Part 2
--J’espère que cette fois-ci,--fit Hélène,--les Kéradieu et les d’Anguilhon seront à Paris. A mes voyages précédents, je les ai toujours manqués. Cela a été comme un fait exprès. Avec deux amies mariées au faubourg Saint-Germain, je n’ai jamais vu l’intérieur d’un hôtel français.
--Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me trouver à Newport, l’été dernier, pendant que ce fameux marquis d’Anguilhon y était!... Croyez-vous qu’Annie nous invitera?
--Sûrement.
--Quel bonheur! Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas devant Jack que nous avons la perspective d’aller un peu dans le monde: il s’imaginerait que je suis capable de me laisser entortiller par quelque Français et je n’aurais plus un moment de tranquillité.
Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort dissimulé dans un meuble élégant, sa boîte à bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, ses doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le velours blanc, puis elle choisit un splendide collier composé de perles et de diamants. Lorsqu’elle l’eut attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle Carroll:
--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle.
--Vous êtes adorable! répondit la jeune fille avec un accent de sincérité.--A côté de vous, j’ai l’air d’une araignée! ajouta-t-elle en venant se placer devant une des grandes glaces.
Et la glace refléta un corps mince et élégant aux lignes bien modernes, vêtu de soie blanche, une tête fine et brune, un visage aux traits un peu aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par des yeux merveilleux, où la vie rayonnait en des prunelles claires d’un bleu gris et dont le regard filtrait entre des cils presque noirs, épais et frisés.
--Je ne devrais jamais me risquer dans votre voisinage! fit Dora en remontant son haut collier de petites perles.
--Ne dites pas de sottises: vous ne voudriez changer de physique ni avec moi, ni avec personne... et vous auriez bien raison!... Allons rejoindre ces messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop méchante humeur et ne gâtera pas notre soirée.
Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent que M. Ronald n’avait pas réussi à infuser la résignation dans l’esprit du jeune homme: celui-ci avait une expression de chagrin qui ne fut pas sans causer un fugitif remords à sa fiancée. Et c’était un fort beau garçon que M. Ascott. Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais ses yeux noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, son air de bonté le rendaient sympathique à tous, et son entrain infatigable faisait de lui un des favoris de New-York.
--Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre Jack! dit madame Ronald en lui donnant la main.--Croyez que je ne suis pour rien dans ce nouveau caprice de Dora.
--J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui ne peuvent voir une amie faire ses malles sans être tentées de l’imiter!... L’Europe est la perdition de nos femmes, la destruction de nos foyers.
--Mais non, mais non... ne soyez pas injuste!... Pour ma part, je suis contente que votre mariage soit ajourné à l’automne. Cela me permettra d’y assister.
--S’il se fait jamais!
--Oh! il se fera bien assez tôt pour votre tranquillité!--dit M. Ronald en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme.
--C’est justement ce que j’ai dit à Jack! fit mademoiselle Carroll, imperturbablement.
A ce moment, le dîner fut annoncé.
--Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux pas perdre l’entrée de Tamagno et cette première phrase d’Othello qui est comme un cri de triomphe et donne le frisson de la victoire.
II
Il y a quelques années seulement, en Amérique, la femme mariée avait une vie sérieuse, plutôt cachée; elle passait au second plan et y demeurait avec plus ou moins de résignation. C’était le temps où les divorces étaient rares et les scandales plus rares encore; mais, dans ce pays d’évolutions rapides, les mœurs changent presque aussi vite que les modes. Les jeunes filles, de plus en plus désireuses de se soustraire à la surveillance maternelle, ont demandé aux femmes mariées de les chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur les yachts de leurs amis et dans toutes ces dangereuses parties de plaisir, excursions, pique-niques, soupers, qui leur sont permises. Et les femmes mariées ne se sont pas fait prier. Sous prétexte de sauvegarder les convenances par leur présence, elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant les plus jolies toilettes. Elles veulent des hommages, des offrandes, des fleurs, des tributs d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, une science qui rendent redoutables leurs prétentions rivales. Elles commencent à patronner les jeunes filles, elles réussiront peut-être à les détrôner. Elles l’ont déjà fait à Washington.
