Faiseurs de peines et faiseurs de joies

Part 1

Chapter 13,599 wordsPublic domain

DORA MELEGARI

FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES

Deo favente

TREIZIÈME ÉDITION

PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER SOCIÉTÉ ANONYME 33, RUE DE SEINE, 33

Tous droits réservés

OUVRAGES DE DORA MELEGARI

AMES DORMANTES 7e édition, 1 volume in-12 5 fr. » Ouvrage couronné par l’Académie française.

FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES 11e édition, 1 volume in-12 6 fr. »

CHERCHEURS DE SOURCES 6e édition, 1 volume in-12 5 fr. »

AMIS ET ENNEMIS 1 volume in-12 5 fr. »

ROMANS

Expiation (sans nom d’auteur). Marthe de Thiennes (sous le pseudonyme de Forsan). Les Incertitudes de Livia Id. Dans la vieille rue Id. La Duchesse Ghislaine Id. Kyrie Eleison Id. La petite Mlle Christine (sous le nom de l’auteur). Les Mères: Caterina Spadaro Id. Les Mères: Mes Filles Id.

AUTRES OUVRAGES

Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses amis, avec une Introduction par Dora Melegari.

Lettres intimes de Joseph Mazzini, avec une Introduction par Dora Melegari.

La Jeune Italie et la Jeune Europe. _Lettres inédites de Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari_, publiées par Dora Melegari, 1 volume in-12 5 fr. »

EN ITALIEN

Le tre capitali.--1er volume: _La città forte_.

Il sonno delle anime, 2e édition.

La Giovine Italia e la Giovine Europa, dal carteggio inedito di Giuseppe Mazzini a Luigi Amedeo Melegari.

Artefici di pene ed Artefici di gioie, 2e édition.

Aux

LECTEURS D’AMES DORMANTES

PRÉFACE

Ce livre, que je dédie aux lecteurs d’_Ames dormantes_, s’adresse, comme le précédent, à tous ceux qui cherchent la justice et voudraient trouver le bonheur dans l’harmonie de leur être avec les réalités de la vie et les vérités supérieures. Les réflexions qu’il contient n’ont point le but orgueilleux d’expliquer le mystère de notre individualité, ses origines et son avenir, mais d’établir une communication mentale entre ceux qui partagent les mêmes espérances.

Nous assistons, en ce moment, à une décomposition, ou plutôt à une désagrégation de l’ancien monde, de ses mœurs et de ses principes. Elle s’est d’abord préparée lentement, puis a progressé avec une vertigineuse rapidité. Cependant, les molécules qui composaient l’édifice social sont restées les mêmes, et si tout tend à se transformer, rien ne sera détruit. Dans cette recomposition inévitable, certains angles faux, sous lesquels tant de choses étaient considérées, disparaîtront, et les préjugés tomberont comme les feuilles mortes des arbres, pour se reconstituer peut-être sous une autre forme.

Mais, pendant quelque temps du moins, on sera forcé de voir plus vrai et plus juste, parce que l’horizon de tous se sera élargi. Un ardent admirateur de l’Asie a écrit que les Européens, ne connaissant qu’un demi-hémisphère, n’avaient eu jusqu’ici que des demi-pensées! Avons-nous même toujours des demi-pensées? L’évidence de ce qu’il y a d’incomplet dans nos perceptions cérébrales nous saisit parfois si fortement, que nous sentons notre ignorance avec une douloureuse intensité.

Même sur les questions les plus simples, formulées en axiomes par les générations antécédentes, le doute a pénétré les esprits sincères et les consciences droites. L’ancien langage ne nous contente plus; nous voudrions des formes nouvelles pour exprimer les pensées nouvelles en gestation dans notre cerveau. Et, n’ayant à notre disposition que les vieux mots, nous les torturons pour leur attribuer un sens qu’ils n’avaient pas autrefois.

