Ève victorieuse

Part 3

Chapter 33,770 wordsPublic domain

Après une longue fréquentation des Américaines, on peut reconnaître au premier coup d’œil celles qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de rêve dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme et de sensibilité physique. Leur caractère a plus de nuances et moins de fermeté; leur moralité n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de madame Ronald était un huguenot de Toulouse. Il y avait en elle des éléments étrangers à la race saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient une certaine agitation intérieure, un mécontentement sans cause qu’elle appelait nervosité. Les plaisirs mondains ne l’avaient jamais entièrement satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus extraordinaires: le bouddhisme, les sciences occultes, les questions sociales,--étudié à la manière des femmes, s’entend!--Quand elle lisait dans un roman français l’analyse de quelque grande passion, et c’était toujours ce qu’elle recherchait, elle se dépitait de n’avoir jamais rien éprouvé de pareil. Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme une enfant. Elle se demandait si l’âme européenne avait plus de cordes que la sienne, ou si, chez elle, ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour que lui avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle lui en voulait, à son insu, de n’avoir jamais remué la lie de son être; elle se disait avec un haussement d’épaules: «Il est trop parfait!»

Chez une Française, semblable curiosité eût été toute sensuelle et une bonne catholique n’aurait pas manqué de s’en confesser. Chez l’Américaine, quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce n’est qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait savoir, tout simplement; elle ne se souciait pas de sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu les tortures de la jalousie, le combat des tentations; elle se croyait si forte, si incapable d’une chute, qu’elle aurait voulu jouer avec toutes ces choses dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage auquel la condamnait sa mondanité, il se déclarait chez Hélène une fatigue morale, un immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité. Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle et douce. Elle en revenait toujours renouvelée et guérie.

Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa femme, mais ces voyages périodiques, sans grand intérêt pour lui, commençaient à lui devenir pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec ses confrères étrangers ne le dédommageaient pas suffisamment de la privation de ses livres et de son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir quand il se rappelait les promenades sans but à travers Paris, les déjeuners retardés par les essayages, les soirées dans les théâtres les plus mal ventilés du monde, l’invasion matinale de son appartement par les fournisseurs, l’étalage des robes et des chapeaux sur tous les meubles. Les mille choses désagréables auxquelles un mari américain est soumis en Europe étaient encore si présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.

Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie secrète, si secrète qu’elle ne se l’avouait même pas, d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce serait--_great fun_--très amusant--de s’y sentir tout à fait libre et émancipée. Le péril de l’expérience la tentait sans qu’elle s’en doutât. Le puritanisme de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les petits théâtres. Bien qu’il eût une connaissance assez particulière du français, les finesses de la langue parlée lui échappaient. Par l’expression des physionomies, il devinait les allusions grossières; il en ressentait une sorte de malaise que la jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait de rire.

Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité des Américains est au-dessous du niveau moral des Européens; mais on trouve, parmi eux, des hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté d’esprit incroyables, et qui ont, dans leur conversation, infiniment plus de retenue que les femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son élévation inspirait à Hélène un respect involontaire. Devant lui, elle était plus réservée dans ses propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé souvent d’arranger pour ses oreilles, en les lui traduisant, les phrases un peu raides de certaines pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui demander de la conduire au Moulin-Rouge, dans les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour à Paris avec sa tante, mademoiselle Beauchamp, et cet indulgent mentor qu’était son frère Charley lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à dissimuler.

Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle Carroll eût remis son mariage: elle la considérait comme un appoint peu négligeable d’entrain et de gaieté.

Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. Elle appartenait à ce type, particulier à l’Amérique, que l’on nomme _the society girl_. Aucun mot français ne saurait traduire exactement cette dénomination.

_The society girl_--la jeune fille mondaine--est en général assez mal élevée, plutôt brillante qu’intelligente. Tour à tour polie et impolie, généreuse et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, ennemie impitoyable, fleureteuse enragée, elle est une vivante macédoine américaine de défauts et de qualités. Signes particuliers: elle joue du banjo,--la mandoline nègre,--et sable le champagne à la manière d’une demi-mondaine parisienne; plus tard, elle entretiendra sa verve avec des _cocktails_. La _society girl_ ignore la ponctualité, la correction sous toutes ses formes. Il manque toujours un bouton ou une agrafe à sa toilette et, en dépit des meilleures femmes de chambre, elle est souvent habillée avec des épingles et semble faite pour créer le désordre.

Mademoiselle Carroll offrait un assez grand nombre de ces caractéristiques, mais elles se détachaient pour ainsi dire sur un fond d’honnêteté et de droiture qui les rendait supportables. De plus, elle avait été élevée à la campagne; le plein air avait laissé en elle quelque chose de sain que les succès, le plaisir à outrance, le fleuretage n’avaient pu altérer.

Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le cou. On avait cédé à toutes ses volontés, ses parents d’abord, puis ses amis et le monde. Était-ce faiblesse chez son entourage ou force supérieure chez elle? Toujours est-il qu’elle était devenue égoïste par simple habitude de tout attendre des autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que modérément du champagne, se flattant de n’avoir pas besoin de lui demander la gaieté. Elle semblait vraiment en avoir une source inépuisable; et, de cette source, l’esprit jaillissait en boutades, en saillies, en traits aigus, dont l’originalité désarmait ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait plaisamment, elle était née «chic». Elle avait une de ces ossatures élégantes, nettes, qui défient plus tard la maternité et l’âge; elle était une merveilleuse écuyère. Son unique rêve de jeune fille avait été de perdre sa fortune et d’aller exhiber son talent de haute école sur l’arène des grands cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. A la voir en selle, formant avec sa monture une ligne parfaite, un roi, homme de cheval, s’en fût épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle eût tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.

Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant de ses admirateurs et il avait réussi à éveiller en elle quelque chose qui ressemblait à l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce que cette conquête lui avait coûté d’angoisses et de sacrifices. Possesseur d’une grande fortune, il avait cru pouvoir se dispenser de choisir une carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, il avait mené la vie d’un mondain; vie plus inepte encore en Amérique qu’en Europe. Il avait exhibé des voitures de tous les modèles, promené à deux et à quatre chevaux les plus jolies jeunes filles, colporté de réception en réception mille petites histoires qu’il disait bien,--talent très apprécié des femmes,--et passé le reste du temps au club, à ressasser les questions politiques entre plusieurs _cocktails_ ou autres «remontants».

L’Américaine est trop active elle-même pour souffrir l’homme oisif: elle le méprise hautement et, dans son pays, elle le trouve déplacé et ridicule. Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott qu’elle ne serait jamais la femme d’un inutile, il s’était associé avec un banquier de ses amis et, les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au bout de quelques mois ce que l’on appelle aux États-Unis _a splendid business man_,--un grand homme d’affaires.--Dora, touchée de cette conversion au travail, lui avait finalement accordé sa main. Puis, comme furieuse d’avoir été entraînée à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui exigeante, capricieuse, fantasque. Quand elle sentait qu’elle l’avait poussé aux dernières limites de la patience, elle venait lui dire, comme une petite fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible: «_Jack, I am good now, I am good._--Jack, je suis sage maintenant, je suis sage...» Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire: «Je serai sage», pour ne pas engager l’avenir sans doute. Et le bon garçon pardonnait quand même. Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora n’avait rencontré personne qui lui plût davantage, et elle n’eût voulu céder son fiancé à aucune autre femme: en deux phrases, elle avait donné la hauteur et la profondeur de son amour. Un amour semblable pouvait attendre. De fait, lorsqu’elle apprit que son oncle et sa tante allaient en Europe, le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage au mois de juin. De ce regret au désir de le remettre une seconde fois, il n’y avait pas loin. Elle résista pendant quelque temps à cette fantaisie; un jour même, elle se mit en devoir de commander sa toilette à Doucet. Mais, par un de ces phénomènes qui servent à nous conduire où nous devons aller, une série d’images se développa instantanément dans son cerveau: elle vit la rue de la Paix avec ses vitrines étincelantes de joyaux et de pierreries, ses étalages d’artistiques chiffons... Fascinée irrésistiblement par cette vision tentatrice, elle jeta sa plume loin d’elle, déchira en petits morceaux la lettre commencée et, tout haut, de son ton le plus résolu, elle dit:

--J’irai choisir ma robe de mariage!

Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, plutôt que par crainte d’être blâmée, Dora déclara que la santé de sa mère l’obligeait à l’accompagner aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne demandait pas mieux: l’Américaine, pour qui le joug conjugal est cependant si léger, préfère toujours voir sa fille y échapper et rester libre.

Jack fut profondément blessé du nouveau caprice de sa fiancée. Il eut le tort de s’emporter, l’accusa d’aller chercher en Europe un mari titré. Elle, en vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un pareil soupçon et finit même par l’amener à lui en demander pardon.

Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement pour s’amuser, pour acheter des chiffons. En réalité, elles y étaient envoyées par la Providence, l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre afin d’apprendre une grande leçon,--toutes deux, pour donner la floraison entière de leurs êtres et vivre leur destinée.

III

Madame Ronald avec sa tante et son frère, mademoiselle Carroll avec sa mère étaient à Paris depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique salon qui donne sur les rues de Castiglione et de Rivoli était tout décoré de fleurs et déjà rempli de jolies choses découvertes çà et là.

En se séparant de son mari pour la première fois, Hélène avait éprouvé un petit déchirement intérieur très douloureux. Pendant qu’elle faisait ses préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement serré comme par un pressentiment de malheur. Son âme avait été traversée de regrets, de craintes, et, comme prise de remords, elle avait même dit à M. Ronald:

--Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie pas?

