Chapter 2
C'était la première fois que la goélette _Ebba_ relâchait au port de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah, Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la goélette avait pris son complet chargement pour une destination qu'on ignorait, comme toujours.
Était-il donc venu, cet énigmatique personnage, dans l'unique but de visiter Healthful-House?... Peut-être, et n'y avait-il rien de surprenant à cela, puisque cet établissement jouissait d'une très réelle et très juste célébrité.
Peut-être aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de se rencontrer avec Thomas Roch? La notoriété universelle de l'inventeur français eût justifié cette curiosité.
Un fou de génie, dont les inventions promettaient de révolutionner les méthodes de l'art militaire moderne!
Dans l'après-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte d'Artigas se présenta à la porte de Healthful-House, accompagné du capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_.
En conformité des ordres donnés, tous deux furent admis et conduits dans le cabinet du directeur.
Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empressé, se mit à sa disposition, ne voulant laisser à personne l'honneur d'être son cicérone, et il reçut de sincères remerciements pour son obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les habitations particulières de l'établissement, le directeur ne tarissait pas sur les soins donnés aux malades, -- soins très supérieurs, si l'on voulait bien l'en croire, à ceux qu'ils eussent reçus dans leurs familles, traitements de luxe, répétait- il, et dont les résultats avaient valu à Healthful-House un succès mérité.
Le comte d'Artigas, écoutant sans se départir de son flegme habituel, semblait s'intéresser à cette faconde intarissable, afin de mieux dissimuler probablement le désir qui l'avait amené. Cependant, après une heure consacrée à cette promenade, crut-il devoir dire:
«N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, et qui a même contribué, dans une forte mesure, à attirer l'attention publique sur Healthful-House?
-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler, monsieur le comte?... demanda le directeur.
-- En effet... de ce Français... de cet inventeur dont la raison paraît être très compromise...
-- Très compromise, monsieur le comte, et peut-être est-il heureux qu'elle le soit! À mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction, trop nombreux déjà...
-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, à ce sujet, mon opinion est la vôtre. Le véritable progrès n'est pas de ce côté, et je regarde comme des génies malfaisants ceux qui marchent dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu entièrement l'usage de ses facultés intellectuelles?...
-- Entièrement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui concerne les choses ordinaires de l'existence. À cet égard, il n'a plus ni compréhension ni responsabilité. Toutefois son génie d'inventeur est resté intact, il a survécu à la dégénérescence mentale, et, si l'on eût cédé à ses prétentions hors de bon sens, je ne mets pas en doute qu'il fût sorti de ses mains un nouvel engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir...
-- Aucunement, monsieur le directeur, répéta le comte d'Artigas, que le capitaine Spade parut approuver.
-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous- même. Nous voici arrivés devant le pavillon occupé par Thomas Roch. Si sa claustration est très justifiée au point de vue de la sécurité publique, il n'en est pas moins traité avec tous les égards qui lui sont dus et les soins que nécessite son état. Et puis, à Healthful-House, il est à l'abri des indiscrets qui pourraient vouloir...»
Le directeur compléta sa phrase par un hochement de tête des plus significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les lèvres de l'étranger.
«Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est jamais laissé seul?...
-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a près de lui en surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont nous sommes absolument sûrs. Dans le cas où, d'une manière ou d'une autre, il lui échapperait quelque indication relative à sa découverte, cette indication serait à l'instant recueillie, et l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.»
En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au capitaine Spade, lequel répondit par un geste qui semblait dire: c'est compris. Et, de fait, qui eût observé le capitaine pendant cette visite, aurait remarqué qu'il examinait avec une minutie particulière toute cette partie du parc entourant le pavillon 17, les diverses ouvertures qui y donnaient accès, -- probablement en vue d'un projet arrêté d'avance.
Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful- House. À l'extérieur, ce mur fermait la base même de la colline dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu'à la rive droite de la Neuze.
Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chaussée, surmonté d'une terrasse à l'italienne. Le rez-de-chaussée comprenait deux chambres et une antichambre, avec fenêtres défendues par des barreaux de fer. De chaque côté de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient de fraîches pelouses veloutées, où ne manquaient ni les arbrisseaux variés, ni les fleurs éclatantes. L'ensemble s'étendait sur un demi-acre environ, à l'usage exclusif de Thomas Roch, libre d'aller à travers ce jardin sous la surveillance de son gardien.
Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur pénétrèrent dans cet enclos, celui qu'ils aperçurent à la porte du pavillon fut le gardien Gaydon.
Immédiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulière, qui ne fut point remarquée du directeur.
Ce n'était pas la première fois, cependant, que des étrangers venaient rendre visite à l'hôte du pavillon 17, car l'inventeur français passait à juste titre pour être le plus curieux pensionnaire de Healthful-House. Néanmoins, l'attention de Gaydon fut sollicitée par l'originalité du type que présentaient ces deux personnages, dont il ignorait la nationalité. Si le nom du comte d'Artigas ne lui était pas inconnu, il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relâches dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la goélette _Ebba_ fût alors mouillée à l'entrée de la Neuze, au pied de la colline de Healthful-House.
«Gaydon, demanda le directeur, où est en ce moment Thomas Roch?...
-- Là, répondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se promenait d'un pas méditatif sous les arbres en arrière du pavillon.
-- M. le comte d'Artigas a été autorisé à visiter Healthful-House, et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a que trop parlé ces derniers temps...
-- Et dont on parlerait bien davantage, répondit le comte d'Artigas, si le gouvernement fédéral n'eût pris la précaution de l'enfermer dans cet établissement...
-- Précaution nécessaire, monsieur le comte.
-- Nécessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que le secret de cet inventeur s'éteigne avec lui, pour le repos du monde.»
Après avoir regardé le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus prononcé une seule parole, et, précédant les deux étrangers, il se dirigea vers le massif au fond de l'enclos.
Les visiteurs n'eurent que quelques pas à faire pour se trouver en face de Thomas Roch.
Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent à courte distance de lui, il est présumable qu'il ne remarqua point leur présence.
Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupçons, ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupée par le pavillon 17 en cette partie inférieure du parc de Healthful-House. Lorsqu'il eut remonté les allées en pente, il distingua aisément l'extrémité d'une mâture qui pointait au-dessus du mur d'enceinte. Pour reconnaître la mâture de la goélette _Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi que, de ce côté, le mur longeait la rive droite de la Neuze.
Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur français. Chez cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la santé ne paraissait pas avoir souffert d'une séquestration qui durait depuis dix-huit mois déjà. Mais son attitude bizarre, ses gestes incohérents, son oeil hagard, son inattention à tout ce qui se faisait autour de lui, ne dénotaient que trop un complet état d'inconscience et un abaissement profond des facultés mentales.
Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une badine qu'il tenait à la main, il traça sur l'allée un profil de fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de sable qui figuraient évidemment des bastions. Alors, après avoir détaché quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout cela sérieusement, sans qu'il se fût en aucune façon préoccupé des personnes qui le regardaient.
C'était là un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette gravité caractéristique.
«Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui, malgré son impassibilité habituelle, parut ressentir quelque désappointement.
-- Je vous ai prévenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en obtenir, répondit le directeur.
-- Ne saurait-il au moins nous prêter quelque attention?...
-- L'y décider sera peut-être difficile.» Et, se retournant vers le gardien: «Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-être, en entendant votre voix, viendra-t-il à vous répondre?...
-- Il me répondra, soyez-en certain, monsieur le directeur», dit Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire à l'épaule: «Thomas Roch?...» prononça-t-il d'un ton assez doux.
Celui-ci releva la tête, et, de toutes les personnes présentes, il ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur formassent cercle autour de lui.
«Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des étrangers désireux de vous voir... Ils s'intéressent à votre santé... à vos travaux...»
Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son indifférence.
«Mes travaux?...» répliqua-t-il en cette même langue anglaise qu'il parlait comme sa langue originelle.
Prenant alors un caillou entre son index et son pouce repliés, comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui échappa.
«Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout détruit d'un seul coup!»
Thomas Roch s'était relevé, le feu du triomphe brillait dans ses yeux.
«Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte d'Artigas, l'idée de son invention ne l'abandonne jamais...
-- Et mourra avec lui! affirma le gardien.
-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener à causer de son Fulgurateur?...
-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur... j'essaierai...
-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intéresser le comte d'Artigas...