Le besoin d’être débarrassé d’une foule de raisonnements surannés, de conceptions étroites, d’idées toutes faites que les générations successives se sont transmises, sans les analyser jamais, tourmente l’homme. Mais il continue encore à redire machinalement, d’une voix découragée, où la conviction ne vibre plus, les phrases que répétaient ses pères, et il n’ose pas porter une main suffisamment hardie sur les formules de l’ancienne psychologie pour les éclaircir, les enrichir et les simplifier.

Celle-ci avait une façon dogmatique de diviser les hommes en bons et mauvais, sages et fous, forts et faibles, purs et impurs, athées et croyants; elle avait trop de nuances ou trop peu! Ne serait-il pas plus pratique et plus vrai de les partager désormais en deux nouvelles catégories, correspondant aux tendances vers lesquelles s’oriente l’avenir: _Faiseurs de joies et Faiseurs de peines_, puisque, chaque jour davantage, tout sera calculé à cette mesure?

Le christianisme semble disposé, tout le premier, à revenir aux formules simples et à se concentrer en deux notions principales: celle d’un père divin d’où nous procédons et vers lequel nous devons retourner, et celle de la fraternité entre les hommes. La pratique de cette fraternité tend à devenir--mille symptômes l’indiquent,--la véritable pierre de touche des vies religieuses. Du reste, la logique l’impose: refuser de reconnaître ses frères visibles, équivaut à renier le père invisible et commun. Sortir de l’impasse est impossible.

L’époque approche où l’homme (en dehors de tout parti politique ou confessionnel) apprendra à dire _nous_ et aura honte d’abuser du monosyllabe _moi_. Déjà aujourd’hui, lorsque, dans l’existence réelle ou dans les créations littéraires, une personnalité vivante ou fictive étale pompeusement ses émotions, ses déboires, ses difficultés, comme si son état particulier avait pour l’univers une importance capitale, elle provoque chez les autres une certaine impatience. Donner tant de poids à ses sensations personnelles, paraît aux esprits modernes une faiblesse puérile et ils ne s’émeuvent plus, comme jadis, aux tristesses et aux lamentations des poètes.

Chaque âme, chaque intelligence, chaque conscience a en soi, pour les spiritualistes du moins, une valeur réelle; diminuer cette valeur enrayerait, à leurs yeux, tout progrès moral. Mais les âmes, les intelligences, les consciences d’autrui devraient avoir pour chacun le même prix que la sienne propre. Si l’homme sentait réellement battre dans son cœur le cœur de l’humanité, la route d’un bonheur relatif s’ouvrirait probablement devant lui.

Jusqu’ici, il a tâtonné dans ses efforts vers le bien, et il suit encore des sentiers obscurs où des clartés fugitives paraissent et disparaissent. Sa destinée est probablement de ne jamais connaître, sur cette terre, la lumière éclatante du vrai complet, mais il est certain qu’il sent en lui la possibilité d’intensifier et d’élargir sa vie d’une façon illimitée, et d’arriver, plus tard, au seuil des portes lumineuses, derrière lesquelles la vérité rayonne.

Cette recherche ardente de la signification de notre destinée ennoblit l’homme, et si la théorie de l’immortalité conditionnelle était juste, ce serait sans doute là un des moyens de la conquérir. Mais il en est un autre, plus simple, plus à la portée de tous: celui de ne pas faire souffrir et de répandre la joie autour de soi. Si cette préoccupation dominait les âmes et les vies, que de larmes seraient essuyées, et que de floraisons nouvelles égayeraient nos jardins!

DORA MELEGARI.

Rome, mars 1905.

* * * * *

Je demande d’avance pardon aux lecteurs des quelques répétitions qu’ils trouveront dans ce livre. Elles sont inévitables dans un ouvrage de ce genre, les mêmes remèdes s’appliquant dans l’ordre moral à des maux différents, et les mêmes causes produisant souvent des effets dissemblables.

FAISEURS DE PEINES

ET

FAISEURS DE JOIES

CHAPITRE PREMIER

FAISEURS DE PEINES

Temer si dee di sole quelle cose, C’hanno potenza di far altrui male.

DANTE.

