joseph Mazzini, malgré la hauteur de son intelligence, tenait absolument à inscrire la décevante parole sur le drapeau de la _Jeune Italie_; il y tenait plus qu’à toute autre, non seulement pour galvaniser les foules, mais parce que, de bonne foi, il n’en voyait pas le vide et l’absurdité. L’univers, dans toutes ses manifestations, dit: «Inégalité», et l’homme, le faible roseau pensant de Pascal, ose répondre: «Égalité!»

Il y a dans cette irréalisable aspiration une part de puérilité et une plus grande part de tristesse. Quand on entend des personnes, dont l’ignorance garantit la sincérité, exprimer certaines certitudes, une compassion saisit l’âme. On voudrait prémunir ces cœurs gonflés d’espoir contre les inévitables déceptions et faire luire à leurs yeux de réalisables perspectives, car toute espérance continuellement déçue est pour l’âme un poison corrosif.

Même en admettant la possibilité de constituer par décret législatif un état de choses où les enfants, à leur naissance, seraient tous propriétaires d’un morceau de terrain identique, et auraient tous droit à la même éducation et instruction, l’égalité ne serait pas établie pour cela, non seulement parce que la Providence restera toujours maîtresse de son choix et qu’aucune puissance humaine ne pourra la contraindre à une distribution égalitaire de ses bienfaits, mais parce qu’aucune loi au monde, même soutenue par la violence, ne pourra empêcher qu’il n’y ait des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir, dans toutes les classes sociales.

La même hygiène, les mêmes exercices, la même nourriture, pourront peut-être diminuer la dissemblance des formes extérieures (et encore sera-ce possible?). Mais l’intelligence, le caractère, les sentiments, rien ne les ramènera jamais à un niveau égal. Il ne s’agit pas seulement des différences d’éducation et d’hérédité; deux frères élevés de façon identique donneront les résultats les plus opposés: l’un comprendra tout dans la vie, l’autre ne comprendra rien! Leur situation dans la société sera donc fatalement différente, leur travail aura une rétribution différente, l’un aura du prestige sur les volontés et les esprits, l’autre ne pourra que subir le courant général. Voilà donc l’égalité détruite dans les circonstances où elle paraissait le plus facile à établir.

Que sera-ce dans les cas où les débuts de l’existence, l’influence des milieux et l’empreinte atavique sont diamétralement opposés? D’ailleurs, outre la naissance, la fortune, les dons extérieurs, l’intelligence, le caractère, tant de forces secrètes différencient les hommes les uns des autres, que, même si on parvenait à niveler tout le reste entre eux, ils resteraient toujours dissemblables. Il y a dans chaque être des puissances spéciales dont on n’a pas pénétré l’essence et dont il est tout aussi impossible de déterminer que de régler les effets. Pourquoi tel capitaine, tel chef d’usine, tel maître d’école ont-ils du prestige sur leurs soldats, leurs ouvriers, leurs élèves? Pourquoi tel autre, doué peut-être de qualités supérieures, ne parvient-il jamais à se faire écouter ni obéir? La psychologie moderne n’est pas encore arrivée à découvrir par quelles mystérieuses forces certaines organisations dominent les autres, donnent une impulsion aux autres, attirent les âmes comme la flamme les phalènes. Contre ce magnétisme qui donne le pouvoir, provoque l’amour, influence l’opinion, aucun féroce niveleur ne pourra prévaloir jamais. Ce sont là vraiment des portes closes, au seuil infranchissable.

* * * * *

Dans les classes pauvres et dans la longue parabole des déclassés, si nombreux aujourd’hui, il est naturel que le mot égalité ait fait fortune; il semble le remède à tant de justes besoins et d’injustes souffrances. Mais après avoir jeté son poison dans le cœur des ignorants et des malheureux, pour lesquels il est synonyme de revanche, il a pénétré l’âme générale du monde, et les privilégiés de la fortune et du bonheur y ont puisé le droit de se rebeller contre toute supériorité. Ceux dont l’existence est facile et bonne, y trouvent le prétexte d’un mécontentement continuel et d’une mauvaise humeur chagrine. Le cri qu’on entend n’est plus seulement celui des êtres persécutés et souffrants; c’est la plainte des vanités exacerbées, qui toutes veulent grimper aux premières places et supportent malaisément de ne pas y être poussées de force par l’opinion publique.

