Part 15
Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur, dans l’orgueil, dans la vanité. Elle avait feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était rendu compte qu’elle serait une très grande dame, l’égale des Princesses romaines. Quelle revanche, quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans la société de New-York ne trouvaient pas assez bien née! Il lui semblait que sa fortune était peu de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais, soit dit à son honneur, ces considérations matérielles et mondaines traversaient seulement son esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait par-dessus tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été, il était impossible d’en douter. L’amour augmente l’égoïsme chez l’homme, il le diminue ou le détruit chez la femme. Dora craignait de déplaire à son fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté propre à celle de son fiancé. Pour la première fois, elle avait conscience qu’elle dépendait d’un autre être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou de l’humilier, la rendait heureuse et fière.
Une seule chose troublait sa joie: c’était l’hostilité de cette famille romaine, dans laquelle elle allait entrer, une hostilité sourde, recouverte d’une politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement. Elle avait dîné plusieurs fois au palais Sant’Anna et, tout le temps, elle avait eu l’impression qu’elle déplaisait, que chacune de ses paroles portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas ces gens figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet d’horloges arrêtées, et, un jour, dans un accès de mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le désir de faire passer un courant électrique dans leurs esprits afin de les renouveler et les débarrasser des préjugés accumulés qui les encrassaient.
Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora avait cependant réussi à se faire deux amis: le cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle n’avait pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il lui plaisait de plus en plus. Elle savait, d’instinct, qu’il était une force, et elle avait le respect de toute force, comme le mépris de toute faiblesse. Il la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et l’écoutait avec un intérêt marqué. Les boutades originales de sa future nièce amenaient souvent de fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs fois elle avait eu ce triomphe de le voir, dans la discussion, prendre parti pour elle. L’avocat Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique, de son activité physique et mentale, de sa netteté, n’avait pas craint de déclarer que cette Américaine était la vraie femme qu’il fallait à Lelo. Il la défendait, en toute occasion, d’une façon habile, et ne manquait pas de faire ressortir ses qualités. Sur sa demande, il lui avait raconté l’histoire des Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la comtesse, l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant des affaires de la famille.
Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme une sœur aînée, avait été bien surprise du respect un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner devant elle comme un petit enfant, et ensuite lui baiser la main, elle était demeurée muette d’étonnement, interdite, et, non sans un léger serrement de cœur, elle avait conçu l’idée que son fiancé n’était pas tout à fait du même siècle qu’elle.
Dora avait d’abord désiré que son mariage fût célébré à Rome, avec toute la pompe de l’Église catholique; quand elle sut que sa qualité de protestante l’obligerait à une cérémonie privée, elle opta pour Paris, et Lelo en fut secrètement ravi. Un mariage à la nonciature lui convenait infiniment mieux. C’était un immense soulagement pour lui de penser que ni sa mère ni la princesse Marina ne seraient présentes à la cérémonie.
L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les locataires qui occupaient le premier étage du palais Sant’Anna, pour obtenir la résiliation de leur bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux pas de danse. La perspective de demeurer sur une petite place oubliée, entre des murs d’un mètre d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère, l’avait terriblement effrayée. En voyant l’air désappointé de Lelo, elle lui dit gaiement:
--Ne vous tourmentez pas. Il est toujours facile de se loger princièrement à Rome... Et puis, nous pourrons bâtir un palais.
--Bâtir un palais! se récria le comte, quand nous en possédons un qui est une merveille d’architecture!
--Oui, mais il manque d’air et de lumière, de cette bonne lumière qui tue les microbes... et les préjugés!
Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le visage de Lelo. L’âme des ancêtres, des Sant’Anna d’autrefois, protestait sans doute, comme l’avait dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le modernisme sacrilège.
XXIV
Sa petite aventure du casino avait dégoûté madame Ronald de Monte-Carlo; elle avait voulu partir pour Cannes dès le lendemain. Après un séjour d’une semaine, elle était rentrée à Paris avec son mari, son frère et sa tante, et tous s’étaient logés à l’Hôtel Castiglione.
