Ève victorieuse

Part 19

Chapter 193,805 wordsPublic domain

Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens germes de fièvre; la vue des lieux associés à un amour ou à un chagrin peut raviver cruellement l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut bien vite. La première fois qu’elle se retrouva dans la rue de Rivoli, au point précis où le comte Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague d’émotion soudaine colora son visage, précipita les battements de son cœur. Par un phénomène psychologique entièrement subjectif, elle crut sentir la présence de Lelo et, comme poussée par une force irrésistible, elle refit le même chemin, s’aventura dans cette avenue Gabriel de dangereuse mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion que le jeune homme était là tout près, tout près. Alors, elle redressa la tête, elle serra ses lèvres, avec un instinctif mouvement de dignité et de révolte. Elle marcha dans la curieuse atmosphère créée par son imagination, elle se revit telle qu’elle était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une marque indélébile: elle avait un chapeau garni de roses pâles, un costume beige clair; il faisait un temps splendide, il y avait dans l’air un parfum délicieux de fleurs et de verdure; elle cheminait gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment... «Non, pas plus que n’en a cette pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme va s’approprier la substance et la liberté!» se dit-elle avec amertume, tirant sa comparaison imprévue d’un article de magazine qu’elle venait de lire.--Cette promenade à pied, qui avait pour but apparent une visite à madame Revins, devait, en réalité, amener le mariage de Dora, le malheur de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle, sa conversion au catholicisme... Sa conversion! Ce souvenir fut comme un trait de lumière dans son âme troublée; sa figure se détendit subitement, puis le désir lui vint de revoir le couvent de l’Assomption. Un coupé de remise descendait à vide les Champs-Elysées: elle l’arrêta, se fit conduire chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme brassée de roses, et, une heure plus tard, elle arrivait au pensionnat avec sa riche offrande de fleurs.

La supérieure, agréablement surprise, la reçut, les bras et le cœur aussi largement ouverts que le permettait son austérité. Après une assez longue causerie, la jeune femme exprima le désir de parer elle-même la chapelle, comme autrefois. Mère Émilie y consentit volontiers et lui donna une sœur pour l’aider.

Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant dans ce sanctuaire où elle était devenue catholique romaine. Et comme elle était changée! Tout en allant et venant autour de l’autel à pas assourdis, elle se rappela son irrévérence de protestante. Cette petite porte d’or du tabernacle, qu’elle eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant une vénération mêlée de crainte; pour rien au monde, elle n’eût osé y toucher. Et tout en effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de croyante une sorte de fluide, qui semblait la mettre en communication avec l’âme de ces choses bénites et lui en rendre le contact pénétrant et doux. Son travail terminé, elle s’agenouilla au pied de l’autel qu’elle venait d’orner comme pour un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle, elle se rendit compte de la transformation qui s’était accomplie en elle, de sa vision intérieure agrandie, de la spiritualité qu’elle avait acquise: elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes, le progrès, le développement des facultés, lui paraissaient des choses désirables entre toutes. Avec une conviction profonde, une confiance touchante, elle murmura:

--_In the end all will be well!_

«A la fin, tout sera bien!...» Cet acte de foi, le plus simple et le plus haut qui puisse sortir de l’esprit de l’homme, qui vient naturellement aux lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec plus de netteté encore, dans la pensée de madame Ronald:

--_In the end all will be well!_ répéta-t-elle d’une voix ferme en se relevant.

XXXI

Le retour de madame Ronald à Paris causa un très vif plaisir à M. de Limeray. Pendant les vingt mois qu’avait duré son absence, une correspondance suivie avait donné à leurs relations un charmant caractère d’intimité. Le «Prince» chercha tout de suite à deviner l’état de cœur de son amie américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à la durée des regrets chez une femme aimant beaucoup la toilette. Il prétendait que les admirations et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un chagrin. Cependant, à la première question qu’il fit sur le comte et la comtesse Sant’Anna, le retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent, lui prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa belle indifférence d’autrefois. Bien que cela bouleversât ses petites théories, il fut charmé de voir qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il eut mille occasions de constater que l’oubli n’était pas encore venu pour elle. De fait, le séjour d’Europe semblait être mauvais à madame Ronald. Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo, étaient-ce les lettres dont Dora la persécutait? Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée demeurait tournée vers Rome.

Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur sa toilette un grand pli jaune portant le timbre d’Italie. Elle le prit, le palpa, et, devinant ce qu’il contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux. C’était bien cela!... Deux photographies! celles du comte et de la comtesse Sant’Anna! Elle les rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler sur ses brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu: son regard avait rencontré la figure de Lelo, et elle en avait été touchée au cœur. Comme subitement gênée par la présence de sa femme de chambre, elle l’envoya se coucher. Restée seule, elle reprit le portrait de Dora, l’examina avec une fiévreuse curiosité. La jeune femme, en grand appareil de soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient moins aigus, son expression plus douce.

--Elle est bien capable d’avoir embelli! dit madame Ronald à haute voix.--Elle est capable de tout! ajouta-t-elle avec une colère presque comique, en lançant la photographie loin d’elle.

Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre. Elle commença sa toilette de nuit, revint s’asseoir devant son miroir, brossa indéfiniment ses cheveux, les releva coquettement sur le sommet de la tête, résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur l’autre portrait qui était là. A la fin, n’y tenant plus, elle le saisit brusquement, et, les lèvres serrées, la physionomie dure, elle le regarda un instant.

--Flatté! retouché! fit-elle avec une inflexion de dédain.

La photographie n’est pas artistique, mais elle est scientifiquement brutale et vraie. La lumière est implacable. Elle saisit les traits et l’âme de l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle, aussi bien que la maladie cachée. Nous ne savons pas encore lire ses révélations. Sur ce morceau de carton que tenait Hélène, la belle tête italienne de Sant’Anna se détachait avec une extrême vigueur. Il était vivant; il la regardait comme il l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy: sous le magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune femme se radoucit, revêtit un air de tendresse qu’il n’avait jamais eu.

Par une de ces ironies qui semblent voulues et donnent quelquefois à nos destinées un caractère de comédie, il se trouva que, le matin même, M. Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à Paris elles sont plus parfaites qu’ailleurs. Il était venu la montrer à sa femme et l’avait oubliée sur la toilette; elle y était encore. Hélène, curieusement inspirée, la prit pour examiner la photographie de Lelo. Alors son cœur se mit à battre violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé, les lèvres d’un dessin si pur. Et, dans les prunelles, il y avait cette chaude lumière qui est le reflet même de l’âme latine; sur la bouche sensuelle flottait un sourire, quelque chose de tendre, un désir peut-être. L’illusion de la vie lui vint si foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle se leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds, et, sous l’impulsion d’un remords, d’une souffrance aiguë, elle jeta le portrait dans la cheminée où pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit, la face vers elle. Le feu ne le saisit que lentement, comme à regret; sous l’action combinée des acides et de la chaleur, le visage fixé sur le papier parut s’animer; du milieu des flammes, les yeux la regardaient, la bouche lui souriait. Hélène en demeura glacée d’horreur. Elle suivit, avec des prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de son auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne fut plus qu’une légère cendre grise, elle passa son mouchoir sur son front, humide d’une sueur de cauchemar.

--C’est affreux, affreux! dit-elle tout haut.

En elle-même elle ajouta:

«Il y a peut-être bien quelques parcelles de vie humaine dans une photographie...»

Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus profondément que rien n’avait pu le faire depuis vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de cette nostalgie des choses irréalisables qui donne le dégoût des plaisirs, des affections simples, de la vie même, et qui est plus difficile à supporter qu’une douleur franche.

Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la pressaient de venir à Rome. De là-bas une force attirante semblait agir sur toutes les fibres de son cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son rôle de grande dame, et de la réconcilier avec son oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait d’avoir raison de sa volonté.

