Ève victorieuse

Part 4

Chapter 43,867 wordsPublic domain

Hélène ne fut point rassurée: pour changer la conversation, elle parla au jeune peintre de son tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, Dora promenait les yeux autour d’elle, les fermant légèrement à la manière des chats, puis les rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression était prise:--une grimace qui lui était particulière, une grimace pas déplaisante du tout, et qui avait même un certain attrait.

--Ah! je sais enfin pourquoi les Français ont l’air si drôle! dit-elle tout à coup, avec un accent de triomphe.

--«L’air drôle!» se récria Willie Grey. Je les trouve intéressants, moi!

--Oui, sûrement, ils sont intéressants... N’empêche qu’ils ont l’air drôle, et cela vient de ce que leurs moustaches appartiennent à une autre époque.

--Ah bah!

--Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, royalistes, impérialistes, fanfaronnes, héroïques, spirituelles. Elles ont toujours l’air de s’insurger contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les plus jolies moustaches du monde, mais elles ne vont pas du tout avec le costume moderne, non, pas du tout! répéta la jeune fille, après avoir examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient là.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle Carroll, fit le jeune peintre; ajoutez que les Français ont d’assez mauvais tailleurs.

--Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs habits n’ont jamais l’air d’être faits pour eux. En Angleterre, c’est le contraire: les hommes sont admirablement habillés, et les femmes très mal. Je me demande pourquoi.

--Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, inspire l’ouvrier, tandis que l’Anglaise... hem! On dirait que le Créateur a employé toute l’argile à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment pour la femme. Il lui manque toujours quelque chose.

--Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey! dit Dora, on voit que vous êtes devenu Parisien.

--Je vous ai choqué? Je croyais que vous étiez venue en Europe pour cela; du moins, c’est vous qui l’avez avoué.

--J’aime à être choquée par des étrangers, mais non par mes compatriotes.

--Cette distinction me plaît,--fit M. Beauchamp d’un air moqueur.--A nous, on ne nous passe rien, on ne nous permet rien.

--Oh! il fait bien meilleur être homme en Europe qu’en Amérique! ajouta Willie Grey.

--C’est flatteur pour les femmes de votre pays! dit mademoiselle Carroll.--Si je répétais cela à New-York, vous seriez joliment reçu à votre retour!

--Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, selon moi, ne va pas à la France? C’est la république. A chacun de mes voyages, j’y trouve moins d’élégance et d’urbanité.

--Il est impossible de nier qu’une cour ait une influence considérable sur le goût et sur les manières, dit le peintre. Ainsi, dans les petites villes de province où il y a un château royal, comme à Fontainebleau, par exemple, l’intérieur des maisons est moins banal, moins bourgeois. J’ai trouvé là des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout petit commerce, n’ont acheté que des meubles de style, non par «chic», mais par un sens artistique, dû aux modèles que leurs grands-parents ou elles-mêmes avaient eus sous les yeux.

--Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je ne puis m’empêcher de regretter que la France ne soit pas un royaume ou un empire.

--Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, aurait plus de prestige; mais je crois après tout que la France avait la république dans le sang, comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. Quand on lit son histoire, on est étonné qu’il se trouve encore des candidats à la royauté. Allez, la France, quoique ou parce que républicaine, est bien puissante!

--Moins que l’Angleterre, cependant! fit madame Ronald.

--Non. La grandeur de l’une est en largeur, et la grandeur de l’autre est en hauteur: voilà toute la différence.

--Savez-vous, dit Charley, je crois que la force de la France réside surtout dans sa raison d’être. Si certaines nations étaient rayées du globe, on s’en apercevrait à peine; mais qu’elle vînt à disparaître, il y aurait joliment moins de lumière, de gaieté, de beauté en ce monde!

--Parbleu!... Je suis un fidèle de la rue de la Paix, elle a pour moi une séduction toujours nouvelle. Je m’arrête comme une femme devant toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, telles parures, exposées chez Boucheron, me ravissent. Il a fallu des siècles d’efforts, de recherches, pour obtenir cette invraisemblable douceur de contours, pour arriver à idéaliser ainsi la matière. Je me rends compte du chemin qu’il nous reste à faire pour atteindre à cette perfection. Je me dis alors: tant que la France produira ces petits chefs-d’œuvre, elle ne périra pas, car elle est destinée à maintenir le goût, à lancer les idées de la Providence même. Le peuple qui a reçu cette mission peut, sans crainte d’être anéanti, passer sous tous les engins de mort: il porte en lui l’Indestructible.

--Monsieur Grey,--fit Dora avec sa malice ordinaire,--on voit que votre tableau a été reçu. Continuez à louer les Français, et il sera acheté par l’État.

