Part 20
--Ma pensée, ma volonté resteront sur vous tant que cela sera nécessaire, jusqu’à ce que vous soyez guérie.
--Comment le saurez-vous?
--Je le sentirai, dit simplement Cetteradji.
Madame Ronald était trop américaine pour ne pas comprendre que le prêtre doit vivre, aussi bien que le médecin, de son pouvoir et de sa science. Pour la première fois, cependant, elle éprouvait de l’embarras à donner de l’argent. Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement son porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe où elle avait mis un billet de cinq cents francs, et, la posant sur la table:
--Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment.
--Il en sera fait,--répondit le brahmine avec une légère inclination de tête.
Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou parut pour reconduire la visiteuse. Cetteradji éleva de nouveau les deux doigts:
--La paix soit avec vous, maintenant et toujours!
XXXIII
La volonté du brahmine avait agi, par une merveilleuse suggestion, sur l’âme de madame Ronald. Elle avait libéré sa pensée, rendu impuissant le souvenir de Sant’Anna. Ses effets ne furent point passagers; ils se marquèrent de plus en plus fort, par un progrès mystérieux. Hélène, sans étonnement, éprouva de nouveau la joie de vivre, d’être belle. Son œil redevint limpide, sa physionomie sereine, sa gaieté naturelle. Elle envoya à Dora de jolies toilettes, elle lui demanda des nouvelles de son enfant, ce qu’elle n’avait jamais pu faire. Et tout cela sans effort: la direction de son esprit était changée, simplement. Elle avait cependant gardé sur le front l’impression légère et profonde des deux doigts du brahmine. Chaque jour, à l’heure où elle était entrée en communication avec lui, il se dressait dans sa mémoire avec une netteté extraordinaire; elle ressentait le magnétisme de son regard, elle éprouvait quelques secondes d’émoi, puis un bien-être particulier.
M. de Limeray ne fut pas long à se douter de quelque chose. Madame Ronald avait manifestement recouvré son équilibre. Son visage était resté un peu grave, mais il avait perdu cette expression pathétique, qui, tant de fois, avait trahi sa douleur d’amour. Et, signe plus probant encore, si l’on parlait de Sant’Anna, ses yeux ne se dérobaient plus, ses lèvres demeuraient fermes. La joie de convalescente qu’elle éprouvait à être délivrée de ses regrets, de l’idée fixe qui l’avait si longtemps oppressée, lui donnait par moments une exubérance de vie qui parut suspecte au vieux mondain. Il se demanda encore: «Qui est-ce?» Ses soupçons se portèrent sur Willie Grey. Il reconnut vite qu’il avait fait un jugement téméraire. Que s’était-il donc passé dans l’âme de l’Américaine? Sa guérison avait-elle été opérée par un confesseur habile, ou par une forte désillusion? Agacé de ne pouvoir le deviner, le comte espérait qu’un jour ou l’autre quelque parole inconsciente viendrait lui donner la clé de l’énigme.
Dans la semaine qui précéda le départ des Ronald pour l’Amérique, M. de Limeray, après avoir déjeuné avec eux, voulut conduire Hélène chez Georges Petit, à une exposition internationale de peinture. Il aimait particulièrement ces stations dans les musées et les galeries en compagnie d’une jolie femme. De l’Hôtel Castiglione à la rue de Sèze, la distance est courte; ils s’y rendirent à pied. Chemin faisant, madame Ronald se mit à parler de cette conférence qu’elle avait entendue à la Bodinière, un mois auparavant. Un sentiment obscur lui avait fait, jusqu’alors, garder le silence sur ce sujet. Elle répéta ce que Cetteradji avait dit des Maîtres disparus. Elle décrivit sa personne, son costume, avec un enthousiasme, une admiration qui amusèrent le comte, puis, à brûle-pourpoint:
--Croyez-vous au pouvoir de la suggestion? demanda-t-elle, tournant autour du secret qu’elle ne voulait pas dire, comme font les femmes et les enfants.
--Sans doute!... Du reste, nous l’exerçons constamment, plus ou moins, les uns sur les autres, et sur nous-mêmes quelquefois. C’est ce pouvoir qui est probablement la grande force des conquérants et des meneurs d’hommes. On affirme qu’il est un moyen de guérison dans les maladies mentales ou nerveuses, mais les guérisseurs sont rares, j’imagine.
