Faiseurs de peines et faiseurs de joies
Part 2
Mais, dira-t-on, il est parfois utile de faire souffrir pour former les caractères. En évitant toujours de causer de la peine à autrui, on risque de perdre toute influence moralisatrice, de provoquer un amollissement général des facultés, et surtout des facultés de réaction si nécessaires à la santé physique, intellectuelle et morale des individus. La souffrance est bonne...
Pour ce qui est du dernier argument on peut se tranquilliser, la souffrance ne manquera jamais, la Providence ou la destinée se chargeant toujours de nous la faire connaître. Mais la première partie de l’objection est juste: il faut savoir, dans l’éducation, toucher et blesser certains sentiments, les faire saigner même, et viriliser les caractères en leur imposant l’effort, le renoncement, le travail, toutes choses qui, au moment même, ressemblent étrangement à des peines. Les enfants ont à ce sujet des perceptions étonnamment justes. Ils préfèrent presque toujours les parents sévères à ceux qui ne le sont pas, pourvu qu’ils découvrent, sous leur rigueur apparente, un esprit de justice et de bonté. Évidemment un père, une mère qui, pour éviter une contrariété à leurs enfants, leur permettent de se lever tard, de négliger leurs études et de consacrer leurs forces au plaisir, sont leurs pires ennemis. Par une indulgence puérile et une faiblesse inintelligente, ils risquent d’endommager l’avenir de leurs fils et de leurs filles de façon irrémédiable; ils méritent donc d’être placés parmi les pires faiseurs de peines.
Mais tout raisonnement suppose une intelligence capable de le comprendre. La vérité la plus évidente, sottement appliquée, peut avoir des résultats pires que le mensonge. Ainsi la nourriture est indispensable à la vie, l’air, au fonctionnement des poumons; mais gaver un enfant d’aliments, ou l’exposer à un vent du nord glacé, pendant des heures entières, est atteindre un but contraire à celui que l’on se propose. Il en est ainsi de la trop grande complaisance. Vouloir écarter de ceux qu’on aime les difficultés à vaincre et les occasions d’effort, est le plus mauvais service à leur rendre, surtout s’il s’agit d’enfants et de jeunes gens. Il faut, au contraire, inventer les obstacles, si les conditions de la vie n’en fournissent pas. Telle parole incisive, tel blâme sévère sont comme le sel qu’on mêle aux aliments; ils servent de stimulant. Ne pas savoir, à l’occasion, causer volontairement un moment de peine, serait mal aimer ou montrer une déplorable absence de compréhension.
Mais entre une critique méritée, destinée à produire un effet salutaire, et des paroles malignes, reflet de sentiments injustes, jaloux, ou pis encore, aucune comparaison ne peut s’établir. La première est semblable au remède qui guérit, même si le goût en est âcre; les secondes sont des liqueurs qui empoisonnent.
On objectera encore que telles personnes, capables de formuler les plus dures vérités, ont été des sonneurs de cloches efficaces. Que d’âmes réveillées par ces langues acerbes! Jamais un doux berger n’aurait eu cette influence. C’est qu’il y avait en ces hommes, aux paroles brusques et sévères, l’étoffe d’un apôtre, et qu’ils s’exprimaient en mots cinglants, emportés par leurs convictions et non par un esprit de méchanceté, d’intolérance ou d’injustice. Il est certain, du reste, que leur influence dépendait de la valeur et de la force de leur caractère et non des formes brusques et dures dont ils enveloppaient leurs enseignements et leurs blâmes. Avec plus de douceur et d’indulgence, le même effet aurait été produit, peut-être même un effet meilleur.
En quelques cas, en certaines circonstances, avec les natures molles et léthargiques, il est possible que la violence soit nécessaire pour éveiller les consciences. Elles ont besoin de l’effet physique produit par la voix irritée, les paroles rudes et les manières brutales. Le fait se vérifie surtout avec les enfants. Plus tard, l’esprit critique s’étant développé chez l’individu, la boursouflure dans les reproches en détruit l’efficacité.