Les salons sont la synthèse d’une époque. Il n’y en a plus en Europe, il n’y en a pas encore en Amérique. Cependant, quelques femmes ont déjà un certain pouvoir individuel: madame Ronald était de ce nombre. Elle recevait avec un luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru excessif à Paris, mais qui, à New-York, était modeste. Ses invitations étaient convoitées comme des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les attirer. Par un don ou par une règle de conduite assez rare chez ses compatriotes, elle avait l’accueil toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle avait triomphé comme maîtresse de maison. Elle était devenue l’une des puissances féminines de New-York. Madame Ronald pouvait décider du succès d’un artiste, lancer une mode, changer un usage, tenir en respect une parvenue trop envahissante, mettre au ban de la société une divorcée trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant de plusieurs belles œuvres et, pour comble d’honneur, elle avait été élue présidente des _Colonial Dames_,--une association caractéristique, s’il en fut!
Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, tous ceux qui jadis vinrent chercher en Amérique la liberté et la fortune, avaient rompu sans désir de renouer avec la mère patrie. Devenus riches et indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs ancêtres dormir en paix sous les voûtes des cathédrales et des églises d’Europe et dédaigné de se prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. Une fois de plus, elles ont manqué l’occasion de prouver leur supériorité. Au lieu de créer dans leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir et du talent, elles ont ambitionné celle de la naissance. Au moyen des reliques emportées dans l’exode, des vieilles bibles sur les premiers feuillets desquelles étaient inscrits les mariages et les naissances, elles ont retrouvé les traces de leurs aïeux et se sont réclamées de leurs familles existantes. Elles tirent plus de vanité d’être les branches d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux souches nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en Amérique. Elles se montrent plus fières de l’ancêtre inconnu, un homme inutile souvent, mauvais parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, saisies de cette douce folie, bon nombre de parvenues vont feuilleter les archives du British Museum, les registres des églises; pour peu qu’elles aient quelque habileté, elles ne manquent pas de rapporter des preuves d’origine ancienne, des armoiries même.
Pour défendre l’intégrité de leur caste, les femmes de l’aristocratie américaine ont imaginé de fonder l’association des _Colonial Dames_, où sont admises les seules personnes qui peuvent montrer deux cents ans de filiation et prouver qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais d’émigrés! La présidence de ce clan d’élite revenait, en quelque sorte, à madame Ronald, car elle était incontestablement bien née. Sa mère avait appartenu à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, et son père, le commodore Beauchamp, faisait remonter son origine jusqu’au Beauchamp venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, dont le nom se trouve inscrit sur le portail de la cathédrale de Caen. Hélène était non seulement bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère étant morte quelques semaines après son arrivée en ce monde, une sœur de son père, une de ces délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son cœur et s’était donnée toute à elle et à son frère Charley. La petite Hélène avait été une de ces enfants qui, par leur beauté, par un précoce pouvoir de séduction, désarment parents et instituteurs. Mademoiselle Beauchamp, elle, puisait dans le sentiment du devoir une force de volonté par où elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui enseigner le bon ton, de jolies manières. Si elle ne put empêcher le développement de sa vanité, de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les principes qui pouvaient y faire contrepoids, et elle imprima au caractère de l’enfant sa propre droiture.
Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu’il ne lui prît fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être une femme qu’une féministe.
A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi dire, elle eut une cour d’admirateurs, des invitations plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout à coup, elle fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. Elle déclara alors à son père et à sa tante qu’elle voulait aller passer une année à Paris, dans un couvent, pour perfectionner son français, sa musique et sa voix. «Si je ne m’éclipse pas pendant quelque temps,--ajouta-t-elle avec ce sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine,--mes débuts dans le monde seront manqués. On m’aura trop vue, je ne ferai aucune sensation.»
