Face au drapeau

Chapter 3

Chapter 33,747 wordsPublic domain

L'embarcation était parée. Le capitaine Spade et cinq hommes y prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le cinquième, le maître d'équipage Effrondat, qui devait garder le canot, se mit à la barre près du capitaine Spade.

«Bonne chance, Spade, s'écria Serkö en souriant, et opère sans bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle...

-- Oui... à moins que ce Gaydon...

-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas.

-- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade.

Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au moment où il disparut au milieu de l'obscurité.

Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'_Ebba_ ne fit aucun préparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait point quitter le mouillage de New-Berne après l'enlèvement. Et, au vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant une demi-heure jusqu'à plusieurs milles en amont de la Neuze. Aussi la goélette ne se mit-elle pas à pic sur son ancre.

Mouillée à deux encablures de la berge, l'_Ebba_ aurait pu s'en approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de fond, ce qui eût facilité l'embarquement, lorsque le canot serait revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'était pas effectuée, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour ne point l'ordonner.

La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant passé sans être aperçu.

La rive était déserte, -- désert aussi le chemin qui, sous le couvert des grands hêtres, longeait le parc de Healthful-House.

Le grappin, envoyé sur la berge, fut solidement assujetti. Le capitaine Spade et les quatre matelots débarquèrent, laissant le maître d'équipage à l'arrière, et ils disparurent sous l'obscure voûte des arbres.

Arrivés devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrêta, et ses hommes se rangèrent de chaque côté de la porte.

Après la précaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait plus qu'à introduire la clé dans la serrure, puis à repousser la porte, à moins toutefois qu'un des domestiques de l'établissement, remarquant qu'elle n'était pas fermée comme d'habitude, l'eût verrouillée à l'intérieur.

Dans ce cas, l'enlèvement aurait été difficile, même en admettant qu'il fût possible de franchir la crête du mur.

En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le vantail.

Aucun bruit de pas dans le parc, nulle allée et venue autour du pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des hêtres qui abritaient le chemin. Partout ce silence étouffé de la rase campagne par une nuit sans brise.

Le capitaine Spade tira la clé de sa poche et la glissa dans la serrure. Le pêne joua et, sous une faible poussée, la porte s'ouvrit du dehors au-dedans.

Les choses étaient donc en l'état où les avaient laissées les visiteurs de Healthful-House.

Le capitaine Spade entra dans l'enclos, après s'être assuré que personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots le suivirent.

La porte fut simplement repoussée contre le chambranle, ce qui permettrait au capitaine et aux matelots de s'élancer d'un pas rapide hors du parc.

En cette partie ombragée de hauts arbres, coupée de massifs, il faisait sombre à ce point qu'il aurait été malaisé de distinguer le pavillon, si une des fenêtres n'eût brillé d'une vive clarté.

Nul doute que cette fenêtre fût celle de la chambre occupée par Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni de jour ni de nuit le pensionnaire confié à sa surveillance. Aussi le capitaine Spade s'attendait-il à le trouver là.

Ses quatre hommes et lui s'avancèrent prudemment, prenant garde que le bruit d'une pierre heurtée ou d'une branche écrasée révélât leur présence. Ils gagnèrent ainsi du côté du pavillon, de manière à atteindre la porte latérale, près de laquelle la fenêtre s'éclairait à travers les plis de ses rideaux.

Mais, si cette porte était close, comment pénétrerait-on dans la chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait dû se demander le capitaine Spade. Puisqu'il ne possédait pas une clé qui pût l'ouvrir, ne serait-il pas nécessaire de casser une des vitres de la fenêtre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de se précipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une brusque agression, de le mettre hors d'état d'appeler à son secours. Et, en effet, comment procéder d'une autre façon?...

Néanmoins, ce coup de force présentait certains dangers. Le capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel, d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence.

Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'était d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcroît, conformément aux intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y réussir à tout prix.

Arrivé sous la fenêtre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard embrasser la chambre.

Gaydon était là, près de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas encore pris fin depuis le départ du comte d'Artigas. Cette crise exigeait des soins spéciaux, que le gardien donnait au malade suivant les indications d'un troisième personnage.

C'était un des médecins de Healthful-House, que le directeur avait immédiatement envoyé au pavillon 17.

La présence de ce médecin ne pouvait évidemment que compliquer la situation et rendre l'enlèvement plus difficile.

Thomas Roch était étendu sur une chaise longue tout habillé. En ce moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu à peu, allait être suivie de quelques heures de torpeur et d'assoupissement.

