Part 14
--Et en haut, si vous voulez. Vous devriez être convaincus que l’Église a été jetée définitivement dans une autre voie, et qu’elle doit la suivre bon gré mal gré. Tenez, étant enfant, j’ai été témoin d’une scène dont l’impression ne s’est jamais effacée. Le jour de l’entrée des Italiens, je me trouvais dans la lingerie avec les femmes de service. Elles étaient toutes rassemblées là comme des fourmis effrayées, dans l’attente et la terreur de ce qui allait se passer. Mary, ma bonne irlandaise,--une petite théière brune à la main, cette théière apportée de son pays à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses yeux,--pérorait au milieu de la pièce, dans son italien baroque; elle affirmait que les ennemis du pape n’entreraient jamais dans Rome. «Jamais! jamais! répétait-elle en étendant le bras droit avec un geste tragique,--Dieu ne le permettra pas!» Et Dieu le permit! A cette minute même, on entendit le canon de la victoire: les Italiens étaient entrés. Du coup, la précieuse théière brune, s’échappant de la main de Mary se brisa sur le carreau. Et la brave femme, foudroyée jusqu’à l’âme, se laissa tomber sur une chaise; de grosses larmes coulèrent de ses yeux; elle ne put que balbutier: «Jésus! est-ce bien possible!... La fin du monde, alors!» C’était la fin d’un système seulement... A ce moment-là, je n’avais pas compris grand’chose à cette scène,--je n’avais que cinq ans,--mais plus tard, elle prit un sens, une signification dans mon esprit. Et maintes fois, en me la rappelant, j’ai associé le sort du pouvoir temporel avec celui de la petite théière brune: comme elle, il m’a paru irrémédiablement brisé.
Ce récit semblait avoir affecté l’âme du cardinal; son visage eut une contraction de douleur.
--Le Pape et l’Église n’en sont pas moins grands, ajouta le jeune homme, au contraire!... Il m’est arrivé, ces derniers temps, de me promener souvent avec mademoiselle Carroll autour du Vatican; dans son silence et sa solitude, il m’a semblé plus formidable que le Quirinal.
--_Ci fai troppo onore, figlio mio_... (Tu nous fais trop d’honneur, mon fils...), dit le prélat d’un ton amer et sarcastique.
Sous l’impression d’un sentiment passionné, l’Italien trouve toujours des mots et des idées, qui semblent jaillir d’une réserve inconnue à lui-même; le comte avait parlé avec conviction et fermeté, comme il le faisait rarement, mais sans réussir à ébranler ses auditeurs. S’apercevant que la physionomie de sa mère demeurait comme figée par le chagrin et le désappointement, il se mit à lui baiser les mains.
--_Madre mia_,--fit-il en la magnétisant avec des yeux brillants d’amour filial,--pardonnez-moi. Soyez tout à fait généreuse.
--Au lieu de pouvoir me réjouir de ton mariage, comme je l’avais espéré, il faut que je m’y résigne. C’est dur.
--Jamais vous ne vous seriez réjouie de mon mariage, dit Lelo en souriant; vous m’aimez trop jalousement pour cela. Vous devriez être heureuse de me voir épouser une Américaine. Une étrangère prendra moins de moi que n’aurait fait une Italienne.
L’esprit subtil du jeune homme avait trouvé le seul argument qui pût consoler Donna Teresa. Tous les muscles de son visage se détendirent, ses yeux devinrent humides, elle regarda son fils avec un rayonnement de tendresse, puis elle dit doucement:
--Oh! les enfants, les enfants!... quel tourment et quelle joie!
--Je suppose, dit Donna Pia de sa voix aiguë, que je dois aller faire visite à ces Américaines?
--Oui, si tu ne veux pas te brouiller avec moi, répondit Lelo.
--C’est bien, on ira.
XXI
«Elle enrage!» avait dit le comte Sant’Anna en quittant madame Ronald. Ce qu’Hélène éprouvait était bien plus grave et plus douloureux qu’une blessure d’amour-propre. Après le départ de son visiteur, elle demeura debout, pétrissant son mouchoir, aspirant largement pour dégager son cœur du poids qui l’oppressait, mais sans y réussir.
