Entre terre et mer

Part 19

Chapter 193,864 wordsPublic domain

Mais qu’eût-il pu regarder d’autre? La beauté de son navire lui montait au cœur avec la puissance d’un sortilège, au point qu’il en oubliait où il était. Et en outre, ce sentiment de supériorité que la certitude d’être aimé donne à un jeune homme, cette illusion d’être mis au-dessus de la fatalité par le tendre regard des yeux d’une femme, l’aidaient, une fois le premier choc passé, à supporter toute cette affaire avec une confiance amusée. Que pouvait-il bien arriver à l’objet d’élection de Freya?

C’était l’après-midi, le soleil était derrière les deux bâtiments alors qu’ils mirent le cap sur le port. «La plaisanterie du cancrelat va bientôt finir», pensait Jasper sans grande animosité. Comme un marin auquel ces parages étaient familiers il pouvait, d’un simple coup d’œil, comprendre ce qu’on allait faire. «Bon, pensait-il, il va par la Passe de Spermonde. Nous allons doubler le récif de Tamissa dans un instant.» Et il se remit à contempler son brick, cette preuve de son existence matérielle et sentimentale qui, bientôt, serait de nouveau en sa possession. Sur une mer calme comme un lac, une ride profonde ondulait et s’écartait sous son avant, car le puissant _Neptune_ le remorquait à toute allure, comme s’il se fût agi d’un pari. Le canonnier hollandais apparut à l’avant du _Bonito_ et avec lui deux ou trois hommes. Ils regardaient dans la direction de la côte et Jasper se perdit dans son extase amoureuse.

Le son grave du sifflet de la canonnière le fit tressaillir par sa soudaineté. Il regarda lentement autour de lui. Rapide comme l’éclair, il fit un bond et s’élança sur le pont.

--«Vous allez droit sur le récif de Tamissa!» hurla-t-il.

Du haut de la passerelle, Heemskirk le regarda par-dessus son épaule: deux hommes faisaient tourner rapidement la roue du gouvernail et le _Neptune_ s’écartait déjà rapidement du bord de l’eau pâle qui marquait la place du danger. Ah! juste à temps! Jasper se retourna instantanément pour regarder son brick: et avant même qu’il eût compris que,--conformément aux ordres évidemment donnés d’avance au canonnier par Heemskirk,--la remorque avait été larguée au coup de sifflet, avant qu’il eût eu le temps de pousser un cri ou de faire un geste, il vit son brick partir à la dérive et courant sur son erre, dépasser l’arrière de la canonnière. Il suivit le glissement de sa forme harmonieuse avec des yeux agrandis par l’incrédulité, affolés par l’horreur. Des cris à bord du brick lui parvinrent comme un terrible et confus murmure tandis que le sang lui battait aux oreilles et que son navire allait toujours. Il courait droit, déployant toute sa vitesse avec un air de grâce et de vie incomparables. Il courut jusqu’à ce que la surface unie de l’eau qui s’étendait devant lui sembla s’affaisser soudain, comme si elle eût été aspirée: et, avec un tremblement étrange et violent de sa mâture, il stoppa, s’inclina un peu et demeura immobile. Il demeura immobile sur le récif, cependant que le _Neptune_, faisant un large détour, poursuivait à toute allure par la Passe de Spermonde, le cap sur la ville. Le brick demeurait immobile, parfaitement immobile, dans une attitude fatale et singulière. En un instant la subite mélancolie des choses que la décadence a touchées s’était appesantie sur lui dans le rayonnement du soleil: ce n’était plus qu’une tache dans l’éclat désert de l’espace, avec un air déjà de solitude, et déjà de désolation.

--«Retenez-le», cria une voix de la dunette.

Jasper s’était élancé pour courir à son brick comme un homme se précipite au secours d’une créature vivante et aimée, à deux doigts de la mort. «Retenez-le! Ne le lâchez pas!», vociférait le lieutenant du haut de l’échelle tandis que Jasper se débattait comme un fou sans un mot, sa tête seule émergeant au milieu des marins du _Neptune_ qui s’étaient jetés sur lui. «Tenez-le... Je n’ai pas la moindre envie de le voir se noyer.»