À l'instant où le capitaine Spade s'était hissé à la hauteur de la fenêtre, le médecin se préparait à se retirer. En prêtant l'oreille, on put l'entendre affirmer à Gaydon que la nuit se passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas à intervenir une seconde fois.

Puis, cela dit, le médecin se dirigea vers la porte, laquelle, on ne l'a point oublié, s'ouvrait près de cette fenêtre devant laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrière les massifs voisins du pavillon, ils pouvaient être aperçus, non seulement du docteur, mais du gardien qui se disposait à le reconduire au- dehors.

Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine Spade fit un signe, et les matelots se dispersèrent, tandis que lui s'affalait au pied du mur.

Très heureusement, la lampe était restée dans la chambre et il n'y avait point risque d'être trahis par un jet de lumière.

Au moment de prendre congé de Gaydon, le médecin, s'arrêtant sur la première marche, dit:

«Voilà une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!... Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdît le peu de raison qui lui reste!

-- Aussi, répondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas à tout visiteur l'entrée du pavillon?... C'est à un certain comte d'Artigas, aux choses dont il a parlé à Thomas Roch, que notre pensionnaire doit d'être dans l'état où vous l'avez trouvé.

-- J'appellerai là-dessus l'attention du directeur», répliqua le médecin.

Il descendit alors les degrés du perron, et Gaydon l'accompagna jusqu'au fond de l'allée montante, après avoir laissé la porte du pavillon entrouverte.

Dès que tous deux se furent éloignés d'une vingtaine de pas, le capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent.

Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard offrait pour pénétrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch, alors plongé dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon fût de retour pour le saisir?...

Mais dès que le gardien aurait constaté la disparition de Thomas Roch, il se mettrait à sa recherche, il appellerait, il donnerait l'éveil... Le médecin accourrait aussitôt... Le personnel de Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la refermer derrière lui...

Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce sujet. Un bruit de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le mieux était de se précipiter sur lui, d'étouffer ses cris avant qu'il eût pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilité de se défendre. À quatre, à cinq même, on aurait aisément raison de sa résistance, et on l'entraînerait hors du parc. Quant à l'enlèvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficulté, puisque ce malheureux dément n'aurait même pas connaissance de ce que l'on ferait de lui.

Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers le perron. Mais, au moment où il mettait le pied sur la première marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'étendirent à terre sans lui avoir laissé la possibilité de pousser un cri, le bâillonnèrent avec un mouchoir, lui appliquèrent un bandeau sur les yeux, lui lièrent les bras et les jambes, et si étroitement qu'il fut réduit à ne plus être qu'un corps inerte.

Deux des hommes restèrent à son côté, tandis que le capitaine Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre.

Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un tel état que le bruit ne l'avait même pas tiré de sa torpeur. Étendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'eût été sa respiration fortement accentuée, on aurait pu le croire mort. Il ne parut point indispensable de l'attacher ni de le bâillonner. Il suffisait que l'un des deux hommes le saisît par les pieds, l'autre par la tête, et ils le porteraient jusqu'à l'embarcation gardée par le maître d'équipage de la goélette.

C'est ce qui fut fait en un instant.

Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, après avoir eu le soin d'éteindre la lampe et de refermer la porte. De cette façon, il y avait lieu d'admettre que l'enlèvement ne pourrait être découvert avant le lendemain et au plus tôt dans les premières heures de la matinée.

Même manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans difficulté. Les deux autres hommes le soulevèrent, et, descendant à travers le jardin en contournant les massifs, gagnèrent vers le mur d'enceinte.

En cette partie du parc, toujours déserte, l'obscurité se faisait plus profonde. On ne voyait même plus, au revers de la colline, les lumières des bâtiments de la partie supérieure du parc et des autres pavillons de Healthful-House.

Arrivé devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de la tirer à lui.

Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux autres. Puis, le capitaine Spade passa à son tour et referma la porte avec cette clé qu'il se proposait de jeter dans les eaux de la Neuze, dès qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'_Ebba_.

Personne sur le chemin, personne sur la berge.

En vingt pas, on retrouva le maître d'équipage Effrondat, qui attendait, assis contre le talus.

Thomas Roch et Gaydon furent déposés à l'arrière du canot, dans lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place.

«Envoie le grappin et vite», commanda le capitaine Spade au maître d'équipage.

Celui-ci exécuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge, embarqua le dernier.

Les quatre avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation se dirigea vers la goélette. Un feu, en tête du mât de misaine, indiquait son mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'éviter sur son ancre avec le flot.