La conscience de son amour pour Sant’Anna avait causé à Hélène une sorte de stupeur, puis une horreur d’elle-même, une humiliation profonde. Sa victoire d’Ouchy n’avait été, après tout, qu’une défaite. L’avertissement prophétique dont elle avait ri, lui revenait à la mémoire. Elle avait tenté l’homme, il l’avait prise malgré elle; il s’était emparé de son cœur à son insu; elle était tombée dans le piège comme une petite pensionnaire. A cette pensée, une rougeur pénible lui montait au visage. Et elle s’était crue invulnérable, et elle avait choisi pour emblème la salamandre! Quel mensonge! Quelle dérision!... Et, s’en prenant à l’innocente bestiole, qui ne lui avait pas communiqué sa puissance réfractaire, elle rejeta au fond de son coffret le cachet où l’emblème était gravé, puis le bijou en diamants et en émeraudes qu’elle avait porté si orgueilleusement.
Le désarroi moral ne fut pas de longue durée chez Hélène. Sa dignité, son honnêteté prirent aussitôt les armes contre ce sentiment qui l’offensait, qui lui semblait une tache. Elle avait étudié un peu toutes les croyances, s’était même intéressée pendant quelque temps à ces _Christian Scientists_ dont il se trouve un groupe en plein Paris, rue de l’Arcade, et qui pratiquent la guérison métaphysique. Elle croyait avec eux que la volonté persistante est capable de faire des miracles, et que la pensée suffit à aggraver le mal, quel qu’il soit, en le réimprimant dans l’organisme. Résolument elle écarta la sienne de son amour douloureux. Mais dans ce curieux dédoublement de l’individu soumis à une haute pression, l’amour vécut en elle et sans elle, produisant une foule de sentiments qui parfois la dominaient absolument. Elle causait, s’amusait, combinait ses toilettes, et, à travers tous les phénomènes de sa vie extérieure, elle entendait la voix chaude de l’Italien, elle sentait la caresse de ses yeux. Ses paroles d’admiration, ses déclarations se répétaient dans le cerveau de la jeune femme. Les impressions reçues à Lucerne et à Ouchy, ces impressions qui semblaient avoir effleuré son âme, y avoir glissé, y étaient demeurées, au contraire, et maintenant reparaissaient plus nettes, exerçaient sur elle une sorte de séduction rétrospective. Hélène se débattait en vain sous cette possession occulte; un jour, dans l’angoisse de son impuissance à y échapper, il lui arriva de s’écrier tout haut:
--Oh! sûrement, je dois cela à cet horrible sang latin que j’ai dans les veines!
Elle se mit à errer dans Paris, comme elle avait erré à Rome, au hasard et toute seule. Un curieux instinct lui faisait éviter l’avenue Gabriel; la vue même de l’allée ombreuse où Sant’Anna l’avait suivie lui était douloureuse, elle y jetait toujours en passant un regard rapide et effrayé.
Au cours de ces promenades sans but, il lui arrivait souvent d’entrer dans quelque église. La chapelle des Passionnistes, avenue Hoche, celle des Dominicains, faubourg Saint-Honoré, l’attiraient irrésistiblement. Dans ce silence particulier aux sanctuaires catholiques, elle éprouvait un bien-être instantané. Elle aimait les cérémonies religieuses, elle les sentait maintenant. Les ondes de la musique sacrée, les notes graves des chants liturgiques, calmaient sa peine de femme, comme les berceuses de sa nourrice avaient endormi ses chagrins d’enfant. Bien que protestante, elle connaissait saint Antoine de Padoue, devenu curieusement populaire en Amérique aussi bien qu’en France, et, dans sa détresse morale, elle était allée jusqu’à l’enfantillage de lui promettre une grosse somme s’il lui obtenait l’oubli. Avec le sens pratique qui ne l’abandonnait jamais, elle se dit que, puisque sa volonté seule ne suffisait pas à la débarrasser de cet amour cruel qui empoisonnait sa vie, il fallait appeler d’autres forces à son aide. Elle se souvint qu’un jour, à Rome, devant le _Bambino_ qu’on lui montrait et qui n’était pour elle qu’une affreuse poupée de bois, elle avait vu dans les yeux d’une vieille paysanne une lueur extraordinaire, celle de la foi, sans doute, une lueur qui l’avait transfigurée, qui avait effacé ses rides et donné à son visage une beauté surnaturelle. Ce souvenir la hanta. Elle se rappela les cérémonies où elle avait assisté au couvent de l’Assomption, puis cette douce messe de minuit au château de Blonay. Il y avait sûrement une force mystique dans cette vieille religion romaine: pourquoi n’y aurait-elle pas recours? Du reste, on commençait à parler beaucoup du catholicisme en Amérique. Il gagnait de jour en jour, et provoquait d’ardentes controverses. Elle ne serait pas fâchée de le connaître à fond, ne fût-ce que pour le discuter. Elle pria donc madame de Kéradieu de lui indiquer un prêtre avec qui elle pût s’entretenir de ces matières. La baronne la conduisit chez l’abbé de Rovel, un cousin de son mari, un desservant libre de la paroisse de Sainte-Clotilde. Il l’accueillit avec une bonté paternelle. Se tenant sur la réserve, Hélène commença par dire qu’elle n’était point décidée à changer de religion: elle trouvait le culte catholique _fascinating_,--fascinant, mais elle craignait que les dogmes fussent inacceptables à son esprit moderne.