Et lui, de répondre avec sa grande bonté:

--Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le faites pour votre santé et votre plaisir.

Au moment de quitter le compagnon aimable et tendre de sa vie, elle s’était cramponnée à son cou comme une enfant effrayée de quelqu’un ou de quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée fortement contre sa poitrine, puis détachant doucement ses bras:

--Au revoir, en septembre... N’allez pas me demander une prolongation de congé! avait-il dit en s’efforçant de sourire,--je ne pourrais pas vivre plus longtemps sans vous.

--Je l’espère bien! avait répondu Hélène. Et, avec un dernier serrement de main:

--Je voudrais déjà être au moment du retour!

Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa conduite envers Jack. Elle avait même été tentée de lui dire, comme tant de fois: «_I am good now, I am good._--Je suis sage maintenant, je suis sage...» et de renoncer à son voyage, mais le leurre des plaisirs qu’elle s’était promis avait agi, comme il le devait, sur son imagination,--et elle était partie.

Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite effacées chez les deux femmes et rien ne les troublait plus. Chaque courrier emportait de longues lettres où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, et, ce devoir accompli, elles se sentaient en paix avec leur conscience. La saison parisienne était commencée, elles n’avaient que l’embarras du choix des plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait partout où elles voulaient aller.

Le frère d’Hélène était un de ces célibataires comme il n’en existe qu’aux États-Unis et dont les Américaines peuvent revendiquer la création.

En Europe, un homme riche et non marié a généralement une maîtresse en titre, une femme qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement et s’en glorifie autant que de ses chevaux ou de ses voitures. Les femmes de son monde ne lui en font pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement la «favorite», admirent ou critiquent sa beauté et ses toilettes. La générosité, dont témoignent bijoux et équipages, donne même à cet heureux du prestige et du relief.

L’Américaine, elle, n’autorise pas ces «à côté». Elle ne souffre de rivales ni dans sa maison ni sur le pavé. Selon elle, les fleurs rares, les bijoux, les dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. C’est un principe dont elle exige l’application autant que possible. L’audacieux qui étalerait une liaison se verrait fermer toutes les portes et serait impitoyablement mis au ban de la société. Faute de pire, la vanité masculine est obligée de se rabattre sur les bonnes grâces des jeunes filles et des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces coûtent cher.

Certains hommes dépensent chaque année une fortune, en fleurs, en bijoux, en loges de théâtre, en parties fines offertes aux femmes de la société. L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus désintéressé que l’Européen, n’est pas parfait. Une paie pour toutes, en général, et, par les autres, ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, portés aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. D’un accord tacite, on ne leur laisse pas le loisir de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, ils deviennent de vieux garçons.

Charley Beauchamp était une de «ces bêtes à bon Dieu». Il avait tout un essaim brillant d’amies qu’il promenait dans ses voitures, sur son yacht, auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, dîners correctement présidés par mademoiselle Beauchamp, sa tante, ou par sa sœur. Il aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là sa faiblesse, son unique vanité. Sa générosité princière lui avait fait une popularité qui le rendait très heureux.

Charley était un homme de trente-huit ans, aux cheveux bruns, déjà grisonnants, au corps maigre et musclé, aux traits fins, réguliers, fermes. Toute sa personne donnait une impression d’énergie, d’activité, de volonté. Son visage un peu sec de lignes était adouci par des yeux bleus, merveilleusement enchâssés,--une caractéristique de la race américaine,--des yeux qui avaient toujours fait l’envie d’Hélène. Dans sa physionomie comme dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce charme latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.

M. Beauchamp était en train de faire une de ces fortunes colossales qui sont l’étonnement de notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se retirer, n’avait pas été sans altérer sa constitution. Comme la plupart de ses compatriotes, il ne venait guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces et sentait son cerveau près d’éclater. Alors il jetait quelques hardes dans une malle et fuyait par le premier transatlantique. Il aimait passionnément la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées, causaient chez lui une détente soudaine qui le délassait merveilleusement. Il ne recherchait pas les tableaux connus et cotés; c’était son plaisir d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un véritable sentiment de l’art et de la beauté.

Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et mademoiselle Carroll qui le divertissait comme personne, était pour lui une joie de toutes les minutes, et son visage en reprenait une physionomie juvénile.

Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient comme deux petites filles en vacances. Chaque beau matin, escortées par Charley, elles partaient à bicyclette,--«sur leurs roues», selon la si graphique formule américaine,--filaient sur quelque bourg ou village des environs de Paris et revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.