--Eh bien, Cetteradji doit en être un. Il a dans le regard, dans la parole, une puissance extraordinaire. En l’écoutant, nous étions comme hypnotisés, «nos cœurs devenaient brûlants», selon l’expression de l’Évangile. Nous lui aurions donné tout ce qu’il aurait voulu, notre argent, notre concours...
--Et il ne vous a rien demandé?
--Rien.
--Allons, tant mieux! fit M. de Limeray d’un air moqueur.--En tout cas, gardez-vous de jouer avec le magnétisme, la suggestion et toutes ces choses dangereuses. S’il y a de bons esprits, il y en a aussi de mauvais... Rappelez-vous la leçon de l’Éden, ô Ève! ajouta le comte avec son fin sourire.
L’exposition de la rue de Sèze ne pouvait guère intéresser que des artistes ou des amateurs sérieux. C’étaient des esquisses, des ébauches curieuses, révélant la genèse de tableaux connus et admirés. Il y avait peu de monde dans la salle, lorsque madame Ronald et M. de Limeray y arrivèrent. Après avoir promené les yeux autour d’eux pour s’orienter, ils se dirigèrent vers le panneau occupé par Willie Grey. La tonalité du jeune maître le leur avait fait reconnaître de loin.
--_La Folie de Titania_! s’écria le comte avec une expression de plaisir.--Ah! le cachottier! il ne m’avait jamais parlé de ces études! Il aurait pu me les céder, pour me consoler de la perte de ce tableau qui m’a échappé et que j’ai tant regretté... Mais, j’y pense, n’est-ce pas monsieur votre frère qui l’a acheté?
Un reflet d’émotion passa sur le visage de la jeune femme.
--Précisément! et pour m’en faire cadeau,--répondit-elle avec un singulier petit rire.--C’est moi qui possède _la Folie de Titania_. Elle est dans mon cabinet de toilette.
--Dans votre cabinet de toilette! fit M. de Limeray d’un air étonné.
--En bonne compagnie, rassurez-vous! avec des Leloir et des Corelli.
--Peste! Vous le mettez bien, votre cabinet de toilette!
--Oui. Comme j’y passe pas mal de temps, j’y ai placé de jolis tableaux. Cela repose les yeux; c’est toujours un peu de beauté qu’on absorbe...
M. de Limeray revint aux études de Willie Grey. Il examina la dernière, où le peintre avait fixé son inspiration.
--Un chef-d’œuvre! dit-il. Ce coin de forêt donne une sensation d’aurore et de printemps. Titania est adorable sur cette couche de mousse et de violettes, une vraie couche de reine ou de fée. On devine qu’elle vient de s’éveiller. Dans les yeux levés vers l’âne, il y a cette ivresse du rêve et de l’amour qui crée les illusions... Mais voilà un exemple de suggestion! s’écria le comte, le visage éclairé par une idée soudaine.
--Un exemple de suggestion? répéta madame Ronald, ahurie.
--Parfaitement! Et dans Shakespeare!... Ah! c’est fort!...
En disant cela, M. de Limeray conduisit Hélène vers les chaises placées en face des tableaux. Tous deux s’assirent.
--Ne vous souvenez-vous pas? Obéron et Titania, le roi et la reine des fées, sont venus assister et danser, invisibles, au mariage du duc Thésée. Ils sont venus séparément avec leur cortège d’êtres aériens, de génies et de sylphes. Ils sont brouillés, parce que Titania a refusé de céder à son mari un de ses pages, un bel enfant de l’Inde, le fils d’une amie morte. Ils se rencontrent dans un coin de la forêt, se querellent, s’injurient, se font des reproches comme de vulgaires époux. Titania s’obstine dans son refus: Obéron, furieux, imagine de l’obliger à aimer un être inférieur, un animal quelconque, un lion, un loup ou un singe, il n’a pas de préférence... Une vengeance pas banale, entre parenthèses!
--Très banale, au contraire! dit Hélène.--Humilier la femme qui vous résiste, c’est bien le fait d’un homme.