Le bonheur et la guérison arrivent souvent de manière aussi imprévue que le malheur et la maladie. Un matin, en lisant le _New York Herald_, les yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une conférence qui serait donnée, l’après-midi même, à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji, sur «l’influence des Maîtres disparus». L’Hindou devait être présenté par Jules Bois, le grand-prêtre français de l’occultisme, dont le nom est bien connu aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine peut être considérée comme une véritable force: son esprit, avide de lumière, d’espace, de savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part peut-être autant qu’en Amérique on ne s’occupe des sciences psychiques; madame Ronald s’y intéressait avec passion. De plus, à New-York, à Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en grande faveur. Çakya-Mouni a des adoratrices; Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme une leçon peut-être, chez les femmes les plus actives, les plus remuantes de l’univers.

Une conférence d’un brahmine! Cette friandise intellectuelle ne pouvait que tenter Hélène. Elle envoya immédiatement un mot à une de ses amies pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci ayant accepté, les deux Américaines se rendirent à la Bodinière et furent assez heureuses pour trouver des fauteuils que l’on venait de rapporter au bureau. La petite salle se remplit d’un public très spécial, pas brillant, pas élégant, mais très intéressant. Il y avait là des hommes graves à crânes pointus, des prêtres, des pasteurs protestants, des femmes ayant dépassé la trentaine, vêtues à faire crier, avec des visages de névrosées, des yeux inquiets, des physionomies ardentes. Dans ce milieu de cérébrales, se distinguaient les visages paisibles et froids d’une demi-douzaine d’Américaines, jolies et bien habillées.

Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de spectacles divers, parut le prêtre de Brahma, une figure jeune et majestueuse, encadrée par Jules Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe de fine soie blanche, avec une espèce d’étole posée en travers, nouée à gauche, dont ses doigts bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de l’Inde, croisé au-dessus du front, était placé comme une mitre sur ses cheveux noirs un peu longs. Son teint avait la chaude coloration de l’Extrême-Orient. Son visage aux larges pommettes, aux traits lourds, eût semblé commun, s’il n’eût été transfiguré par des yeux pleins de feu mystique. Toute sa personne donnait une impression de force, de pureté, de douceur. Il promena, un moment, son regard lumineux sur l’auditoire, comme s’il eût voulu en prendre possession. Ce regard fit courir un léger frémissement chez les spectateurs, plus marqué chez les spectatrices. Puis, la communication psychique établie, Cetteradji, dans un anglais que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux, parla des «Maîtres disparus», de Platon, d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il affirma qu’ils n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits, les grands invisibles, qu’ils avaient une action constante sur notre progrès, sur notre civilisation. Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves tangibles de leur présence et qu’il existait entre eux et nous des moyens de communication. A ces mots, tous les yeux suspendus à ses lèvres prirent une expression de religieuse attente. Le silence devint sensible. On espérait apprendre les paroles magiques qui ouvrent les portes de l’au-delà. Hélas! le brahmine se déroba comme tous les autres, mais il le fit avec une habileté particulière. Il déclara que, pour entrer en communication avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par des incarnations successives, un haut degré de spiritualité. Alors s’éleva de l’assemblée ce soupir pathétique qui sort de la poitrine de l’humanité après chacune de ses espérances trompées. Afin d’adoucir la déception, Cetteradji ajouta que, par une vie très pure, une aspiration perpétuelle vers le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les esprits supérieurs.

Bien que la traduction en français de chacune des phrases anglaises eût un peu gâté cette conférence pour madame Ronald, elle fut affectée très fortement par ce magnétisme d’apôtre que possédait le brahmine. Il ne lui avait rien appris de nouveau: mais, soit par un effet de son imagination, soit par une véritable action psychique, sa parole lui avait fait un bien extraordinaire. Son discours terminé, Cetteradji annonça qu’il recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes qui auraient des questions à lui poser.

Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques mots, de cette voix onctueuse qu’il s’est faite. Il dit que nous avions besoin des forces psychiques pour réagir contre le mal envahissant, contre les ténèbres du matérialisme: il espérait qu’un grand nombre de personnes iraient demander au brahmine le secours de ses prières, de sa volonté supérieure, et recevoir de lui l’impulsion nécessaire pour marcher sans défaillance vers la lumière.