Et cette entrevue n’était que la première station de ce chemin de croix de l’amour douloureux que tant de femmes ont fait avant elle. Elle dut subir les félicitations de ses connaissances et les confidences de Dora. La jeune fille avait une manière si naturelle d’oublier ses torts, de ne pas s’apercevoir du mécontentement des gens, qu’il était difficile de la tenir à distance. Elle avait ainsi obligé Hélène à faire une sorte de paix. A tout moment, elle entrait chez elle pour lui parler de son fiancé, de son mariage, de ses projets d’avenir. Madame Ronald fermait désespérément les oreilles, essayait de penser à autre chose; malgré elle, cependant, les mots s’enregistraient dans son cerveau et, lorsqu’elle était seule, elle les entendait de nouveau et ils lui faisaient mal. A la place de la bague bien moderne de Jack Ascott, mademoiselle Carroll portait maintenant à son doigt l’anneau de fiançailles des Sant’Anna, une sardoine sur laquelle étaient gravées les armes de la famille avec ce mot: _Semper_. La vue de cette bague historique, portée par une célèbre beauté française que Louis XIV avait mariée à un ancêtre de Lelo, causait à Hélène une envie douloureuse, exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle avait le bizarre sentiment qu’elle lui appartenait, cette bague: le désir lui venait de l’essayer, de la sentir à son doigt, ne fût-ce que pour un instant.
Chaque jour, Lelo déjeunait ou dînait à l’hôtel du Quirinal. Par pur instinct féminin, sans désir consenti de le reconquérir, Hélène mettait à sa parure un soin extrême. Quoi qu’elle en eût, la présence du comte lui apportait un bonheur que nul être humain ne lui avait jamais donné; mais ce bonheur était traversé d’angoisses, coupé de brusques serrements de cœur, qui faisaient de ces repas quotidiens des heures d’exquise souffrance. Dans la crainte que sa froideur ne fût attribuée au dépit, elle s’efforçait d’être aimable, sans parvenir à rendre son accueil égal et tout à fait naturel. Lelo, lui, la traitait avec une familiarité affectueuse, il l’appelait souvent «ma tante», et ce titre qui la vieillissait lui causait une irritation qu’elle avait peine à maîtriser. Dora amusait Sant’Anna, mais Hélène l’intéressait. Sa conversation avait plus de suite, il aimait à l’entendre causer. Quand elle demeurait trop longtemps silencieuse, il lui disait avec un sourire:
--Eh bien! vous êtes muette aujourd’hui?
Et cette simple parole donnait à Hélène une joie extraordinaire. Parfois, l’éclat de sa beauté arrêtait les yeux du jeune homme, mais sans y ramener ce qu’elle y avait vu; alors, sous le coup d’une inconsciente douleur, elle devenait dure, tranchante, sarcastique. Lorsqu’elle se laissait ainsi emporter, il tournait vers elle un regard surpris, interrogateur, un sourire passait sous sa moustache: ce sourire la blessait comme une insulte et la poursuivait pendant des journées entières.
A la place de madame Ronald, une Européenne, une catholique, habituée à examiner sa conscience, aurait bientôt su à quoi s’en tenir sur ses sentiments envers Sant’Anna. Selon son degré d’honnêteté, elle aurait lutté plus ou moins énergiquement contre son amour et n’aurait pas manqué de trouver dans ce combat moral de fines voluptés et des jouissances spéciales. Hélène, malgré son intelligence développée et cultivée, n’avait, comme la majorité de ses compatriotes, qu’une connaissance enfantine du cœur humain. Elle croyait, et elle répétait sans cesse, que les principes, la bonne éducation, suffisaient non seulement à préserver une femme de toute chute, mais encore à la rendre invulnérable. Et, en dépit de ces défenses, l’amour avait pénétré en elle comme font les agents de la nature. Il était là, l’infiniment grand, dans quelque cellule inconnue, accomplissant son travail mystérieux, touchant toute une zone de son cerveau qui n’avait pas encore été mise en activité, transformant son caractère.
