Part 18
Le lendemain de la scène qui l’avait si cruellement mortifiée, la jeune femme offrait un grand dîner à l’ambassadeur des États-Unis, un ami particulier de sa famille. Les invitations étaient lancées depuis huit jours. Ce dîner, auquel étaient priés des membres du corps diplomatique, des Romains, son beau-frère et sa belle-sœur, ce dîner, par la décoration de la table, serait blanc. Blanc! tout blanc! Voilà l’idée triomphante qui lui était venue. Ah! on voulait ramener son mari dans le parti noir! Eh bien, elle ferait un coup d’État et lancerait définitivement sa profession de foi. Quel jolie revanche! Cette pensée mit toute la journée des lueurs de malice dans ses yeux clairs. Elle demanda à Lelo de lui laisser l’entière responsabilité des ordres et des arrangements: elle voulait, dit-elle, essayer de se tirer d’affaire toute seule. Il ne devait rien voir, rien savoir. Il promit gaiement de ne pas regarder.
Le hasard favorisa le plan de Dora. A déjeuner, le comte reçut une dépêche de Frascati, son chef d’écurie lui annonçait que son cheval favori était malade. Il partit aussitôt, emmenant le vétérinaire. Toutes les fleurs que la comtesse avait commandées arrivèrent dans l’après-midi et, portes fermées, elle passa plusieurs heures à en parer la table. Elle y travailla sous l’impulsion de sa rancune, jouissant d’avance de la figure que feraient son beau-frère et sa belle-sœur... et son mari. Son mari! Ah! ceci l’amusait moins. Serait-il bien en colère? Elle aperçut tout à coup la hardiesse de l’acte qu’elle allait commettre. Un instant, elle le regretta, à cause du cardinal, qui le désapprouverait, puis elle haussa les épaules. «Tant pis! il fallait bien donner une leçon à tous ces Sant’Anna et leur montrer de quoi l’Américaine est faite!»
Lelo rentra de Frascati juste à temps pour s’habiller. A huit heures, tout le monde se trouvait réuni au salon. Lorsque le maître d’hôtel eut lancé la phrase d’étiquette, le comte offrit son bras à l’ambassadrice des États-Unis. Comme il arrivait au seuil de la salle à manger, ses yeux tombèrent sur la table magnifiquement dressée. Il pâlit de saisissement et dut se mordre la lèvre pour réagir contre la colère soudaine qui éclatait en lui. Un dîner blanc!... Sa femme avait osé cela!... Personne ne pouvait s’y méprendre. Les ors du plafond, les boiseries d’acajou, les livrées rouges et vertes des valets de pied, faisaient ressortir impitoyablement la couleur symbolique. Blancs, les petits abat-jour des flambeaux; blanches, les roses qui s’élançaient du surtout d’argent; blancs, les camélias, les œillets, les muguets jetés harmonieusement sur la nappe de Flandre où étaient tissées les armes des Sant’Anna. En prenant sa place vis-à-vis son mari, Dora rencontra ses regards étincelants: elle les soutint sans bravade et sans faiblesse, serrant un peu les lèvres pour se raidir en elle-même. Puis, tournant la tête vers le duc et la duchesse Avellina, elle vit, avec une satisfaction intense, leurs physionomies altérées et déconfites.
Donna Pia se remit très vite et, promenant les yeux sur la table:
--On dirait un dîner de fiançailles, fit-elle assez imprudemment.
--Un dîner politique, plutôt! répliqua la comtesse. Le blanc est de mise, lorsqu’on reçoit un ambassadeur auprès du roi d’Italie,--ajouta-t-elle avec un sourire à l’adresse de son compatriote.
--Ah! c’est vrai, j’avais oublié! fit la duchesse avec une impertinence de grande dame. C’est une très jolie idée que vous avez eue là.
--N’est-ce pas? fit Dora de l’air le plus innocent. Je suis contente qu’elle vous plaise.