De toutes façons, une démarcation nette doit être établie, dès le début, entre les faiseurs de peine par altruisme et conscience et les faiseurs de peine par égoïsme et inconscience. Les premiers savent ce qu’ils font, même s’ils se trompent dans la forme qu’ils emploient; les seconds sont semblables à des aveugles, qui mettent le feu partout où ils passent, sans discerner les désastres dont ils sont cause. Ces criminels sans le savoir sont les plus à plaindre des hommes, car ils risquent de se trouver devant l’irréparable, le jour où ils ouvriront les yeux à la vue nette des responsabilités qu’ils ont encourues.
CHAPITRE II
CRIMINELS INCONSCIENTS
Sûrement si les créatures vivantes pouvaient voir les conséquences de toutes leurs mauvaises actions... elles s’en détourneraient avec horreur.
IMITATION DE BOUDHA.
Ernest Renan s’exprimait à peu près en ces termes, en parlant de l’éducation religieuse: «Nos enfants ont été élevés sous l’influence de l’ombre du christianisme, mais qu’en sera-t-il de nos petits-enfants? Ils n’auront plus que l’ombre d’une ombre: or, c’est bien mince!» Nous en sommes maintenant à cette ombre d’une ombre, et c’est bien mince, en effet! Cependant, dans certaines classes sociales, l’instruction religieuse se donne encore par conviction ou par convenance, et l’on enseigne le décalogue aux jeunes gens et aux enfants. Mais la plupart sont disposés à penser, comme d’ailleurs le faisaient leurs pères, qu’une partie des dix commandements ne les regarde point, ceux surtout qui défendent le vol et le meurtre. Les personnes qui les instruisent les forcent à s’y arrêter, leur démontrant qu’on peut voler son prochain sans lui dérober apparemment aucun objet matériel, en diminuant injustement sa réputation, en dénigrant ses capacités, en lui faisant perdre du temps lorsqu’il vit de son travail, en retardant les payements qui lui sont dus, en essayant d’obtenir des rabais exagérés sur le prix des objets qu’on lui achète. Les exemples peuvent se multiplier à l’infini, et tous représentent des vols, inconscients peut-être, mais non moins réels et pernicieux dans leurs effets.
Quand il s’agit du: «Tu ne tueras point», les instructeurs sont plus embarrassés et moins clairs. Toute pensée de haine, disent-ils, impliquant le désir de la disparition de l’ennemi ou du gêneur qui encombre notre route, peut être assimilée à l’homicide. Mais si l’on tue plus souvent par la pensée que par le poignard ou l’arme à feu, ces élans meurtriers sont toutefois assez rares, et s’ils révèlent des cœurs violents, rancuniers, intéressés, ils sont du moins nuls dans leurs effets, car ceux que l’on occit en espérance sont d’ordinaire les plus rebelles à quitter le monde d’où l’on voudrait les exclure.
Des façons de tuer bien autrement réelles et sûres peuvent être citées: un fils qui triche au jeu, une fille qui se déshonore, amènent ou précipitent la mort de leurs parents. Certaines cruelles trahisons d’amour ont parfois aussi le même résultat. L’associé infidèle qui ruine l’ami confiant est souvent la cause directe de la maladie qui emporte celui-ci. Énumérer les occasions tragiques où l’homme est responsable d’avoir abrégé les jours de son semblable serait trop long. Les cas extrêmes que je viens de citer sont rares cependant. La plupart des gens honnêtes ou appelés tels n’ont ni déshonneur, ni trahison, ni ruines à se reprocher. Ils vont de l’avant dans la vie, la conscience sereine, certains de n’avoir pas manqué au sixième commandement et, si on le prononce devant eux, ils relèvent vertueusement le front. Cet ordre, qu’ils n’ont jamais enfreint, ne les regarde pas; il s’adresse à ceux que la police traque ou que les prisons abritent.