Le soir, tandis que tante Sophie et madame Carroll restaient sagement à l’hôtel, M. Beauchamp les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands restaurants, puis les conduisait au théâtre. En sortant, on soupait ou l’on entrait dans l’un des bars à la mode, soi-disant pour entendre la musique des tziganes. Le grain de perversité qui existait chez les deux Américaines leur faisait trouver un agrément qu’elles n’analysaient pas dans cette atmosphère alourdie par la fumée des cigares, l’odeur des alcools et les parfums des femmes. Tout en grignotant les pommes de terre frites des petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de regarder les demi-mondaines, et de détailler leurs toilettes. Elles estimaient leurs bijoux, leurs fourrures, et s’efforçaient à deviner le charme qui pouvait leur valoir toutes ces richesses... Et ces études de mœurs parisiennes se prolongeaient jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’était là le repos que madame Ronald était venue chercher.

Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne et Lamoureux, visitait les expositions de peinture, y trouvait de véritables jouissances. A Paris, du reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, n’est encore qu’une visuelle; Hélène, elle, était déjà mieux que cela: le modelé de son front l’indiquait bien. Comme la majorité de ses compatriotes, elle connaissait le goût français, l’esprit français, celui qu’on sert volontiers au théâtre, mais l’âme française lui était aussi étrangère que l’âme orientale: ce qu’elle en avait vu naguère, ou entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, lui revenait maintenant à la mémoire et lui donnait le désir de pénétrer plus avant. Elle ne manquait jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières qui travaillaient pour elle. Elle était charmée de leur affinement. Elle démêlait chez tous des sentiments délicats, exquis souvent, comme elle n’en avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne chez des personnes de même condition. Elle avait remarqué la façon gentille, presque tendre, dont modistes, couturières, lingères maniaient l’ouvrage de leurs doigts,--façon qui révélait l’artiste. Les femmes de chambre d’hôtel même semblaient mettre quelque orgueil à bien faire leur service; elles avaient des soins, des attentions que le pourboire seul ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, Hélène s’arrêtait souvent pour voir jouer les enfants: elle les trouvait moins beaux que les bébés anglais ou américains, mais elle demeurait toujours frappée de la profondeur de leur regard. Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, cette puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin qui est la force occulte de la France.

Les mondains, que madame Ronald voyait dans la rue de la Paix, au Bois ou au théâtre, l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs visages, quand ils causaient avec une femme, lui faisait toujours désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. L’un d’eux surtout avait éveillé sa curiosité. Elle le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait vu au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au restaurant, chez Voisin, chez Joseph. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, de large carrure, avec une tête presque blanche, des yeux noirs qui avaient dû être d’une éloquence dangereuse et qui ne reflétaient plus qu’une grande tristesse ou un ennui profond, traversé, de temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé et moqueur. A l’observer de près, on devinait que ses ancêtres avaient porté de la soie, des plumes et des dentelles, commandé des armées, servi le «Roy» et les femmes. Ce quelque chose de rare, ce quelque chose d’autrefois qui distinguera toujours les hommes de l’aristocratie,--de la vraie,--se reconnaissait dans toute sa personne, et lui donnait un charme particulier qui agissait sur madame Ronald, irrésistiblement. Elle l’avait surnommé «le Prince». Elle était ravie quand le hasard l’amenait dans le restaurant où elle dînait. Elle l’épiait à la dérobée, fascinée par sa haute allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait avec un plaisir visible. Charley avait tiré de là quelques taquineries, déclarant que, si cet admirateur avait vingt ans de moins, il se croirait obligé d’avertir son beau-frère.

Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire Hélène, Dora et un de ses amis, Willie Grey, un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul Laurens, au Café de Paris. «Le Prince» y était justement. On plaça les nouveaux venus à une table toute proche de la sienne. Il leur tournait les épaules, mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène l’entendit commander son dîner, un vrai dîner de gourmet, fin et léger.

--Notre voisin sait manger! dit-elle en anglais.

--Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne pas! répondit mademoiselle Carroll dans la même langue.--A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son menu.

--Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la façon de manger? demanda Willie Grey.

--Tout! répliqua Dora d’un air entendu.--Le dos a beaucoup de physionomie. Celui-ci,--désignant d’un mouvement de menton le dos du «Prince»,--appartient à... comment dirai-je?... _to an old sinner_, à un viveur.

--Est-ce que mon dos rentrerait dans cette catégorie? fit M. Beauchamp, tournant la tête avec effort comme pour apercevoir cette partie de son individu.

--Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, vous avez un dos vertueux! répliqua mademoiselle Carroll avec une nuance de dédain.

A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un regard oblique vers l’inconnu, rencontra ses yeux dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire qui la fit rougir violemment.

--Taisez-vous! dit-elle alors à la jeune fille;--je suis sûre que notre voisin comprend l’anglais.

--Pas de danger! Il n’y a que les Français mariés à nos compatriotes qui le parlent un peu... Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était bien découverte, mais pas l’Américaine.