Chapter 4
Il est vrai, le _Falcon_ surveillait alors cette partie du Pamplico-Sound, visitant les bâtiments de commerce et les barques de pêche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, à cette heure, par une entente commune des ordres reçus de l'administration, chaque passe était observée par des navires de l'État, sans parler des batteries qui commandaient le large.
Arrivée par le travers d'Ocracoke-inlet, l'_Ebba_ ne chercha point à s'en rapprocher non plus qu'à éviter les chaloupes à vapeur qui évoluaient à travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht de plaisance ne voulût faire qu'une promenade matinale, et il continua sa marche indifférente en gagnant vers le détroit d'Hatteras.
C'était par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car sa goélette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction.
Jusqu'à ce moment, l'_Ebba_ n'avait point été accostée par les agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle parvenue à tromper leur surveillance?
L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation, ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque, tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait.
La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa corne, -- se déployait largement sous la brise...
Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance. L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui.
«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau, messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer l'ingénieur Serkö.
-- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte d'Artigas du ton de la plus complète indifférence.
-- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_ à l'entrée de l'inlet d'Hatteras, observa le capitaine Spade.
-- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se réaliserait, car il était visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers l'inlet indiqué. Si le _Falcon_ ne se déplaçait pas encore pour venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.
Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que l'_Ebba _avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur et aux chaloupes de douane.
En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis, personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés, l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions relativement faciles, puisque la goélette _Ebba_ n'était mouillée qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?...
Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête, grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des passes du Pamplico-Sound.
Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur _Falcon_ et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées de suivre la goélette _Ebba_, de l'arrêter avant qu'elle eût franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch et Gaydon n'étaient point à bord.
Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?...
Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver le milieu de la passe.
Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route vers le large, le _Falcon_ attendait à l'entrée de l'inlet. Selon toute probabilité, l'_Ebba _n'avait pas la prétention de sortir inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y eussent bientôt contrainte.
En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons bordés, elle fila de façon à couper la route de l'_Ebba_.
Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière, regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un cigare de pur havane.
Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des hommes se leva et agita un pavillon.
«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö.
-- En effet, répondit le comte d'Artigas.
-- Ordre d'attendre...
-- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé, la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron amenèrent l'embarcation du _Falcon_ bord à bord avec l'_Ebba_. Une gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'_Ebba_, qui venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent échangées entre eux:
«Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai l'honneur de me trouver?...
-- Oui, monsieur.
-- Elle se nomme?
-- _Ebba_.
-- Et elle est commandée?...
-- Par le capitaine Spade.
-- Sa nationalité?...
-- Indo-malaise.»
L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte d'Artigas ajoutait:
«Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous voir à mon bord?
-- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou qui veulent en sortir.»
Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout autre bâtiment, l'_Ebba_ devait être soumise aux ennuis d'une rigoureuse perquisition.
«Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de vous refuser...
-- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont astreints à ces formalités?...
-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance, monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit...
-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de Healthful-House?...
-- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi que son gardien...
-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français Thomas Roch?...
-- De lui-même.
-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur... qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons quitté, le capitaine Spade et moi?...»
L'officier observait l'étranger avec une extrême attention, cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude ou dans ses paroles.
«Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français ni son surveillant ne sont à bord de l'_Ebba_. Du reste, vous pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres. Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu, par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, -- salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux, objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand prix.
Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches, ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre soupçon à l'égard du propriétaire de l'_Ebba_.
Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas Roch ni Gaydon eussent été découverts.
Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin de faciliter la visite.
Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison, les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur, jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine.
Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de Healthful-House et de son gardien.
Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans avoir donné aucun résultat.
À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon _remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait été suspectée par erreur.
Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui.
«Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit le lieutenant.
-- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était confiée, messieurs...
-- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse.
«Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans cet enlèvement...
-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste qu'à rejoindre notre bord.
-- Comme il vous plaira. -- La goélette _Ebba_ a-t-elle maintenant libre passage?...
-- Assurément.
-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de l'humanité.»
Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête.
Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à deux encablures.
Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure, l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras.
Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en pleine mer.
Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais, ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral. L'_Ebba_, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que ne troublait pas le moindre souffle.
Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité de continuer sa route de toute la nuit.
Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir quelque objet flottant dans ces parages.
En ce moment, il cria d'une voix forte:
«À carguer tout!»
En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis.
L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les premiers souffles favorables.
Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet surnageant à une dizaine de toises de bâbord.
Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait près de la berge de Healthful-House.
Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette.
Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux portemanteaux de laquelle on hissa le canot.
Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_, à sec de toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait être inférieure à une dizaine de milles.
La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent bientôt disparu dans les brumes de l'horizon.
V Où suis-je?
(Notes de l'ingénieur Simon Hart.)
Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine, dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?...
Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait...
Où?... où?...
Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un simple surveillant d'hospice?...
Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas avec l'espérance de lui tirer ses secrets?...
Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est... Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant...
Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je ne parviens pas à résoudre.
Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir, et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent être si graves!
J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident se chargera d'y répondre:
Où suis-je?...
Reprenons les choses dès le début.
Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans doute, et de petite dimension...
À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, - - ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore être dans un état de prostration qui lui interdisait toute résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or, hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise. Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas retrouvé...
J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de mes avertissements...
S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close, et le coup eût manqué...
Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch, soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus, ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue, même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce jour.
Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il s'agit de moi, et voici ce que je constate.
À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr, l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a continué pendant cinq à six minutes...
La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient, m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico- Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son gardien paraître sur le pont...
En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les épaules. Mon impression a été, non point que des bras me soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?... Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne tarderait peut-être pas à lui manquer...
Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique. J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore d'une porte qui se refermait...
Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux...
Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la prunelle dans les chambres closes hermétiquement...