Part 18
Aussitôt que sa tête eut disparu au-dessous du niveau du plancher, Freya sortit de derrière le rideau, les lèvres serrées, et sans montrer la moindre douceur dans ses yeux. Il n’allait pas partir sans payer le prix. Cela jamais, jamais. Elle était toute vibrante, elle avait goûté du sang. Il fallait faire comprendre à Heemskirk qu’elle savait qu’il l’avait épiée: il fallait qu’il sût qu’on l’avait vu s’esquiver l’oreille basse. Mais courir jusqu’à la barrière et crier derrière lui, c’eût été enfantin, déplacé, vulgaire. Et crier quoi? Quel mot? Quelle phrase? Non; c’était impossible. Alors que faire? Elle fronçait les sourcils. Elle découvrit le moyen, courut au piano qui toute la nuit était resté ouvert, et le monstre de palissandre se mit à rugir sauvagement. Elle frappa des accords comme si elle tirait des coups de feu dans la direction de ce gros homme vêtu d’un large pantalon blanc et d’un uniforme noir à pattes d’or, et elle le poursuivit avec le même morceau qu’elle avait joué la veille au soir, une œuvre moderne et passionnée où la musique dépeignait l’amour, et qui avait plus d’une fois rivalisé avec les orages sur ce groupe d’îles. Elle en accentuait le rythme avec une malice triomphante, si absorbée dans cette tâche qu’elle ne remarqua pas la présence de son père qui, après avoir passé sur sa chemise de nuit un vieil ulster à carreaux avait couru jusqu’à la véranda pour savoir la raison de cette exécution matinale. Il la regardait avec stupéfaction.
--«Mais qu’y a-t-il?... Freya?...» Sa voix était presque étouffée par le son du piano. «Qu’est devenu le lieutenant?» cria-t-il.
Elle le regarda comme si son âme était perdue dans la musique, avec des yeux absents.
--«Parti.»
--«Quoi?... Où?»
Elle secoua légèrement la tête et se mit à jouer plus fort. Le regard innocemment anxieux du vieux Nelson, partant de la porte ouverte de sa chambre, se mit à explorer toute la pièce de fond en comble, comme si le lieutenant eût été quelque chose d’assez petit pour pouvoir ramper par terre ou grimper au mur. Mais un coup de sifflet strident, venu d’en bas, perça le grondement sonore qui sortait du piano en vagues vibrantes. Le lieutenant était déjà en bas de la baie, sifflant son canot pour l’emmener à bord. Et il semblait extrêmement pressé, car il siffla de nouveau presque aussitôt, attendit un moment, et envoya alors un appel long, interminable, aussi pénible à entendre que s’il eût poussé un cri perçant sans reprendre haleine. Freya cessa soudain de jouer.
--«Il a regagné son bord», s’écria le vieux Nelson tout troublé par cet événement. «Qu’est-ce qui l’a fait partir de si bonne heure? Drôle de garçon! Diablement susceptible, aussi! Je ne serais pas surpris que ce fût ta conduite d’hier soir qui l’ait blessé. Je t’ai prévenue, Freya. Tu lui as, pour ainsi dire, ri au nez, pendant qu’il souffrait les tortures de la névralgie. Ce n’est pas une façon de te faire aimer. Tu l’as froissé.»
Les mains de Freya reposaient maintenant immobiles sur le clavier: elle inclina sa belle tête, en proie à un soudain mécontentement, à une lassitude nerveuse, comme si elle venait de traverser une crise épuisante. Le vieux Nelson (ou Nielsen), l’air affligé, roulait des plans politiques dans sa tête chauve.
--«Je crois que je ferais bien d’aller me renseigner à bord, ce matin, à une heure quelconque», déclara-t-il. «Pourquoi ne m’apporte-t-on pas mon thé? Tu entends, Freya? Tu m’as vraiment étonné, je dois te le dire. Je ne pensais pas qu’une jeune fille pouvait être aussi peu charitable. Et le lieutenant se croit un de nos amis! Quoi? Non? Toujours est-il qu’il se dit notre ami, et c’est quelque chose pour quelqu’un dans ma position. Certainement! Oh! oui, il faut que j’aille à bord.»
--«Vraiment?» murmura distraitement Freya: puis, à part elle-même, elle ajouta: «Pauvre homme!»