Seuls, les Romains qui se trouvaient là sentirent l’animosité, la colère qui se cachaient sous ces paroles aimables. Il y eut un moment de froid et de malaise produit par les fluides qui extériorisaient l’hostilité des deux jeunes femmes. Avec sa belle humeur, la comtesse l’eut bien vite dissipé et, pendant le reste du repas, elle sut éviter tout ce qui aurait pu troubler de nouveau la sérénité de l’atmosphère. Le dîner devait être suivi d’une réception au cours de laquelle il y aurait de la musique. Aussitôt après le café, le duc et la duchesse Avellina se retirèrent, sous prétexte d’un engagement. Aucun des invités ne s’y trompa: cette manœuvre était bel et bien une protestation politique.
Le marquis Verga fut le seul, cependant, à soupçonner toute la vérité. Curieux de savoir s’il avait deviné juste, il saisit un moment propice et séquestrant son ami:
--Quelle bonne inspiration tu as eue de donner ce dîner blanc!
--Tu trouves?... Eh bien, tu peux féliciter ma femme: car l’idée est d’elle, tu aurais dû t’en douter. C’est une surprise qu’elle m’a faite.
--Ah, elle est bien bonne! elle est bien bonne! s’écria le marquis en riant.
--Elle me semble mauvaise, à moi!--fit Sant’Anna sans se dérider.--Ces Américaines ont le diable au corps!
--A qui le dis-tu!... Là pourtant, la comtesse t’a rendu un service, en arborant la couleur vraie de tes opinions. Cela fermera la bouche à ceux qui prétendent que tu te réserves pour le cas où ton oncle serait élu pape.
Une flamme passa sur le visage de Lelo.
--_Imbecilli!_ imbéciles!--fit-il avec l’expression de dédain cinglant que l’Italien sait donner à ce mot.--Ceux-là me connaissent mal. Si mon oncle, devenu pape, suivait la politique de ses prédécesseurs, je solliciterais immédiatement un office à la cour, pour montrer mon loyalisme envers l’Italie: car je suis Italien... je l’ai senti dans toutes mes fibres lors de la défaite d’Adoua! conclut-il en abaissant ses paupières.
--Je n’en doute pas. En attendant, ce dîner blanc, offert à l’ambassadeur des États-Unis, sera considéré comme une courageuse initiative. Ne t’avise pas de la renier.
--Si je ne le fais pas, c’est par respect pour moi-même. Dora mériterait une leçon.
Pendant cette conversation, dont elle devinait le sujet, la jeune femme avait épié, non sans inquiétude, la physionomie de son seigneur et maître; elle ne l’avait point trouvée rassurante. Quelques minutes plus tard, le marquis la tirait à part et lui disait avec un sourire:
--Ah! comtesse, comtesse! vous allez trop vite en besogne!
--Vous me blâmez?
--Comme mari, oui. Une femme n’a pas le droit de prendre de telles initiatives. Maintenant, Lelo, par esprit de contradiction, pour apaiser les siens, va faire un pas en arrière.
--N’importe, j’ai eu ma petite satisfaction. Et tout le monde saura demain de quel parti nous sommes.
--Oui, mais rappelez-vous notre proverbe: _Chi va piano va sano!_
Pendant le reste de la soirée, Dora chercha en vain à rencontrer le regard de son mari. Malgré sa bravoure naturelle, elle ne laissait pas que de redouter le moment où il lui faudrait affronter ses reproches. A mesure que les groupes de ses hôtes s’éclaircissaient, son appréhension augmentait. Lorsque vers une heure du matin tout le monde fut parti, elle donna ses derniers ordres et alla rejoindre Lelo qui, ce soir-là, n’avait pas eu besoin de prendre l’air.
En entrant dans le petit salon où il l’attendait, debout devant la cheminée, la physionomie «sauvage», comme disent les Anglais, elle eut un petit rire nerveux; puis, s’approchant de lui, elle baissa la tête, croisa ses doigts endiamantés au-dessus de son front comme pour se préserver de quelque projectile:
--Ne me foudroyez pas! dit-elle.
Elle était si drôle ainsi, que Lelo eut de la peine à réprimer un sourire.
--J’ai eu tort, ajouta la jeune femme en se redressant.
--Ah! vous me faites la grâce de le reconnaître!
--Oui, parce que ma conscience me l’a dit... un peu tard, c’est vrai. Je me suis laissée emporter par le plaisir de me venger de votre rebuffade de l’autre soir... et par le désir que j’ai de vous voir Italien.