M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les hauts cris, puis ils finirent par reconnaître que la jeune fille avait raison et par convenir entre eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui être nuisibles. Ils consentirent donc à ce qu’elle voulait, s’opposant toutefois au séjour dans un couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois de Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. Un couvent _chic_, aristocratique autant que possible, voilà ce qu’il lui fallait! La vie religieuse lui avait toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner entre de hauts murs, d’obéir au son d’une cloche, de se soumettre à une discipline sévère, de se trouver dans un milieu français avec des jeunes filles d’une race et d’une éducation différentes, tentait son imagination chercheuse de nouveau.
En conséquence de cette fantaisie, assez étrange chez une mondaine comme l’était déjà Hélène, mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la préférence au couvent de l’Assomption à Auteuil, où il y a de l’air, de l’espace et de la verdure. Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa nièce. A aucun prix, elle n’eût voulu la laisser en des mains étrangères et catholiques. Dominée, comme toujours, par le sentiment du devoir, elle fit taire ses répulsions de protestante et prit un appartement dans ce que l’on appelle le «Petit Couvent», une maison de retraite où des femmes du monde viennent souvent chercher le repos et l’oubli. Hélène eut sa chambre dans le couvent même.
Les Américaines, qui ont passé quelque temps dans les pensionnats de Paris, déclarent les Françaises mal élevées, corrompues, hypocrites. De leur côté, les Françaises considèrent les Américaines comme des païennes en religion et en morale. Ces méprises viennent de ce qu’elles ont de la vie une conception différente.
Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme latine vers l’au-delà. Il persuade à la jeune fille qu’elle a été mise en ce monde uniquement pour gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris du bonheur humain, des vanités de la terre, le dédain de son corps, l’amour de la souffrance. Il a obtenu ainsi des renoncements sublimes, des puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme naissante la vie intérieure, et l’espèce de claustration à laquelle nos mœurs la condamnent, fait d’elle un être concentré,--en qui la sève refoulée produit parfois des rêves dangereux, toute une végétation folle d’idées malsaines, de désirs morbides, de sentiments bizarres.
L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été créée pour jouir des biens d’ici-bas, pour développer son intelligence et prendre part à l’activité universelle. Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe, aucune ambition de bonheur éternel. Elle se sent entre les mains d’une grande Providence et s’y abandonne joyeusement; son esprit est ouvert à toutes les idées, son corps est fortifié par la vertu de l’eau, du plein air, du mouvement. Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs apprises. Elle se placera devant son miroir dans une nudité absolue, sans éprouver un frisson de volupté. Elle se félicitera d’être belle, s’ingéniera à diminuer ses imperfections, indiquera tranquillement à la masseuse le membre à repétrir. Son innocence faite, non pas d’ignorance, mais d’honnêteté, a moins de charme et plus de valeur. Ce que nous appelons _mal_ et _péché_, elle le nomme _infériorité_ ou _grossièreté_. Dans cette distinction réside toute la différence qui existe entre la psychologie du Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie du passé et celle de l’avenir peut-être.
Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent en général à l’aristocratie de province et à la haute bourgeoisie. Hélène se sentit singulièrement dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles lui furent un continuel sujet d’étonnement. Les libertés que la plupart prenaient avec la vérité la scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les mystères de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait comme une des belles choses de la nature, qu’elle attendait paisiblement, semblait être pour ces Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, autour duquel, cependant, tournaient toutes leurs pensées, toutes leurs conversations. Elles se plaisaient même à lire et à relire dans leur livre d’heures, les quelques versets du Cantique des Cantiques qui y sont insérés et rêvaient de ce «Bien-Aimé qui arrive bondissant par-dessus les collines». Les dévotes priaient avec une ferveur mystique, s’imposaient des privations pour être agréables à Dieu. Ceci paraissait à l’Américaine le comble de l’enfantillage. Et il y avait chez toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, de sacrifice, des aspirations, qui en faisaient à ses yeux des créatures extravagantes et romanesques, mais auprès desquelles, par moments, elle se sentait une véritable enfant.