V
Pour ce qui est des sept semaines suivantes, tout ce qu’il est nécessaire de dire, c’est, d’abord, que le vieux Nelson (ou Nielsen) ne réussit pas à faire sa visite diplomatique. La canonnière _Neptune_ de Sa Majesté le Roi des Pays-Bas, commandée par un lieutenant fou de rage, appareilla à une heure singulièrement matinale. Quand le père de Freya descendit au rivage, après avoir veillé à ce que sa précieuse récolte de tabac fût convenablement exposée au soleil, la canonnière doublait déjà la pointe. Ce fut une circonstance que le vieux Nelson déplora durant bien des jours.
--«Je ne sais vraiment pas dans quelle disposition d’esprit il est parti», déclarait-il d’un ton lamentable à son impassible fille. Cette impassibilité le stupéfiait. L’indifférence de Freya allait presque jusqu’à l’effrayer.
Il faut rappeler en outre que, ce même jour, la canonnière _Neptune_, faisant route vers l’est, dépassa le brick _Bonito_ encalminé en vue de Carimata, le cap à l’est lui aussi. Son capitaine, Jasper Allen, se perdant consciemment dans une tendre et absorbante rêverie dont la chère Freya faisait l’objet, ne se leva même pas de sa chaise-longue sur l’arrière, pour jeter un coup d’œil au _Neptune_ qui passa si près que la fumée sortie soudain de sa courte cheminée noire ondula entre les mâts du _Bonito_, obscurcissant un moment la blancheur ensoleillée de ses voiles consacrées au service de l’amour. Jasper n’avait même pas tourné la tête pour le voir. Mais, Heemskirk, sur la passerelle avait longuement et attentivement examiné le brick, du plus loin qu’il avait pu l’apercevoir, en s’accrochant nerveusement à la rambarde de cuivre devant lui, jusqu’à ce que les deux bâtiments s’étant rapprochés, il perdît toute confiance en lui-même, et allât s’enfermer dans la chambre à cartes, en frappant violemment la porte derrière lui. Les sourcils froncés, la bouche tordue par une sardonique méditation, il demeura là plusieurs heures immobile,--comme une sorte de Prométhée en proie à un désir impie, les entrailles déchirées par le bec et les serres de la passion humiliée.
On ne chasse pas cette sorte de volatile aussi facilement qu’un poulet. Dupé, bafoué, trompé, éconduit, outragé, ridiculisé;--bec et serres! Quel sinistre oiseau! Le lieutenant n’avait pas envie de devenir la risée de l’Archipel, et d’être l’officier de marine qui s’est fait gifler par une jeune fille. Était-il possible qu’elle aimât réellement ce misérable trafiquant? Il essayait de ne pas penser,--mais pires que des pensées, des impressions définies venaient l’assaillir dans sa retraite. Il la voyait,--vision nette, précise, modelée, colorée, éclairée,--il la voyait tenir par le cou cet individu. Et il fermait les yeux, pour découvrir aussitôt que ce n’était pas là un remède. Un piano se mettait à jouer près de lui, très nettement: et il portait les mains à ses oreilles sans plus de succès. C’était vraiment intolérable, dans cette solitude. Il sortit de la chambre à cartes et se mit à parler de choses et d’autres à l’officier de quart sur la passerelle, mais il entendait toujours l’accompagnement moqueur d’un piano fantôme.
Il faut encore indiquer ici que le lieutenant Heemskirk au lieu de poursuivre sa route dans la direction de Ternate, où on l’attendait, fit un crochet pour relâcher à Macassar, où personne n’escomptait son arrivée. Une fois là, il fournit certaines explications et développa une certaine proposition au gouverneur, ou à quelque autre autorité, et obtint de pouvoir faire ce qu’il jugerait le mieux le cas échéant. C’est pourquoi le _Neptune_, délaissant absolument Ternate, fit route au nord en longeant la côte montagneuse des Célèbes, puis traversant l’étroite passe, alla se poster, le long d’une côte basse bordée de forêts vierges, inviolées et muettes, sur une mer phosphorescente la nuit, bleu-foncé le jour avec d’étincelantes taches vertes au-dessus de récifs submergés. Pendant des jours on eût pu voir le _Neptune_ croiser lentement en vue de ce sombre rivage, ou stationner avec un air attentif auprès des embouchures argentées de larges estuaires, sous le grand ciel lumineux dont rien ne venait jamais adoucir ni voiler l’éclat et qui inondait la terre de l’éternelle clarté des tropiques,--cette clarté dont l’incessante splendeur oppresse l’âme d’une inexprimable mélancolie plus intime, plus pénétrante, plus profonde, que la grise tristesse des brumes du Nord.