Cette parfaite tranquillité d’esprit est-elle justifiée? Sommes-nous réellement certains que ces paroles ne nous regardent pas et que, s’adressant à un peuple entier, Moïse, sous l’inspiration divine, ait prononcé des paroles inapplicables à la plupart des hommes? Il est probable, au contraire, que les ordres donnés l’étaient pour tous, s’adossaient à tous, correspondaient à des tentations et à des possibilités communes à tous.
Il y a dans la vie humaine, comme je l’ai dit déjà[2], un côté grave dont on a rarement conscience. Si l’on s’en rendait nettement compte, l’orientation de l’existence serait différente. J’entends parler de la portée qu’ont les actes, les paroles et, qui sait? même les pensées personnelles. N’est-il pas effrayant que tout ce que nous disons ou faisons ait une répercussion immédiate qui influe sur notre propre destinée et sur celle d’autrui? C’est dans le fait de cette répercussion qu’il faut chercher en quoi le sixième commandement regarde tous les hommes, et pourquoi ils sont dans l’erreur en voulant l’appliquer à une seule catégorie d’individus.
[2] Voir le chapitre: «Faiseurs de peines».
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Quelle que soit la forme des doctrines religieuses, philosophiques ou positivistes qui gouvernent les vies, certaines notions sont communes à tous les hommes. La nature, l’hérédité et l’influence des milieux sont la cause de ces analogies. En tout cas l’on peut affirmer que tous les êtres créés souffrent des mêmes peines. Quelquefois leurs joies sont diverses, mais la douleur les assimile les uns aux autres. Comme la mort, elle est le grand niveleur, et «la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas nos rois». La même qualité de larmes rougit les yeux des misérables et des puissants, et leurs cœurs se serrent de la même façon, sous l’étreinte de la souffrance. Nous pouvons donc tous mesurer ce qu’elle représente pour autrui, et nous rendre compte des ravages qu’elle produit dans l’organisme physique.
Si réellement l’on doit trouver dans l’au-delà un règne de justice où toutes les actions secrètes des hommes et tous les effets de ces actions seront pesés à une juste balance, il y aura de singulières surprises. Parmi les meurtriers que Dante a placés dans le septième cercle de l’enfer, au milieu d’une rivière de sang bouillant: _Lungo la proda del bollo vermiglio ove i bolliti faceano alte strida_, nous verrons peut-être surgir des figures que nous n’aurions jamais supposé devoir faire partie de la sinistre cohorte. Et si le grand poète demandait à entendre le récit de leurs fautes, ces damnés ne pourraient plaider ni la passion folle, ni la jalousie aveuglante, ni l’ambition effrénée, car c’est inconsciemment qu’ils ont été assassins.
Mais jusqu’à quel point l’homme de notre époque a-t-il le droit de se déclarer inconscient, de plaider l’ignorance et de décliner les responsabilités qui lui incombent? Son premier devoir d’être civilisé n’est-il pas justement de savoir ce qu’il fait, d’être conscient de ses actes et de leurs conséquences?
Il y a évidemment des peines involontaires dont nul n’est responsable et des peines salutaires[3] qui sont un devoir. Cependant qui de nous est certain de n’avoir jamais fait souffrir sciemment et inutilement les êtres dont l’existence se trouve mélangée à la nôtre, et d’avoir ainsi abrégé des vies? En certains cas, ces peines furent passagères, et le repentir de ceux qui les provoquèrent en a effacé la trace et le souvenir. Mais il y a des individualités qui s’arrogent le droit, avec suite et persévérance, de causer les pires souffrances à ceux qui ne leur ont point fait de mal. Sans parler du déshonneur, de la ruine et des catastrophes innombrables que certaines créatures malfaisantes provoquent autour d’elles, il y a des formes infinies de chagrins usants que les hommes se donnent les uns aux autres, sans même avoir pour excuse la loi de la conservation, cette loi inférieure et cruelle, derrière laquelle s’abritent les égoïsmes effrénés. On peut ramener, il me semble, la plus grande partie de ces peines inutiles à la formation incomplète des caractères et à l’habitude de ne pas tenir compte des impressions que nos actes et nos paroles produisent sur les sentiments d’autrui.
