Face au drapeau

Chapter 12

Chapter 123,758 wordsPublic domain

Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main... On me tuera après... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans cet infâme milieu de Back-Cup?...

Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me borne à hausser les épaules.

Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de l'_Ebba_. Enfermé dans son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les Bermudes avec!

Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier secret... Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?...

-- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle façon s'emploie le déflagrateur.

Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication avec la base extérieure de l'îlot.

Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible d'achever ce travail en un assez court délai.

Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force, s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire.

Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui! -- je le répète, -- cinq à dix grammes, dont l'explosion produit une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au formidable ébranlement des couches d'air.

La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes contusions.

Voici comment on opère avec cette substance, dont la force brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour:

Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une bourre.

Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air.

Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus.

Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours.

-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observé que le phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t- il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19, j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de l'eau à mer basse.

Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est- ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas quelque chance de passer pendant les dernières minutes du jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel, j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice...

Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui... mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé, un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche, ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer...

-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable pour ma tentative.

Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes quotidiennes qui sont consignées en ce récit.

Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin, après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart, qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne, Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord de la goélette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux, actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites, Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée.

«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son repaire dans le plus bref délai.

«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au sud, à l'ouest et au nord.

«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup, est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer dans la partie nord-ouest.

«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, -- celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des Bermudes.

«Cette goélette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest- Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à l'ouest de l'îlot.

«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup.

«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup. Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot.

«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.»

Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit recueillie, et le sera-t-elle jamais?...

Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré, et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du tunnel, soit contre les récifs du dehors.

Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être trouvé par l'équipage de l'_Ebba_, lorsque la goélette se rend au fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite réglé.

La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.

Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule. Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.

Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec elle, tout mon espoir:

«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins français.»

Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que le reflux le saisisse...

C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers le tunnel...

-- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la justice humaine!

XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug

Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches, accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je l'apercevais...

Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la grève...

Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.

Les jours suivants, on a continué le travail de percement du couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23 septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire.

Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc, impossible de s'échapper par là...

-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas, le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée. On procède au débarquement des marchandises rapportées par l'_Ebba_. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme discoïde.

Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine, il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable, n'est pas radicalement guérie?...

Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre rive.

Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant Bee-Hive.

L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût- ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!...

-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et qu'il sera facile d'installer à bord de l'_Ebba_ ou même sur la plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau.

Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie... si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien, sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement...

-- _20 octobre._ -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille, on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back- Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch.

Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes.

Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.

Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back- Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si mauvaises?...

D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un voyage sans accompagner la goélette?...

Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous- marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans la journée.

Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'_Ebba_ ont quitté l'îlot...

L'existence se continue dans son habituelle et affadissante monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant, désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas...

Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son invention au service de Ker Karraje.

Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une impertinente légèreté, il est vrai.

Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui m'attirerait de nouvelles railleries.

-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug.

«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de crainte pour notre chère _Ebba!_...

-- Est-ce que son absence doit se prolonger?...

-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument impraticables.

-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué. L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires, monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à reprendre l'offensive...

-- Contre de malheureux navires...

-- Aussi malheureux... que richement chargés!

-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours assurée, je l'espère! me suis-je écrié.

-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back- Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot...

-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son Fulgurateur...

-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute inquiétude à cet égard.»

De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux paroles de l'ingénieur Serkö.

-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure à laquelle je viens d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!...

Voici ce qui s'est passé:

Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de dormir, j'étais sorti.

Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte de houle à la surface du lagon.

Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.

Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de leurs alvéoles.

Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.

J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à passer près de moi.

Je reconnus Thomas Roch.

Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en travail.

Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il ne garde pas ses derniers secrets...

J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement saisir par-derrière.

Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant moi.

Je voulus appeler.

«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes- vous pas Simon Hart?...

-- Comment savez-vous?...

-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...

-- Qui êtes-vous donc?...

-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord du _Standard_, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.