* * * * *
Le brick de commerce _Bonito_ apparut, doublant lentement un promontoire couvert d’une forêt sombre à l’embouchure argentée d’une large rivière. La brise qui lui donnait de l’erre n’aurait pas agité la flamme d’une torche. Il déboucha d’un rideau de feuilles immobiles, mystérieusement silencieux, comme un blanc fantôme, et son imperceptible mouvement lui donnait un air à la fois solennel et furtif. Jasper accoudé aux haubans du grand mât et la tête dans la main, pensait à Freya. Tout au monde la lui rappelait. La beauté de la femme aimée se retrouve dans les beautés de la nature. L’ondulation des collines, les courbes d’une côte, les sinuosités d’une rivière sont moins suaves que les lignes harmonieuses de son corps, et la grâce de sa démarche légère suggère le pouvoir de ces forces occultes qui commandent aux aspects les plus séduisants du monde visible.
Attaché aux choses comme le sont tous les hommes, Jasper aimait son navire,--la maison de ses rêves. Il lui prêtait un peu l’âme de Freya. Son pont était le point d’appui de leur amour. La possession de son brick apaisait sa passion, lui apportait la certitude calmante d’un bonheur déjà conquis.
La pleine lune était déjà haute, parfaite et sereine, elle flottait dans l’air aussi calme et limpide que le regard des yeux de Freya. On n’entendait pas un bruit à bord du brick.
--«Elle sera ici, près de moi, par des soirées semblables», pensait-il avec ravissement.
Et ce fut à ce moment, au milieu de cette paix, de cette sérénité, dans le plein éclat de la lune propice aux amoureux, sur une mer sans une ride, sous un ciel sans nuage, comme si la nature entière avait pris par dérision son aspect le plus clément, que la canonnière _Neptune_, se détachant de la côte sombre à l’abri de laquelle elle s’était défilée, s’avança pour couper la route au _Bonito_ qui se dirigeait vers la mer.
Aussitôt qu’on eut vu la canonnière sortir de son embuscade, Schultz, l’homme à la voix séduisante, commença à donner les signes d’une singulière agitation. Tout le jour, depuis qu’on avait quitté le village malais situé assez haut sur la rivière, il avait eu un air hagard et avait rempli ses obligations comme un homme qui a quelque chose sur la conscience. Jasper l’avait remarqué, mais le second, se détournant, comme s’il ne voulait pas qu’on le regardât, avait marmotté qu’il avait mal aux dents et un peu de fièvre. Assez violemment sans doute au moment où, dans le dos de son capitaine, il s’était écrié: «Qu’est-ce qu’il peut bien nous vouloir?» Un homme tout nu exposé à un vent glacé et qui s’efforcerait de ne pas grelotter n’aurait pas eu une intonation plus rauque ni plus hésitante. Mais ce pouvait être la fièvre,--il avait pu prendre froid.
--«Il veut nous ennuyer, tout simplement», répondit Jasper, de fort bonne humeur. «Ce n’est pas la première fois. Nous serons bientôt fixés.»
Et, en effet, les deux bâtiments furent bientôt à portée de voix. Le brick, avec ses lignes harmonieuses et ses voiles blanches, avait l’air d’un sylphe vaporeux dans le clair de lune. La canonnière, basse sur l’eau, trapue, avec ses moignons de mâts dénudés comme des arbres morts, se détachait sur le ciel lumineux de cette nuit resplendissante et projetait une ombre lourde sur la bande d’eau qui séparait les deux navires.