--Italien! répéta Lelo, en ouvrant tout grands ses yeux magnifiques.--Et qu’est-ce que je suis, s’il vous plaît!
--Romain. Votre famille est romaine; elle a une religion, et pas de patrie. La patrie, c’est le drapeau, ce n’est pas l’église.
Sant’Anna demeura comme saisi.
--Elle est forte, celle-là! balbutia-t-il.
--C’est la vérité. Votre fils sera Italien, du reste; vous ne pouvez pas être dans un autre camp que lui.
Les paupières du comte battirent, il effila nerveusement sa moustache. La comtesse reprit:
--Je ne blâme pas les vôtres...
--Vous êtes bien bonne!
--Je ne les blâme pas,--continua-t-elle imperturbablement,--parce qu’ils ne peuvent guère penser autrement qu’ils ne font; mais ils cherchent à vous ramener au Vatican, c’est ce qui m’enrage.
--Ce qui vous enrage, c’est de ne pas faire partie de la cour. Votre ambition n’est pas tant de me voir maître des cérémonies que de devenir dame d’honneur de la reine. Vous autres Américaines, vous êtes insatiables. Un de ces jours, vous allez me demander de prendre ce titre de prince napolitain qui est dans la famille!
--Non, non, jamais. Je ne suis pas assez stupide pour vouloir changer ce beau nom historique de Sant’Anna contre un nom que personne n’aura jamais entendu à Rome. Du reste, une couronne fermée m’effrayerait.
--C’est heureux!... Et maintenant que nous sommes blancs... blancs!--répéta rageusement le comte,--vous l’avez proclamé et je ne vous démentirai pas: que cela vous suffise... Mais tant que ma mère vivra, nous nous en tiendrons là de nos démonstrations politiques. Je ne veux ni l’offenser, ni la peiner davantage. Vous considérez ces égards comme des sentimentalités méprisables: ces sentimentalités sont dans mon caractère latin, je vous prie de les respecter à l’avenir. Demain, ces satanés journaux feront de votre dîner blanc le sujet de leur chronique mondaine; les uns me loueront, les autres m’insulteront. Voilà ce que vous aurez gagné!
--Je n’avais pas prévu cette conséquence, fit Dora confuse, je le regrette...
--Non, vous n’aviez pas prévu! S’il y a des femmes qui pensent, il y en a joliment peu qui réfléchissent, et, sûrement, vous n’êtes pas de celles-là... Vous auriez dû savoir que l’on n’en use pas si librement avec les gens et les choses du Vieux Monde. Rome, qui n’a pas été bâtie en un jour, selon le proverbe, ne saurait non plus être démolie en un jour, même par les Américaines.
--Après tout,--fit la jeune femme avec un peu d’impatience,--le mal n’est pas si grand. Il est toujours honorable d’avoir le courage de ses opinions.
--Quand cela est nécessaire, oui... mais quand cela ne sert qu’à vous attirer des ennuis, c’est idiot!
La comtesse, qui était restée debout, mit ses bras autour du cou de son mari.
--Voyons, Lelo, ne croyez-vous pas que vous m’avez dit assez de choses désagréables pour ce soir? Vous devez être soulagé.
La jeune femme était là devant son mari, les joues colorées, les yeux luisants entre leurs longs cils, très jolie dans sa toilette de souple satin blanc, toute parfumée par les fleurs de son corsage. Sant’Anna détourna son regard pour échapper à la séduction de cette jeunesse et de cette élégance; il essaya même de se dégager de l’étreinte, mais elle la resserra, puis, par une inspiration assez extraordinaire chez celle qui avait été mademoiselle Carroll:
--Allons voir bébé! dit-elle.
Et le comte, subitement pacifié, la physionomie détendue par la pensée de son fils, se laissa emmener sans résistance.
XXX
L’amour avait donné à la vie de madame Ronald, aussi bien qu’à celle de Dora, une autre direction, et les vingt mois écoulés furent également pour elle une période de grande activité.