--On ne peut pas retourner en arrière, vous comprenez! ajouta-t-elle avec un joli air sérieux.
--Assurément non, répondit le prêtre en souriant, mais je suis persuadé que le catholicisme n’arrêtera pas la marche en avant de votre esprit... au contraire! Et je me mets à votre disposition pour vous éclairer et répondre à toutes vos questions.
Sur ce, il fut convenu qu’Hélène viendrait tous les jours, entre deux et trois heures, causer de religion avec M. de Rovel, et elle partit enchantée d’avoir trouvé une distraction nouvelle et bien permise.
Dès son arrivée à Paris, madame Ronald avait fait visite à la marquise d’Anguilhon; elle avait appris avec un véritable soulagement que M. de Limeray était encore à Pau: elle redoutait la pénétration de son regard et la fine raillerie de son sourire. Au premier dîner du jeudi où elle fut priée avec son mari, son frère et sa tante, elle le rencontra. Elle eut beau s’observer, s’efforcer de paraître insouciante et gaie, il ne tarda pas à être frappé de son changement. Le haut du visage lui sembla différent; la physionomie, moins brillante et plus douce; il y avait, par moments, dans ses grands yeux bruns, des reflets d’angoisse et de peine. Tantôt elle fuyait son regard, tantôt elle le bravait avec un petit éclat de rire nerveux. En un mot, elle avait l’air d’une enfant coupable et honteuse. Et le vieux gentilhomme, qui avait acquis une jolie connaissance de la femme, se demanda aussitôt: «Qui est-ce?»
Inévitablement, on parla du mariage de mademoiselle Carroll. La marquise d’Anguilhon, qui connaissait Sant’Anna, déclara que c’était un charmeur et bien fait pour plaire à une Américaine. M. Ronald se montra sévère pour sa nièce. Hélène ajouta que M. Ascott eût beaucoup mieux convenu à Dora et qu’elle s’en apercevrait avant longtemps. Dans sa voix, il y avait un accent de passion qui fit dresser l’oreille à M. de Limeray. Il la questionna sur le mariage de sa nièce, demanda des détails, la poussa à fond très habilement et fut fixé. Il examina ensuite M. Ronald.
C’était bien là le type de l’homme supérieur que toutes les femmes d’une certaine élévation rêvent, et qui, dans la réalité, ne les contente jamais. Elles sentent d’instinct qu’il n’est pas fait pour elles, qu’il leur échappe: de là leur déception. Le savant américain possédait une beauté virile, marquée de puissance intellectuelle; mais son visage rasé avait cette expression de pureté, de sérénité, qui s’acquiert seulement dans les hautes régions de la pensée. Ses magnifiques yeux d’un bleu vert, ses yeux de chercheur au regard lointain, n’avaient pas la lueur magnétique de la passion humaine, et sa bouche ferme et sévère excluait toute idée de sensualité.
Comme si Hélène eût deviné les réflexions de M. de Limeray, elle eut pour son mari de jolis regards tendres, des paroles charmantes,--ce qui acheva de la trahir.--Alors le comte se rappela leur conversation de naguère, au sortir de chez Loiset. Il revit la jeune femme telle qu’elle était ce soir-là, si blonde, si blanche, si désirable, cheminant lentement à ses côtés, tournant vers lui son visage serein, rayonnant de la joie de vivre, se proclamant invulnérable, s’arrêtant pour lui montrer son emblème, une petite salamandre aux yeux d’émeraude, froide et brillante, nichée dans la dentelle de son corsage. Il se rappela l’avertissement qu’il lui avait donné, la regarda de nouveau, et, avec une intime satisfaction bien humaine, bien masculine, il se dit:
«Sûrement, l’homme a eu son heure!...»