--Allons, allons, nous ne sommes pas si mauvais que cela! Toujours est-il qu’Obéron envoie son messager, Puck, lui cueillir certaine fleur, la petite fleur d’amour que la flèche de Cupidon a rougie. Il la presse sur les yeux de Titania en lui disant: «Tu t’éveilleras quand quelque être vil sera près de toi. Tu l’adoreras, tu languiras, tu souffriras pour lui, fût-ce un sanglier, un ours, un chat...» N’est-ce pas là la suggestion?
--En effet!
--Et c’est un clown affublé d’une tête d’âne que Titania voit en ouvrant les yeux. Il lui semble divinement beau. Elle en tombe amoureuse. Elle le couvre de fleurs, elle persiste à lui offrir des mets exquis, bien qu’il lui demande du foin et de l’orge. Pour se faire pardonner sa folie, elle cède à son mari ce page qu’elle ne voulait pas échanger contre un royaume de fées. Obéron, satisfait, pris de pitié, se décide à lui rendre la raison. Pour cela, il presse une autre fleur, ou je ne sais quelle herbe, sur ses paupières et lui dit: «Vois comme tu voyais autrefois!»
--Oui, et l’orgueilleuse reine des fées s’aperçoit qu’elle a aimé un être inférieur... Pauvre Titania!
--Qui de nous n’a pas eu une de ces désillusions? Elles sont pénibles, mais point humiliantes: on possède généralement les qualités que l’on prête à une personne aimée. J’ai relu vingt fois cet épisode de la folie de Titania, qui est enchâssé comme un joyau dans le _Songe d’une Nuit d’été_. Chaque fois, j’y ai découvert quelque chose de nouveau, et maintenant j’y trouve encore la suggestion.
--Elle y est, elle y est! fit madame Ronald. C’est merveilleux de modernisme!
--Je crois vraiment que ceux que nous appelons les maîtres ont écrit comme des médiums, sous une haute inspiration, les livres que l’humanité devait déchiffrer. Il lui faudra des siècles et des siècles pour arriver à les entendre. Ils la conduiront jusqu’au bout de sa course, car ils renferment toute philosophie, toute psychologie, toute science. L’homme est un être condamné à épeler et qui, ici-bas, ne saura jamais lire couramment. Nous n’avons pas encore compris la Bible, ni l’Évangile, ni Dante, ni Shakespeare. De là leur immortel attrait. Du reste, le livre compris à première lecture ne vit pas... A propos de la Bible, savez-vous qu’un évêque anglais de mes amis m’a signalé un passage de la vision d’Ézéchiel qui ferait croire que le prophète a vu les hommes à bicyclette? Il dit ces propres paroles: «Où ils allaient, les roues allaient, et où l’esprit devait aller, les roues allaient, car l’esprit des créatures vivantes était dans les roues.»
--Oh! c’est curieux, très curieux!
--Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez appris sur l’amour?
--Je vous ai appris quelque chose sur l’amour, moi? fit Hélène, riant pour dissimuler son trouble. Vous m’étonnez!
--Oui, le jour du mariage de mademoiselle Carroll, vous m’avez dit que l’amour n’était pas autre chose qu’un fluide. Si cela est, les poètes qui, dès le commencement, l’ont appelé un «dard de feu» auraient été inspirés.
--Sûrement!
--Cette idée, que vous avez livrée à mes méditations, m’avait causé un certain effarement. Elle m’avait d’abord paru abominable... venant d’une femme, surtout. Puis elle s’est imposée à mon esprit. Elle l’a obligé à un travail d’observation. Vous voyez que, sans vous en douter, vous m’aviez bel et bien suggestionné... Enfin j’en suis arrivé à me dire que tous nos sentiments, amour, amitié, haine, sympathie, antipathie, sont peut-être bien produits par des effluves magnétiques sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Il est de fait que, lorsqu’on se trouve dans une pièce avec deux amoureux, on se sent affecté comme par un courant électrique. J’ai eu de longues conversations avec votre mari là-dessus. Il prétend que, si nous n’étions pas mis en communication les uns avec les autres au moyen de fluides, nous ne pourrions ni nous voir ni nous entendre. Selon lui la nature seule sait où aller chercher les éléments qui lui sont nécessaires pour créer ses instruments, un Léonard de Vinci, un Napoléon ou un idiot. Toutes les découvertes de la science, dit-il, tendent à démontrer que l’homme est dirigé comme les atomes, les astres et les mondes. Et je suis persuadé qu’il a raison. L’humanité a d’abord cru à la fatalité, puis au libre arbitre: elle finira par croire à la Providence, tout simplement. Savez-vous, madame Ronald, que je vous dois une très grande reconnaissance?