[3] Voir le chapitre: «Faiseurs de peines».
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L’augmentation croissante des suicides est un fait indéniable et général. Les causes qui les provoquent,--sauf dans les cas passionnels,--ne sont plus tout à fait les mêmes qu’autrefois. Ainsi les suicides pour échapper au déshonneur ont diminué, et ceux pour échapper à la maladie et à la misère ont quintuplé au moins. Le phénomène s’explique aisément. Le mot honneur est composé des mêmes lettres, mais sa signification a varié, et ses limites se sont étonnamment élargies; ce n’est plus _l’île escarpée et sans bord_ où nul ne pouvait rentrer quand il l’avait quittée, c’est une plaine qui s’étend à l’infini et dont on ne discerne plus nettement les bornes. Par conséquent, la crainte d’en être expulsé a cessé à peu près d’inquiéter les consciences.
D’autre part, la résignation étant désormais considérée par les écoles modernes comme la vertu des faibles et des incapables, la plupart des gens ont honte de la pratiquer. Et lorsque les nuages s’amoncellent, ils s’enfuient de la pauvreté et de la souffrance, en se jetant dans la mort. Ceux qui ont désappris aux âmes la beauté et la grandeur de la patience auraient dû prévoir ce que cette doctrine provoquerait de désespérance chez les malheureux, désespérance que les meilleures lois sociales ne guériront pas, car les souffrances physiques et morales échapperont toujours à leur contrôle.
Peut-être ces contempteurs de la résignation ont-ils, au contraire, prévu le résultat de leurs leçons et estiment-ils que les êtres inutiles à la société font bien de se supprimer? En ce cas ils ne mériteront pas une accusation de légèreté. Il faut même reconnaître qu’ils n’ont pas travaillé en vain et que leur influence sur les âmes a été réelle.
La responsabilité d’une autre catégorie de suicides, assez fréquente de nos jours, et qui a pour cause les chagrins domestiques, peut en partie leur être attribuée également. Les trahisons conjugales ne se cachent pas sous cette dénomination (ayant leur rubrique spéciale); il s’agit simplement des tortures que les membres d’une même famille s’imposent les uns aux autres et qui, parfois, produisent des exaspérations telles, que les victimes de ces misères préfèrent en finir avec la vie plutôt que de continuer à les supporter.
Le dédain ouvertement exprimé pour la patience et la résignation contribue, certes, à ces accidents, mais d’autres facteurs entrent également en jeu, et ce sont le manque de contrôle sur soi-même et l’irascibilité qu’on ose aujourd’hui étaler impudemment en les décorant du nom de nervosité: «Dans ma jeunesse, la neurasthénie s’appelait mauvais caractère», disait une femme au franc parler. Évidemment elle avait le tort de trop généraliser, mais un fond de vérité ornait ses paroles. Que de choses appelées honteuses autrefois et que, sous le nom de nerfs, on se pardonne aujourd’hui avec une aisance étonnante. Accuser quelqu’un d’impatience, d’irritabilité, d’injustice et même de mauvaise foi n’est plus une injure: «Ce sont les nerfs», répond-on, et ce mot magique explique et excuse tout. Chacun se sent devenir irresponsable, car ces nerfs-là, chacun les a, chacun serait tenté par moment de leur lâcher la bride.
Une certaine réaction contre l’importance excessive donnée aux désordres nerveux commence à se manifester dans le monde médical, et d’autres moyens de cure que la complaisance, dont les spécialistes ont usé jusqu’ici, sont préconisés. On essaye, par l’éducation de la raison, de démontrer aux malades que l’état de leurs nerfs dépend en grande partie de l’état de leur esprit, et que c’est celui-ci qu’il faut guérir. Mais après avoir persuadé aux gens qu’ils ont un système nerveux détraqué, il est excessivement difficile de les convaincre que la guérison dépend d’eux-mêmes. Leur amour-propre se met de la partie, car ils sont devenus intéressants à leurs propres yeux, regrettent leur situation de sujets pathologiques et n’éprouvent aucun désir de redevenir responsables de leurs propres actes.