Jasper cessa de se débattre.

Un à un ils le lâchèrent: ils s’écartèrent graduellement, en le regardant en silence, le laissant seul au milieu d’un espace vide, comme pour lui donner assez de place pour tomber après cet effort. Il ne chancela même pas. Une demi-heure plus tard, quand le _Neptune_ jeta l’ancre devant la ville, il n’avait pas encore bougé, il n’avait remué ni bras ni jambes. Aussitôt que le bruit de la chaîne de la canonnière eût cessé, Heemskirk descendit lourdement de la passerelle.

--«Appelez un sampan», ordonna-t-il d’un ton sombre, en passant devant la sentinelle à la coupée, et il se dirigea lentement vers l’endroit où Jasper, objet de bien des regards craintifs, se tenait les yeux fixés sur le pont, comme absorbé dans une rêverie.

Heemskirk s’approcha et le regarda pensivement, les doigts sur les lèvres. Il était là, ce vagabond privilégié, le seul homme à qui cette fille infernale pouvait raconter l’histoire? Mais il ne la trouverait pas drôle. L’histoire du Lieutenant Heemskirk... Non, il m’en rirait pas. Il avait l’air d’un homme qui ne rirait plus jamais de sa vie.

Soudain Jasper leva les yeux. Son regard dénué de toute autre expression que celle de l’égarement, croisa celui d’Heemskirk qui, sombre, l’observait.

--«Échoué», dit-il à voix basse, et d’une voix étouffée. «Échoué», répéta-t-il à voix plus basse encore et comme s’il observait en lui-même la naissance d’une terrible et stupéfiante sensation.

--«Juste à l’étale de haute mer, en marée d’équinoxe», déclara Heemskirk avec une violence triomphante qui éclata et retomba. Il s’arrêta, comme s’il était soudainement las, en fixant sur Jasper son regard arrogant, sur lequel un secret désenchantement, ombre inévitable de toute passion, sembla passer comme un nuage. «Juste à l’étale», répéta-t-il en se redressant farouchement pour ôter de sa tête sa casquette galonnée et faire à la coupée un salut horizontal et dérisoire: «Et maintenant», dit-il, «vous pouvez descendre à terre et aller devant les tribunaux, si vous voulez, sacré Anglais!»

VI

L’affaire du brick _Bonito_ fit nécessairement sensation à Macassar, la plus jolie et peut-être la plus propre d’aspect de toutes les villes des Iles, mais où les événements sont rares. Le «port», avec sa population spéciale, ne fut pas long à savoir que quelque chose venait de se passer. On avait remarqué loin en mer un vapeur remorquant un voilier, et quand le vapeur arriva seul, laissant l’autre en rade, cela ne manqua pas d’attirer l’attention. Que se passait-il donc? On ne voyait que sa mâture,--voiles serrées--, à la même place vers le sud. Et le bruit se répandit bientôt, d’un bout à l’autre de la grande rue encombrée, qu’il y avait un navire sur le banc de Tamissa. La foule interprétait correctement les apparences. Quant à leur cause, cela passait sa pénétration, car qui eût pu associer une femme vivant à neuf cent milles de là avec l’échouage d’un navire sur le banc de Tamissa, ou chercher la lointaine filiation de cet événement dans la psychologie d’au moins trois personnes, même alors que l’une d’entre elles, le lieutenant Heemskirk, passait justement à ce moment pour aller faire son rapport?

Non: les esprits des gens sur le port n’avaient aucune compétence pour ce genre d’investigation, mais des mains nombreuses, des brunes, des jaunes et des blanches, se levèrent pour abriter des yeux qui regardaient vers la mer. La rumeur se répandit rapidement. Des boutiquiers chinois vinrent sur le pas de leurs portes; plus d’un marchand européen, même, se leva de son bureau pour se mettre à la fenêtre. Après tout, un navire échoué sur le banc de Tamissa, cela n’arrivait pas tous les jours. Et la rumeur prit bientôt une forme plus précise. C’était un caboteur anglais,--détenu préventivement en mer par le _Neptune_,--Heemskirk le remorquait pour soutenir un procès, lorsque, par un étrange accident...

