Part 17
Freya se rendit à ces signes. «Peut-être vaut-il mieux que je reste», pensa-t-elle. Les femmes ne sont pas généralement portées à passer en revue leur conduite, encore moins à la condamner. Les embarrassantes absurdités masculines sont le plus souvent responsables de cet état de choses. Mais, en regardant Heemskirk, Freya éprouva du regret et même quelque remords. Son gros corps au repos donnait la sensation d’un être gavé; mais en fait il avait fort peu mangé. Il avait beaucoup bu, en revanche. Les lobes charnus de ses vilaines oreilles étaient écarlates. Elles flamboyaient auprès des joues plates et jaunes. Il resta longtemps sans même lever ses cils bruns. Être à la merci d’une pareille créature était vraiment humiliant: et Freya, qui finissait toujours par être franche avec elle-même, pensait avec regret: «Si seulement j’avais tout dit à papa dès le début! Mais quelle vie impossible ne m’eût-il pas faite?» Oui: les hommes ont bien des façons d’être absurdes: charmantes, comme Jasper, impraticables, comme son père, odieuses, comme cet être grotesquement vautré dans ce fauteuil. Fallait-il s’expliquer avec lui? Peut-être n’était-ce pas nécessaire. «Oh! je ne peux pas lui parler», pensa-t-elle. Et quand Heemskirk, toujours sans la regarder, se mit résolument à écraser sur le plateau à café son cigare à demi fumé, elle prit peur: elle s’avança vers le piano, l’ouvrit brusquement et commença à en frapper les touches avant même de s’être assise.
En un instant la véranda, tout le bungalow de bois dépourvu de tapis et construit sur pilotis, s’emplit de sons bruyants et confus. Mais elle n’en entendait pas moins, elle sentait peser sur le parquet les pas lourds du lieutenant qui allait et venait dans son dos. Il n’était pas absolument ivre, mais il avait assez bu pour que les suggestions d’une imagination excitée pussent lui sembler réalisables et même habiles, remarquablement habiles. Freya, qui le sentait arrêté juste derrière elle, n’en continua pas moins à jouer sans tourner la tête. Elle jouait avec feu un morceau très brillant, mais en entendant sa voix elle se sentit devenir glacée. Ce fut la voix, pas les mots. L’insolente familiarité de l’intonation l’épouvanta à tel point qu’elle ne comprit pas d’abord ce qu’il disait. Il est vrai que son articulation était pâteuse.
--«Je soupçonnais... Je soupçonnais naturellement quelque chose de vos petites histoires. Je ne suis pas un enfant. Mais de soupçonner à voir,--voir, vous entendez bien,--il y a une énorme différence. Une pareille chose... Ma foi! On n’est pas de bois. Et quand un homme a été tourmenté par une femme comme je l’ai été par vous, Mademoiselle Freya, nuit et jour, cela va sans dire... Mais je suis un homme du monde. Vous devez vous ennuyer ici... Dites-moi, vous n’allez pas bientôt cesser cette musique infernale...?»
Cette dernière phrase fut la seule qu’elle put réellement comprendre. Elle secoua la tête négativement et, au désespoir, mit la pédale forte, mais le son du piano ne parvint pas à couvrir la voix du lieutenant.
--«Seulement, je suis surpris que vous puissiez... Le patron d’un simple bateau de commerce anglais, un garçon quelconque! Cette tourbe insolente qui infeste les îles! Je me débarrasserais volontiers de cette engeance! Tandis que vous avez ici un bon ami, un homme prêt à se mettre à vos pieds, vos jolis pieds,--un officier, un homme de bonne famille. C’est étrange, n’est-ce pas? mais que voulez-vous! Vous êtes digne d’un prince!»
Freya ne tourna même pas la tête. Son visage s’était raidi d’horreur et d’indignation. Cette aventure passait son imagination. Il n’était pas dans son caractère de se lever brusquement et de s’enfuir. Il lui semblait, en outre, que si elle bougeait on ne pouvait savoir ce qui arriverait. Son père allait revenir dans un instant et l’autre serait obligé de partir. Il valait mieux ignorer,--ignorer. Elle continua à jouer fort et correctement, comme si elle eût été seule, comme si Heemskirk n’eût pas existé. Cette façon de faire exaspéra celui-ci.
