Entre terre et mer

Part 20

Chapter 202,511 wordsPublic domain

Cette gorge même, pensai-je avec un frisson, d’où sortait cette voix tendre, persuasive, mâle et séduisante qui avait éveillé la compassion de Jasper et gagné la sympathie de Freya! Qui aurait jamais pu penser que telle serait la fin de ce doux et impossible Schultz, avec son habitude de naïve filouterie, si absurdement criante que ceux mêmes qui en avaient été les victimes n’en avaient éprouvé rien de plus qu’une exaspération amusée. Il était vraiment impossible. Il devait en tout cas évidemment avoir une existence difficile, mystérieuse, mais non pas tragique: celle d’un inoffensif habitant en marge de la vie indigène. Il y a des cas où cette ironie du sort que certaines gens se plaisent à découvrir dans la conduite de nos existences, prend l’aspect d’un jeu parfaitement brutal et sauvage.

Je fis aux mânes de Schultz l’hommage d’un hochement de tête et repris la lecture de la lettre de mon ami. Il me racontait comment le brick abandonné sur le récif, une fois pillé par les indigènes des villages de la côte, avait pris peu à peu l’aspect lamentable, gris et fantomatique d’une épave, cependant que Jasper, réduit à n’être plus que l’ombre de lui-même, n’en continuait pas moins à parcourir tout le «port», l’œil horriblement hagard, un sourire immuable sur les lèvres, et à passer ses journées sur un banc de sable solitaire à la contempler avidement, comme s’il s’attendait à voir se lever à bord de cette épave une forme qui lui ferait des signes au-dessus des débris de ses pavois. Les Mesman prenaient soin de lui dans la mesure du possible. L’affaire du _Bonito_ avait été transmise à Batavia, où sans doute elle irait se noyer dans un océan de paperasses officielles. Le cœur me manquait à lire tout cela. Cet officier actif et zélé, le lieutenant Heemskirk, dont l’air important et ennuyé ne s’éclaira pas en recevant l’approbation qui lui fut transmise officieusement pour son action, était parti prendre un poste aux Moluques...

A la fin de cette longue et amicale épître, qui me faisait part des nouvelles de l’île depuis six mois au moins, mon ami écrivait:

«Il y a environ deux mois, le vieux Nelson a débarqué ici, par le paquebot de Java. Il venait voir Mesman, paraît-il. Une visite assez mystérieuse et extraordinairement courte, après avoir fait tout ce voyage. Il n’est resté que quatre jours à Orange House, n’ayant apparemment rien de particulier à faire et il a repris le vapeur qui se rendait à Singapour. Je me rappelle avoir entendu dire à une certaine époque qu’Allen était assez épris de la fille du vieux Nelson, la jeune fille qui avait été élevée par Mrs. Harley et qui était allée habiter avec lui aux Sept-Iles. Sûrement vous vous rappelez le vieux Nelson.»

Si je me rappelais le vieux Nelson? Certes!

La lettre continuait en m’informant qu’en tout cas le vieux Nelson se souvenait de moi, car, quelque temps après sa courte visite à Macassar, il avait écrit aux Mesman pour demander mon adresse à Londres.

Que le vieux Nelson (ou Nielsen), dont la personnalité était faite d’une profonde indifférence pour tout ce qui l’entourait, souhaitât écrire, ou obtenir un renseignement pour écrire à quelqu’un, il y avait déjà de quoi vous surprendre. Mais que ce quelqu’un fût moi! J’attendis, non sans impatience, ce qu’allait bien pouvoir me révéler cette intelligence naturellement ignorante, mais mon impatience eut le temps de se dissiper avant que mes yeux ne tombassent sur l’écriture tremblée et pénible du vieux Nelson, sénile et enfantine à la fois, sur une enveloppe qui portait un timbre d’un penny et le cachet du bureau de poste de Notting Hill à Londres. Avant de l’ouvrir je pris le temps de lever les bras au ciel, pour payer à un tel événement le tribut de mon étonnement. Ainsi donc il était venu en Angleterre pour être définitivement Nelson; à moins qu’il ne rentrât au Danemark pour revenir à son original Nielsen? Mais le vieux Nelson (ou Nielsen), loin des Tropiques, c’était inconcevable. Et il était à Londres, me demandant de venir le voir.