Plus tard, on apprit le nom du navire. «Eh quoi! le _Bonito_! C’est impossible! Oui, oui! le _Bonito_! Regardez. On peut le voir d’ici: deux mâts seulement. C’est un brick. On ne pensait pas que cet homme se serait jamais fait pincer. Mais Heemskirk est malin, lui aussi. Il paraît qu’il est aménagé à l’intérieur comme le yacht d’un gentleman. Allen est une espèce de gentleman aussi. Un type extravagant!»

Dans le bureau de MM. Mesman frères qui se trouvait sur le port, un jeune homme entra rapidement en bredouillant quelques nouveaux détails.

--«Oui, il n’y a pas de doute, c’est le _Bonito_! Mais imaginez ce que je viens d’entendre. Ce garçon devait fournir des armes aux gens de cette rivière depuis un ou deux ans. Il paraît qu’il se croyait tout permis et qu’il a eu cette fois l’audace de vendre jusqu’aux fusils du bord. C’est un fait. Les fusils ne sont plus à bord. Quelle impudence! Seulement, il ignorait la présence d’un de nos navires de guerre sur la côte. Mais ces Anglais ont une telle impudence qu’il croyait peut-être que ça passerait. Nos tribunaux sont la plupart du temps beaucoup trop indulgents pour cette sorte de gens, pour une raison ou une autre. Mais, en tout cas, c’est la fin du fameux _Bonito_. J’ai entendu dire au bureau du port qu’il s’est échoué juste à l’étale de la marée; et il est sur lest. Aucune force humaine, paraît-il, ne peut le bouger d’où il est. Je l’espère bien. Ça sera excellent d’avoir le fameux _Bonito_ là comme avertissement pour les autres.»

M. J. Mesman, un Hollandais né aux colonies, aimable vieillard paternel, au beau et calme visage rasé, et dont les cheveux gris bouclaient un peu dans le cou, n’ouvrit pas la bouche pour défendre Jasper et le _Bonito_. Il se leva brusquement de son siège. Il avait l’air bouleversé. Au cours d’une conversation où ils avaient parlé de questions d’argent, de trafic dans les îles, Jasper lui avait fait des confidences au sujet de Freya: et l’excellent homme qui avait connu autrefois le vieux Nelson et se rappelait même quelque peu Freya, avait été étonné et amusé par ce récit.

--«Oui, oui, oui. Nelson! Oui, bien sûr. Un très brave homme, très honnête. Et une petite fille à cheveux blonds. Oui. Je me rappelle très bien. Ainsi, elle est devenue une belle jeune fille, si déterminée, si...» Et il s’était mis à rire presque à gorge déployée. «Eh! bien, quand vous serez parti avec votre future femme, capitaine Allen, il faudra venir ici et on lui fera bon accueil. Une petite fille à cheveux blonds. Je me rappelle. Je me rappelle.»

C’était cela qui avait altéré ses traits à l’annonce du naufrage. Il prit son chapeau.

--«Où allez-vous, Monsieur Mesman?»

--«Je vais chercher Allen. Il doit être à terre. Est-ce que quelqu’un le sait?»

Personne dans le bureau ne le savait. Et M. Mesman sortit sur le port pour se renseigner.

L’autre partie de la ville, celle qui avoisine l’église et le fort, tenait ses informations d’une autre source. La première chose qu’on put voir, ce fut Jasper lui-même, marchant précipitamment, comme si on le poursuivait. Et, en fait, un Chinois,--visiblement un patron de _sampan_,--le suivait à la même allure précipitée. Soudain, comme il passait devant Orange House, Jasper obliqua et y entra, ou plutôt s’y précipita, au grand effroi de Gomez, l’employé de l’hôtel. Mais un Chinois qui se mit à faire du vacarme à la porte attira immédiatement l’attention de Gomez. Il déclara que le blanc qu’il avait amené de la canonnière n’avait pas payé son passage. Il l’avait poursuivi en réclamant son dû tout le long du chemin; mais le blanc n’avait tenu aucun compte de sa juste réclamation. Gomez donna quelques pièces au coolie et alla rejoindre Jasper qu’il connaissait bien. Il le trouva debout, très raide, près d’une petite table ronde. Quelques hommes assis à l’autre bout de la véranda avaient interrompu leur conversation et le regardaient en silence. Deux joueurs, des queues de billard à la main, étaient sortis à la porte de la salle et le regardaient eux aussi.