Le phénomène est singulier, mais très réel. Évidemment on se sent humilié des maladies enlaidissantes, répugnantes et qui mettent des entraves aux jouissances; mais si la vanité et le plaisir n’en souffrent pas, certaines gens trouvent une sorte de satisfaction orgueilleuse à parler de leurs maux. Le personnage de Dickens, qui était si démesurément fier de la frêle santé de sa femme, n’est, comme toutes les caricatures, qu’une exagération de la vérité.
Le nervosisme n’a pas créé les défauts par lesquels les hommes de tout temps se sont fait souffrir les uns les autres, mais il les a aggravés, leur a fourni le prétexte de s’étaler avec impudeur; en même temps, il diminuait les qualités d’endurance. De là un malaise général; les nerfs des uns ne veulent plus supporter les nerfs des autres; X se laisse aller à son irascibilité, et Z se révolte contre les façons désagréables qu’il avait jusqu’ici supportées avec patience.
Un examen de conscience s’imposerait à tous, car tous, plus ou moins--sauf quelques lumineuses exceptions--font souffrir et souffrent. Or, ces souffrances sont inutiles et pourraient être, en partie du moins, éliminées, si la préoccupation de ne pas être des faiseurs de peines pénétrait les esprits, et si chacun apprenait à mesurer ses responsabilités. Le mauvais caractère d’un membre d’une famille n’amène pas nécessairement le suicide des autres, mais il décolore leur existence et peut accélérer le développement des maladies dont ils portent le germe. Dans beaucoup de cas, il précipite les morts.
Les organisations sensibles, fières et délicates, les cœurs profonds sous une apparence brusque, les êtres de bonne foi et de justice sont ceux qui souffrent davantage des contrariétés de la vie domestique. Ils ont le besoin intense d’un centre d’harmonie et de paix où se reposer des luttes extérieures, et ne savent se résigner à ne pas le trouver sous leur toit. Le regret les ronge et les rend moroses, ternes, découragés. Ils contribuent ainsi à alourdir l’atmosphère morale de la famille. D’abord victimes, ils finissent par devenir bourreaux, tellement l’humeur chagrine est une maladie contagieuse. Le prince de Bismarck a dit, je ne sais où, que les gens de bonne humeur avaient toujours raison. En tout cas, les grognons ont toujours tort. Comme il suffit d’une brebis malade pour empoisonner un troupeau, il suffit d’un caractère chagrin pour gâter tous les autres, c’est la traînée de poudre. La minute d’avant, on riait; le fâcheux entre, et au bout d’un instant chacun boude!
Ces effets désastreux se manifestent surtout dans les familles, parce que la gêne en est bannie et que, s’aimant davantage, on est plus sensible aux procédés désagréables. Et puis c’est l’histoire de la goutte d’eau qui, tombant chaque jour, finit par creuser le sol. Telle attitude, prise fortuitement dans le monde par un indifférent, froisse sans affliger, mais de la part d’une mère, d’une femme, d’un frère, d’un mari, elle blesse aux points sensibles du cœur. Est-ce à dire que la vie de famille nous expose à des expériences douloureuses auxquelles nous échappons ailleurs? Il est impossible de le nier, et cependant la famille est encore ce que l’on a inventé de mieux en ce monde, et ceux qui voudraient la détruire n’y parviendront pas.
On pourra la dissoudre, elle se reformera fatalement. La supprimer serait priver l’homme de tout appui et de toute consolation. Mais la rendre douloureuse, comme le fait notre manque d’altruisme, c’est la forcer à dévier de sa mission véritable, qui est d’être un abri, une école et un but. Comment concevoir une humanité sans famille? Les hommes ne seraient plus que des voyageurs solitaires, passant d’un hôtel à l’autre, n’appartenant à personne, sans devoir, sans responsabilités, ne connaissant que la joie de contacts passagers, d’où naîtra peut-être une autre créature solitaire, dont l’État s’emparera et qu’il lancera ensuite dans l’existence, sans le souvenir d’un passé, sans l’espérance d’un avenir.