Freya les hantait l’un et l’autre comme un esprit doué du don d’ubiquité et comme si elle eût été l’unique femme au monde. Jasper se rappela la recommandation instante qu’elle lui avait faite de se montrer prudent et circonspect dans tous ses actes et toutes ses paroles, lorsqu’il était loin d’elle. A cette rencontre inattendue, il sentit à son oreille le souffle même de ces recommandations hâtives qui accompagnaient d’ordinaire le dernier instant de leurs réunions, il entendait encore le murmure à demi-plaisant de ces mots: «Et vous savez, mon petit, je ne vous le pardonnerais pas», qu’elle prononçait en lui pressant rapidement le bras, ce à quoi il répondait par un tranquille et confiant sourire. Heemskirk, lui, était hanté d’une toute autre manière. Pour lui il ne s’agissait pas de murmures, mais de visions. Il voyait la jeune fille tenant par le cou un misérable vagabond, ce vagabond, le vagabond qui venait précisément de répondre à son signal. Il la voyait traversant pieds nus une véranda, avec de grands yeux clairs et avides, pour aller regarder un brick,--ce brick. Si encore elle avait crié, si elle l’avait grondé, injurié... Mais non, elle avait simplement triomphé de lui. C’était tout. Éconduit (il le croyait fermement), dupé, trompé, outragé, frappé, ridiculisé... Bec et serres! Les deux hommes, hantés de façon si différente par Freya des Sept-Iles, n’étaient pas à égalité.
Dans l’immobilité intense, semblable à celle du sommeil, qui s’était appesantie sur les deux bâtiments, dans un monde qui ne semblait être qu’un rêve suave, un canot tiré par des marins javanais traversa la bande d’eau sombre et accosta le brick. Le sous-officier blanc qui le commandait, le canonnier probablement, monta à bord. C’était un petit homme, avec un gros ventre et une voix poussive. Au clair de lune, son visage gras et immobile avait l’air inanimé et il marchait en tenant ses gros bras écartés comme s’il eût été empaillé. Ses petits yeux malins brillaient comme des morceaux de mica. Il pria Jasper, dans un mauvais anglais, de vouloir bien se rendre à bord du _Neptune_.
Jasper ne s’attendait pas à une demande aussi inaccoutumée. Mais après courte réflexion il décida de ne laisser paraître ni ennui, ni surprise. La rivière d’où il sortait avait été depuis plusieurs années le théâtre d’agitations politiques et il pensait bien que ses visites à cet endroit n’étaient pas vues d’un très bon œil. Mais il ne s’inquiétait guère de déplaire aux autorités, si redoutables aux yeux du vieux Nelson. Il se disposa à quitter le brick, et Schultz le suivit jusqu’à la lisse comme s’il voulait lui dire quelque chose, mais en fin de compte il demeura silencieux. Jasper, en enjambant le bastingage remarqua sa figure pâle. Les yeux de l’homme qui, à bord du brick, avait triomphé des effets de sa psychologie particulière le regardaient avec une expression muette et suppliante.
--«Qu’y a-t-il?» demanda Jasper.
--«Je me demande comment ça va finir», dit-il de cette belle voix qui avait séduit Freya elle-même. Mais qu’était devenu son timbre charmant? Ces mots avaient résonné comme le croassement d’un corbeau.
--«Vous êtes malade», assura Jasper.
--«Je voudrais être mort», déclara étrangement Schultz en se parlant à lui-même, sous l’effet d’un trouble mystérieux. Jasper le regarda attentivement, mais ce n’était pas le moment d’étudier l’accès morbide d’un homme en proie à la fièvre. Il n’avait pas absolument l’air de délirer, et pour le moment cela suffisait. Schultz fit un bond en avant.
--«Cet homme vous veut du mal», dit-il désespérément. «Il vous veut du mal, capitaine. Je le sens et je...»
Il suffoqua sous le coup d’une inexplicable émotion.
--«Ça va bien, Schultz. Je me lui en donnerai pas l’occasion», répliqua brusquement Jasper et il s’élança dans le canot.
A bord du _Neptune_, Heemskirk, debout, les jambes écartées, dans la clarté de la lune, son ombre couleur d’encre s’allongeant en travers du pont, ne fit aucun signe à son approche; mais à la vue de cet homme il lui sembla que la mer se soulevait dans sa poitrine. Jasper attendait devant lui en silence.
Remis ainsi en contact direct, ils retrouvèrent immédiatement le caractère de leurs rencontres occasionnelles au bungalow de Nelson. Chacun d’eux ignora l’autre: Heemskirk, avec mauvaise humeur, Jasper, avec une parfaite et indifférente tranquillité.
--«Que se passe-t-il sur cette rivière dont vous venez de sortir?» demanda brusquement le lieutenant.