Tout cela fut très joliment débité, sur le mode mineur, avec un air suffisamment mystique. Mais, après la parole ardente, convaincue, du prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut décolorée, sans relief. De plus, l’apôtre français de l’occultisme, avec ses vêtements étriqués d’Européen, faisait assez pauvre figure à côté du blanc brahmine à la robe de soie.

Madame Ronald aperçut tout de suite la cause de cette infériorité:

--Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut pas parler de ces choses avec une barbe de mondain et une redingote. Il faudrait avoir la figure rasée, une robe, un vêtement qui drape... des ailes, même!

--Oh! je l’ai toujours dit, répliqua madame Carrington, qui adorait la toilette, le costume est la moitié de l’individu.

--Tout, quelquefois! déclara Hélène, avec son joli ton de philosophe.

XXXII

Rue Boccador, 4!... Pendant toute la soirée, cette adresse du brahmine se répéta dans le cerveau d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir psychique supérieur: elle l’avait senti; en l’écoutant, elle avait éprouvé quelque chose de pareil à cette chaleur spirituelle que la parole du Christ produisait dans le cœur des disciples. Pourquoi n’irait-elle pas lui demander son aide comme l’avait conseillé Jules Bois? Au moyen de la suggestion, il saurait peut-être effacer cette figure de Sant’Anna qui s’était si profondément imprimée dans son âme et qui, à chaque instant, malgré sa volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation n’est jamais longue chez l’Américaine: oui, elle essayerait de la suggestion; c’était une expérience à faire.

Le lendemain, madame Ronald, avec une petite fièvre d’émotion, se rendit rue Boccador. Elle y fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la première. Deux messieurs l’avaient précédée: l’un était un clergyman, l’autre un homme du monde d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager la conversation, il offrit de lui céder son tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui l’obligea d’en rester là. En attendant, elle essaya de préparer son entrée en matière. Qu’allait-elle dire? Elle n’en savait rien. Grand Dieu! ce serait plus terrible encore que la confession!... Quelle idée folle et ridicule elle avait eue! Elle fut tentée de s’enfuir; la présence seule de ses compagnons la retint.

A deux heures précises, la porte de droite fut ouverte par un Hindou en robe et en turban de couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre. Il lui fit traverser une seconde pièce et l’introduisit dans un grand salon, au moment même où Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement devant son maître, il se retira, de son pas silencieux d’Oriental. Le brahmine, ayant salué sa visiteuse d’une inclination de tête un peu raide, un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit dans un fauteuil à haut dossier, près d’une table couverte de papiers, au milieu desquels on distinguait des parchemins roulés et jaunis.

Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant que cette blanche figure hiératique du prêtre hindou. Il lui parut encore plus imposant ici que sur la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus des autres hommes, des passions humaines, qu’en présence d’un pareil personnage son amour douloureux lui sembla tout à coup puéril et ridicule. Elle n’oserait jamais lui en parler. Il fallait dire quelque chose, pourtant! Son habitude du monde lui vint en aide.

--J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle d’une voix troublée par les battements de son cœur.--Elle m’a vivement intéressée... Je suis Américaine; à New-York, nous nous occupons beaucoup des phénomènes psychiques... Malheureusement, ils prêtent à l’imposture. Nous avons souvent été dupés par d’habiles prestidigitateurs... Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion, l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles.

Hélène avait pris, à la manière des femmes, un long détour pour arriver au sujet brûlant.

--Ce sont des forces naturelles,--répliqua le brahmine sans hésiter,--et les plus nobles de l’homme, mais dont le développement n’est pas facile. Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut mener une vie très pure, avoir une santé parfaite et entraîner constamment sa volonté. Tous les prêtres ont plus ou moins, sans s’en douter, le pouvoir de la suggestion: c’est même là le secret de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à un très haut degré, et c’est au moyen de cette force qu’ils ont guéri l’âme et le corps, fait des miracles.

--Oui, oui, ce doit être cela! dit vivement madame Ronald.--Hier, en vous écoutant, j’étais comme soulevée intérieurement et prise d’un désir de bien.

Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux du prêtre.

--Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet sur vous!

--J’ai senti que vous aviez un pouvoir de maître et, comme l’a conseillé M. Jules Bois, je suis venue vous prier de m’aider...

--En quoi?

Hélène rougit; ses yeux exprimèrent la détresse; ses lèvres se contractèrent. Oh! si elle avait pu fuir...

--Parlez! fit le brahmine avec une douceur impérieuse.

--Eh bien... voici... Je voudrais guérir d’un amour qui gâte ma vie, qui me rend mauvaise, qui est très douloureux enfin,--acheva madame Ronald avec une brusquerie nerveuse qui trahissait sa souffrance.--J’ai pensé que vous pourriez m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être...

Puis, regardant anxieusement le brahmine:

--J’espère que vous ne me croyez pas folle?

--Je vous crois très sage, au contraire! répondit gravement Cetteradji.

--Ah! tant mieux! fit la jeune femme avec un soupir de soulagement.--Voyez-vous, je sais que l’amour n’est pas autre chose qu’un fluide comme la lumière, une sorte d’éther.

--Vous savez cela, vous! s’écria le prêtre, avec un sursaut d’étonnement qui rompit l’impassibilité de sa figure de bronze.

--Un savant me l’avait dit et j’en avais ri. Maintenant, je suis convaincue que c’est la vérité.

--C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants sont inspirés. Ils sont les vrais médiums de Dieu. Les découvertes arrivent au moment voulu, mais ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas éloignée où l’on étudiera scientifiquement l’amour. C’est un des grands fluides de la nature, celui qui va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie, la douleur.

--Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique devait être supérieure à cet agent aveugle.

--Il n’y a pas de forces aveugles,--déclara le brahmine,--il n’y a que des hommes aveugles.

--Peut-être... Enfin, hier, après vous avoir entendu, je me suis dit que vous pourriez donner une autre direction à mes pensées, effacer certains souvenirs, me délivrer de cette obsession sous laquelle je me débats en vain, car c’est une obsession,--répéta Hélène avec une sorte de colère.--Puisqu’il vous est possible d’établir la communication entre les individus, il doit vous être facile de la couper aussi! ajouta-t-elle, comme si elle eût parlé d’un courant électrique.

Le prêtre ne sourit pas.

--Je le puis, répondit-il avec assurance.

--Alors, délivrez-moi! répondit madame Ronald d’une voix suppliante.

--A quelle religion appartenez-vous?

--A la religion catholique. Je m’y suis convertie.

--Tant mieux. C’est un grand pas que vous avez fait vers la spiritualité. Avez-vous le désir sincère, la volonté ferme de recouvrer la paix?

--Si je l’ai!... Oh! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous, fit étourdiment Hélène, combien c’est douloureux, un amour sans espoir. C’est pire qu’un mal physique.

Une étrange expression, une onde légère d’émotion passa sur le visage du brahmine. Ce fut comme un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme un regard qui ne voyait ni ses cheveux couleur d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son élégance, mais qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et lire son âme.

--L’épreuve que vous avez subie a été bonne pour vous,--prononça lentement Cetteradji:--elle a développé vos facultés supérieures, diminué votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes venue à moi, c’est qu’elle a suffisamment duré. Je puis y mettre fin. Je puis tourner définitivement votre pensée vers le bien, vers les malheureux, vers les petits, et vous donner le sentiment de la fraternité qui fait de la charité une joie divine. Le voulez-vous?

--De tout mon cœur!

A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés à la façon de Bouddha, il vint appuyer son index et son médius sur le front de l’Américaine. Sa taille sembla grandir, sa physionomie prit un air d’énergie, de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent des yeux de lumière et de force, ses lèvres remuèrent légèrement. Sous la pression de ses doigts chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation d’âme, un émoi violent, une résistance même, puis un calme subit.

--Allez en paix, maintenant! ordonna le brahmine.

Et son bras, comme brisé par un effort surhumain, retomba le long de son corps.

Madame Ronald se leva. L’ébranlement que venait de subir son cerveau lui avait donné une sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui termine les crises.

--Je me sens bien, murmura-t-elle.