--La réception de mon tableau n’a pas modifié mes impressions, faites-moi l’honneur de le croire! Je vis ici depuis trois ans et j’ai eu le temps et l’occasion de prendre une idée plus nette de la valeur des gens. Tenez, il y a quelques mois, je me trouvais dans un restaurant de Bruxelles. A une table voisine de la mienne dînaient quatre Français, d’apparence commune, habillés par le mauvais faiseur et cravatés à la diable. La serviette sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. Tout à coup, je fus empoigné par leur conversation. L’un, dans une langue délicieuse, parla des nouvelles découvertes astronomiques. Il avança qu’il devait y avoir un moyen de communication entre les planètes d’un même système solaire: «Nous le trouverons, nous le trouverons!» affirma-t-il. Puis, le regard étincelant, il dit comme un poète l’émotion qu’il ressentait, lorsque, le télescope braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les étoiles et qu’en présence de l’infini, dans le silence de là-haut, il entendait le tic-tac de l’horloge sidérale, égrenant les secondes: «Quelles émotions! fit-il; on a le vertige, la respiration vous manque, on a peur, positivement peur!... Vrai»,--conclut-il, en frappant la table du plat de sa main,--«il n’y a pas de nuits d’amour...»--c’est un Français qui parle, mademoiselle Carroll--«il n’y a pas de nuits d’amour qui vaillent ces nuits d’observatoire.» Ses compagnons parlèrent à leur tour des agents chimiques récemment inventés: «Nous ralentirons la destruction, nous transformerons le sol, nous découvrirons l’origine de l’homme, la vraie!» disaient-ils. Je les écoutais, ébloui et charmé. Et, d’abord, je m’étonnais bêtement que des hommes d’apparence si négligée pussent remuer des idées si grandes... En écoutant ces bourgeois qui venaient de représenter leur pays à un congrès scientifique, j’ai compris, comme je ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe dirigeante.

--Oh! eux ils n’ont plus que la moustache! fit Dora avec son inconsciente brutalité.

De nouveau, madame Ronald jeta un coup d’œil dans la glace. Elle vit passer comme une flamme d’émotion sur le visage du «Prince» et, convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le pied de mademoiselle Carroll.

--Faites attention, je vous en supplie! dit-elle à voix basse; je suis sûr qu’il comprend l’anglais.

--Tant pis! il ne devait pas écouter.

--Franchement, vous me semblez encore plus mal élevée en Europe qu’en Amérique.

--Merci... Eh bien! parlons politique.

Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança la conversation sur les affaires de son pays.

«Le Prince», après avoir achevé son dîner, savouré une tasse de café turc et allumé un cigare, se leva. En passant devant la table des Américains, il appuya sur mademoiselle Carroll un regard où il y avait une telle sévérité, une telle hauteur, qu’elle en fut toute décontenancée et ne put s’empêcher de rougir.

Hélène pria son frère de demander au garçon le nom de leur voisin.

--C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, un vrai comte, un de ceux qu’il fait bon servir.

--Le comte de Limeray! répéta Hélène. Je le savais bien, que c’était un gentilhomme!... Pourvu que nous ne le rencontrions pas chez madame d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu! Je mourrais de honte.

--Pas moi! répliqua Dora, qui avait déjà retrouvé tout son aplomb.

IV

Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon.

Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de bonne maison; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène, elle, en avait eu un réel chagrin.

Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur apparition à Newport: ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit alors le jeune ménage dans l’intimité; beaucoup de ses craintes et de ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara _fascinating_--fascinant--et créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait une arche sainte.

La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent seuls; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers, prirent prétexte de leur santé pour refuser.

Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport; elle était désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle.

En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit par se fâcher:

--A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West!

--Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver vulgaire.

Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude quand elle ne pouvait rien répondre.

La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des _Colonial Dames_. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga,--lui, un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie; elle, une Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître, au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement imaginable. «C’est la jeune fille du monde dernier modèle,--avait-elle dit.--Ne la jugez pas mal: au fond, elle est très comme il faut.»

Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte, mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue, mais leurs mères étaient très liées: elle avait beaucoup entendu parler d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait; sa femme fut souvent obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux, un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora.

Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie:

--Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé?

--Franchement non; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les Indiens, qui le nommaient «Île de Paix», l’avaient mieux compris. Une île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence!...

--Du silence! interrompit le baron de Kéradieu,--tu oublies que les Américains n’ont pas encore besoin de silence.

--C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce.

--Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville? demanda le vicomte de Nozay.

--Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de Kéradieu.--C’est la grande «foire aux vanités» des États-Unis, l’endroit de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus.

--Et où l’on voit le plus de jolies femmes! ajouta le marquis Verga.

--D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés, tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au tableau.

--Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine.

--C’est vrai, mais qui diable y pense? Pour ma part, quand j’ai passé quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier, d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop succulent.

--En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale.

Annie se mit à rire:

--Vous entendez? dit-elle. Est-ce assez Français, cela! Ces messieurs font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays.

--C’est vrai! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer «poëvre», au lieu de «poivre». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le culte de la France est encore vivant parmi eux.

--Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu. Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres, le nom de «Milly». Milly, la terre de Lamartine! Sûrement une femme devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est encore au sentiment... Jacques et moi, mus par une même pensée, nous avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du Saint-Laurent, mais que voulez-vous? nous sommes bien Français! fit le baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.

--J’espère, monsieur d’Anguilhon,--dit Charley Beauchamp,--que vous n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas fait une trop mauvaise impression.