--«Allez. Vous pouvez tromper votre père», cria-t-il avec colère, «mais vous ne vous moquerez pas de moi. Cessez ce bruit infernal. Freya... Eh! déesse scandinave de l’Amour. Assez! vous entendez? Voilà ce que vous êtes... de l’amour. Mais les dieux païens ne sont que des diables déguisés, et c’est ce que vous êtes, vous aussi: un véritable diable! Cessez, je vous dis, ou je vous enlève de ce tabouret.»
Debout derrière elle, il la dévorait des yeux: depuis la couronne dorée de sa tête absolument rigide jusqu’à ses talons, la ligne de ses magnifiques épaules, les courbes de sa belle silhouette qui se balançait légèrement devant le clavier. Elle était vêtue d’une robe légère: les manches bordées de dentelle s’arrêtaient aux coudes. Un ruban de satin lui entourait la taille. Dans un accès d’irrésistible témérité il posa ses deux mains sur cette taille,--alors cette exaspérante musique s’arrêta net. Mais si vive qu’elle fût à en éviter le contact (le tabouret se renversa avec fracas) les lèvres d’Heemskirk, visant son cou, posèrent un avide baiser juste derrière son oreille. Un profond silence régna pendant un moment. Puis il se mit à rire doucement.
Il fut quelque peu décontenancé de lui voir un visage blême, immobile et ses grands yeux d’un violet pâle qui le fixaient, pétrifiés. Elle n’avait pas prononcé un seul mot. Elle le regardait, s’appuyant d’une main étendue à l’angle du piano, tandis que, de l’autre, elle frottait machinalement et avec persistance l’endroit que les lèvres d’Heemskirk avaient touché.
--«Qu’y a-t-il!» dit-il, offensé. «Ça vous étonne? Écoutez, pas de bêtise. Vous n’allez pas me dire qu’un baiser vous effraye à ce point-là... Je sais à quoi m’en tenir... On ne me fera pas faire le pied de grue.»
Il la regardait en face avec une telle intensité qu’il ne pouvait plus voir distinctement son visage. Autour de lui tout lui semblait embrumé. Il en oublia le tabouret renversé, se prit le pied dedans et buta légèrement, tout en disant d’un ton aimable:
--«Je ne suis pas un idiot, vraiment. Quelques baisers pour commencer...»
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car sa tête reçut un terrible choc, accompagné d’un bruit pareil à celui d’une explosion. Freya avait allongé son robuste bras avec une telle force que la rencontre de sa paume et de la joue plate du lieutenant le fit à moitié pivoter sur lui-même. Tout en poussant un faible cri rauque, le lieutenant porta ses deux mains au côté gauche de son visage qui avait pris soudain un ton brique. Freya, très droite, ses yeux violets devenus plus sombres, la paume de sa main tremblant encore de ce coup, tandis qu’un sourire retenu montrait légèrement l’éclat de ses dents blanches, entendit le pas lourd et rapide de son père, dans le sentier, en bas de la véranda. Son expression perdit tout caractère agressif et trahit aussitôt une sincère inquiétude. Elle était ennuyée pour son père. Elle se baissa rapidement pour relever le tabouret de piano, comme pour effacer toute trace de ce qui venait de se passer... Mais c’était inutile. Elle avait repris son attitude, une main légèrement posée sur le piano, avant que le vieux Nelson eût atteint le haut des marches.
Pauvre père! Comme il allait être furieux, et ennuyé! Et ensuite, que de craintes, que de peine! Pourquoi n’avait-elle pas été franche avec lui dès le début? Le regard étonné et innocent de son père l’atteignit au vif. Mais il ne la regardait pas. Il considérait Heemskirk, qui le dos tourné, et les mains à la figure, jurait entre ses dents et (elle le voyait de profil) lui lançait des regards furieux d’un seul œil noir, d’un œil mauvais.