Les quatre syllabes qui, lorsqu’elles partent de la bouche des meneurs d’hommes, poussent le peuple aux émeutes, aux grèves, aux révolutions, ont produit dans la vie intime des classes[4] bourgeoises des bouleversements également dangereux.

[4] Voir _Ames dormantes_.

La diminution du respect des enfants vis-à-vis des parents en procède de façon directe. On l’attribue au développement de l’individualisme, résultat de l’éducation moderne; mais ne provient-il pas plutôt de ce que l’esprit a perdu le sens des mesures et a désappris à les évaluer? Seuls les êtres d’élite savent s’incliner encore devant les supériorités. Les médiocres s’y refusent, depuis le collégien qui s’imagine être sur le même pied intellectuel que son père ou son professeur, jusqu’au néopoliticien qui traite d’imbéciles les principaux hommes d’État de son pays, et au sous-lieutenant qui appelle son général: vieille ganache!

Cette prétendue indépendance n’empêche point ceux qui croiraient se diminuer en subissant le prestige d’hommes supérieurs, de rechercher avidement les puissants du monde, pour solliciter les avantages dont ils disposent. Aucune admiration, aucun respect sincères ne se mêlent à leurs efforts pour obtenir qu’un rayon du soleil tombe jusqu’à eux. Ils se sentent égaux à tous,--mais ce sentiment, au lieu de développer dans leurs âmes une dignité fière, les pousse à l’abaissement moral de feindre, en vue de leurs intérêts, une humilité dont ils enragent de devoir porter le masque. Pourquoi lui et pas moi? se demandent-ils. Ces mots sont écrits aujourd’hui dans la plupart des cœurs. Les plus naïfs les formulent à haute voix, et il y a quelque chose d’inexprimablement triste dans cette exclamation puérile de gens incapables, qui se croient en mesure de gouverner le monde, de produire un chef-d’œuvre, de découvrir une des forces ignorées de la nature.

Si les jugements que les hommes portent les uns sur les autres étaient connus, la plupart des liens se rompraient, sauf dans les cas rares des âmes qui sentent le respect de leurs affections. Ces appréciations malveillantes sont-elles toujours l’effet de l’envie, de la méchanceté, de la calomnie? Oui, certes, parfois, mais en général, elles proviennent des cœurs que le venin de l’égalité a infestés.

Ne pouvoir arriver, sur certains points, à la compétence des autres, leur est insupportable; ils veulent passer le niveau sur les têtes. Or, il n’y a qu’un moyen: abaisser les fronts qui se dressent trop haut, et la meilleure manière d’y parvenir est le dénigrement. Une actrice célèbre disait d’une autre: «C’est une comédienne parfaite, rien ne lui manque, que l’art.» Ces mots blessaient savamment le point sensible, c’est-à-dire celui qui fait la raison d’être d’une existence. Eh bien, c’est ce point-là que les égalitaires visent toujours.

Ils ne diront pas d’un savant: il manque de littérature et de philosophie, mais: sa science est incomplète, superficielle... S’il s’agit d’un homme politique, d’un psychologue, d’un historien, ils l’attaqueront sur sa culture générale. La femme ne s’acharnera pas sur les pires défauts d’une autre femme, mais elle essayera de démolir ses qualités ou ses avantages, ceux surtout qui font son prestige et auxquels elle a le plus sacrifié. C’est le besoin d’égalité qui excite à ce genre de démolissement, dont parfois la méchanceté positive est absente.

Le mécontentement qui attriste tant de vies a également sa source dans la notion erronée qu’il faut posséder ce que les autres possèdent. Les malades,--car c’est là une maladie de l’esprit,--ne se disent pas la chose si nettement à eux-mêmes, mais ils la sentent toujours; il suffit de les observer d’un peu près pour s’en convaincre. Le nombre des gens qui ne sont pas satisfaits de leur sort est immense, et je ne parle que des classes dirigeantes. Tous possèdent des appétits supérieurs à leur condition, et quand la condition s’améliore, l’appétit croît et le mécontentement reste le même.