La souffrance est la grande éducatrice. Sans elle, l’âme humaine resterait un champ brûlé, sec et stérile. Le malheur est semblable à la pluie qui, pénétrant dans les profondeurs de la terre, fait germer les semences. Le bonheur est comme le soleil, il éclaire, réchauffe, et, sous son influence, les arbres et les plantes fleurissent. L’homme a donc besoin de l’un et de l’autre. Si la félicité constante retarde son évolution, la continuité de la douleur a pour effet certain de le déprimer jusqu’à le rendre incomplet, incapable de produire des fleurs odorantes et des fruits savoureux: à lui aussi, il faut des saisons de joie pour s’épanouir et rayonner.

Mais comment arriver à ce juste équilibre, comment dispenser en parts égales les sourires et les larmes, distribuer à chacun la dose qui lui convient des deux éléments? Cette répartition, quels que puissent être dans l’avenir les progrès de la science et les perfectionnements sociaux, est et restera impossible. Le grand distributeur des biens et des maux en fera toujours à sa guise. L’homme, cependant, pourrait éviter partiellement la souffrance, d’abord en apprenant à se bien aimer[1], ce qui écarterait de sa vie les chagrins inutiles, et, ensuite, en s’imposant le devoir d’être aussi peu que possible, pour autrui, un faiseur de peines.

[1] Voir le chapitre: «Le faux amour de soi», dans _Ames dormantes_.

Aujourd’hui, lorsque nous souffrons de l’injustice, de la mauvaise foi, de l’intolérance, de la jalousie, de la méchanceté de notre prochain, nous ne pouvons plus accepter ses coups d’estoc et de taille comme des épreuves venant directement de Dieu, pour nous punir de nos manquements et de nos erreurs. Cette conception moyenageuse a cessé de correspondre à la mentalité moderne; nous savons que les blessures par lesquelles notre sang coule sont simplement le résultat des intentions venimeuses du cœur d’autrui. Or, est-il nécessaire que ce cœur soit rempli de sentiments hostiles, d’envies de nuire et de désirs injustes? Si l’homme se rendait compte du mal qu’il cause, peut-être apprendrait-il à se contrôler davantage et à réfléchir aux responsabilités qu’il assume en cédant à ses impulsions malfaisantes.

Mais devenir conscient du résultat de ses actes indique déjà la possession d’une conscience relativement active. Or, il y a une foule de personnes qui ont étouffé la leur--si elle a jamais fonctionné--et pour lesquelles savoir qu’elles donnent du chagrin équivaut à les pousser à en donner davantage. Elles sont, en tous cas, absolument indifférentes aux peines qu’elles causent. Faire souffrir leur semble une preuve de puissance. Dans leurs yeux--ce sont même souvent de beaux yeux--passent des lueurs malignes, et l’on voit la pointe de leurs doigts s’enfoncer dans la paume de leur main comme dans le cou d’une victime qu’on étrangle.

Le raisonnement ni la pitié ne peuvent rien sur ces cœurs. Pour les attendrir, il faudrait de bien autres bouleversements, et la réflexion ne les amènera jamais à une vue nette de leurs responsabilités. Ce n’est pas pour eux que j’écris ces pages, mais pour ceux qui, tout en faisant souffrir, parfois jusqu’à la cruauté, ont cependant dans leurs âmes de vagues aspirations de bonté, de justice, de droiture...

* * * * *

«Tous nos chagrins nous viennent des autres.» Cette affirmation pessimiste d’un homme auquel la vie n’avait plus rien à apprendre, renferme une part de vérité, mais, pour la rendre complète, il faudrait ajouter: «et toutes nos joies en dérivent». En effet, les esprits capables de sentir la beauté et le charme de la solitude sont rares. Les mots: _Beata solitudo, sola beatitudo_ sont compris de peu d’âmes, et même celles qui ont le plus besoin de silence, qui ne sauraient vivre sans des heures de méditation, ne peuvent supporter un trop long isolement. «Rien de grand ne se fait sans la solitude», disait Lacordaire; mais les heures où l’on essaye de faire grand sont rares et courtes, et il y a des cœurs qui n’y aspirent jamais.