L’adresse qu’il me donnait était celle d’un _boarding-house_ dans l’un de ces squares de Bayswater, lieux de loisir jadis, aujourd’hui condamnés au travail. On lui avait recommandé cet endroit. J’allai le voir par un de ces jours de janvier à Londres, un de ces jours d’hiver qui réunissent les quatre éléments diaboliques, le froid, l’humidité, la boue et la suie, combinés avec cette particulière atmosphère poisseuse qui colle à l’âme elle-même comme un vêtement sale. Pourtant en approchant de sa maison, je vis dans un éclair, loin derrière l’abominable voile de ces quatre éléments, le fastidieux et splendide scintillement d’une mer bleue avec les Sept-Iles comme des taches infimes flotter devant mes yeux, le toit rouge du bungalow couronnant la plus petite d’entre elles. Cette réminiscence visuelle était profondément troublante. C’est d’une main hésitante que je frappai à la porte.

Le vieux Nelson (ou Nielsen) se leva de la table près de laquelle il était assis devant un vieux portefeuille bourré de papiers. Il enleva ses lunettes avant de me serrer la main. Pendant un moment aucun de nous ne prononça une parole: mais, voyant que je regardais autour de moi, comme si j’eusse attendu quelqu’un, il murmura quelques mots où je distinguai seulement «ma fille» et «Hong-Kong», baissa les yeux et soupira.

Sa moustache, ébouriffée comme jadis, était maintenant toute blanche. Ses vieilles joues étaient rondes, et un peu colorées: assez étrangement, ce qu’il y avait toujours eu d’enfantin dans le contour général de sa physionomie semblait s’être accentué. Comme son écriture, il avait un air à la fois sénile et enfantin. Son âge paraissait sur son front inquiet et inintelligemment ridé et dans ses yeux ronds et innocents qui me parurent fatigués, clignotants et humides: ou bien étaient-ils pleins de larmes?

Trouver le vieux Nelson parfaitement au courant de quelque chose, ce fut vraiment nouveau pour moi. Une fois la première gêne dissipée, il se mit à parler librement, avec, de temps à autre, le secours d’une question pour le remettre en route lorsqu’il retombait dans son silence, ce qu’il faisait brusquement, les mains croisées sur son gilet dans une attitude qui me rappela la véranda de jadis, où il restait à parler d’un ton tranquille et à dégonfler ses joues, il y avait de cela, me semblait-il alors, bien des jours et des jours. Il parlait d’un ton raisonnable, un peu inquiet.

--«Non, non. Nous n’avons rien su pendant des semaines. Loin des routes régulières comme nous l’étions, c’était tout naturel, n’est-ce pas? Aucun service de paquebot pour les Sept-Iles. Mais un jour je suis allé à Banka dans mon bateau à voile pour voir s’il y avait des lettres, et j’ai vu un journal hollandais. Mais ç’avait seulement l’air d’une nouvelle maritime: «Le brick _Bonito_ échoué dans la rade de Macassar». C’était tout. J’ai rapporté le journal et je le lui ai montré. «Je ne le lui pardonnerai jamais», s’est-elle écriée, avec sa disposition d’esprit d’autrefois. «Ma chère enfant, lui ai-je dit, tu es une fille raisonnable. Il n’est si bon marin qui ne puisse perdre un navire. Mais comment te sens-tu?» Son aspect commençait à m’inquiéter. Elle ne voulait pas entendre parler d’aller à Singapour. Mais une fille aussi raisonnable ne pouvait vraiment pas faire toujours des objections. «Comme vous voudrez, papa», m’a-t-elle dit. Ç’a été toute une affaire. Il fallait attraper un steamer en mer, mais j’ai pu l’emmener tout de même. Là, des docteurs bien entendu. Fièvre. Anémie. On l’a mise au lit. Deux ou trois dames très bonnes pour elle. Naturellement, toute l’histoire ne tarda pas à paraître dans nos journaux. Elle l’a lue d’un bout à l’autre, étendue dans son lit: alors elle m’a rendu le journal en murmurant: «Heemskirk», et elle s’est évanouie.»

Ses yeux clignotèrent pendant assez longtemps, puis se remplirent de larmes.

«Le lendemain», reprit-il sans que sa voix trahît aucune émotion, «elle s’est sentie plus forte et nous avons eu une longue conversation. Elle m’a tout raconté.»