--Une mauvaise impression! Au contraire... Mon séjour aux États-Unis m’a aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier: «Comme c’est beau et comme c’est laid!»

--Êtes-vous allé dans le Far West?

--Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que j’ai voulu essayer mes muscles: j’ai jeté la cognée dans les arbres, aidé au lancement de quelques radeaux... Pendant plusieurs mois, j’en ai eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier.

--Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût un _ranch_ quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de courses.

--Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote, resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux. Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois, le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins! Dans cet air pur du large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres! Pour mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper.

--Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit? demanda M. Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de l’opinion des Européens.

--Excellent. Vos universités, vos collèges, vos hôpitaux, les institutions dues à l’initiative privée vous font le plus grand honneur. En vérité, votre œuvre est colossale.

Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.

--Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent cette justice!

--Parce qu’on a le tort de chercher dans votre pays ce qu’il n’a pas encore, au lieu de voir ce qu’il a.

--Ah! il y a deux grandes belles choses en Amérique, dit le marquis Verga: les femmes de Baltimore et les chevaux du Kentucky.

--Voilà qui est bien italien! fit sa femme.

--Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut pas demander à un homme né entre le Vatican et le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai passés, j’ai eu à chaque instant la respiration coupée comme dans vos terribles ascenseurs, ces ascenseurs qui ne vous montent pas, mais qui vous enlèvent!... Tout le temps, je me suis senti bousculé moralement, et j’ai eu le sentiment qu’on me marchait sur les pieds.

--Voilà au moins une impression nouvelle! dit M. Beauchamp avec bonne humeur.

--Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, je n’ai pas été édifié de vos mœurs politiques. Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas peu dire.

--C’est que chez nous, comme chez vous, les honnêtes gens ont le tort d’être égoïstes,--répondit Annie avec son franc parler habituel.--Au lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux sans scrupules, ils leur laissent le champ libre: alors, la corruption et la concussion entrent partout.

--Vous avez raison, avoua M. Beauchamp; mais voilà! il est peut-être impossible de trouver chez des gens arrivés, indépendants, le moteur nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires d’un grand pays.

--Eh bien, c’est triste! fit Hélène. L’honnêteté devrait être une force motrice plus puissante que celle de l’ambition personnelle.

--Ah! madame Ronald, vous demandez trop à la nature humaine, plus que ne fait la Providence! dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez toutes l’instinct de la combativité.

--A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous des Américaines en masse? Vous m’avez promis de me le dire.

--Elles m’ont semblé faites pour leur pays admirablement. Elles ont les qualités qui le caractérisent: la jeunesse, l’audace, la vitalité.

--Comme c’est vrai! dit Charley Beauchamp.

--De plus, elles sont bien jolies, continua Jacques. A ma grande surprise, j’ai retrouvé aux États-Unis le type féminin du XVIIIe siècle, qui a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages ressemblant à ceux qu’ont peints Latour et Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré nulle part autant de beauté, ou serré des mains aussi petites et aussi fermes.

--Sûrement,--fit Dora avec son expression aiguë,--après toutes ces choses flatteuses nous pouvons nous attendre à un «mais» correctif... et c’est ce «mais» qui m’intéresse.

--Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai: mais... pour que les Américaines aient le charme et le fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un siècle de plus.

--Je préfère l’avoir de moins! répliqua mademoiselle Carroll.

--Vous avez raison, la jeunesse est un beau défaut.

--Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, dit madame Ronald, nous ne nous plaindrons pas. Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique vous a-t-elle faite après six ans d’absence?

--N’allez pas croire à une affectation de ma part, mais je vous avoue que beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement baissé. De mon temps, il y avait des jeunes filles--_fast_,--«vites», j’en ai trouvé de--_rapid_,--«rapides», et je me suis aperçue qu’on parlait de divorces autant que de mariages. Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis déshabituée, m’ont causé une fatigue réelle. Les maisons de nos milliardaires m’ont fait apprécier certains intérieurs français. Je suis rentrée dans notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. Je n’aurais jamais cru cela possible.

Puis, avec un joli air de sagesse:

--Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une suite de leçons... et j’en ai déjà, pour ma part, appris ou reçues quelques-unes. Ah! Monsieur de Limeray!

A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, se retourna vivement. C’était bien le «Prince»; elle échangea un regard de détresse avec son frère et Dora.

--Je craignais de ne pas vous voir,--dit Annie au nouveau venu.--C’eût été dommage, car, aujourd’hui, le poker sera sérieux: l’Amérique est en force.

Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte de Limeray à ses compatriotes. En retrouvant là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la veille encore, avaient retenu son attention, le «Prince» eut un air de surprise et de plaisir.

--Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui m’attendait ce soir,--dit-il en s’inclinant profondément devant Hélène,--mais je l’avais un peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit par connaître, un jour ou l’autre, les gens que l’on rencontre souvent.

--Vous avez rencontré souvent madame Ronald? fit madame d’Anguilhon tout étonnée.

--Oui, plusieurs fois. Le hasard... est-ce le hasard?... nous a menés dans les mêmes restaurants... Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris, nous avons dîné à des tables voisines.

L’embarras d’Hélène augmenta, au point de devenir visible.