En voyant venir Gomez, Jasper porta la main à sa gorge. Gomez remarqua que les vêtements blancs de Jasper étaient salis, puis il regarda sa figure et s’empressa d’aller commander la boisson que Jasper semblait demander.

Où allait-il, quelle était son intention, où s’imaginait-il aller quand une impulsion soudaine ou la vue d’un endroit qui lui était familier l’avait fait entrer à Orange House? il est impossible de le dire. Il s’appuyait légèrement du bout des doigts à la petite table. Il y avait sur la véranda deux hommes qu’il connaissait fort bien personnellement, mais son regard, égaré comme s’il cherchait un moyen de s’enfuir, passait et repassait devant eux sans montrer aucunement qu’il les reconnaissait. Eux, de leur côté, en le voyant, n’en pouvaient croire leurs yeux. Son visage n’était pas altéré. Au contraire, il était calme. Mais son expression était, pour ainsi dire, méconnaissable. Était-ce vraiment lui? Ces gens se le demandaient avec appréhension.

Sa tête était remplie d’un chaos d’idées claires. Parfaitement claires. C’était même cette clarté qui rendait terrible l’impossibilité où il était d’en fixer une véritablement. Il se disait, ou il disait à ses idées: «Doucement, doucement». Un _boy_ chinois parut avec un verre sur un plateau. Il en avala le contenu et sortit précipitamment. Sa disparition dissipa l’étonnement des spectateurs. L’un d’eux se leva et s’élança du côté où la véranda donnait sur l’enfilade de la rue. A ce moment même Jasper, sortant d’Orange House, passait au-dessous de lui dans la rue. Il cria aux autres:

--«C’était bien Allen! Mais où est donc son brick?»

Jasper entendit ces mots avec une force extraordinaire. Le ciel même en résonnait, comme s’il lui demandait des comptes: car c’étaient les mots mêmes que Freya emploierait. Question écrasante: elle frappa sa conscience comme un coup de tonnerre et fit tout à coup la nuit dans le chaos de ses pensées tandis qu’il avançait. Il ne ralentit pas son allure. Il fit encore trois pas dans le noir, et puis tomba.

Le bon Mesman dut aller jusqu’à l’hôpital pour le voir. Le docteur parla d’un léger coup de soleil. Rien de grave. Il serait sorti dans trois jours... Il faut reconnaître que le docteur avait raison. Trois jours plus tard, Jasper Allen sortait de l’hôpital et toute la ville put le voir, fort longtemps,--assez longtemps pour qu’il devînt, pour ainsi dire, une des curiosités de la ville, assez longtemps pour qu’on finît par n’y plus faire attention, assez longtemps pour qu’on s’en souvienne encore aujourd’hui dans les îles.

Les conversations sur le «port» et l’apparition de Jasper à Orange House se placent au début de la fameuse affaire du _Bonito_ et en offrent les deux aspects, pratique et psychologique: ce qui regarde le tribunal et ce qui relève de la compassion: ce dernier aspect à la fois terriblement évident et obscur.

Il resta obscur, sachez-le, même pour cet ami qui m’écrivait la lettre dont je parlais tout au début de ce récit. C’était un des employés de M. Mesman et il avait accompagné son patron dans sa recherche de Jasper. Sa lettre me décrivait les deux aspects et quelques épisodes de l’affaire. L’attitude d’Heemskirk fut celle d’un homme qui se félicite de n’avoir pas perdu son propre navire, et c’est tout. Il y avait de la brume sur la côte, c’est ainsi qu’il expliqua qu’il eût pu venir si près du récif de Tamissa. Il avait sauvé son navire, le reste lui importait peu. Quant au gros canonnier, il déposa simplement qu’il avait pensé sur le moment que le mieux à faire était de larguer la remorque, mais il reconnut que la soudaineté du danger l’avait quelque peu troublé.