Les réunions élégantes lui causaient un agacement nerveux, les admirations la laissaient indifférente, sa vie lui apparaissait morne et stupide. Poussée par le besoin d’échapper à la société de mademoiselle Beauchamp, des Verga, de Dora surtout, elle se faisait conduire à droite et à gauche pour visiter à nouveau les lieux qui l’avaient intéressée; et c’était un spectacle singulier que de voir cette mondaine de New-York, cette femme brillante, errer toute seule à travers le Colisée, le cirque de Maxence, les tombes de la voie Appienne, et, comme un être désemparé, essayer d’accrocher sa pensée à quelque chose de grand. Au cours de ces promenades solitaires, l’âme travaillée d’Hélène entra soudainement en communication avec cette âme de Rome qu’il est donné à si peu de sentir. Toutes ces lignes de beauté et d’harmonie si cruellement brisées, toutes ces œuvres humaines mutilées à travers les siècles, emplirent son cœur d’une tristesse impersonnelle et apaisante. Les églises, surtout l’attiraient. Jusqu’alors, elle les avait admirées en tant que monuments; maintenant, à son insu, elle y cherchait quelqu’un. Elle aimait leur odeur même, cette odeur de sépulcre, de vieillesse, de cierges éteints, d’encens refroidi, qui est particulière aux églises de Rome et qui les ferait reconnaître entre toutes celles du monde. Elle s’approchait des autels, épiait la prière des humbles, s’émerveillait de leur foi et, instinctivement, levait aussi ses regards anxieux vers les madones rayonnantes.
Saint-Pierre l’émouvait d’une manière étrange. Ni l’or ni le génie n’ont pu faire de la grande basilique chrétienne un lieu de dévotion et de prière. Malgré la majesté de ses proportions, la froideur de ses marbres, la sévérité de ses symboles, elle éveille les sens plus qu’aucun autre temple catholique. Vers le soir il y a, sous le dôme de la Confession, des ombres mystérieuses, des clartés exquises, un ensemble de choses visibles et invisibles, qui vous enveloppe, vous étreint, qui exalte l’amour ou la foi. L’âme païenne s’est réfugiée là. Le sacrifice de la messe, les exorcismes, les bénédictions papales n’ont pu l’en chasser. Elle erre encore, cette âme, derrière les blanches statues et répand dans le sanctuaire une pénétrante volupté, à laquelle ne sauraient échapper ceux qu’une grande douleur ou quelque grande passion a sensibilisés. Madame Ronald y devenait _wicked_,--«perverse»,--et souvent, saisie d’une terreur irraisonnée, elle s’enfuyait pour chercher au dehors la protection de la pleine lumière.
Ces déconcertantes impressions effrayaient la jeune femme et lui faisaient croire qu’elle était menacée de quelque grave maladie. Pour la première fois elle se sentait seule, toute seule. Le silence persistant de son mari l’irritait de plus en plus. Elle s’était crue nécessaire à son bonheur, et cela l’humiliait profondément de voir qu’il pouvait se passer d’elle. Il viendrait la retrouver, ou elle ne rentrerait jamais à New-York. Cette résolution, qu’elle prenait vingt fois par jour, ne laissait pas que de lui être douloureuse. Elle pensait souvent avec regret à cette belle demeure qu’elle avait créée, qui était son œuvre, qui renfermait une si grande part d’elle-même. Il lui venait parfois une envie folle de la revoir. Elle serrait alors obstinément ses lèvres pour réagir contre sa faiblesse, elle faisait quelque projet extravagant, celui d’aller aux Indes, par exemple, ou de divorcer et de s’établir à Paris avec mademoiselle Beauchamp. Elle essayait de se résigner au mariage de Dora, de s’y habituer; elle ne le pouvait pas. Il l’oppressait comme un cauchemar, lui barrait le cœur. Elle attribuait ce trouble à son amitié pour M. Ascott. Elle se croyait retenue à Rome seulement par la crainte du mauvais effet que produirait son départ subit; elle l’était surtout par le charme occulte qu’exerçait sur elle la présence de Sant’Anna. Contre ce charme, cependant, et sans que sa volonté s’en mêlât, ses belles facultés d’intellectuelle la défendaient vaillamment. Elle sentait de plus en plus le besoin d’échapper à quelqu’un ou à quelque chose, le désir de fuir bien loin; elle cherchait un prétexte qui lui permît de partir sans faire jeter les hauts cris à madame et à mademoiselle Carroll.
La Providence allait l’aider d’une manière inattendue. Un soir, pendant le dîner, on lui remit une dépêche. La pensée qu’elle pouvait être de son mari communiqua à ses doigts un léger tremblement. Après l’avoir lue, elle eut un cri de joie.
--Ah! la bonne surprise! fit-elle, le visage rayonnant,--Charley est à Monte-Carlo! Il nous invite, tante Sophie et moi, à venir l’y rejoindre. C’est la chose que je désirais le plus. Nous irons sûrement.
--Parions que votre frère vous ramène Henri et vous ménage une nouvelle lune de miel! dit étourdiment mademoiselle Carroll.
Hélène rougit violemment, ses yeux rencontrèrent le regard moqueur de Lelo, ses paupières battirent.
--M. Ronald n’a pas l’habitude de se laisser amener ou ramener! répondit-elle de son ton le plus sec.
--Non; mais, dans les bouderies conjugales, l’intervention d’une tierce personne peut être très utile pour sauver l’amour-propre,--expliqua Dora tout aussitôt, avec ce sens pratique qui aurait pu faire croire à une expérience achevée de la vie.--En tout cas, si mon cher oncle vient, réconciliez-le avec moi, pendant que vous y êtes! Je lui ai écrit deux fois, il ne m’a pas répondu. Oh! ces hommes parfaits, quelle peste!
--Vous n’allez pas nous laisser seules ici! dit madame Carroll avec un air de détresse.
--Vous avez les Verga; il vous seront mille fois plus utiles que tante Sophie et moi! répondit Hélène.
--Oui, mais la famille!...
--Ne vous tourmentez pas, _mammy_! interrompit Dora; nous irons la rejoindre, la famille. Nous avons un projet magnifique... n’est-ce pas, Lelo?
Le comte répondit par un signe affirmatif, puis, s’adressant à madame Ronald:
--Je suis sûr que vous allez faire sauter la banque, à Monte-Carlo! dit-il en souriant.
Sant’Anna avait lancé cette phrase sans songer au proverbe qui promet la fortune aux malheureux en amour. Le dicton se formula dans l’esprit de la jeune femme: elle pâlit un peu et ses lèvres se contractèrent.
Lelo saisit cette expression fugitive: il en devina la cause et demeura confus de son étourderie.
--Pourquoi êtes-vous sûr que je serai heureuse au jeu? demanda bravement Hélène.
Cette espèce de défi irrita l’Italien; il eut un sourire railleur.
--Parce que je vous crois capable d’influencer même cette satanée roulette! répondit-il avec une galanterie perfide.--C’est une impression de joueur. Si j’étais avec vous à Monte-Carlo, je suivrais aveuglément votre inspiration. Je vous le répète, vous êtes capable de faire sauter la banque.
--J’espère que non! fit sèchement mademoiselle Beauchamp.
XXII
Charley Beauchamp n’était jamais parvenu à dissiper les inquiétudes qu’il avait emportées d’Ouchy. Bien qu’il sût Hélène sous le chaperonnage vigilant de tante Sophie, il n’était pas rassuré. Il donnait tort maintenant à M. Ronald et blâmait son entêtement; mais, fidèle au principe américain de ne pas intervenir dans les affaires d’autrui, il ne lui avait pas dit un seul mot pour l’engager à aller chercher sa femme. La tristesse, la lassitude qu’il voyait se marquer de plus en plus fortement sur son visage, lui donnaient l’espoir que l’amour ne tarderait pas à l’emporter sur l’orgueil. En attendant, la pensée de la solitude où se trouvait sa sœur l’angoissait. Elle était trop jeune et trop belle pour demeurer en Europe sans la protection d’un homme. Il se dit que son devoir était de l’aller rejoindre et il commença d’arranger ses affaires en vue d’une absence prolongée. Il lui fallut, pour cela, quelque temps. En apprenant les fiançailles de Dora avec le comte Sant’Anna, il éprouva une joie secrète, un allégement soudain, dont il ne voulut pas voir la cause. Il s’indigna contre la jeune fille, sympathisa vivement avec Jack Ascott, mais au fond il fut très content. L’annonce de ce mariage lui rappela Lucerne, le fleuretage d’Hélène et une foule de souvenirs qui le poussèrent à hâter ses préparatifs. La veille de son départ, il vit son beau-frère et lui dit simplement:
--Je m’embarque demain pour l’Europe... Vous n’avez aucune commission?
--Aucune! répondit M. Ronald en détournant la tête pour dissimuler son émotion.
Là-dessus, Charley était parti. Comme il ne se souciait pas d’aller à Rome et de revoir Sant’Anna, il décida de s’arrêter à Monte-Carlo, certain qu’Hélène viendrait l’y rejoindre avec plaisir.
Rien n’altère autant le visage de la femme que l’amour ou la maternité. Quand Charley revit sa sœur, il fut frappé de son changement.
--Que vous est-il arrivé? s’écria-t-il. Avez-vous été malade?
Sans savoir pourquoi, madame Ronald rougit.
--Malade?... pas le moins du monde!
Puis avec une feinte alarme:
--Suis-je donc vieillie, enlaidie!
--Non, différente seulement.
--Cela prouve que vous m’aviez un peu oubliée, car je me vois toujours la même, moi!
Charley n’insista pas, mais il fut ressaisi par cette inquiétude qui, dernièrement, avait dominé ses préoccupations d’affaires.
Le changement de milieu donna à madame Ronald un soulagement immédiat. Elle fut comme pénétrée par la lumière vibrante de Monte-Carlo. La musique, les fleurs, le bleu qui l’environnaient, agirent sur elle d’une façon bienfaisante. Sous l’influence de ces choses belles et douces, son cœur se desserra peu à peu, elle se crut sortie d’un cauchemar. La première lettre de Dora l’y rejeta, corps et âme.
Dans cette lettre, où le nom de Lelo revenait à chaque ligne, la jeune fille lui annonçait que son mariage était fixé au mois de juin et se ferait probablement à Paris... A la nouvelle de l’événement si proche, Hélène manifesta son indignation contre mademoiselle Carroll, sa sympathie pour Jack Ascott, d’une telle manière que le visage de M. Beauchamp prit une expression grave et peinée; elle ne s’en aperçut même pas. Mais aussitôt le ciel, la mer, le paysage divin, lui semblèrent durs, d’une tristesse éclatante,--et elle ne manqua pas d’attribuer au mistral l’irritation causée par la douleur qui s’était réveillée en elle.
En manière de distraction, elle essaya du jeu et se passionna vite pour la roulette. Malgré les remontrances de son frère et de sa tante, elle passait une bonne partie de son temps au casino. Elle eut des séries de veine extraordinaire. Elle exultait alors, elle oubliait momentanément Lelo et Dora. Elle ne tarda pas à être remarquée; on l’appela «la belle Américaine», on la dit millionnaire, on la crut veuve ou divorcée, et il ne fallut rien moins que la présence constante de M. Beauchamp pour assurer sa liberté et tenir en respect les chercheurs d’aventures.
Un après-midi que Charley était allé à Cannes voir un compatriote malade, Hélène se rendit au casino avec des amis de Boston. Ces derniers s’attardèrent à la table du trente-et-quarante. Elle, qui aimait un jeu plus animé, ne tarda pas à les lâcher pour courir à la fascinante roulette. Un jeune homme brun, à cravate rouge, piquée d’une grosse perle noire, qui, depuis huit jours, s’était attaché à ses pas, l’y suivit et se glissa derrière elle. Madame Ronald plaçait avec persistance une petite pile de neuf louis sur le nombre neuf qui, le matin, au réveil, s’était présenté à son esprit: elle était sûre qu’il sortirait. Quatre fois déjà, son attente avait été trompée. Haletante, elle suivait l’opération du croupier et s’efforçait de le suggestionner par l’effet de sa volonté, lorsqu’elle sentit deux mains étreindre sa taille à la faveur du collet qu’elle portait.
Elle se retourna, les yeux pleins d’éclairs, le visage pâle de colère; comme dans un rêve, elle vit tout à coup son mari surgir près d’elle et, d’un formidable coup de poing, écarter son insolent admirateur. Au milieu de la bousculade, elle entendit distinctement le dialogue des deux hommes.
--Votre carte! votre carte!... Vous me rendrez raison! disait l’un, avec un fort accent étranger.
--Je n’ai pas à vous rendre raison, répondait l’autre, je vous ai surpris insultant ma femme: je vous ai châtié à la manière américaine; c’était mon droit. Je suis satisfait.
Toujours sous l’impression de l’irréel, d’une sorte d’horreur, produite par la multitude d’yeux qui la regardaient, Hélène saisit le bras de M. Ronald, se pressa contre lui et se laissa emmener. Lorsqu’elle fut hors du casino seulement et en plein air, elle se rendit compte que tout cela était arrivé. Alors, dégageant son bras, elle s’arrêta net, leva sur son mari des yeux étonnés et, d’une voix un peu rauque:
--Henri, d’où sortez-vous?
Sans répondre tout de suite, M. Ronald regarda avec admiration le beau visage qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps.
--Je sors du train, ma chérie,--dit-il enfin, avec un sourire ému.--J’ai vu tante Sophie; elle m’a dit que vous étiez au casino avec les Carrington; j’ai voulu aller vous surprendre et je suis arrivé à temps. Je ne savais trop quel accueil je recevrais; j’ai fait le voyage avec un poids de cent livres sur l’esprit... et un incident de roman vous a forcée à reprendre mon bras. C’est merveilleux! c’est providentiel!
Hélène se remit à marcher.
--Je croyais que vous ne vous décideriez jamais à venir! dit-elle un peu froidement.
--Et que je laisserais passer l’année sans vous donner signe de vie?... Mais vous auriez pu demander le divorce pour cause d’abandon!
La jeune femme ne put s’empêcher de rougir: elle y avait pensé!
--C’est Charley qui vous a appelé ici? dit-elle, essayant de lutter contre son émotion.
--Charley? Non, ma chérie: il ignore mon arrivée. J’ai appris indirectement que vous aviez quitté Rome pour Monte-Carlo. Personne ne m’a appelé. Je suis venu parce que, sans vous, la vie m’était un fardeau insupportable. J’ai beaucoup souffert, ces derniers mois surtout; pour rien au monde, je ne voudrais repasser par une semblable épreuve. Nous avons eu tort tous les deux, pardonnons-nous mutuellement.
Sur ces mots, les époux arrivèrent devant l’Hôtel des Anglais. M. Ronald suivit sa femme chez elle. Aussitôt la porte refermée, il lui ouvrit les bras: elle tomba sur sa poitrine. Et là, pendant qu’elle écoutait les battements passionnés de ce cœur viril et fort, l’image de Lelo, une image démesurée, se dressa derrière son front. La conscience lui vint, comme un coup de foudre, de son amour pour le jeune homme. Elle s’arracha doucement de l’étreinte de son mari et le regarda avec cette expression douloureuse, pathétique, de l’animal atteint; puis, les lèvres sèches et blanches, elle balbutia, sans trop savoir ce qu’elle disait:
--Pourquoi avez-vous tant tardé? Pourquoi avez-vous tant tardé?...
XXIII
Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que leur mariage fût célébré le plus tôt possible, et elle, qui s’était montrée si peu empressée à devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti joyeusement. Elle avait aussitôt fait hâter l’envoi des actes nécessaires. Son trousseau avait été réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la surprise qu’elle allait causer à la lingère, non sans éprouver cependant un peu de honte et de remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât une couronne de comtesse, la couronne qui, décidément, devait marquer sa destinée.