Chapter 13
«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant Davon.
-- Thomas Roch!... ai-je balbutié.
-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une grève de Saint-Georges...
-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai lancé sur les eaux de ce lagon...
-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas, l'auteur du double enlèvement de Healthful-House...
-- Ah! lieutenant Davon...
-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de l'obscurité...
-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer à l'intérieur de Back-Cup?...
-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois, était en expérience à Saint-Georges...
-- Un bateau sous-marin?...
-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.
-- Là... là!... ai-je répété.
-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?...
-- Parti depuis trois semaines...
-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?...
-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à l'autre...
-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais échoué... et on recommencerait...
-- Où est le _Sword_, lieutenant?...
-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?...
-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers son laboratoire...
-- Dieu soit béni, monsieur Hart!
-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon. À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement, le transporter à l'endroit où était amarré le _Sword_, cela s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ était une embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, -- par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint- Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il fût, ce _Sword_ devait suffire à nous sortir de notre prison, à nous rendre la liberté, -- cette liberté à laquelle je ne croyais plus!... Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker Karraje et de l'ingénieur Serkö... Ces coquins ne pourraient utiliser son invention... Et rien n'empêcherait des navires d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!...
Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à l'intérieur du _Sword_... Le panneau supérieur s'est fermé... les compartiments à eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immergé... Nous étions sauvés...
Le _Sword_, divisé en trois sections par des cloisons étanches, était aménagé de la sorte. La première section, contenant les accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires, d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés.
Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait...
Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint- Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait...
Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme préposé à la manoeuvre du gouvernail.
Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le propulseur en mouvement.
«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun inconvénient à laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous être utile pour gagner l'orifice du tunnel...
-- Oui... restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit heures trente-sept -- exactement. Les rayons électriques, projetés à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches dans lesquelles se maintenait le _Sword_. À partir de la berge près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas, même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, le _Sword_ remonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint- Georges.
«À quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant.
-- À quatre mètres cinquante.
-- Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je. D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe, nous devons être dans l'axe du tunnel.
-- _All right!_» répondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal. C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie résolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilité native, -- pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard, opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la précision d'une machine.
«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une quarantaine de mètres...
-- Oui... d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon... une quarantaine de mètres.»
Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ.
Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. Le _Sword_ avança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre la berge.
Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien davantage sous les eaux de ce lagon!
Après cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plongée était maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint l'orifice du tunnel.
En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se trouve l'orifice?...
-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer exactement...
-- Je le puis.
-- Bien.»
Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien mit les pompes en fonction, et le _Sword_, délesté, remonta peu à peu à la surface du lagon.
Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les lentilles du périscope.
Enfin, le _Sword _arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant d'un pied au plus.
De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee- Hive.
«Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon.
-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la caverne.
-- Il n'y a personne sur les berges?...
-- Personne.
-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant la paroi, il se laissera couler...»
C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le _Sword _dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et, poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction.
Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le _Sword _s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs, s'enfonça avec lenteur.
Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne réfléchissait pas les rayons du fanal:
«Là... là... le tunnel!» m'écriai-je.
N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette prison?... N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?...
Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice...
Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce coup?... Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?...
Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel, moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du bateau sous-marin de Ker Karraje.
«Le tug!... ai-je crié. Lieutenant... voici le tug qui rentre à Back-Cup!...
-- Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_ recula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut- être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons n'eussent aperçu le _Sword_... Peut-être, en s'écartant, livrerait-il passage au tug... Peut-être sa masse obscure se confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-être le tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagné son poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et donnerait dans l'orifice...
L'hélice du _Sword_ tournant à contre, nous avons rebroussé vers la berge du côté sud... Encore quelques instants et le _Sword_ n'aurait plus qu'à stopper...
Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le puissant appareil de Ker Karraje?...
Le lieutenant Davon me dit alors:
«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du compartiment de l'arrière... Si nous sommes abordés, il est possible que, grâce à ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre deux eaux...»
Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une obscurité complète.
Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que faisait le _Sword _pour échapper au tug, ses portées, ses girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t- on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées, évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance?
Quelques minutes s'écoulèrent... Je me demandais si la poursuite n'était pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu s'élancer à travers le tunnel...
Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc eût été très violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'était bien le _Sword _qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord... Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?... Et même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi qu'un des compartiments?...
Presque aussitôt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant. Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le compartiment de l'arrière...
Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre... Enfin, après un dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, le _Sword_ ragua le fond et devint immobile...
À partir de ce moment, que s'était-il passé?... Je ne savais, ayant perdu connaissance.
Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures, -- s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est que ma dernière pensée avait été:
«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec moi... et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment de leurs crimes!»
XV Attente
Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente heures.
Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, -- non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si l'intérêt commun l'exige.
Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?... Oui... mais je me tiendrai sur une extrême réserve.
Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et l'équipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, - - car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le double choc du tug et du _Sword?_...
La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci:
«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de répondre, l'idée me vient d'interroger.
«Et Thomas Roch?... ai-je demandé.
-- En bonne santé, monsieur Hart... Que s'est-il passé?... répète- t-il d'un ton impérieux.
-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les autres?...
-- Quels autres?... réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil commence à me lancer de mauvais regards.
-- Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces hommes qui nous ont bâillonnés... emportés... enfermés... où?... je ne le sais même pas!»
Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les auteurs de cette agression.
«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle manière l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment les choses se sont passées...»
Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje... Or cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les autorités des Bermudes... Une telle accusation à mon égard ne reposerait sur rien de sérieux.
Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont saisi par-derrière... Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés, je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses gémissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pensée que nous étions à bord d'un appareil flottant... et, tout naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de retour?... Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous les eaux... Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a bientôt manqué... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne savais rien de plus...
L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire que je ne lui aie pas dit la vérité.
«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?... me demande-t-il.
-- Oui... et j'ai cru que c'étaient de vos gens... Je ne les avais pas vus s'approcher... Qui sont-ils?
-- Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?...
-- Ils n'ont pas parlé.
-- Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?...
-- Aucunement.
-- Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à l'intérieur de la caverne?...
-- Je l'ignore.
-- Et quelle est votre idée là-dessus?...
-- Mon idée, monsieur Serkö?... Je vous le répète, j'ai cru que deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, -- ainsi que vous me l'avez affirmé, -- vous n'aviez plus qu'à vous débarrasser de lui comme de moi...
-- Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre cerveau... répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son ton d'habituelle raillerie.
-- Oui... mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des compartiments du tug.
-- Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui s'est introduit par le tunnel...
-- Un bateau sous-marin?... me suis-je écrié.
-- Oui... et monté par des hommes chargés de vous enlever avec Thomas Roch...
-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise.
-- Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous pensez de cette affaire...
-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me paraît comporter qu'une seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a pas été trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du tunnel... qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du lagon... que son équipage, très surpris de se trouver à l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers habitants qu'il a rencontrés... Thomas Roch... moi... d'autres peut-être... car enfin j'ignore...»
L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?... Croit-il que j'en sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble accepter ma réponse, et il ajoute:
«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision... une collision dont il a été la victime... Mais nous ne sommes point gens à laisser périr nos semblables... D'ailleurs, votre disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt constatées... Il fallait à tout prix sauver deux existences si précieuses... On s'est mis à la besogne... Nous avons d'habiles scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les profondeurs du lagon... ils ont passé des amarres sous la coque du _Sword_...
-- Le _Sword?_... ai-je observé.
-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand il fut ramené à la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous vous avons retrouvé, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la vie!... Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait le _Sword_ et de son équipage, nos soins ont été inutiles... Le choc avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi notre mystérieuse retraite.»
En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas... que j'étais censé ne pas connaître... il a fallu me contenir... L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du _Sword _au «seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre, provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?...
En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté est perdue... Se représentera-t-elle?... Dans tous les cas, on sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back- Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, -- la rentrée du tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus prisonnier à cette heure!
J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur de la caverne.
Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées entières dans son laboratoire.
Quant à l'_Ebba_, elle a rapporté de son dernier voyage des ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses, et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de cette dernière campagne de piraterie.
Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir raisonné de la façon suivante:
«Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a été que l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'îlot. Si, au contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si l'expédition du _Sword_ a été une première tentative faite contre l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour la défensive.»
À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et ces malfaiteurs se seront dit: