Part 16
Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer le vieux Paris, qu’il connaissait bien. Il lui fit visiter les anciens hôtels de l’île Saint-Louis, du Marais, lui racontant leur histoire, heureux de pouvoir, pendant quelques moments, l’arracher à elle-même. Bien que sa culture fût un peu superficielle, il avait beaucoup lu et beaucoup retenu. Il sentait la musique et la peinture et parlait de l’amour d’une manière exquise, en homme qui a aimé souvent, plus que profondément, et qui a gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme. La causerie française, menée par un vrai gentilhomme, est exquise comme la cuisine française mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les paroles éloquentes et spirituelles ne suffisent point à créer ce qu’on appelle la causerie: il faut s’extérioriser pour ainsi dire, entrer en communication magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais ou Américain, a trop de réserve ou d’égoïsme pour cela: il parle, et ne cause jamais. Hélène ne se lassait pas d’entendre M. de Limeray; sa conversation, traversée par un courant de sympathie et de sensibilité, était pour elle un plaisir nouveau. Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son confident. Une Française n’eût peut-être pas résisté à la tentation de se confesser à ce vieux gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame Ronald avait le caractère trop ferme pour se laisser aller à ouvrir ainsi son cœur: par loyalisme envers son mari, par respect pour lui, elle ne se fût jamais accordé cette douceur; elle sentait qu’à un prêtre seul il lui serait permis de confier son amour.
Quelque bonne volonté que les fiancés eussent mis à hâter les préparatifs de leur mariage, il ne put se faire aussi vite qu’ils espéraient et fut fixé au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison inavouée, M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que ses affaires le rappelassent en Amérique, il annonça qu’il était obligé de repartir et résista à toutes les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux quittèrent Paris dans la dernière semaine de juin.
Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait de sa part un tableau de Willie Grey,--«un chef-d’œuvre», avait-il ajouté, refusant toutefois de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ, on l’apporta à madame Ronald dans une caisse non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive curiosité. Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le voyant, elle devint toute pâle: son frère avait deviné son secret.
Le tableau représentait la folie de Titania, cette reine des fées, qui, sous l’influence d’un philtre, tombe amoureuse d’un monstre, d’un être humain à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les premières lueurs de l’aube prêtaient un jour mystérieux, Titania, une femme à la lourde tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une robe blanche bordée d’or, était à demi couchée sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu au-dessus d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le corps disparaissait dans la broussaille: au cou de cet âne elle avait jeté une guirlande de roses, sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient les extrémités. L’animal la regardait d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à elle, étaient pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte avait un sourire d’extase, son visage était éclairé par tous les rayons de la transfiguration. A droite et à gauche, parmi le feuillage, on distinguait des figures humaines, savamment effacées, qui épiaient le délire de la pauvre amoureuse et exprimaient le dédain, la moquerie, la pitié.
C’était une œuvre de peintre et de poète, une merveille de couleur et de sentiment. Madame Ronald regarda longuement la toile, ses yeux devinrent humides, puis s’emplirent de larmes, et, tout en replaçant le couvercle sur la caisse, elle murmura:
--La folie d’Hélène! la folie d’Hélène!...
XXVI
Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du comte Sant’Anna fut célébré le 10 juillet. En sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la jeune fille en voiture avec sa mère et M. et madame Ronald. Il lui baisa la main, puis la saluant de son titre, selon l’usage italien:
--Au revoir, comtesse! dit-il avec un sourire ému.
Dora rougit de plaisir et de surprise.
--Vous ne voulez pas dire que je suis mariée! s’écria-t-elle avec un effarement comique.
--Absolument!... Si je le voulais, je pourrais vous emmener chez moi, au Grand Hôtel. La loi m’y autorise.
--Mariée! Ah! c’est trop fort!... Et je n’ai pas écouté ce qu’on nous a lu! Qu’est-ce que je vous ai promis?
--Soumission aveugle, obéissance parfaite.
--Mais c’est effrayant!
--N’ayez crainte, je me charge de vous rendre la soumission et l’obéissance très douces, fit le comte audacieusement.
Comme le landau se mettait en mouvement, les yeux de Lelo rencontrèrent le visage d’Hélène, un visage pâle et contracté, mais où se lisait un défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme deux épées, puis un sentiment de vengeance satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus grands peintres italiens a fixé sur la toile.
Le mariage religieux fut célébré le lendemain, à la nonciature, par monseigneur Clari. Le marquis et la marquise d’Anguilhon, les de Kéradieu, les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray et quelques Romains y assistèrent seuls. Dans la chapelle toute décorée de fleurs, la cérémonie fut intime et charmante. Dora, merveilleusement habillée, était gracieuse et élégante. Jamais son visage n’avait eu une expression aussi sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à l’Hôtel Continental. Pendant le repas, les époux reçurent un télégramme qui leur apportait la bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute, par le cardinal Salvoni.
Avec le fardeau vient la force: Hélène eut, tout le temps, comme il arrive dans les grandes journées de la vie, l’impression du rêve, de l’irréel. A la réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment son rôle de parente. Elle causa gaiement avec l’un et avec l’autre. Ses joues avaient bien un peu trop de roses aux pommettes, sa voix détonnait par moments, son rire était nerveux, mais M. de Limeray fut le seul à le remarquer.
Les époux, qui allaient passer les premiers jours de leur lune de miel à Fontainebleau, partirent de bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora, échangea une poignée de main avec Lelo. Cette petite cérémonie des adieux accomplie, elle s’approcha de M. de Limeray, qui la regardait avec admiration.
--Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement, croyez-vous que l’amour soit un des grands fluides de la nature?
Le comte regarda la jeune femme avec une certaine anxiété, comme s’il eût craint que sa raison n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie le rassura.
--L’amour, un fluide! répéta-t-il, un peu surpris, comme naguère Sant’Anna.--Je ne sais pas, je ne l’ai jamais étudié scientifiquement,--ajouta-t-il avec un sourire.--Cela se peut, au fait!...
--Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand mon mari a émis cette théorie devant moi, je me suis moquée de lui et de la science. Maintenant, je suis sûre qu’ils sont dans le vrai.
--Qu’est-ce qui vous le fait croire?
--Le mariage de Dora.
Puis, comme elle craignait de céder au besoin d’ouvrir son cœur gonflé de regrets inavoués, de douleur et de colère, elle tendit brusquement sa main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina et la baisa un peu plus longuement que de coutume.
--Je livre l’idée et le fait à vos méditations de philosophe! dit madame Ronald avec une ébauche de sourire.--Au revoir.
--Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes! murmura M. de Limeray en s’éloignant.
XXVII
Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage de mademoiselle Carroll, madame Ronald avait poursuivi courageusement son instruction religieuse. Presque chaque jour, entre deux essayages souvent, elle était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait pas combien elle paraissait étrange dans cet austère cabinet de travail: un cabinet de travail vert foncé, rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie Américaine, d’une élégance recherchée, le corps moulé par une robe d’une coupe savante, assise là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un vieux prêtre lui enseignant le catéchisme, eût ravi un psychologue aussi bien qu’un artiste.
M. de Rovel était un théologien de premier ordre. Il eût volontiers mis la cognée dans toutes les petites superstitions, dans les croyances ridicules qui, comme des végétations parasites, étouffent le grand arbre du catholicisme et en détruisent les belles lignes. Il les écarta délibérément pour madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la logique et l’unité du dogme, cette logique et cette unité si bien faites pour frapper et attirer l’esprit saxon. L’abbé, qui avait instruit madame de Kéradieu, qui la voyait fréquemment et dans l’intimité familiale, connaissait déjà quelque chose de l’Américaine. Hélène, plus moderne, plus développée intellectuellement, fut pour lui un intéressant sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois ravi et effrayé par la simplicité, l’indépendance, la hardiesse de cet esprit qu’elle personnifiait, l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable, un enfant terrible, difficile à discipliner. Quand madame Ronald lui annonça qu’elle était décidée à devenir catholique, elle le fit en des termes qui lui causèrent une violente secousse.
--J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme ne fût trop arriéré. Je vois, au contraire, qu’il est plutôt trop avancé pour nous! Il contient des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité, qui peuvent satisfaire l’esprit moderne. Je crois même que personne ne l’a encore compris: c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition et tout ce qu’on reproche à votre Église. Le burin, au moyen duquel un artiste gravera des chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière aux mains d’un sauvage!
En entendant ces paroles prononcées du ton le plus naturel, M. de Rovel demeura muet de surprise pour quelques secondes. Il avait souvent cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les cruautés commises par l’Église, par cette Église dont le premier principe avait été: «Tu ne tueras point!» Il avait eu secrètement honte de ses bûchers, de ses crimes; il les avait expiés, à sa manière, par un sacrifice quotidien de soi, par un redoublement de charité. Et la justification qu’il avait tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine, dans sa claire vision de la réalité, venait de la découvrir. Elle était dans l’ignorance des temps. Il regarda madame Ronald avec une expression de reconnaissance, puis, voulant la pousser jusqu’au bout:
--Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris? demanda-t-il.
--Pas tout à fait! Ils sont morts, les Barbares ont tué: il faut vivre, travailler, s’entr’aider... Vous verrez, monsieur l’abbé, que le catholicisme aura son évolution définitive en Amérique.
Le prêtre ne put s’empêcher de sourire.
--L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère?
--Parfaitement! Mais elle en découvrira l’esprit, l’esprit qui vivifie.
Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à Rome, surtout la dernière, l’avaient déjà familiarisée avec une foule de choses qui, sans cela, l’eussent effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte, la liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le prêtre lui eut expliqué les sacrements, son visage s’éclaira.
--Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques symboles.
--Des symboles! se récria M. de Rovel; mais, mon enfant, vous n’avez pas compris du tout! Ce sont des vérités absolues.
Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton décidé avec lequel l’Américaine exprime ses idées, fait table rase de tout ce qui représente les sentimentalités du vieux monde:
--Des vérités absolues pour les simples, pour les enfants; pour vous, pour moi, des symboles.
Le théologien allait protester, contredire; quelque chose dans la physionomie de la jeune femme l’en empêcha.
Ce mot de «symbole» fut pour le prêtre un éclair, à la lueur duquel il put lire dans l’esprit de sa catéchumène. Le dogme du péché originel, les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, étaient pour elle des symboles seulement! C’est ainsi qu’elle les comprenait! M. de Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond de l’âme. Il passa toute une nuit à délibérer avec sa conscience s’il devait admettre madame Ronald dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire accepter les dogmes autrement, il se dit que, par la pratique de la religion, la foi plus complète lui viendrait. La foi seule pouvait la rendre orthodoxe; elle avait fait bien d’autres miracles! L’abbé avait deviné, d’ailleurs, que la jeune femme souffrait de quelque peine secrète, que ce n’étaient pas des émotions nouvelles qu’elle venait demander au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se crut pas le droit de la lui refuser. Et puis... et puis son exemple pouvait amener tant d’autres conversions!
Madame Ronald pensait sans cesse à la confession qu’elle aurait à faire. Par moments, elle croyait ne pouvoir s’y résoudre; d’autres fois, c’était un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une église, la vue du confessionnal lui donnait un petit frisson: il l’attirait, l’effrayait, la fascinait. Elle connut, du reste, les angoisses, les regrets, les révoltes que tout converti a éprouvés.
Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle n’avait pas manqué d’aller au couvent de l’Assomption. L’année qu’elle avait passée là, dans l’étude et la retraite, lui avait laissé un souvenir très doux, comme parfumé d’encens. La supérieure, qui n’avait pas été changée, l’accueillait toujours avec une affection maternelle. Mère Émilie avait subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De toutes les étrangères qu’elle avait eues sous sa direction, c’était celle qui lui avait inspiré le plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène lui apprit qu’elle était décidée à se faire catholique, son visage rayonna; elle lui prit les mains et, les serrant dans les siennes:
--Ah! mon enfant, quel bonheur! s’écria-t-elle; puis, avec sa foi naïve:--C’est la Sainte Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs, qui vous a obtenu cette grâce.
Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui exprimant le désir de faire son abjuration dans la chapelle du couvent. Elle voulait être reçue devant cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré de fleurs et qui lui était comme familier.
En disant à sa femme que cela lui était égal qu’elle se fît catholique, M. Ronald avait un peu trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après réflexion, il se rendit compte du scandale que l’événement causerait dans la société de New-York, dans sa famille, et il regretta l’adhésion qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement tenu au courant des progrès de son instruction religieuse, puis, ayant remarqué que ce sujet amenait sur son visage un air de déplaisir et de froideur, elle avait cessé de lui en parler. M. et madame de Kéradieu, le comte de Limeray et la supérieure de l’Assomption furent seuls dans sa confidence; elle en exclut soigneusement son frère, sa tante et Dora. Comme elle devait partir pour l’Écosse le 1er août et retourner de là en Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet. M. de Rovel y consentit sans difficulté.
La veille, elle subit la terrible épreuve de la confession. Cet acte, pour ceux qui ne l’ont pas pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins que de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène demeura muette, les tempes et le cœur battants, incapable d’articuler un seul mot. Alors le prêtre vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une pénétrante bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda pas à agir sur son âme, et, hypnotisée par ce chuchotement mystérieux, cette voix sortant de l’ombre, elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés sur le surplis blanc plaqué contre la grille, elle fit sa confession. A son insu, elle y apporta l’esprit nouveau. Sans aucune conscience de péché, de faute personnelle, comme elle eût raconté au médecin ses maux et ses infirmités physiques pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité, son envie mesquine, son amour douloureux, afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû rencontrer un désir de bien aussi sincère, une pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de son âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu la jeune femme, il l’assura qu’elle trouverait dans le catholicisme la force dont elle avait besoin. Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution et ajouta doucement:
--Allez en paix.
Hélène sortit du confessionnal comme dans une transe, les jambes fléchissantes, la vue incertaine. Lorsqu’elle revint à elle, elle éprouva un allégement délicieux, un contentement intime qu’elle n’avait jamais connu.
Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle allait à Auteuil pour une cérémonie religieuse, se réservant de lui dire laquelle à son retour. Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec coquetterie. Elle avait, d’ailleurs, combiné très heureusement sa toilette d’abjuration. C’était une robe en mousseline de soie noire avec application de chantilly, un collet assorti, une toque pareillement noire, avec des touffes de violettes de Parme.
La chapelle du couvent était décorée comme pour un jour de grande fête; les pensionnaires avaient été invitées à la cérémonie. A neuf heures précises, madame Ronald fit son entrée, accompagnée du baron et de la baronne de Kéradieu, son parrain et sa marraine. Par permission de l’archevêque, elle avait été dispensée de la cérémonie un peu barbare qui arrête le néophyte à la porte de l’église. Elle s’avança donc librement jusqu’au prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une voix très belle et très pure chantait le _Veni Creator_. Alors M. de Rovel, revêtu de riches ornements, monta à l’autel. La jeune femme reçut d’abord le baptême sous condition, puis, la main sur l’Évangile, elle prononça les paroles d’abjuration et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé dit la messe et lui donna la communion; quand elle eut reçu la blanche hostie, elle n’éprouva pas cette ivresse religieuse dont jouissent les dévots, mais elle eut la sensation, bien caractéristique de sa «mentalité», qu’elle communiait avec le divin, avec tout ce qu’il y a de beau et d’élevé dans la nature. Pendant quelques moments, elle plana très au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin, des vanités puériles. Puis, touchant terre de nouveau, elle songea tout à coup avec un étonnement mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel, qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât, pour Dora Carroll et pour elle, au pied d’un autel catholique, par un mariage et par une conversion.
La messe fut suivie d’un _Te Deum_; Hélène redescendit la chapelle accompagnée par ce cantique d’actions de grâces.
Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame Ronald et aux de Kéradieu un déjeuner exquis. La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle y assista et, tout le temps, s’empressa auprès de son ex-pensionnaire avec une tendresse maternelle, la couvant du regard et se flattant à part soi d’avoir préparé sa conversion.
En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son mari, et, lui mettant les bras autour du cou:
--Henri,--fit-elle les yeux brillants de joie,--je viens d’être reçue dans l’Église catholique.
M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une expression de mécontentement.
--Je finirai, dit-il, par me ranger du parti de ceux qui prétendent que l’Europe ne vaut rien aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font des mariages stupides, les autres divorcent ou changent de religion... On croirait, ma parole d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque sottise! ajouta-t-il, en dénouant les bras de sa femme.
XXVIII
Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la vie de Dora Sant’Anna, furent une période d’activité extraordinaire.
Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux étapes délicieuses: la première, Fontainebleau; la seconde, Saint-Moritz; puis l’arrivée en Italie, l’installation dans cette villa princière de Frascati où Lelo était né. La jeune femme trouva une demeure grandiose, une galerie peinte par Jules Romain, des salles dallées de marbres rares, mais un défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait pas le sens artistique très développé. Le goût des choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un signe de dégénérescence? Dora en était exempte: elle avait une préférence décidée pour tout ce qui était moderne. Les gobelins qui recouvraient les murs, les cabinets précieux, les coffres italiens, la laissaient froide. Elle eût préféré des chambres confortables, des salles de bains bien outillées, à tous ces salons dorés; un lit de cuivre anglais, à cette magnifique couche drapée de vieux brocart, surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains l’écusson des Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre, et aussitôt, en quelques jours, au moyen de meubles épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles, elle s’arrangea un appartement plus habitable, plus chaud d’aspect.
Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa mère, à Sora, dans l’Ombrie. La perspective de cette visite l’avait importunée comme un cauchemar. Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer de gagner les sympathies de sa nouvelle famille. Elle se heurta à une hostilité trop solide pour que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité décourageante. La duchesse Avellina, sa belle-sœur, lui témoigna une sorte d’amitié protectrice qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers moments, la conscience de déplaire lui causa une dangereuse irritation: par bravade, elle exagéra sa modernité, montra les plus mauvais côtés de son caractère et fit si bien qu’en famille on déplora de plus en plus le choix de Lelo.
Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui habitaient le premier étage du palais Sant’Anna, les jeunes gens louèrent le palais Fardelli, via Bocca di Leone, un palais de financier plutôt que de prince, mais admirablement meublé, avec une serre magnifique, unique, qui faisait l’envie de toutes les maîtresses de maison.
Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait un véritable savoir-faire mondain. Elle connaissait à fond la société romaine et donna à sa compatriote des conseils qui lui permirent de bien lancer sa barque. Dora ne tarda pas à se créer un cercle agréable. Pour que l’Italien fréquente assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante; la jeune Américaine avait toutes ces qualités, et, de plus, elle était amusante, originale, elle avait des yeux merveilleux, une tournure élégante: tous les amis de Lelo la portèrent aux nues. Elle eut beaucoup moins de succès auprès des femmes. Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci, ses manières brusques, sa voix un peu haute, son sans-façon. De son côté, elle n’éprouva aucune sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit pas du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie subtile, l’inquiétaient vaguement. Elle avait beau se dire qu’elle leur était supérieure par l’instruction, par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui l’irritait secrètement et lui paraissait redoutable. Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur, elle s’y trouva en contact avec le monde noir. Là, elle rencontra beaucoup de courtoisie et d’amabilité; on lui témoigna une bienveillance marquée, on lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira la raison et se tint sur la défensive.