Du reste, quelles que soient les tendances intérieures de l’esprit, la plus grande partie de l’existence des individus normaux s’écoule en contact avec les autres hommes. Nous avons besoin les uns des autres, et sommes, par conséquent, les uns pour les autres, des sources constantes de peines ou de joies.

Les êtres absolument indépendants, qui n’appartiennent à aucune communauté, qui ont secoué le joug de la famille, se trouvent, eux aussi, sauf quelques cas de misanthropie accentuée, dans les mêmes conditions. Il faut être arrivé à un haut degré d’évolution et se trouver en communion intime et permanente avec Dieu et les amis invisibles, pour ne plus souffrir des variations d’humeur des autres hommes, pour supporter avec sérénité et indulgence leurs torts et leurs défauts. Mais ce sont là des situations mentales fort rares et la plupart des êtres se replient douloureusement aux contacts désagréables et s’épanouissent aux contacts affectueux, encourageants et doux... Aussi, en réfléchissant à ce que l’on peut pour ou contre le bonheur d’autrui, on se sent écrasé et l’âme se met à trembler.

Si nous pouvions procéder à un minutieux examen rétrospectif de toutes les phases de notre existence passée, de nos douleurs et de nos joies, des pas en avant et des pas en arrière qui ont avancé ou retardé notre marche, et des tendances imprévues qui, pendant une courte durée, ont semblé s’éveiller en nous; si nous nous rappelions les arrêts et les progrès subits de notre développement intellectuel et moral, les jours de courage et les jours de découragement qui se sont succédé sans cause apparente et ont, tour à tour, élevé ou abaissé la température de notre vie intérieure, nous nous rendrions compte de l’influence que les pensées et les paroles de notre prochain ont eue sur les oscillations de notre être.

Les hommes subissent l’impulsion de forces diverses d’action et de réaction: celles des puissances invisibles, celles de leur propre _ego_, celles des existences antécédentes qu’ils ont peut-être vécues, celles de l’atavisme et celles enfin de leur prochain. Ces dernières sont les plus facilement réalisables et analysables.

Parents, instituteurs, amis, indifférents, tous ont une part dans nos plaisirs et nos tristesses. Les premiers dirigent nos vies; les seconds, nos pensées, par les livres qu’ils nous font lire; les troisièmes notre sentimentalité; les derniers représentent l’opinion publique qui exerce également une action considérable sur notre orientation morale. Du jour de sa naissance au jour de sa mort, l’homme est donc la proie des autres. Si le cercle des influences qu’il subit est restreint, elles n’en sont que plus profondes et actives. S’il est plus étendu, elles sont indirectes, complexes et moins reconnaissables, mais tout aussi réelles.

Dans la formation de notre esprit et les vicissitudes de notre vie, la part des autres est immense, sans que nous nous en rendions nettement compte. Ceux qui échappent à la domination de leur entourage subissent l’influence du prochain par les courants de la pensée générale, auxquels nul ne peut se soustraire complètement. Les plus farouches défenseurs de leur indépendance dépendent, eux aussi, d’autrui, pour certains de leurs plaisirs et de leurs chagrins, à moins qu’ils n’aient réussi à supprimer dans leur être toute sentimentalité et toute sensualité.

L’affirmation de ce que les autres peuvent pour ou contre nous est indéniable, et pourtant la proposition contraire est vraie également: le bonheur et le malheur de l’homme résident surtout en lui-même. Et cela, non seulement en raison des satisfactions que lui donnent la richesse ou la pauvreté de sa vie intérieure et ses communications avec le divin, mais parce qu’il peut apprendre, par la culture d’une certaine philosophie, à jouir des rayons de chaleur qu’irradie la sympathie humaine et à opposer aux vents glacés de l’hostilité une cuirasse d’indulgence, de patience et de froideur. Au contraire, s’il se laisse aller au pessimisme et à la violence de ses impressions, il contribue à augmenter, jusqu’à l’invraisemblable, la somme de souffrances que lui cause autrui.