C’est alors que le vieux Nelson, les yeux baissés, me mit au courant de l’épisode d’Heemskirk, tel que Freya le lui avait rapporté, et tout en levant vers moi un regard innocent il reprit d’une façon saccadée:

--«Ma chérie, lui ai-je dit, en somme, tu t’es conduite comme une fille raisonnable.»--«J’ai été atroce, s’est-elle écriée, et il est en train de se briser le cœur là-bas.» Elle était trop raisonnable pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas en état de voyager. Mais j’y suis allé. Elle m’a demandé d’y aller. Elle était en bonnes mains. Anémie. Elle se remettait, à ce qu’on m’assurait.»

Il s’arrêta.

--«Vous l’avez vu?» murmurai-je.

--«Oh! oui. Je l’ai vu», reprit-il, parlant de cette voix si raisonnable qu’on eût dit qu’il discutait un point. «Je l’ai vu. Je l’ai rencontré. Les yeux renfoncés dans la tête, la peau sur les os; un squelette dans un vêtement blanc sale. Voilà de quoi il avait l’air. Comment Freya... Mais jamais elle n’a... non, assurément pas. Il était assis, seul être vivant qu’on pût voir sur des milles le long de cette côte, assis sur un bout de bois échoué au bord du rivage. A l’hôpital on lui avait tondu les cheveux et ils n’avaient pas encore repoussé. Il regardait fixement devant lui, le menton dans la main, et il n’y avait rien sur la mer entre lui et le ciel que l’épave du navire. Quand je me suis approché de lui il a hoché légèrement la tête: «Ah! c’est vous, Monsieur Nelson?» a-t-il dit,--comme cela.

«Si vous l’aviez vu, vous auriez tout de suite compris combien il était impossible que Freya eût jamais pu aimer cet homme. Oui, oui. Je ne dis pas... Elle avait pu avoir--quelque chose. Elle se sentait seule, vous comprenez. Mais réellement, partir avec lui! Jamais. Pure folie! Elle était trop raisonnable... J’ai commencé à faire doucement des reproches à ce garçon. Et peu à peu, il s’est tourné vers moi. «Vous écrire! A propos de quoi? Venir la voir? Avec quoi? Si j’avais été un homme, je l’aurais emportée, mais elle a fait de moi un enfant, un enfant heureux. Dites-lui que le jour où la seule chose au monde qui m’appartenait a péri sur ce récif, j’ai découvert que je n’avais aucun pouvoir sur elle... Est-ce qu’elle est venue ici avec vous?» s’est-il écrié, en me fixant soudainement de ses yeux caves. J’ai secoué la tête. Venue avec moi, mon Dieu! Anémie.--«Ah! Vous voyez. Allez-vous-en alors, et laissez-moi seul ici avec ce fantôme», m’a-t-il dit, en secouant la tête dans la direction de l’épave de son brick.

«Il était fou. La nuit venait. Je n’avais pas envie de rester plus longtemps tout seul avec cet homme dans cet endroit désert. Je ne lui ai rien dit de la maladie de Freya. Anémie! A quoi bon? Il était fou! Et quelle sorte de mari eût-il fait, en tout cas, pour une fille aussi raisonnable que Freya? Et puis, je n’aurais même pas pu leur laisser mon petit domaine. Les autorités hollandaises n’auraient pas permis à un Anglais de s’y établir. Je ne l’avais pas encore vendu. Mon homme, Mahmat, le surveillait pour moi. Au bout de quelque temps, je l’ai lâché pour le dixième de sa valeur à un métis hollandais. Mais que voulez-vous? Cela ne m’intéressait plus. Oui: je suis parti. J’ai attrapé le paquebot de retour. J’ai tout raconté à Freya. «Il est fou, lui ai-je dit; et, ma chérie, la seule chose qu’il aimait c’était son brick.»

«Peut-être», a-t-elle dit en se parlant à elle-même, le regard perdu au loin, et ses yeux étaient presque aussi creux que ceux de l’autre, «c’est peut-être vrai. Oui. Je ne lui aurais jamais laissé prendre de pouvoir sur moi.»

Le vieux Nelson s’interrompit. Je restais fasciné, et me sentais glacé dans cette pièce où pourtant du feu flambait.