Son changement de religion avait mis en émoi toute la société de New-York. La présidente des _Colonial Dames_ abandonnant cette élégante Église épiscopale d’Amérique pour se faire catholique romaine! C’était outrageant. On fut assez libéral pour ne pas lui retirer ses honneurs, mais sa conversion choquait d’autant plus qu’aux États-Unis le catholicisme est généralement considéré comme la religion des Irlandais et des pauvres. La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour où quelques converties de première classe le mettront à la mode, il sera bien près d’avoir gagné la bataille. En attendant, il semble faire d’assez rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine? Les croyances sont comme les germes: le sol où elles tombent les nourrit ou les tue. Si le catholicisme vit aux États-Unis, il y aura son évolution, il s’y développera comme il s’était développé dans l’âme de madame Ronald. Le cerveau américain sera le creuset d’où il sortira purifié de ses scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins sensuel et moins mystique. Il acceptera les découvertes de la science comme des révélations, reconnaîtra les forces psychiques et naturelles qui font les miracles. Il pratiquera, non plus la charité qui humilie, mais la fraternité qui relève. Il enseignera décidément à l’homme sa vraie mission, son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle. Il deviendra cela, ou il demeurera l’apanage des Irlandais, des petits et des ignorants. Du reste, le catholicisme, intangible dans son essence, a autant de caractères qu’il y a de peuples et de races. En Angleterre, il est rigide, simple et mâle; en Espagne, sensuel, sauvage et fanatique; en Italie, faible et superstitieux; en France, sentimental et idéaliste... On peut dire qu’il a son corps dans la race saxonne, son âme dans la race latine et qu’il aura probablement son esprit en Amérique.
Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie de questions. Elle eut de furieux assauts à soutenir. Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût embrassé une religion faite de superstitions grossières. Elle leur répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient de ce qu’elles ne connaissaient pas, qu’il y a un catholicisme inférieur et un catholicisme supérieur,--où avait-elle pris cela, bon Dieu!--et que ce dernier, le sien, était une religion très avancée, la religion de l’avenir. Elle montra triomphalement la logique, l’enchaînement des dogmes symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et la poésie, la spiritualité du culte. Elle déclara, enfin, qu’elle aimait mieux appartenir à une Église ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec une tête, même imparfaite, est préférable à un corps sans tête. Dans sa bizarre apologie, elle mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas un instant qu’elle nageait en pleine hérésie. L’abbé de Rovel eût été à la fois émerveillé et horrifié de voir comment la lettre du catéchisme s’était développée dans ce cerveau de Transatlantique.
Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand chagrin de ce qu’elle appelait la folie de sa nièce. Elle en accusait le séjour au couvent de l’Assomption. Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même la plus légère allusion; cette réserve seule montrait combien le sujet lui était pénible. Hélène, s’étant invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on lui servit des aliments maigres. La jeune femme ne put s’empêcher d’admirer le sentiment du devoir dont témoignait cette attention.
--Un bon point pour vous, tante Sophie!... dit-elle en souriant. Vous mériteriez de devenir catholique.
--Merci! répondit la vieille fille en se redressant de toute sa hauteur physique et morale.--La religion de mes parents me suffit; elle a fait plusieurs générations d’honnêtes gens.
Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle, non pas la paix complète qu’elle avait espérée, mais des joies très douces et une croissante satisfaction intérieure: son âme s’affina, se nuança d’une façon merveilleuse; elle resta incapable, cependant, de ces grands coups d’ailes qui rompent à jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick, sa paroisse, un Américain d’origine irlandaise sur qui semblait être tombé le manteau du cardinal Manning, un homme qui aimait l’humanité pour elle-même. Le père O’Neill sut tourner le cœur et l’esprit de la nouvelle convertie vers les malheureux. Sous son inspiration, madame Ronald mit en pratique le principe de cette assistance mutuelle qui est la forme élevée de la charité. Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et moral d’êtres humains; elle y trouva un intérêt--_an excitement_--de plus en plus vif, et des jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres. Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle avait rêvé un jour de créer, elle fonda une ligue contre le vice, la saleté, la laideur, la maladie. Elle enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes gens, des millionnaires, demandant aux uns de l’argent, aux autres leur concours actif. Personne n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa beauté, son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles admirations, mais des dons magnifiques, qui vinrent alimenter des œuvres humanitaires. En vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle acquit un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes amies l’accusèrent de mettre la charité au service de la coquetterie.
Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux souvenirs dangereux, sans la guérir de l’amour qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait inexpugnable: les forces réunies de la religion et de la charité avaient été impuissantes à le chasser de son cœur. Quand elle recevait une lettre de Rome, elle demeurait troublée pendant des semaines entières. Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout raconter: elle continuait, sans y être encouragée, pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page, et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte sur madame Ronald. Lelo! deux syllabes! quatre menus caractères, noirs sur blanc! A les voir, les mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage se colorait, les coins de ses lèvres frémissaient. Comme un fer chaud sur l’encre sympathique, ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du comte Sant’Anna, le son de sa voix, et la rejetait toute vive dans ce joli rêve de Lucerne et d’Ouchy qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle s’apercevait, alors, avec colère, qu’elle n’avait point recouvré sa liberté. Elle redoutait et désirait l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait d’abord hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis les relisait. Toutes contenaient quelque message de Lelo, des paroles aimables, affectueuses, qui parfois lui semblaient ironiques et perfides, et lui donnaient une envie folle de se venger. Quand Dora laissait deviner quelques-unes de ses désillusions, elle éprouvait un mesquin plaisir qui, en lui montrant son infériorité, la rendait honteuse d’elle-même. Pendant ces crises, qui étaient autant de rechutes douloureuses, sa vie si brillante, si bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un immense découragement s’emparait d’elle. «A quoi bon? à quoi bon?» Ce cri de lassitude lui venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus même la répercussion de la joie qu’elle créait, sa pensée se détournait des malheureux et, comme d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de Willie Grey, _la Folie de Titania_, qu’elle avait placé dans son cabinet de toilette. Et ce n’était pas la piètre figure de l’âne qu’elle regardait, mais le visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle aurait voulu aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement. Ces défaillances d’honnêteté n’avaient chez elle que la durée d’un désir instinctif; elle se ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement la Providence, qui n’avait pas permis qu’elle succombât à cette horrible tentation d’Ouchy.
Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait désespérément contre son mari. Et c’était sa bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image de Sant’Anna. Elle se rappelait avec orgueil la petite scène de Monte-Carlo, la manière virile dont il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle revoyait sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah! c’était bien un homme, celui-là! Elle aimait à se rappeler la sensation de sécurité qu’elle avait eue, en reprenant son bras, après tant de mois de séparation. La pensée qu’elle n’était pas la femme impeccable qu’il croyait la rendait plus humble. Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique avec lui et respectait mieux son travail. Quand il venait, suivant son habitude, s’asseoir à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer avec elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne s’égarait plus comme autrefois sur des riens, elle le suivait d’aussi près que possible. D’intéressantes discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait aucune occasion de lui prouver que son catholicisme supérieur,--celui dont elle pouvait revendiquer la découverte,--était d’accord avec la science. Elle le faisait d’une manière triomphante, ingénieuse, qui amusait infiniment M. Ronald. Et, à chaque instant, elle ramenait son mari sur le sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre affirmer qu’il est une des forces de la nature, qu’il agit sur les êtres à la façon de la lumière. Alors elle interrompait sa toilette, demeurait immobile, le peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux bruns fixés sur lui, et, avec une attention passionnée, elle l’écoutait développer sa conception de la vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant, la conscience qu’elle n’était qu’un acte vivant d’une volonté divine, lui venait plus nette, et cette conscience lui communiquait une paix que rien ne pouvait lui donner.
Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme cette tendresse éperdue que l’on a pour ceux qui ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer pourquoi, par une sorte d’intuition rétrospective sans doute, il s’étonnait souvent de la voir là à ses côtés, et frissonnait à la pensée qu’elle aurait pu ne plus y être. Il attribuait son changement, un changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion, et, par reconnaissance, il l’accompagnait, de temps à autre, à Saint-Patrick ou à Saint-Léon. La Providence amène souvent certains résultats avec des éléments contraires, comme si elle avait un plaisir d’artiste à créer et à vaincre les difficultés. Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer Hélène et son mari avait rendu leur union plus étroite et plus profonde.
Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis Verga, M. Ronald avait été envoyé à Paris pour représenter les États-Unis au Congrès international de chimie. Sa femme l’avait accompagné; tous deux se trouvaient de nouveau installés à l’Hôtel Castiglione.