A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée sans merci. On prit sa franchise pour de la rudesse; son indépendance de caractère parut une preuve de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses dessous de soie et de batiste, qui excitaient bien des envies, furent considérés comme des indices de coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des admirations passionnées qui ne laissèrent pas que de la flatter; mais, pendant son séjour au couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie vraie.
Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à son insu, enregistra une foule d’impressions qui, plus tard, bien plus tard, devaient reparaître et aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église protestante de l’avenue de l’Alma; l’après-midi, avec son bel éclectisme américain, elle assistait aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies du culte catholique n’étaient pour elle qu’un spectacle; elle avait toutefois la conscience que ce spectacle l’élevait spirituellement,--_was elevating_.--L’odeur de l’encens, les mots mystérieux de la langue liturgique, la bénédiction du Saint-Sacrement lui plaisaient particulièrement. De temps à autre, le frisson religieux passait à la surface de son âme, mais sans la remuer. La chapelle de l’Assomption avait pour elle un attrait curieux. Elle demandait souvent qu’il lui fût permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle le faisait comme une profane, avec des mouvements vifs, le rire aux lèvres, la voix un peu trop haute, insensible à la grande Présence qui rendait la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours du marché de la Madeleine, elle revenait à Auteuil, sa voiture remplie de fleurs; elle allait déposer les plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un hommage qu’en vraie Américaine elle voulait rendre à son sexe. Elle aimait le catholicisme parce que, disait-elle avec un sans-gêne d’hérétique, il possède une déesse et que, seul de toutes les religions chrétiennes, il a élevé des autels aux femmes.
Hélène s’était promis de bien employer son temps à Paris, et elle se tint parole. Elle suivit les classes de français, de littérature et d’histoire, prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un grand professeur italien. Elle avait une voix extrêmement belle et pure, à laquelle cependant manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement la figure de ses admirateurs, aucun ne la «dégelait», comme elle le disait plaisamment, et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur la prononciation pour donner aux paroles d’amour un peu d’expression.
Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement sa nièce qu’elle n’eut pas l’occasion de faire la connaissance d’un seul Français. Elle ne put voir que de loin ces comtes et ces marquis dont elle avait entendu dire tant de mal et qui, à cause de cela, excitaient sa curiosité.
Cette année d’étude et de repos fit le plus grand bien à la jeune Américaine. Elle rapporta d’Europe quelque chose d’indéfinissable qui ajoutait à sa beauté un charme nouveau.
Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp furent un succès dont on parla longtemps. Elle devint une des plus triomphantes «belles» de la société de New-York.--Une «belle» est une de ces créatures brillantes, jolies, possédant le secret pouvoir qui fait les conquérants: c’est à elle que vont tous les hommages; on la couvre de fleurs, on mendie ses sourires, les maîtresses de maison se disputent sa présence, les hommes par vanité deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette royauté dure une ou deux saisons mondaines, pendant lesquelles il faut gagner le Grand Prix: position ou fortune. La «belle» qui n’y réussit pas est considérée comme--_a living failure_, un «insuccès vivant».--Elle vieillit vite et passe pour toujours au rancart. _Sic transit gloria mundi!_
La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec ses goûts: aussi avait-elle déclaré qu’elle ferait un mariage riche ou qu’elle resterait vieille fille. Elle avait été créée, disait-elle, pour avoir des voitures, des chevaux, des toilettes élégantes, une maison luxueuse; il lui fallait tout cela. Elle fut demandée par plusieurs parvenus milliardaires, elle les refusa haut la main. Elle n’était pas ambitieuse à demi: elle voulait encore un homme de bonne famille, intelligent, qui fût ou pût devenir quelqu’un. L’Américaine, en général, tient à ce que son mari lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par sa puissance commerciale. S’il possède une haute stature, elle s’en montre particulièrement fière et répète avec une vanité un peu sauvage: «Il a six pieds sans ses souliers.»
Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait homme. Il réunissait tout ce qu’elle désirait rencontrer: beauté physique, capacités de premier ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né qu’elle, il avait derrière lui trois générations de bourgeoisie riche et honnête, ce qui dans tous les pays du monde peut constituer une petite noblesse. Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle Beauchamp fit ses débuts.
La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en lui de poésie et de jeunesse. Ses cheveux d’un coloris si merveilleux, ses yeux bruns rayonnant de vie, sa personne élégante se photographièrent instantanément dans le cerveau du jeune homme et ne s’effacèrent plus. Dès le premier moment, mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement avec lui, mais elle était trop réellement intelligente pour ne pas sentir sa supériorité et en éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez la femme, l’amour suivit de près.
La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises austères, essayèrent de le détourner de la brillante jeune fille dont la mondanité et la frivolité les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient contre elles: pour la première fois, leurs paroles et leurs remontrances furent sans effet sur Henri; à la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.
Le mariage, retardé par la mort du commodore Beauchamp, n’eut lieu que dix-huit mois plus tard.
Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus heureux. M. Ronald était devenu le propriétaire d’une des grandes revues scientifiques de l’Amérique, et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu célèbre, même hors de son pays. En Europe, savants et littérateurs sortent, pour la plupart, du peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent les forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu cette éducation qui raffine et polit l’individu. Ils sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens du monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus en plus, à la classe riche et ils en ont les habitudes. S’ils ne les avaient pas, du reste, leurs femmes auraient tôt fait de les leur donner.
M. Ronald avait un laboratoire comme on a une écurie de courses. Il était un de ces athlètes de l’Université d’Harvard, dont les muscles et tous les sens sont exercés par un entraînement continuel, au moyen de ces sports qui décuplent la force de l’homme, qui le rendent gracieux au repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, quoi qu’en disent les éducateurs français, peuvent se concilier avec l’étude, comme on le voit en Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences de chimie, Henri Ronald allait faire une partie de cricket ou de foot-ball et, à trente-huit ans, l’âge qu’il avait maintenant, son corps était d’une vigueur, d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient faire de lui un soldat de premier ordre.
Hélène aimait son mari, non pas passionnément peut-être, mais aussi profondément qu’elle croyait pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie de cet homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.
Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu de vie de famille. Les femmes qui se sentent quelque intelligence se font un devoir de la cultiver: à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent développer leur individualité et rêvent de se séparer de l’homme: elles se jettent éperdument dans l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires ou scientifiques et abandonnent maison et enfants à la grâce de Dieu. Les mondaines ne songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des autres sont pris toute la journée par les affaires. Quand ils rentrent chez eux, ils n’y trouvent pas l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de dételer, mais seulement de changer de harnais, et le plus lourd souvent n’est pas celui du travail.
M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir assister à la toilette de sa femme. Il aimait à la voir au milieu de toutes les choses jolies, soyeuses, brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette heure de tête-à-tête, chacun parlait de ce qui l’intéressait, conjugalement. Lui, causait art, science, politique; elle, à son tour, racontait sa journée de mondaine, les potins recueillis çà et là. Hélène eût été très froissée que son mari ne l’associât pas à sa vie intellectuelle; cependant elle ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni l’autre ne remarquait, heureusement, combien était rare et léger le contact de leurs esprits.
Madame Ronald avait l’activité de toutes ses compatriotes. Plus elle pouvait accumuler, dans sa journée, de visites, de plaisirs et d’actions, plus elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois la conscience qu’elle vivait à vide.