Deux minutes après, le canot se trouvait rendu bord à bord avec l'_Ebba_.

Le comte d'Artigas était appuyé sur le bastingage, près de l'échelle de coupée.

«C'est fait, Spade?... demanda-t-il.

-- C'est fait.

-- Tous les deux?...

-- Tous les deux... le gardien et le gardé!...

-- Personne ne se doute à Healthful-House?...

-- Personne.» Il n'était pas présumable que Gaydon, les oreilles et les yeux sous le bandeau, eût pu reconnaître la voix du comte d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immédiatement hissés à bord de la goélette. Il y eut des frôlements le long de la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait conservé tout son sang-froid, se sentît soulevé, puis descendu à fond de cale. L'enlèvement étant accompli, il semblait que l'_Ebba _n'avait plus qu'à quitter son mouillage, afin de redescendre l'estuaire, à traverser le Pamplico-Sound, à donner en pleine mer. Et, cependant, il ne se fit à bord aucune de ces manoeuvres qui accompagnent l'appareillage d'un navire. N'était-il donc pas dangereux, pourtant, de demeurer à cette place, après le double rapt opéré dans la soirée? Le comte d'Artigas avait-il assez étroitement caché ses prisonniers pour qu'ils ne pussent être découverts, si l'_Ebba_, dont la présence à proximité de Healthful-House devait paraître suspecte, recevait la visite des agents de New-Berne?...

Quoi qu'il en soit, une heure après le retour de l'embarcation, -- sauf les hommes de quart étendus à l'avant, -- l'équipage dans son poste, le comte d'Artigas, Serkö, le capitaine Spade dans leurs cabines, tous dormaient à bord de la goélette, immobile sur ce tranquille estuaire de la Neuze.

IV La goélette _Ebba_

Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun empressement, que l'_Ebba_ commença ses préparatifs. De l'extrémité du quai de New-Berne, on put voir, après le lavage du pont, l'équipage dégager les voiles de leurs étuis sous la direction du maître Effrondat, larguer les garcettes, parer les drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage.

À huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'était pas encore montré. Son compagnon, l'ingénieur Serkö, -- ainsi le désignait-on à bord, -- n'avait pas encore quitté sa cabine. Quant au capitaine Spade, il s'occupait à donner aux matelots divers ordres qui indiquaient le départ immédiat.

L'_Ebba_ était un yacht remarquablement taillé pour la course, bien qu'il n'eût jamais figuré dans les matches de l'Amérique du Nord ou du Royaume-Uni. Sa mâture élevée, sa surface de voilure, la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une grande stabilité même lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes élancées à l'avant, fines à l'arrière, ses lignes d'eau admirablement dessinées, tout dénotait un navire très rapide, très marin, capable de tenir par les plus gros temps.

En effet, au plus près du vent, par forte brise, la goélette _Ebba_ pouvait aisément enlever ses douze milles à l'heure.

Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de l'atmosphère. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se résigner à ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possèdent des qualités nautiques supérieures à celles des steam-yachts, ils n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne à ces derniers.

Il semble de là que, tout pesé, la supériorité appartient au navire qui réunit les avantages de la voile et de l'hélice. Mais telle n'était pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas, puisqu'il se contentait d'une goélette pour ses excursions maritimes, même lorsqu'il franchissait les limites de l'Atlantique.

Ce matin-là, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'_Ebba _serait donc favorisée, d'abord pour sortir de l'estuaire de la Neuze, ensuite pour atteindre, à travers le Pamplico-Sound, un de ces inlets -- sortes de détroits -- qui établissent la communication entre le lac et la haute mer.

Deux heures après, l'_Ebba _se balançait encore sur son ancre, dont la chaîne commençait à raidir avec la marée descendante. La goélette, évitée de jusant, présentait son avant à l'embouchure de la Neuze. La petite bouée qui, la veille, flottait par bâbord, devait avoir été relevée pendant la nuit, car on ne l'apercevait plus dans le clapotis du courant.

Soudain, un coup de canon retentit à la distance d'un mille. Une légère fumée couronna les batteries de la côte. Quelques détonations lui répondirent, envoyées par les pièces échelonnées sur la chaîne des longues îles, du côté du large.

À ce moment, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö parurent sur le pont.

Le capitaine Spade vint à eux.

«Un coup de canon... dit-il.

-- Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant légèrement l'épaule.

-- Cela indique que notre opération a été découverte par les gens de Healthful-House, reprit le capitaine Spade.

-- Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations signifient l'ordre de fermer les passes.