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Les êtres brutaux et violents, méchants même, ne sont pas toujours ceux qui enveniment davantage la vie de famille. Les caractères injustes et de mauvaise foi--l’un ne va généralement pas sans l’autre--causent des misères plus profondes, et le mal qu’ils font est autrement subtil et dangereux. L’affirmation paraîtra paradoxale et ne l’est pas. D’abord les premiers sont rarement aimés ou cessent promptement de l’être, et leurs actes ne produisent souvent que des effets extérieurs; ils donnent des coups de poing qu’on peut rendre ou dont on peut guérir. Les seconds versent un poison lent qui tue.
Certaines natures ne souffrent que faiblement de l’injustice ou de la mauvaise foi de leur entourage; tout glisse sur elles, pourvu que leurs intérêts ou leurs plaisirs ne soient pas compromis. Pour les êtres droits et sensibles, au contraire, tout contact avec ces deux forces dissolvantes représente une torture qui les exaspère et les humilie.
On m’a accusé de juger sévèrement les femmes, et certains passages d’_Ames dormantes_ m’ont valu des reproches de la part de celles qui, reconnaissant leurs propres mérites, trouvaient mes réflexions déplacées. D’autres, au contraire, âmes admirables et droites, se sont montrées d’une humilité touchante, me reprochant de n’en avoir pas dit assez sur les lacunes de l’esprit féminin. Je crains, cette fois-ci encore, d’éveiller des susceptibilités en osant prétendre qu’au point de vue de l’injustice, les femmes rendent des points à l’autre sexe.
C’est surtout dans la famille que ce manque d’équité se manifeste. L’homme ayant au dehors de nombreux champs d’action et d’évolution, se complaît parfois, chez lui, au rôle de bon juge. La mère, l’épouse, la sœur y prétendent rarement. Dites à un homme qu’il est injuste, il s’offense. Retournez l’accusation contre la femme, elle ne se révolte pas, elle sourit parfois même avec complaisance. Les scrupules ne l’arrêtent guère dans ses aveugles préférences ni dans ses appréciations fausses. Elle estime que de ne pas avoir à se soucier de ce qui est juste, représente un des privilèges de son sexe...
Les femmes sincèrement chrétiennes et les femmes intellectuellement supérieures ne tombent pas dans cette basse erreur. Elles se croient dignes d’aspirer à la justice, et l’accusation d’y manquer les blesse autant que l’homme. Mais tout ce qui est haut est rare. Pour qu’il y ait un changement dans les conditions psychologiques de l’humanité, il faudrait que certaines habitudes morales s’établissent sur le terrain commun. Il ne sera possible d’y arriver que par l’éducation et l’influence de l’opinion publique, lorsque celle-ci se reformera sur des bases nouvelles.
Quand l’injustice nous touche directement et lèse nos intérêts, nous nous révoltons, nous nous indignons, mais notre plus fine substance n’est pas seule touchée. D’autres éléments s’y mélangent, et les sentiments qui nous agitent sont tellement imprégnés de colère et de rancune personnelle, que le sens de l’équité blessée se fait moins sentir. C’est lorsque les actes, les paroles et les pensées injustes ne sont pas dirigés contre nous, mais contre autrui, que nous connaissons, dans toute son intensité, cette souffrance spéciale, intolérable aux âmes droites.
L’injustice vis-à-vis des enfants est la plus inique; ils ne peuvent se défendre et ne se rendent même pas compte de ce qui les fait souffrir; on voit passer dans leurs yeux une surprise, une détresse qui angoissent le cœur. Dans la jeunesse, l’effet des injustices subies est moins émouvant, mais plus dangereux; il aigrit, endurcit et souvent déprave les âmes. Il éloigne de la famille, prématurément, ceux qui auraient encore besoin d’être guidés par elle; il dépose dans les jeunes esprits des germes de défiance et de rancune qui ne s’éliminent jamais.