En fait, il avait agi sur les indications très précises d’Heemskirk, dont il était devenu en quelque sorte l’âme damnée, au cours de plusieurs années de service sous ses ordres en Extrême-Orient. Le plus surprenant dans l’affaire du _Bonito_, ce fut que le canonnier déclara qu’au moment de prendre possession des armes comme il en avait reçu l’ordre, il avait découvert qu’il n’y avait pas d’armes à bord. Tout ce qu’il avait trouvé dans la cabine-avant, ç’avait été un râtelier vide pour le nombre exact de dix-huit fusils; quant aux fusils, on n’avait pu en trouver trace. Le second du brick qui avait l’air très malade et semblait agité au point qu’on l’eût pris pour un fou, voulut lui faire croire que le capitaine Allen n’en savait rien, que c’était lui le second, qui très peu de temps auparavant, avait vendu ces fusils pendant la nuit à une certaine personne qui habitait sur la rivière. A l’appui de cette histoire, il avait sorti un sac de dollars d’argent et l’avait supplié de les prendre. Puis, les jetant soudainement sur le pont, il s’était mis à se frapper la tête avec les poings et à jurer abominablement en déclarant qu’il n’était pas digne de vivre.

Le canonnier s’était empressé de rapporter tout cela à son officier.

Ce qu’Heemskirk entendait faire en prenant sur lui de saisir le _Bonito_, on ne saurait le dire, sinon qu’il voulait causer quelque ennui à l’homme qui avait les faveurs de Freya. Il avait regardé Jasper avec l’envie de terrasser l’homme qui avait connu ces baisers et ces embrassements. La question était: Comment le faire sans se compromettre? Mais le rapport du canonnier donnait un tour sérieux à l’affaire. Il est vrai qu’Allen avait des amis,--et qui pouvait dire qu’il ne réussirait pas à s’en tirer? L’idée de conduire sur le récif le brick compromis lui vint en écoutant le gros canonnier dans sa cabine. Il courrait maintenant peu de risques d’être désavoué. Il fallait donner à la chose l’apparence d’un accident.

En débouchant sur le pont il avait contemplé son inconsciente victime en roulant les yeux d’un air si sombre et en pinçant si bizarrement la bouche que Jasper n’avait pu retenir un sourire. Et le lieutenant était monté sur le pont en se disant:

--«Attends un peu: je vais te faire passer le goût de ces baisers. Quand tu entendras plus tard le nom du lieutenant Heemskirk, ce nom-là ne te fera pas sourire, je le jure. Je te tiens.»

Et cette possibilité s’était ainsi présentée sans préméditation, on pourrait presque dire naturellement, comme si les événements s’étaient prêtés d’eux-mêmes aux intentions d’une sinistre passion. Le plan le plus astucieux n’aurait pu mieux servir Heemskirk. Il lui fut donné de goûter une vengeance d’une incroyable, d’une inimaginable perfection, de frapper mortellement au cœur cet homme qu’il détestait et de le voir ensuite aller et venir avec le poignard dans le cœur.

Car tel fut véritablement le sort de Jasper. Il allait et venait, agissait, les yeux las, la figure creuse, en proie à une incessante agitation, avec des mouvements brusques et des gestes violents; il ne cessait de parler d’une voix délirante et lasse: mais au fond de lui il savait que rien ne lui rendrait jamais son brick, tout comme rien ne saurait cicatriser un cœur transpercé. Son âme, que l’influence résolue de Freya avait maintenue dans le calme, était semblable à une corde immobile mais trop tendue. Le choc l’avait fait vibrer et la corde s’était rompue. Deux ans il avait attendu, dans une confiance enivrée, un jour qui maintenant ne viendrait jamais pour un homme à jamais désarmé par la perte du brick, un homme, lui semblait-il, indigne d’un amour auquel il n’avait plus aucun point d’appui à offrir.

Jour après jour on le vit traverser la ville, suivre la côte et une fois parvenu à la pointe qui faisait face au récif sur lequel son brick était échoué, il restait là à contempler au-delà de l’eau la forme chérie de son navire, jadis le foyer d’un espoir exalté, et qui maintenant, dans son immobilité penchée et désolée, s’élevait au-dessus de la ligne solitaire de l’horizon comme un symbole de désespoir.