XXV
Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première semaine de juin. L’entrevue de Dora et de son oncle fut plutôt orageuse. Pour la première fois, elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il lui reprocha, en termes très vifs, son manque d’honneur envers Jack Ascott. Il lui déclara que s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était seulement par considération pour sa mère. Puis, dépassant un peu la mesure, il lui dit qu’une fois ce dernier devoir de tuteur rempli, il entendait n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus, mademoiselle Carroll s’emporta et répondit que Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait se passer du monde entier.
L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu se ressentit de ces paroles. Il fut strictement poli, et glacial. Les deux hommes s’examinèrent avec curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un clergyman, puis, se rappelant les paroles d’Hélène, il se dit en lui-même: «Une splendide créature, oui... mais faite pour autre chose que pour l’amour.--Je me suis découragé trop tôt!» ajouta-t-il, avec son joli cynisme italien.
M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer Sant’Anna. Ce spécimen d’une race ancienne et très belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de lui pourtant une impression peu favorable:
--Un inutile dangereux,--déclara-t-il en entrant chez Hélène,--un de ces hommes qui prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées des autres... Une nullité par-dessus le marché; seule une linotte comme Dora pouvait le préférer à Jack Ascott!
Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet, et qui ne la visaient pas, atteignirent cependant madame Ronald en plein amour-propre, en plein cœur. Une colère instinctive enfla ses narines, puis, voulant frapper à son tour:
--Voilà bien les savants! fit-elle d’un ton dédaigneux.--A les entendre, on pourrait croire que leur connaissance plus approfondie du mystère de la vie leur donne une résignation supérieure, et, à la moindre contrariété, ils oublient leurs principes, leurs théories, et n’ont pas plus de philosophie que le commun des mortels... Vous, par exemple, qui croyez que nous sommes les créatures de Dieu entièrement, qui proclamez à chaque instant l’impossibilité du libre arbitre, vous faites un crime à Dora de son mariage: est-ce logique?
M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant quelques secondes, puis, se ressaisissant, il mit affectueusement la main sur l’épaule de sa femme.
--Vous avez raison,--dit-il avec ce rare et merveilleux sourire des hommes de pensée.--Rappelez-moi toujours ainsi à la vérité lorsque, par habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait probablement y avoir une infidélité dans la vie de Dora: s’il est injuste de la lui reprocher, on ne peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque cette infidélité fait le malheur d’un brave garçon comme Jack Ascott.
Hélène, calmée par ces paroles humbles et loyales, continua d’un ton plus doux:
--En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre départ d’Amérique, tout montre bien que nous marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les musiciens d’un orchestre étaient libres de se livrer à leur inspiration individuelle, ils ne produiraient qu’un horrible assemblage de sons discordants. Puisque nous sommes ici-bas pour exécuter l’œuvre du Maître suprême, chacun de nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle ou laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer telle quelle, jusqu’au bout. Sans cela, il n’y aurait pas d’harmonie possible.
--Votre comparaison est très juste,--dit M. Ronald avec une expression de plaisir,--et l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais pas sans harmonie.
--Oh! si cette croyance à l’inéluctable de la vie pouvait s’imposer définitivement à notre esprit, quel repos! quelle paix! fit Hélène, avec son regard pathétique.
Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui fut le plus douloureux de son existence, elle se cramponna désespérément à l’idée qu’elle vivait sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora se ferait à Paris, son premier mouvement avait été de fuir; puis elle se souvint bizarrement d’avoir entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il faut la représenter aux charbons ardents: elle avait voulu essayer du procédé. Oui, elle allait souffrir terriblement en assistant à cette odieuse union; mais, sûrement, cela la guérirait d’une manière radicale. Il était impossible qu’elle continuât à aimer le mari de Dora. Ce serait trop fou, trop ridicule!... Nous ne sommes jamais aussi habilement trompés que par nous-mêmes: ce n’était pas seulement l’espoir de guérir qui la retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de revoir Lelo.