-- En effet, répondit le comte d'Artigas, sans que sa froide physionomie laissât rien voir des sentiments qui l'agitaient.
-- Je dois vous prévenir que je risque d'occasionner une nouvelle crise... fit observer le gardien.
-- Vous arrêterez la conversation lorsque vous le jugerez convenable. Dites à Thomas Roch qu'un étranger désire traiter avec lui de l'achat de son Fulgurateur...
-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui échappe?...» répliqua le comte d'Artigas.
Et cela fut dit avec tant de vivacité que Gaydon ne put retenir un regard de défiance dont ne parut point s'inquiéter cet impénétrable personnage.
«Il n'y a rien à craindre, répondit-il, et aucune promesse n'arrachera son secret à Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura pas mis dans la main les millions qu'il exige...
-- Je ne les ai pas sur moi», répondit tranquillement le comte d'Artigas. Gaydon revint à son pensionnaire, et, comme la première fois, le touchant à l'épaule: «Thomas Roch, dit-il, voici des étrangers qui se proposent d'acheter votre découverte...» Thomas Roch se redressa. «Ma découverte... s'écria-t-il, mon explosif... mon déflagrateur?...»
Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette crise dont Gaydon avait parlé, et que provoquaient toujours les questions de ce genre.
«Combien voulez-vous me l'acheter... combien?...» ajouta Thomas Roch. Il n'y avait aucun inconvénient à lui promettre une somme si énorme qu'elle fût. «Combien... combien?... répétait-il.
-- Dix millions de dollars, répondit Gaydon.
-- Dix millions?... s'écria Thomas Roch. Dix millions... un Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois supérieure à tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile autopropulsif qui peut, en éclatant, étendre sa puissance destructive sur dix mille mètres carrés!... Dix millions... le seul déflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais toutes les richesses du monde ne suffiraient pas à payer le secret de mon engin, et plutôt que de le livrer à ce prix, je me couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela vaut un milliard... un milliard... un milliard!...»
Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des choses faisait défaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui. Et, lors même que Gaydon lui eût offert dix milliards, cet insensé en aurait exigé davantage.
Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cessé de l'observer depuis le début de cette crise, -- le comte, toujours flegmatique, bien que son front se fût rembruni, -- le capitaine secouant la tête en homme qui semblait dire: Décidément, il n'y a rien à faire de ce malheureux!
Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait à travers le jardin, criant d'une voix étranglée par la colère:
«Des milliards... des milliards!»
Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit:
«Je vous avais prévenu!»
Puis, il se mit à la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit, le prit par le bras, et, sans éprouver trop de résistance, le ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitôt refermée.
Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le capitaine Spade parcourait une dernière fois le jardin le long du mur inférieur.
«Je n'avais point exagéré, monsieur le comte, déclara le directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait chaque jour de nouveaux progrès. À mon avis, sa folie est déjà incurable. Mît-on à sa disposition tout l'argent qu'il demande, on n'en pourrait rien tirer...
-- C'est probable, répondit le comte d'Artigas, et cependant, si ses exigences financières vont jusqu'à l'absurde, il n'en a pas moins inventé un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie...
-- C'est l'opinion des personnes compétentes, monsieur le comte. Mais ce qu'il a découvert ne tardera pas à disparaître avec lui dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus fréquentes. Bientôt, même, le mobile de l'intérêt, le seul qui semble avoir survécu dans son âme, disparaîtra...
-- Restera peut-être le mobile de la haine!» murmura le comte d'Artigas, au moment où le capitaine Spade venait de le rejoindre devant la porte du jardin.
III Double enlèvement
Une demi-heure après, le comte d'Artigas et le capitaine Spade suivaient le chemin, bordé de hêtres séculaires, qui sépare de la rive droite de la Neuze l'établissement de Healthful-House. Tous deux avaient pris congé du directeur, -- celui-ci se disant très honoré de leur visite, ceux-là le remerciant de son bienveillant accueil. Une centaine de dollars, destinés au personnel de la maison, témoignaient des généreuses dispositions du comte d'Artigas. C'était, -- comment en douter? -- un étranger de la plus haute distinction, si c'est à la générosité que la distinction se mesure.