-- En quoi cela peut-il nous intéresser?... demanda d'un ton tranquille le comte d'Artigas.

-- En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon 17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide. Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre, que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute, c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?... À ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de l'allée latérale.

Que s'était-il passé ensuite?... on l'ignorait.

La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New- Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station _Falcon_ de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps, des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en surveillance les villes et la campagne de toute la province.

Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon _commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie -- du moins durant une heure.

«Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade.

-- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hâte, répondit le comte d'Artigas.

-- Il est vrai, ajouta l'ingénieur Serkö, les passes du Pamplico- Sound doivent être observées maintenant, et pas un navire ne pourrait, avant de gagner le large, éviter la visite de gentlemen aussi curieux qu'indiscrets...

-- Appareillons quand même, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront perquisitionné à bord de l'_Ebba_, l'embargo sera levé pour elle, et je serais bien étonné si on ne lui accordait pas libre passage...

-- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt retour!» répliqua l'ingénieur Serkö, dont la phrase se termina par un rire prolongé.

Lorsque la nouvelle fut connue à New-Berne, les autorités se demandèrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlèvement de Thomas Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'opérer sans la connivence de Gaydon, cette idée fut abandonnée. Dans la pensée du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon ne pouvait prêter à aucun soupçon.

Donc, il s'agissait d'un enlèvement, et on peut imaginer quel effet cet événement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur français, si sévèrement gardé, avait disparu, et avec lui le secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre maître!... Est-ce qu'il n'en résulterait pas de très graves conséquences?... La découverte du nouvel engin n'était-elle pas définitivement perdue pour l'Amérique?... À supposer que le coup eût été fait au profit d'une autre nation, cette nation n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tombé en son pouvoir, ce que le gouvernement fédéral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le compte d'un simple particulier?...

Aussi, les mesures s'étendirent-elles sur les divers comtés de la Caroline du Nord. Une surveillance spéciale fut organisée le long des routes, des _railroads_, autour des habitations des villes et de la campagne. Quant à la mer, elle allait être fermée sur tout le littoral depuis Wilmington jusqu'à Norfolk. Aucun bâtiment ne serait exempté de la visite des officiers ou agents, et il devrait être retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le _Falcon_ faisait ses préparatifs d'appareillage, mais quelques _steam-launches_, en réserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se disposaient à le parcourir en tous sens avec injonction de fouiller, jusqu'à fond de cale, navires de commerce, navires de plaisance, barques de pêche, -- aussi bien ceux qui demeuraient à leur poste de mouillage que ceux qui s'apprêtaient à prendre le large.

Et, cependant, la goélette _Ebba_ se mettait en mesure de lever l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas éprouvât le moindre souci des précautions ordonnées par l'administration, ni des éventualités auxquelles il serait exposé, si l'on trouvait à son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon.

Vers neuf heures, les dernières manoeuvres furent achevées. L'équipage de la goélette vira au cabestan. La chaîne remonta à travers l'écubier, et, au moment où l'ancre était à pic, les voiles furent rapidement bordées.

Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa misaine, sa grande voile et ses flèches, l'_Ebba _mit le cap à l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze.

À vingt-cinq kilomètres de New-Berne, l'estuaire se coude brusquement, et, sur une étendue à peu près égale, remonte vers le nord-ouest en s'élargissant. Après avoir passé devant Croatan et Havelock, l'_Ebba_ atteignit le coude, et fila dans la direction du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il était onze heures, lorsque, favorisée par la brise, et n'ayant rencontré ni le croiseur ni les _steam-launches_, elle évolua à la pointe de l'île de Sivan, au-delà de laquelle se développe le Pamplico- Sound.

Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomètres depuis l'île Sivan jusqu'à l'île Roadoke. Du côté de la mer s'égrène un chapelet de longues et étroites îles, -- autant de digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, à la hauteur de la cité de Norfolk, située dans l'État de Virginie, limitrophe de la Caroline du Nord.

Le Pamplico-Sound est éclairé par de multiples feux, disposés sur les îlots et les îles, de manière à rendre possible la navigation pendant la nuit. De là, grande facilité pour les bâtiments, désireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique, et qui sont assurés d'y trouver de bons mouillages.

Plusieurs passes établissent la communication entre le Pamplico- Sound et l'océan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'île Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-delà l'Hatteras-inlet, puis, au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head, de New-inlet et d'Oregon.

Il résulte de cette disposition que la passe qui se présentait à la goélette étant celle d'Ocracoke, on devait présumer que l'_Ebba_ y donnerait, afin de ne pas changer ses amures.