--A moi?
--Oui, vous avez lancé mon esprit dans une voie nouvelle: vous m’avez aidé à sentir que je suis entièrement entre les mains de Dieu... Cette conviction me fera supporter avec plus de courage et de résignation les mauvais jours de vieillesse qui me restent à vivre. Et c’était une Américaine qui devait m’apporter ce viatique spirituel! N’est-ce pas étrange?
--Je voudrais pouvoir admettre que j’ai eu sur vous une influence aussi bienfaisante!
--Admettez-le, car c’est la vérité.
--Je suis étonnée que les poètes et les romanciers ne fassent pas encore usage des découvertes de la science. Elles pourraient leur inspirer des variations nouvelles sur les thèmes immuables.
--C’est vrai. Ainsi une guérison d’amour au moyen de la suggestion... ce serait superbe!
A ces mots, dits sans aucune arrière-pensée, une rougeur si vive se répandit sur le visage de madame Ronald que le comte en demeura saisi. Ce fut une révélation soudaine. Il l’avait, la clé de l’énigme!
--Par exemple, continua-t-il impitoyablement, un beau brahmine vêtu de blanc, comme votre Cetteradji, imposant les mains à une jolie femme, à une Ève moderne, pour chasser l’image du tentateur: _la Guérison de Titania_! Quel adorable tableau! J’en parlerai à Willie Grey. Je vois cela d’ici!
Hélène se leva brusquement.
--Et moi, je vois que nous ne regardons rien, dit-elle d’un ton un peu sec. Voici quelque chose de Carrier-Belleuse.
Sans insister, M. de Limeray suivit madame Ronald. Il fit consciencieusement avec elle le tour de la salle, mais il était visiblement distrait. Il l’observait à la dérobée. C’était donc Cetteradji qui avait fait le miracle! Elle s’était confessée à lui! Elle était allée lui demander la guérison! Le petit tableau qu’il avait imaginé se reproduisit dans le cerveau du comte.
«J’aurai ma Titania», se dit-il.
Puis, regardant Hélène avec admiration, il répéta en lui-même:
«Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes!»
XXXIV
Le dîner blanc des Sant’Anna défraya pendant huit jours toutes les conversations, soit dans le monde blanc, soit dans le monde noir. A Rome, ces petites manifestations politiques produisent généralement dans les deux camps une recrudescence d’antagonisme et d’animosité; tout s’apaise à la surface, mais il reste au fond des cœurs un peu plus de haine et de rancune. Comme Lelo l’avait prévu, ce dîner lui attira un essaim d’ennuis. Il eut à subir les commentaires des chroniqueurs, les félicitations des uns, le blâme des autres, et, par-dessus le marché, les reproches de sa mère et de son oncle le cardinal. Il n’en faut pas tant pour exaspérer ce sensitif qu’est l’Italien. En vrai mari, il ne manqua pas de faire supporter à sa femme la mauvaise humeur que tout cela lui causait. Il rentra souvent à la maison les yeux noirs de colère, les nerfs tendus, et se mit plus d’une fois «en boule». Dora, consciente de ses torts, se montra d’une patience admirable, usa de sa fameuse huile de sagesse, et sut retenir ces mots vifs qui lui venaient si facilement aux lèvres.
Un soir, avant le dîner, elle alla trouver Lelo dans son cabinet de toilette pour le consulter sur quelque arrangement. Comme il ne répondait pas à sa question, elle lui reprocha doucement son manque d’amabilité.
--Amabilité!... Demandez donc à cette pelote d’être aimable! dit-il, en fichant rageusement son épingle de cravate dans le coussinet de satin placé près de la glace.--Depuis huit jours, grâce à vous, je suis comme elle: on m’enfonce des pointes de tous les côtés.