--«Qu’y a-t-il?» demanda le vieux Nelson, bouleversé.
Elle ne répondit rien. Elle était en train de penser à Jasper sur le pont du brick, regardant vers le bungalow éclairé, et elle eut peur. C’était une bénédiction que l’un d’eux au moins fût à bord, loin de tout cela. Elle souhaitait seulement qu’il pût être à des centaines de milles de là. Et pourtant elle n’était pas certaine de le souhaiter. Si Jasper, à ce moment, avait été mystérieusement poussé à reparaître sur la véranda, elle eût envoyé à tous les diables son entêtement, sa fermeté, sa maîtrise de soi, et elle se fût jetée dans ses bras.
--«Qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il?» insista le vieux Nelson qui ne soupçonnait rien, mais que ce silence irritait. «Il y a un instant tu jouais un morceau, et...»
Freya, incapable de parler, tant elle appréhendait ce qui allait arriver (et elle était en outre fascinée par cet œil noir) fit un léger signe de tête dans la direction du lieutenant comme pour dire: «Il n’y a qu’à le regarder.»
--«Eh! quoi!» s’écria le vieux Nelson. «Je vois. Mon Dieu...»
En même temps il s’était approché prudemment d’Heemskirk qui, éclatant en incohérentes imprécations, tapait du pied. L’indignité du coup, la rage de se voir joué, le ridicule de la scène et l’impossibilité de se venger le rendaient fou au point de lui donner envie de hurler de fureur.
--«Oh! oh! oh!» hurlait-il, en arpentant la véranda tout en trépignant comme s’il voulait à chaque pas faire passer son pied à travers le plancher.
--«Eh quoi, êtes-vous blessé?» demanda le vieux Nelson ahuri. La vérité éclaira soudain son esprit innocent. «Mon Dieu, mon Dieu!» s’écria-t-il, illuminé. «Va me chercher du cognac, vite, Freya!... Etes-vous sujet à cela, lieutenant? Sale affaire, hein? Je connais cela, je connais cela. J’en devenais fou moi-même tout à coup, autrefois... Et la petite bouteille de laudanum dans le placard à pharmacie aussi, Freya! Regarde bien... Tu ne vois pas qu’il a mal aux dents?»
Et quelle autre explication aurait en effet pu se présenter à l’esprit sans malice du pauvre vieux Nelson, en voyant cette joue tenue à deux mains, ces regards furieux, ces trépignements, l’agitation désordonnée de ce corps? Il eût fallu une pénétration surnaturelle pour en découvrir la véritable cause. Freya n’avait pas bougé. Elle observait le regard noir et sauvagement inquisiteur qu’Heemskirk fixait sur elle. «Ah! tu voudrais bien être parti!» se disait-elle. Elle le regardait sans broncher. La tentation de mettre fin à tout sans plus d’ennuis, fut irrésistible. Elle fit à son père un presque imperceptible geste d’assentiment et sortit.
--«Rapporte vite ce cognac», cria le vieux Nelson, comme elle disparaissait dans le couloir.
Heemskirk se soulagea en lançant dans sa direction une bordée d’injures, en hollandais et en anglais. Il divaguait tout son soûl, arpentant la véranda, bousculant les chaises, tandis que le vieux Nelson (ou Nielsen) dont la sympathie était vivement éveillée par ces preuves d’une violente souffrance, s’empressait autour de son cher (et redouté) lieutenant, comme une poule autour de son poussin.
--«Mon Dieu! mon Dieu! Ça fait si mal? Je connais bien ça. Il y avait des fois où j’effrayais ma pauvre femme. Est-ce que ça vous arrive souvent, lieutenant?»
Heemskirk l’écarta brutalement, en poussant un rire bref comme celui d’un fou. Mais son hôte trébuchant ne le prit pas mal: un homme qu’un violent mal de dents met hors de lui n’est pas responsable.
--«Allez dans ma chambre, lieutenant», lui dit-il avec empressement. «Jetez-vous sur mon lit. Nous vous donnerons quelque chose pour vous soulager dans un instant.»