--«Je ne sais rien de leurs agitations, si c’est de cela que vous voulez parler», répondit Jasper. «J’y ai débarqué un demi chargement de riz pour lequel je n’ai rien demandé et je suis parti. Il n’y a pas d’affaires possibles là-bas en ce moment: mais ils seraient morts de faim d’ici une semaine si je n’étais pas venu.»
--«Intervention! Intervention anglaise! Et supposez que ces coquins ne méritent rien de mieux que de mourir de faim, hein?»
--«Il y a des femmes et des enfants, vous le savez», remarqua Jasper, d’un ton tranquille.
--«Ah! oui! Quand un Anglais parle de femmes et d’enfants, on peut être sûr qu’il y a quelque anguille sous roche. Nous examinerons cela.»
Ils parlaient l’un après l’autre, comme de purs esprits, de simples voix dans l’air: car ils se regardaient comme s’il n’y avait rien devant eux, ou, tout au plus, avec l’attention qu’on prête à des objets inanimés. Il y eut un moment de silence. Heemskirk venait de penser tout d’un coup: «Elle va tout lui raconter. Elle va tout lui raconter en riant et en le prenant par le cou.» Et le désir soudain d’anéantir Jasper sur place fut si violent qu’il le priva presque de ses sens. Il en perdit la parole, la vue. Pendant un moment il ne put absolument pas voir Jasper. Mais il l’entendit qui demandait, comme une voix qui fût venue du bout du monde:
--«Dois-je en conclure que le brick est saisi.»
Heemskirk se reprit dans un transport de satisfaction maligne.
--«Parfaitement. Je vais vous remorquer à Macassar.»
--«Les tribunaux décideront de la légalité de tout ceci», reprit Jasper, en voyant que la chose devenait sérieuse, mais sans se départir d’une indifférence affectée.
--«Oh! oui, les tribunaux! Certainement. Quant à vous, je vous garde à bord.»
La consternation de Jasper en se voyant séparé de son navire ne se trahit que par une immobilité de pierre. Cela ne dura qu’un instant. Il se retourna et héla le brick. Schultz répondit:
--«Oui, capitaine.»
--«Soyez prêts à prendre une remorque de la canonnière. On nous mène à Macassar.»
--«Grands Dieux! Et pour quoi faire, capitaine?» répondit faiblement une voix anxieuse.
--«Par bonté pure, je suppose», cria Jasper ironiquement d’un ton décidé. «Nous aurions pu rester ici encalminés pendant des jours. Et par hospitalité. On m’invite à rester ici, à bord.»
La réponse à ce renseignement fut une violente explosion de détresse. «Eh! quoi? Schultz a-t-il perdu tout ressort?» se demanda Jasper avec inquiétude: et, en proie à un malaise qui lui avait été jusque-là inconnu, il se mit à examiner attentivement son brick. La pensée de se voir séparé de son navire,--pour la première fois depuis leur association,--atteignit dans ses fondements pourtant profonds une force de caractère qui s’abritait d’une apparente insouciance. Pendant ce temps ni Heemskirk ni son ombre n’avaient bougé.
--«Je vais envoyer l’équipage d’un canot et un officier à bord de votre navire», déclara-t-il sans s’adresser à personne en particulier. Jasper, s’arrachant à la contemplation de son brick, se retourna et sans qu’aucune passion, ni même presqu’aucune expression vint colorer sa voix, protesta avec force contre de tels procédés. Ce à quoi il pensait c’était le retard. Il comptait les jours. Macassar était précisément sur sa route: y être remorqué lui faisait gagner du temps. D’un autre côté, il faudrait supporter d’ennuyeuses formalités. Mais l’affaire était vraiment par trop absurde. «Le cancrelat est devenu fou», pensa-t-il. «On va me relâcher immédiatement. Et au cas où on ne le ferait pas, Mesman fournira une caution pour moi.» Mesman était un marchand hollandais avec lequel Jasper faisait beaucoup d’affaires, c’était une personne considérable à Macassar.
--«Vous protestez? Hein?» murmura Heemskirk, et il resta un moment immobile, planté sur ses deux jambes écartées, et la tête baissée comme s’il étudiait son ombre comique aux contours nets. Puis il fit un signe au corpulent canonnier, qui se tenait près de lui, immobile, comme un spécimen empaillé d’homme gras, avec son visage inanimé et ses petits yeux étincelants. L’homme s’approcha et se mit au garde à vous.
