Face au drapeau

Chapter 14

Chapter 143,739 wordsPublic domain

«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful- House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que cet enlèvement a été effectué?... Américains, Anglais, Français, Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?...»

Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire. Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le pirate et ses complices infestent maintenant les parages de l'Ouest-Atlantique... Il faut les détruire à n'importe quel prix!

Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir, et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du littoral, ils observent nuit et jour les divers points de l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées.

Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité!

Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la réduire, ne fût-ce que par la famine.

J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, -- je le constate, -- l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le lieutenant Davon et l'équipage du _Sword_.

Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de l'îlot.

Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins, fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.

Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs, puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant moins empressé d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate Ker Karraje!

Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a été le début d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une question se pose, -- question de la dernière gravité pour l'avenir de Back-Cup.

Aussi, un jour, -- très prudemment, ne voulant exciter aucun soupçon, -- je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.

Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon. Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.

«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la question que je voulais lui poser.

-- Et pourquoi?... me demanda-t-il.

-- Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du moins pour détruire Back-Cup.

-- Le détruire!... s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!... Ce serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont nous disposons maintenant!...

-- Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a été effectué à votre profit... que vous êtes parvenu à traiter de son invention avec Thomas Roch...»

L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui, d'ailleurs, est sans réplique.

Je continue en disant:

«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en approcher... à l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire, c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et, vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse pour vous...

-- Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est... est. Qu'on le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire usage de leurs pièces!

-- Soit, dis-je à mon tour, et après?...

-- Après?... La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y risquer...

-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte d'Artigas!... Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le ravitaillement de l'îlot!»

L'ingénieur Serkö garde le silence.

Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable qu'il n'a pu la résoudre... Et je pense bien que les pirates songent à abandonner Back-Cup...

Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations, mettre au pied du mur:

«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne pourrait plus faire, il le ferait...

-- Le tug!... me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...»

L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos déductions...

-- Moi, monsieur Serkö?...

-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui en saurait plus long qu'il ne convient!»

Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me fouillent le cerveau...

Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton tranquille, je réponds:

«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez pas compte, à votre convenance.»

Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre lesquels il ne me sera pas aisé de réagir...

De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement: c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments est établie entre quatre et cinq milles... Peut-être à la prochaine marée d'équinoxe... une notice dans un second tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que l'orifice du tunnel découvre à mer basse!... Et puis, cette nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?...

Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables que jamais, -- ce qui est habituel à la période hivernale des Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas revenir le _Sword_ à Saint-Georges, la tentative serait reprise dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup... dussé- je ne pas survivre à cette destruction!...

Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur ce désir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier à apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?...

Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir. Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de circuler à l'intérieur de la caverne -- et même de pis...

En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard, jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur, aussi dur que celui de Ker Karraje!

-- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des cellules... Des cris éclatent de toutes parts.

Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest, -- des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la direction de Back-Cup.

XVI Encore quelques heures

Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible émotion toute mon âme est saisie!... Le dénouement de cette situation approche, je le sens... Puisse-t-il être tel que le réclament la civilisation et l'humanité!

Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais, il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?... Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de Back-Cup!

Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les roches, d'observer les navires signalés au large...

Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à une attaque de nuit.

Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le couloir aux places choisies d'avance.

Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?...

Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction.

Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un certain nombre d'étuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible. Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back- Cup?... Mais les navires aperçus conserveront-ils cette direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et disparaître à l'horizon?... Un instant, ce doute s'est présenté à mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'après les relèvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire à lui-même, -- il est certain que les bâtiments sont restés en vue de l'îlot.

À quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, désireux de venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de cette expédition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils pas joints à eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage!

Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux difficultés ni aux menaces de l'avenir!...

À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud. Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs qui se prolongent du côté des premières Bermudes.

Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque roche!... Être là au lever du jour!... Et pourquoi n'y réussirais- je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?...

En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors, cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon compatriote!... En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!...

Alors cette idée me vient tout à coup de mettre, moi, Thomas Roch en face de la responsabilité de ses actes, de lui révéler, à cette heure suprême, quels sont ces hommes qui veulent le faire concourir à leurs criminels projets...

Oui... je le tenterai, et, au fond de cette âme révoltée contre l'injustice humaine, puissé-je faire vibrer un reste de patriotisme!

Thomas Roch est enfermé dans son laboratoire. Il y doit être seul, car jamais personne n'y a été admis tandis qu'il préparait les substances du déflagrateur...

Je me dirige de ce côté et, en passant près de la berge du lagon, je constate que le tug est toujours mouillé le long de la petite jetée.

Arrivé en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les premières rangées de piliers, de manière à gagner le laboratoire latéralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est avec Thomas Roch.

Dès que je me suis enfoncé sous ces sombres arceaux, une vive lumière m'apparaît, qui pointe sur l'autre rive du lagon.

Cette lumière s'échappe de l'ampoule du laboratoire, et elle projette ses rayons à travers une étroite fenêtre de la devanture.

Sauf à cette place, la berge méridionale est obscure tandis que, à l'opposé, Bee-Hive est en partie éclairée jusqu'à la paroi du nord. À l'ouverture supérieure de la voûte, au-dessus de l'obscur lagon, brillent quelques scintillantes étoiles. Le ciel est pur, la tempête s'est apaisée, le tourbillon des bourrasques ne pénètre plus à l'intérieur de Back-Cup.