Il saisit le pauvre patient par le bras et l’entraîna doucement vers le lit sur lequel Heemskirk, dans un nouvel accès de rage, se jeta avec une telle violence qu’il rebondit sur le matelas à la hauteur d’un pied au moins.
--«Eh! bien, vrai!» s’écria Nelson atterré. Et sans plus attendre il se précipita pour aller chercher le cognac et le laudanum, fort ennuyé de voir qu’on mettait si peu d’empressement à abréger les tortures de son précieux invité. En fin de compte il rapporta ces choses lui-même.
Une demi-heure plus tard il s’arrêta dans le corridor, surpris d’entendre à plusieurs reprises un bruit faible, d’une nature mystérieuse et qui tenait le milieu entre le rire et les sanglots. Il fronça le sourcil; puis il se dirigea droit vers la chambre de sa fille et frappa à la porte.
Freya, son pâle visage encadré par ses cheveux blonds qui tombaient sur une robe de chambre bleu foncé, entr’ouvrit la porte.
La pièce n’était que faiblement éclairée. Antonia, pelotonnée dans un coin, se balançait en poussant de faibles gémissements. Le vieux Nelson n’avait pas une grande expérience des diverses sortes de rire féminin, mais il était sûr d’avoir entendu rire.
--«C’est vraiment très peu charitable, très peu charitable», dit-il, d’un air très mécontent. «Je me demande ce qu’un homme qui souffre a de si amusant? J’aurais cru qu’une femme,--une jeune fille...»
--«Il était si drôle», murmura Freya, dont les yeux étincelaient étrangement dans la demi-obscurité du couloir. «Et puis, tu sais, il ne me plaît pas», ajouta-t-elle, d’une voix hésitante.
--«Drôle?» répéta le vieux Nelson, stupéfait de découvrir une telle insensibilité dans un être si jeune. «Il ne te plaît pas! Veux-tu dire que parce qu’il ne te plaît pas, tu...? Pourquoi? c’est simplement cruel. Tu ne sais pas que c’est une des plus atroces sortes de souffrance. Il y a des chiens qui en sont devenus fous.»
--«Il a certainement l’air d’être devenu fou», reprit Freya avec un effort, comme si elle luttait contre un sentiment caché.
Mais son père était lancé.
--«Et tu sais comment il est. Il remarque tout. C’est un homme à s’offenser au moindre prétexte,--comme tous les Hollandais,--et je tiens à rester en bons termes avec lui. C’est comme cela, ma fille: si le rajah allait faire quelque sottise,--et tu sais comme moi combien il est boudeur et indocile,--si les autorités se mettaient dans la tête que mon influence sur lui n’est pas bonne, tu te trouverais sans un toit sur la tête...»
--«C’est insensé, papa!» s’écria-t-elle, d’une voix mal assurée, et elle s’aperçut qu’il était en colère, assez en colère pour devenir ironique: oui, le vieux Nelson (ou Nielsen), ironique. Juste un éclair.
--«Bien sûr, si tu as des ressources personnelles, une maison, une plantation que j’ignore...» Mais il était incapable de soutenir longtemps ce ton-là. «Je te dis qu’ils me chasseraient d’ici», murmura-t-il avec force, «sans la moindre compensation, cela va sans dire. Je connais ces Hollandais. Et le lieutenant est un homme à mettre tout en branle. Il a l’oreille des fonctionnaires influents. Je ne voudrais le blesser pour rien au monde, pour rien au monde,--sous quelque prétexte que ce soit. Qu’est-ce que tu dis?...»
Ce n’avait été qu’une exclamation inarticulée. Si jamais elle avait eu la moindre intention de tout lui dire, elle y avait maintenant renoncé. C’était impossible, à la fois, par égard pour la dignité de son père et pour le repos de son pauvre esprit.
--«Il ne m’intéresse pas beaucoup moi-même», avoua dans un soupir le vieux Nelson. «Il se sent mieux maintenant, reprit-il après un silence. Je lui ai donné mon lit pour la nuit. Je dormirai sur la véranda, dans le hamac. Non, je ne peux pas dire qu’il me plaise beaucoup non plus, mais de là à rire d’un homme parce qu’il devient fou de douleur, il y a une distance. Je suis surpris, Freya. Il a un côté de la figure tout à fait rouge.»