La comparaison fit rire la jeune femme:
--Eh bien, dit-elle gaiement, ce n’est pas généreux de me rendre les piqûres que vous recevez. J’ai agi avec légèreté. Je ne m’étais pas rendu compte des conséquences de mon initiative. Je vous en ai exprimé mes regrets, que puis-je faire de plus?
--Me laisser tranquille, répondit brutalement Sant’Anna.
--C’est bien.
Sur ces mots lancés d’un ton de colère, la comtesse quittait la chambre en faisant claquer la porte derrière elle.
Cet éclat d’humeur fut l’orage qui éclaircit le ciel.
Lelo sentit qu’à son tour il s’était mis dans son tort. Il redevint aimable comme par enchantement et réussit sans trop de peine à se faire pardonner. L’Italien est particulièrement habile et irrésistible dans le repentir. Il a une façon de s’accuser, de se charger, qui vous désarme et semble rendre tout reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours d’affaire à bon compte.
Dora se félicitait de ce que les conséquences de son coup d’État n’eussent pas été pires. Elle comptait sans ce caractère romain façonné par des siècles de tyrannie théocratique, caractère qui, dans le parti noir, est resté singulièrement vindicatif et implacable.
Un matin, comme elle achevait son petit déjeuner, on lui remit une lettre d’apparence élégante, d’un papier pelure fortement bleuté, portant le timbre de la ville. L’écriture de l’adresse lui était inconnue et lui parut singulière. Elle ouvrit l’enveloppe avec une certaine curiosité, parcourut rapidement les quelques lignes... Le sang afflua aussitôt à son visage, puis se retira au cœur, laissant ses lèvres blanches et sèches. Elle relut: «Si vous tenez à savoir où votre mari va chaque jour avant le dîner, faites une petite visite, entre six heures et demie et sept heures et demie, dans certaine villa de la Place de l’Indépendance, vous serez édifiée. On revient toujours à ses premières amours.» Pas de signature! Une écriture habilement contrefaite, des lettres d’un centimètre de haut, pressées les unes contre les autres et tracées comme par le va-et-vient d’un insecte.
Le billet anonyme était en italien. Depuis son mariage, la jeune femme n’avait cessé d’étudier cette langue; elle comprenait parfaitement; chacun des mots cruels pénétrait jusqu’à son cœur et y faisait éclater une douleur intolérable.
«La princesse Marina!...» Son nom lui sauta tout de suite à l’esprit! Elle habitait une villa dans le quartier du Macao, sorte d’Aventin où bon nombre de grandes dames en rupture de mariage se sont retirées, pour attendre la loi du divorce. Lelo avait été autrefois un de ses admirateurs; la marquise Verga et Hélène l’avaient dit à Dora. Le mot «admirateur» a, en général, pour l’Américaine, un sens élastique; il ne précise rien: Dora n’avait jamais imaginé, pas même depuis qu’elle était mariée, que Donna Vittoria eût pu être, à un moment lointain, la maîtresse de son mari. Elle la croyait trop bien élevée pour cela... Si elle avait eu le soupçon de la vérité, elle n’aurait jamais souffert que la princesse passât le seuil de sa porte. Les deux femmes se rencontraient chaque jour, car elles tournaient dans le même cercle. Elles se faisaient des visites, s’invitaient réciproquement à de grands dîners, à des soirées de gala, mais leurs relations avaient gardé un ton cérémonieux et froid. Elles se critiquaient volontiers avec une égale malice.
«On revient toujours à ses premières amours.» Ces paroles impliquaient évidemment que Lelo avait aimé la princesse et qu’il l’aimait encore: à cette idée, il y eut derrière le front de la jeune Américaine un tourbillon de pensées violentes, une succession d’images qui jetèrent des éclairs dans ses yeux et donnèrent une incroyable dureté à sa physionomie. Trompée, elle! Ah! si elle en avait la preuve, comme elle divorcerait vite!... Elle s’avisa que le divorce n’existait pas en Italie. Eh bien! elle demanderait sa séparation, emmènerait son fils, irait vivre aux Indes, en Chine, n’importe où, et jamais elle ne reverrait Lelo. Elle eut un petit éclat de rire faux et nerveux. Ah! elle n’était pas de celles qui pardonnent, non. Dieu merci!