--«Vous monterez à bord du brick avec un armement de canot.»
--«Ya, mynherr!»
--«Vous mettrez un de vos hommes à la barre tout le temps», reprit Heemskirk qui donnait ses ordres en anglais, apparemment pour l’édification de Jasper. «Vous entendez?»
--«Ya, mynherr.»
--«Vous resterez sur le pont tout le temps.»
--«Ya, mynherr.»
Il sembla à Jasper qu’avec le commandement du brick on lui arrachait le cœur de la poitrine. Heemskirk, changeant de ton, demanda:
--«Quelles armes avez-vous à bord?»
A cette époque tous les navires qui faisaient le commerce dans les mers de Chine étaient autorisés à porter une certaine quantité d’armes pour assurer leur défense.
--«Dix-huit fusils avec leurs baïonnettes qui se trouvaient à bord du navire quand je l’ai acheté. On les a déclarés.»
--«Où sont-ils?»
--«Cabine avant. Le second a la clef.»
--«Vous en prendrez possession», déclara Heemskirk au canonnier.
--«Ya, mynherr.»
--«Et pour quoi faire? Qu’est-ce que cela veut dire?» cria Jasper, puis il se mordit la lèvre. «C’est monstrueux», murmura-t-il.
Heemskirk leva un moment un regard lourd et souffrant.
--«Vous pouvez disposer», fit-il au canonnier. Le gros homme salua et partit.
Pendant les trente heures qui suivirent, ce remorquage fut interrompu une fois. A un signal fait du haut du gaillard d’avant du brick, en agitant un pavillon, la canonnière stoppa. Le spécimen de sous-officier mal empaillé descendit dans son canot et monta à bord du _Neptune_: et il se précipita dans la cabine de son commandant: l’agitation où le mettait une nouvelle qu’il avait à transmettre se trahissait par le clignement de ses petits yeux. Ils restèrent tous deux enfermés quelque temps, cependant que Jasper appuyé à la lisse essayait de découvrir ce qui avait bien pu se passer d’extraordinaire à bord de son brick. Mais rien de fâcheux ne paraissait être arrivé à bord: il surveilla la sortie du canonnier, et quoiqu’il eût évité de parler à qui que ce fût depuis la fin de son entretien avec Heemskirk, il arrêta l’homme sur le pont pour lui demander comment allait son second.
--«Il ne se sentait pas très bien quand je l’ai quitté», expliqua-t-il.
Le gros sous-officier qui se tenait rigide comme si l’effort à faire pour porter son gros ventre devant lui l’y obligeait, comprit avec difficulté. Ses traits demeurèrent parfaitement impassibles, mais à la fin ses petits yeux clignèrent rapidement.
--«Oh, ya! Le second. Ya, ya! Mais, mein Gott, c’est un bien drôle d’homme!»
Jasper ne put en obtenir davantage, car le Hollandais se précipita dans son canot et retourna à bord du brick. Mais il se consola en pensant que toute cette désagréable et absurde aventure allait bientôt finir. On était en vue de la rade de Macassar. Heemskirk en se rendant sur la passerelle passa près de lui. Pour la première fois le lieutenant regarda Jasper avec une intention marquée: et l’étrange façon dont il roulait les yeux était si drôle,--il y avait longtemps que Jasper et Freya étaient d’accord pour trouver le lieutenant drôle,--elle témoignait un enchantement si extatique, comme s’il savourait un morceau de choix, que Jasper ne put retenir un sourire. Après quoi, il se retourna vers son brick.
Cet objet de sa tendresse qu’animait un peu de l’âme de Freya, ce seul point d’appui de deux vies dans ce vaste monde, cette assurance de sa passion, ce compagnon d’aventure, qui avait le pouvoir de faire que la calme et adorable Freya fût un jour contre sa poitrine et qu’il pût l’emporter jusqu’au bout du monde, le voir, ce magnifique navire qui incarnait son orgueil et son amour, captif, au bout d’une remorque, n’était pas assurément un agréable spectacle. C’était comme un cauchemar; comme si, par exemple, on eût vu en rêve un oiseau de mer chargé de chaînes.