Sortis par la grille qui fermait Healthful-House à mi-colline, le comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourné le mur d'enceinte, dont l'élévation défiait toute tentative d'escalade. Le premier était pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait l'habitude d'attendre qu'il lui adressât la parole.
Le comte d'Artigas ne s'y décida qu'au moment où, s'étant arrêté sur le chemin, il put mesurer du regard la crête du mur derrière lequel s'élevait le pavillon 17.
«Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance exacte des lieux?...
-- Exacte, monsieur le comte, répondit le capitaine Spade, en insistant sur le titre qu'il donnait à l'étranger.
-- Rien ne t'a échappé?...
-- Rien de ce qu'il était utile de savoir. Par sa situation derrière ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous persistez dans vos projets...
-- Je persiste, Spade.
-- Malgré l'état mental où se trouve Thomas Roch?...
-- Malgré cet état, et si nous parvenons à l'enlever...
-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de pénétrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du pavillon, sans être aperçu de personne...
-- Par la grille d'entrée?...
-- Non... de ce côté.
-- Mais, de ce côté, il y a le mur, et après l'avoir franchi, comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle... s'il oppose quelque résistance... si son gardien donne l'alarme...
-- Que cela ne vous inquiète pas... Nous n'aurons qu'à entrer et à sortir par cette porte.»
Le capitaine Spade montrait, à quelques pas, une étroite porte, ménagée dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute, qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur les bords de la Neuze.
«C'est par là, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accès dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une échelle.
-- Cette porte est fermée...
-- Elle s'ouvrira.
-- N'y a-t-il donc pas des verrous intérieurement?...
-- Je les ai repoussés pendant ma promenade au bas du jardin et le directeur n'en a rien vu...»
Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: «Comment l'ouvriras tu?
-- En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures, quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq hommes...
-- Oui... cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se débarrasser de lui...
-- S'en débarrasser... répliqua le comte d'Artigas, soit... si cela était absolument nécessaire... Mais il est préférable de s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'_Ebba_. Qui sait s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?...
-- C'est juste.
-- Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien changer à ses habitudes.»
Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur le rôle réservé au surveillant de Healthful-House.
Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés, le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House.
Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre. Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément, mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.
L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite anse où les attendait un des canots de l'_Ebba_. La goélette était mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui tendait à calmir, déroulait à peine.
Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale.
Le comte d'Artigas regagna aussitôt sa cabine à l'arrière, tandis que le capitaine Spade se rendait à l'avant afin de donner ses derniers ordres.
Arrivé près du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de tribord et chercha du regard un objet qui surnageait à quelques brasses.
C'était une bouée de petit modèle, tremblotant au clapotis du jusant de la Neuze.
La nuit tombait peu à peu. Vers la rive gauche de la sinueuse rivière, l'indécise silhouette de New-Berne commençait à se fondre. Les maisons se découpaient en noir sur un horizon encore barré d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. À l'opposé, le ciel s'estompait de quelques vapeurs épaisses. Mais il ne semblait pas que la pluie fût à craindre, et ces vapeurs se maintenaient dans les hautes zones du ciel.
Vers sept heures, les premières lumières de New-Berne scintillèrent aux divers étages des maisons, tandis que les lueurs des bas quartiers se reflétaient en longs zigzags, vacillant à peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir. Les barques de pêche remontaient doucement en regagnant les criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup sec et rythmé se propageait au loin. Deux steamers passèrent en lançant des jets d'étincelles par leur double cheminée couronnée de fumée noirâtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes, tandis que le balancier de la machine s'élevait et s'abaissait au- dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin.
À huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la goélette, accompagné d'un personnage, âgé de cinquante ans environ, auquel il dit:
«Il est temps, Serkö...
-- Je vais prévenir Spade», répondit Serkö. Le capitaine les rejoignit. «Prépare-toi à partir, lui dit le comte d'Artigas.
-- Nous sommes prêts.
-- Fais en sorte que personne n'ait l'éveil à Healthful-House et ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont été conduits à bord de l'_Ebba_...
-- Où on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y chercher», ajouta Serkö. Et il haussa les épaules en riant de bonne humeur. «Néanmoins, mieux vaut ne point exciter les soupçons», répondit le comte d'Artigas.