Arrivé près du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, après m'être haussé jusqu'à la vitre, j'aperçois Thomas Roch...

Il est seul. Sa tête, vivement illuminée, se présente de trois quarts. Si ses traits sont tirés, si le pli de son front est plus accusé, du moins sa physionomie dénote une tranquillité parfaite, une pleine possession de lui-même. Non! ce n'est plus le pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me demande s'il n'est pas radicalement guéri, s'il n'y a plus à redouter que sa raison sombre dans une dernière crise?...

Thomas Roch vient de poser sur un établi deux étuis de verre, et il en tient un troisième à la main. En l'exposant à la lumière de l'ampoule, il observe la limpidité du liquide que cet étui renferme. J'ai un instant l'envie de me précipiter dans le laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux vaut m'en tenir à mon premier projet.

Je pousse la porte, j'entre, et je dis:

«Thomas Roch?...»

Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu.

«Thomas Roch?...» répétai-je. Il relève la tête, se retourne, me regarde... «Ah! c'est vous, Simon Hart!» répond-il d'un ton calme, -- indifférent même. Il connaît mon nom. L'ingénieur Serkö a voulu lui apprendre que c'était, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart, qui le surveillait à Healthful-House. «Vous savez?... dis-je.

-- Comme je sais dans quel but vous avez rempli près de moi ces fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret qu'on n'avait pas voulu m'acheter à son prix!»

Thomas Roch n'ignore rien, et peut-être est-il préférable que cela soit, eu égard à ce que je veux lui dire.

«Eh bien! vous n'avez pas réussi, Simon Hart, et, en ce qui concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre, personne n'a réussi encore... ni ne réussira!»

Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait connaître la composition de son déflagrateur!... Après l'avoir regardé bien en face, je réponds: «Vous savez qui je suis, Thomas Roch... mais savez-vous chez qui vous êtes ici?...

-- Chez moi!» s'écrie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a laissé croire!... À Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les richesses accumulées dans cette caverne lui appartiennent... Si on vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le défendra... et il a le droit de le défendre! «Thomas Roch, repris- je, écoutez-moi...

-- Qu'avez-vous à me dire, Simon Hart?...

-- Cette caverne où nous avons été entraînés tous les deux est occupée par une bande de pirates...» Thomas Roch ne me laisse pas achever, -- je ne sais même s'il m'a compris, -- et il s'écrie avec véhémence:

«Je vous répète que les trésors entassés ici sont le prix de mon invention... Ils m'appartiennent... On m'a payé le Fulgurateur Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait été refusé partout ailleurs... même dans mon propre pays... qui est le vôtre... et je ne me laisserai pas dépouiller!»

Que répondre à ces affirmations insensées?... Je continue cependant en disant: «Thomas Roch, avez-vous conservé le souvenir de Healthful-House?

-- Healthful-House... où l'on m'avait séquestré, après avoir donné mission au gardien Gaydon d'épier mes moindres paroles... de me voler mon secret...

-- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais songé à vous en enlever le bénéfice... Je n'aurais pas accepté une telle mission... Mais vous étiez malade... votre raison était atteinte... et il ne fallait pas qu'une telle invention fût perdue... Oui... si vous me l'aviez livrée dans une de vos crises, vous en eussiez conservé tout le bénéfice et tout l'honneur!

-- Vraiment, Simon Hart! répond dédaigneusement Thomas Roch. Honneur et bénéfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous prétexte de folie... oui! prétexte, car ma raison ne m'a jamais abandonné, pas même une heure, et vous le voyez bien par tout ce que j'ai fait depuis que je suis libre...

-- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les parois de cette caverne, n'êtes-vous pas enfermé plus étroitement que vous ne l'étiez entre les murs de Healthful-House!

-- L'homme qui est chez lui, réplique Thomas Roch d'une voix que la colère commence à surélever, sort comme il lui plaît et quand il lui plaît!... Je n'ai qu'un mot à dire pour que toutes les portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le comte d'Artigas m'en a donné la propriété avec tout ce qu'elle contient!... Malheur à ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai là de quoi les anéantir, Simon Hart!»

Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fébrilement le tube de verre qu'il tient à la main.

Je m'écrie alors:

«Le comte d'Artigas vous a trompé, Thomas Roch, comme il en a trompé tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus redoutables malfaiteurs qui aient désolé les mers du Pacifique et de l'Atlantique!... C'est un bandit chargé de crimes... c'est l'odieux Ker Karraje...

-- Ker Karraje!» répète Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne lui cause pas une certaine impression, si sa mémoire ne lui rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je constate que cette impression s'efface presque aussitôt. «Je ne connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le comte d'Artigas...

-- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et même homme!... Si cet homme vous a acheté votre secret, c'est dans le but d'assurer l'impunité de ses crimes, la facilité d'en commettre de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates...

-- Les pirates... s'écrie Thomas Roch, dont l'irritation s'accroît à mesure qu'il se sent pressé davantage, les pirates, ce sont ceux qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont essayé avec le _Sword_, car Serkö m'a tout appris... qui ont voulu me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste prix de ma découverte...

-- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonné dans cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre génie à les défendre, et qui se déferont de vous lorsqu'ils auront l'entière possession de vos secrets!...»