Plus la femme est simple, et plus elle ressent l’infidélité de l’homme. C’est ce qui rend l’Américaine si intransigeante, si implacable en cette matière. L’Européenne pardonne souvent, parce qu’elle connaît mieux la vie, la nature humaine, et surtout parce qu’il reste chez elle moins de matérialité primitive. Elle pardonne sans oublier, d’ailleurs. L’infidélité, la trahison est pour la femme ce que la gelée blanche est pour la plante; ses effets sont les mêmes et aussi irrémédiables.
Si Dora n’était pas de celles qui pardonnent, elle était en revanche de celles qui peuvent raisonner avec quelque lucidité. Lorsqu’elle eut recouvré un peu de calme, elle se mit à chercher des indices dans la manière d’être de son mari. Elle n’en vit d’abord aucun qui pût l’alarmer, au contraire. Il était certainement très empressé auprès de la princesse Marina, pas plus pourtant que le marquis Verga ou tel ou tel autre. C’était sûrement la grande dame influente que l’on courtisait, et non la femme... La femme! mais elle avait au moins quarante-cinq ans! cinquante peut-être! Elle se teignait les cheveux, se retouchait les sourcils et les lèvres! Et Lelo aimerait ce vieux tableau! Allons, c’était impossible!
Un vieux tableau!... Le fin profil de Donna Vittoria, sa taille souple, sa démarche onduleuse, la manière inimitable dont elle se servait de son face-à-main d’écaille blonde se retracèrent instantanément dans le cerveau de Dora, et les coins de sa bouche se contractèrent. Bizarrement, une impression qu’elle avait eue, quelques jours auparavant, se raviva aussi. Donna Vittoria était arrivée très en retard à un grand dîner. Une autre eût été confuse, eût bredouillé des excuses bêtes ou maladroites, elle avait dit simplement: «_Scusate mi tanto, tanto!_--Excusez-moi tant, tant!»--Et avec quelle grâce, quelle désinvolture! Dora l’avait enviée. Oui, impossible de le nier, cette femme possédait un charme extraordinaire. Et puis elle l’avait, cette âme latine que Lelo croyait si supérieure! Pour le mariage, l’âme saxonne suffit; pour l’amour, il faut peut-être l’âme latine! Cette pensée broya le cœur de la jeune femme. Ne serait-ce point à cause de la princesse que son mari faisait la sourde oreille quand elle lui parlait d’accompagner madame Carroll en Amérique? Il n’avait pas dit non positivement, mais il était évident que cela ne lui plaisait pas et il avait plusieurs fois exprimé le désir d’aller à Ceresole, en Piémont, où Donna Vittoria passait l’été.
Dora reprit le billet anonyme et se mit à l’examiner. Dans l’écriture contrefaite, le format, la qualité du papier, il y avait la marque d’un homme ou d’une femme du monde. Qui donc pouvait avoir intérêt à détruire son bonheur?... Une vengeance, sûrement! Celui ou celle qui était capable d’une action si vile devait être capable aussi d’une calomnie... Le nom de sa belle-sœur lui vint à l’esprit, puis elle se dit que Donna Pia ne trahirait pas son frère. Elle savait que son mari faisait des visites à la princesse Marina, mais qu’il y allât tous les jours, elle l’ignorait. Elle s’était figuré qu’il montait au club après la promenade. Il le lui avait donné à entendre: le mensonge est si facile aux Latins!... Lelo infidèle!... Et il était là, tout près, dormant paisiblement. Elle avait une envie folle d’aller le secouer, le réveiller, lui montrer cette lettre. Il lui prouverait, clair comme le jour, qu’il était innocent, et elle ne le croirait pas. Non, il fallait qu’elle fût convaincue par ses propres sens. Elle se rendrait chez la princesse entre six heures et demie et sept heures et demie, comme on le lui conseillait. Elle avait un excellent prétexte: la veille, un domestique s’était présenté avec un certificat de la princesse. Elle irait lui demander des renseignements supplémentaires. Elle verrait bien l’effet que son apparition produirait. On ne la recevrait peut-être pas? Eh bien, elle attendrait dans sa voiture, à quelque distance: si elle voyait sortir son mari, elle saurait... elle saurait que cet infâme billet n’avait pas menti. Et alors!... Ah! c’était trop douloureux!