En résumé, l’homme est en grande partie l’artisan de sa propre destinée, mais cependant l’influence du prochain sur son bonheur, son malheur et l’orientation morale de sa vie est immense et décisive. Il croit y échapper en s’enfermant avec ses livres et ses souvenirs. Mais que sont les livres? Les pensées des autres. Que sont les souvenirs? Le rappel des jours passés avec les autres, des peines et des satisfactions qu’ils nous ont données. L’homme ne pourra donc assurer ses joies possibles et échapper aux douleurs inutiles qu’en modifiant ses rapports avec ses semblables.

* * * * *

Quelles que soient les améliorations qu’il est possible d’espérer dans les relations des hommes entre eux, il y a évidemment des séries de douleurs auxquelles l’être humain ne pourra jamais échapper: la pauvreté, la maladie, la mort! Souvent les uns et les autres sont provoqués ou précipités par les efforts d’autrui. Il est certain, cependant, qu’indépendamment des mauvaises volontés humaines, l’homme est destiné à souffrir et à voir souffrir, à mourir et à voir mourir, ce qui suffit à rendre sa destinée tragique. Le stoïcisme ou la résignation peuvent lui apprendre à souffrir avec fermeté, sans se plaindre; mais voir souffrir ceux qu’il aime, rien ne pourra lui enseigner à le supporter sans un intolérable déchirement d’âme. Il est presque plus facile de voir mourir.

Sans arriver à accueillir la mort des siens avec des manifestations de joie, comme le faisaient, paraît-il, les anciens Égyptiens, les cœurs très pieux trouvent dans la conviction profonde du revoir certain et de l’entrée des disparus dans la vie bienheureuse, une consolation à la séparation momentanée. Pour eux les morts ne sont pas des absents, ils sont des invisibles.

Aucune espérance ne vient par contre adoucir l’angoisse causée par la souffrance des vivants que nous aimons; elle broie le cœur, et le plus ferme esprit ne parvient pas à l’étouffer. Tant qu’il s’agit de lutter, de disputer à la pauvreté, à l’insuccès, à la maladie, des êtres chers, avec l’espoir de réussir, une force soutient; mais devant l’irrémédiable, la liqueur amère se boit jusqu’à la lie et une intolérable sensation d’impuissance torture l’âme.

Les cœurs vaillants parviennent à opposer le stoïcisme à leurs souffrances personnelles, mais ils ne les sentent que davantage peut-être, car la douleur qui ne s’extériorise pas, creuse en profondeur. Tous d’ailleurs ne sont pas des cœurs vaillants; ceux-ci même sont très rares. La seule idée de la maladie terrorise certaines âmes, et elles ne voient dans la mort que «la reine des épouvantements». Ces âmes tremblantes n’hésitent pourtant pas à causer à des êtres destinés, eux aussi, à la souffrance, à la maladie, à la disparition, un surcroît de chagrins déprimants, rongeants, inutiles... Il y a quelque chose à la fois de tragique et de puéril dans les peines que nous nous infligeons les uns aux autres, sachant que nous sommes tous des condamnés à mort qui ne peuvent être sûrs du lendemain.

Vivre pour soi, ne pas compter sur les autres, se renfermer dans les satisfactions égoïstes, représente pour beaucoup d’esprits la suprême sagesse. Ils se croient indépendants, et ils sont d’autant plus esclaves; car, même pour les plus personnels et matériels plaisirs, le concours d’autrui est indispensable, sous quelque forme que ce soit. Les joies de l’ambition satisfaite dépendent de l’admiration des autres; celles de l’amour, de la tendresse ou de la complaisance des autres; celles du confort, de l’intelligente organisation du travail des autres, et ainsi de suite, indéfiniment. Nous ne pouvons échapper à ces contacts et à cette dépendance.