--«Ainsi, vous voyez», reprit-il, «elle ne s’est jamais vraiment souciée de lui. Elle était bien trop raisonnable pour cela. Je l’ai emmenée à Hong-Kong. Changement de climat, à ce qu’ils disaient. Oh! ces docteurs! Mon Dieu. C’était l’hiver! Il y eut dix jours de brouillards froids, de vent et de pluie. Une pneumonie! Mais écoutez-moi. Nous avons beaucoup parlé ensemble. Le jour et la nuit. Qui avait-elle d’autre? Elle m’a beaucoup parlé, ma propre fille. Par moments elle souriait légèrement. Elle me regardait et riait un peu...»

Je frissonnais. Il regardait devant lui vaguement, avec une expression enfantine et embarrassée.

--«Elle me disait: «Je n’avais réellement pas l’idée d’être une mauvaise fille, papa.» Et je lui répondais: «Bien sûr, ma chérie. Tu ne pouvais pas avoir cette idée.» Elle reposait tranquillement et reprenait: «Je me demande...?» Et quelquefois elle me disait: «J’ai été vraiment lâche.» Vous savez, les malades disent de ces choses. Et elle a dit aussi: «J’ai été orgueilleuse, entêtée, capricieuse. J’ai cherché ma propre satisfaction. J’étais égoïste ou bien j’avais peur.» ... Mais les malades, vous savez, ils disent n’importe quoi. Et une fois, après être restée silencieuse presque toute la journée, elle a dit: «Oui; peut-être que le jour venu je ne serais pas partie... Peut-être! Je ne sais pas», s’est-elle écriée. «Tire le rideau, papa. Cache la mer. Elle me reproche ma folie.» Il reprit haleine et s’arrêta.

«Voilà», reprit-il dans un murmure. «Très malade, très malade. Pneumonie. Tout d’un coup.» Il fit du doigt un geste vers le tapis, tandis que la pensée de la pauvre fille, vaincue dans son combat contre l’absurdité de trois hommes et en arrivant à douter d’elle-même, m’étreignit d’une indicible pitié.

«Vous voyez bien vous-même», reprit-il l’air abattu, «elle n’aurait pas pu vraiment... Elle a parlé de vous plusieurs fois... Un bon ami. Un homme raisonnable. Aussi je tenais à vous le dire moi-même,--à ce que vous sachiez la vérité. Un garçon comme cela! Comment aurait-ce été possible? Elle se sentait seule. Et peut-être qu’un moment... Rien que... Ce n’aurait jamais pu être une question d’amour pour ma Freya..., une fille si raisonnable...»

--«Mon Dieu!» m’écriai-je en me levant, indigné. «Mais vous ne voyez donc pas qu’elle en est morte?»

Il se leva aussi. «Non, non», bégaya-t-il avec une sorte de colère. «Les docteurs. La pneumonie. Très bas. L’inflammation des... Ils m’ont dit... Pneumo...»

Il n’acheva pas le mot. Cela finit dans un sanglot. Il leva les bras dans un geste de désespoir, renonçant à son idée abominable avec un cri étouffé et déchirant:

--«Et moi qui la croyais si raisonnable!»

FIN

TABLE

Introduction IX Note de l’Auteur 21 Un Sourire de la Fortune 25 Le Compagnon Secret 125 Freya des Sept-Iles 185

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 25 AVRIL 1929 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY-SUR-MARNE

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(Extrait du Catalogue)

Auguste Bréal: CHEMINEMENTS Paul Claudel: L’OISEAU NOIR DANS LE SOLEIL LEVANT André Gide: AMYNTAS VOYAGE AU CONGO LE RETOUR DU TCHAD (Voyage au Cameroun) Pierre Humbourg: ESCALE TOUS FEUX ÉTEINTS J. Kessel: L’ÉQUIPAGE A. de Saint-Exupéry: COURRIER SUD R. L. Stevenson: DANS LES MERS DU SUD Émile Zavie: LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN

Collection “Vies des Hommes Illustres”

Jean-Marie Carré: LA VIE DE STEVENSON Jean Cassou: LA VIE DE PHILIPPE II

Collection “Les Documents Bleus”

Jean-Richard Bloch, A LA DÉCOUVERTE DU MONDE CONNU: SUR UN CARGO CACAOUETTES ET BANANES Catherine Mayo: L’INDE AVEC LES ANGLAIS, traduit de l’anglais par Théo Varlet