L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui d’une intellectuelle: grâce à une imagination que le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi au tempérament américain, il entrait peu de matérialité dans sa composition. Bien qu’il n’éclatât pas en désirs passionnés, en jalousie sauvage, il n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse, il avait éveillé chez la jeune femme un besoin de dévouement et de sacrifice. Elle se rendait compte maintenant qu’elle avait appartenu à son mari, mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle était seule, il lui arriva instinctivement de tendre les bras. Alors, rougissant de colère et de honte, elle s’écria:
--Je suis folle! folle!
En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un ascendant maternel ce qu’elle appelait sa faiblesse, elle n’avait pas tout à fait tort. C’était à lui qu’elle devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée par ces dons qu’il possédait, elle le voyait comme un être tout à fait supérieur, dont les facultés n’avaient pas été développées par une culture suffisante. Elle croyait, sans se l’avouer, qu’elle aurait pu le conduire à un but plus élevé que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait tourné vers lui comme si elle eût été réellement créée pour le compléter.
Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour absolument pur n’existe pas. C’est l’alliage qui fait souvent la force des sentiments humains, aussi bien que celle de certains métaux. Hélène enviait à Dora l’orgueil de porter ce beau nom de Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le privilège de continuer une race ancienne, et cela encore était un élément de souffrance. Maintenant qu’elle avait conscience d’aimer Lelo, sa présence la troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix était émue, sa nervosité manifeste. Lui, s’en apercevait et l’observait malignement. Il se plaisait, par des regards appuyés, à accélérer les battements de son cœur. Il usait et abusait sans pitié du pouvoir magnétique qu’il avait sur elle. Une lueur caressante et perfide brillait dans ses yeux, la joie de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres sensuelles. Hélène, qui sentait tout cela, ne tardait pas, sa volonté aidant, à reprendre possession d’elle-même; elle le bravait avec une audace qui excitait son admiration et parfois lui donnait un désir sauvage de la marquer d’un baiser.
A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora et sa mère, n’ayant pu avoir un des grands appartements de l’Hôtel Castiglione, s’étaient logées au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle infligeait, mademoiselle Carroll venait chaque jour mettre sa tante au courant de ses faits et gestes. Elle la traînait chez les couturières, chez les bijoutiers, lui répétait les paroles de son fiancé, lui parlait de leurs beaux projets d’avenir. Quand Hélène se retrouvait seule, elle se sentait meurtrie comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de haine contre la jeune fille; seulement, sa présence et celle de la marquise Verga lui causaient cette impression désagréable que donne la vue d’un instrument qui vous a blessé grièvement.
Rien n’apportait à madame Ronald autant de réconfort que ses entretiens quotidiens avec M. de Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur le cœur et à laquelle on échappe difficilement. La parole convaincue et persuasive du prêtre ne tarda pas à développer chez madame Ronald ce vague désir de conversion, né dans son esprit tourmenté: un jour, elle demanda à son mari s’il lui serait désagréable qu’elle se fît catholique.
M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec surprise.
--Désagréable? pas du tout, mais quelle drôle d’idée! Les religions ne sont que des forces spirituelles diverses. La vôtre ne vous suffit-elle pas?
--Non, répondit Hélène en détournant la tête.
--Alors, ma chérie, faites-vous catholique si cela vous amuse! dit-il, souriant comme il eût fait à un caprice d’enfant.
La société de M. de Limeray fut encore pour Hélène une précieuse distraction. Après le premier contentement de la voir ainsi terrassée par l’amour qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse. Pourtant l’artiste qui était en lui, jouissait de la voir mise au point si merveilleusement. Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son présent état d’âme avait donné à sa physionomie un jeu nouveau, ses lèvres avaient de petits frémissements nerveux, ses narines étaient plus mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux yeux brillants et ouverts; maintenant, sans s’en apercevoir, par un instinctif besoin de garder son secret, de cacher ses pensées, de dérober son émotion, elle abaissait ses paupières aux long cils. Ce mouvement, qui voilait tout à coup les larges prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray se plaisait un peu cruellement à le provoquer, soit par l’insistance du regard, soit par quelque parole intentionnellement maladroite.