Ceci établi et constaté, les éducateurs intelligents devraient se préoccuper de diminuer les souffrances humaines, en éveillant les consciences sur ce point spécial, en forçant l’homme à reconnaître l’énorme responsabilité qui lui incombe dans les peines qui attristent le monde. Le jour doit arriver où tout être sincère et non méchant apportera le même soin à ne pas être un faiseur de peines qu’à ne pas commettre une action reconnue malhonnête ou violemment cruelle.

La préoccupation de ne pas aggraver les malheurs d’autrui se borne forcément à l’entourage direct; l’homme ne peut envisager beaucoup au delà la répercussion de ses actions. Cependant, le moindre mouvement accompli ayant une influence indirecte et indéterminée sur le mouvement général, le bien qu’on fait à quelqu’un peut avoir pour résultat le malheur d’un inconnu. C’est pourquoi Renan raconte, dans ses _Souvenirs_, qu’il était arrivé à la détermination de ne jamais recommander personne, de crainte de commettre une injustice. Mais en poussant cette théorie à l’extrême, on arrive au plus effroyable égoïsme, sans rétablir le règne de l’équité.

L’homme est, aujourd’hui encore, un être extrêmement limité, et peut-être le restera-t-il toujours; la sphère où il agit directement est fort restreinte. Sa pensée seule peut dépasser les bornes de l’horizon que ses yeux perçoivent, et se répandre au loin. Mais, pratiquement, il n’a guère pour prochains que ceux dont la vie se mélange à la sienne par la famille, par l’amitié, par les intérêts communs. S’il se donnait comme devoir,--sans se désintéresser des grandes préoccupations humaines,--de ne pas rendre malheureuses, par sa faute, les existences qui dépendent de lui, un pas immense serait fait, et une bonne partie des peines sous lesquelles succombent les habitants de la terre, s’allégerait merveilleusement.

Mais comment amener les hommes à cette résolution, ceux surtout dont l’éducation n’est plus à refaire et qui ont vécu jusqu’ici parfaitement insouciants des conséquences de leur caractère et de leurs façons d’agir? La plupart même n’ont jamais pensé aux dommages qu’ils ont causés. Quelques rares âmes délicates et sensibles sentent seules le scrupule d’avoir affligé, découragé, froissé... Les autres foulent d’un pied paisible les petites fleurs qui croissent sur le sentier où elles marchent; leurs mains brutales écornent et brisent ce qui passe à leur portée, et elles écartent avec une dédaigneuse indifférence les obstacles qui les gênent. Les violents, les maussades, les injustes, les jaloux torturent la vie des autres, sans presque en avoir conscience, tellement il est admis que l’on peut avoir un détestable caractère sans risquer la mésestime.

Or, c’est là le point sur lequel la mentalité humaine doit se transformer. Les défauts de caractère méritent d’être considérés comme des tares morales, et jugés comme tels. L’opinion publique est seule capable de produire ce mouvement de pensée; l’essentiel est d’établir un courant, pour faible qu’il soit; il s’élargira ensuite et dominera les esprits. Lorsqu’il sera admis que tourmenter son prochain équivaut à le dépouiller de sa bourse, les gens ne lâcheront plus aussi facilement la bride à leurs tendances irritables, impérieuses, intolérantes et injustes. Certains êtres s’arrogent le monopole de cette licence et en tirent même une sorte d’orgueil étrange qu’ils décorent du nom de courage ou de franchise, et peut-être sont-ils de bonne foi! Mais cette bonne foi est basée sur une telle erreur de jugement, qu’on ne peut en tenir compte.

La formation d’une opinion publique sur cette matière est donc le seul remède aux maux variés que les hommes se causent entre eux. Il est nécessaire d’établir des courants de pensée en ce sens, et tous doivent s’y essayer. L’analyse des sentiments et des mobiles qui poussent les gens à se tourmenter les uns les autres est le premier pas à faire dans cette voie; le second est de leur ouvrir les yeux sur les conséquences, souvent désastreuses, de leurs actes et de leurs paroles. Il faut, en somme, que l’être humain devienne conscient, l’inconscience étant le grand obstacle à son évolution.

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