L’équipage l’avait abandonné à temps pour sauter dans ses propres embarcations qui avaient été séquestrées par les autorités du port dès qu’elles eurent atteint la ville. Le navire avait été lui aussi séquestré aux fins d’enquête: mais ces mêmes autorités ne prirent pas la peine de mettre un garde à bord. Car, en vérité, qui eût pu le retirer de là? Rien, si ce n’est un miracle; rien, si ce n’est les yeux de Jasper rivés pendant des heures sur son navire comme s’il espérait par la seule force du regard l’attirer sur son cœur.

Toute cette histoire, lue dans la longue lettre de mon ami ne fut pas sans m’attrister. Mais le plus stupéfiant, c’était de lire que Schultz, le second, était allé affirmer partout avec un entêtement désespéré que lui seul avait vendu les fusils. «Je les avais volés», déclara-t-il. Naturellement personne ne voulut le croire. Mon ami lui-même ne le croyait pas, quoique lui, bien entendu, admirât un tel dévouement. Mais bien des gens trouvèrent que c’était vraiment trop que de prétendre être un voleur afin de sauver un ami. C’était, d’ailleurs, si évidemment un mensonge que ce n’avait peut-être pas grande importance.

Moi qui, connaissant la psychologie de Schultz, savais combien ce devait être vrai, je dois reconnaître que j’en fus accablé. C’était donc ainsi qu’un destin perfide prenait avantage d’une impulsion généreuse! Et je me sentis complice de cette perfidie, pour avoir à un certain point encouragé Jasper. Il est vrai que je l’avais prévenu également.

«Cet homme semblait être devenu fou, m’écrivait mon ami. Il est allé voir Mesman avec son histoire. Il lui a raconté que je ne sais quel coquin d’Européen, quelque part sur cette rivière, lui avait fait boire du gin un soir et s’était ensuite moqué de lui parce qu’il n’avait pas d’argent. Alors, tout en protestant qu’il était un honnête homme et qu’il fallait le croire, il nous a déclaré qu’il devenait un voleur quand il buvait un coup de trop; il nous a raconté qu’il était allé à bord et qu’il avait passé les fusils un à un sans le moindre remords à un canot qui était venu au long du bord cette nuit-là et qu’il avait reçu dix dollars par fusil.

«Le lendemain il était malade de honte et de chagrin, mais il n’avait pas eu le courage d’avouer sa faute à son bienfaiteur. Quand la canonnière avait arrêté le brick, il avait cru mourir en appréhendant les conséquences, et il serait mort volontiers, s’il avait pu faire revenir les fusils au prix de sa propre vie. Il n’avait rien dit à Jasper, espérant qu’on relâcherait le brick immédiatement. Quand il avait vu que l’affaire prenait une autre tournure et que son capitaine était détenu à bord de la canonnière, il avait été sur le point de se suicider de désespoir: il avait pensé qu’il était de son devoir de vivre pour faire connaître la vérité. «Je suis un honnête homme! Je suis un honnête homme!», répétait-il d’une voix qui vous faisait venir les larmes aux yeux. «Vous devez me croire quand je vous dis que je suis un voleur, un gredin, un voleur sournois dès que j’ai bu un verre ou deux. Qu’on me conduise là où je pourrai dire la vérité sous la foi du serment.»

«Quand nous l’eûmes enfin convaincu que son histoire ne pourrait être d’aucun secours pour Jasper,--car quel tribunal hollandais ayant mis la main sur un commerçant anglais accepterait jamais pareille explication? et, en vérité, où, comment, quand, espérait-on trouver les preuves d’un pareil récit?--il a fait comme s’il allait s’arracher les cheveux, mais, se calmant: «Eh bien, alors, bonsoir, Messieurs», nous a-t-il dit, et il est sorti de la pièce, si accablé qu’on eût dit qu’il ne parviendrait pas à mettre un pied devant l’autre. Le soir même il s’est suicidé en se coupant la gorge dans la maison d’un métis chez lequel il avait habité depuis son débarquement après le naufrage.