Les épaules de la jeune fille tremblaient convulsivement sous les mains qu’il avait posées paternellement sur elles. La moustache ébouriffée lui balaya le front comme il l’embrassait en lui souhaitant bonne nuit. Elle referma la porte et revint jusqu’au milieu de la pièce avant de se laisser aller à un rire las, sans aucune vivacité.
--«Rouge. Un peu rouge», se répétait-elle. «Je l’espère bien, ma foi. Un peu...»
Ses cils étaient humides. Antonia, dans son coin, gémissait et riait, et l’on ne pouvait dire où finissaient les gémissements et où commençaient les rires.
La maîtresse et la servante s’étaient mutuellement énervées, car Freya, en s’enfuyant dans sa chambre, y avait trouvé Antonia et lui avait tout raconté.
--«Je t’ai vengée, ma fille», s’était-elle écriée.
Et elles s’étaient mises à pleurer de rire et à rire en pleurant, tout en échangeant des recommandations. «Chut, pas si fort! Reste tranquille!» disait l’une et «J’ai si peur... Quel méchant homme!» disait l’autre.
Antonia avait très peur d’Heemskirk. Son aspect lui faisait peur, ses yeux et ses sourcils, sa bouche, son nez et ses jambes. Rien n’était plus rationnel. Elle pensait que c’était un méchant homme parce que, à ses yeux, il en avait l’air. Dans la pénombre de la pièce où ne brûlait qu’une veilleuse à la tête du lit de Freya, la camériste, sortant de son coin, se traîna aux pieds de sa maîtresse, et murmura, suppliante:
--«Il y a le brick. Le capitaine Allen. Courons-y tout de suite, oh! courons-y! J’ai si peur! Courons. Courons!»
--«Moi! M’enfuir!» pensait Freya, sans abaisser son regard sur sa servante terrifiée. «Jamais!»
Toutes les deux, l’énergique maîtresse, sous la moustiquaire, et la servante terrorisée couchée en rond sur une natte au pied du lit, ne dormirent guère cette nuit-là. Celui qui ne dormit pas du tout, ce fut le lieutenant Heemskirk. Il resta étendu sur le dos, à remâcher sa colère en regardant dans le noir. Des visions flamboyantes et d’humiliantes réflexions se succédaient dans son esprit, y entretenant, y accroissant la colère. Une jolie histoire à raconter! Il ne fallait absolument pas que cela se sût. Il fallait dévorer cet outrage en silence. Charmante affaire! Dupé, bafoué et frappé par cette femme,--et probablement dupé aussi par le père. Mais, non! Nielsen n’était qu’une victime de plus de cette coquine éhontée, de cette impudente, de cette fine mouche, qui riait, embrassait, mentait...
--«Non; il ne m’a pas dupé», pensait le lieutenant torturé. «Mais je ne serai pas fâché de lui faire payer cela, tout de même, pour être un pareil imbécile...»
Oui, un de ces jours, peut-être. Il avait du moins pris une résolution: celle de sortir de très bonne heure de cette maison. Il ne pensait pas pouvoir se retrouver en face de cette femme sans se mettre hors de lui.
«Enfer et damnation! Quatre cent mille diables! Je vais étouffer ici avant qu’il ne fasse jour!» se disait-il à lui-même, étendu rigide sur le lit de Nelson, en s’efforçant de respirer.
Il se leva à la pointe du jour et se disposa à ouvrir la porte précautionneusement. De faibles bruits dans le couloir l’inquiétèrent, et de l’endroit où il resta caché il vit Freya qui sortait. A cette vue il ne se sentit plus le courage de se glisser par l’entre-bâillement de la porte, mais il pouvait apercevoir par cette petite fente l’extrémité de la véranda. Freya s’était dirigée de ce côté pour voir le brick doubler la pointe. Elle portait sa robe de chambre bleue: elle était pieds nus parce que, n’ayant pu dormir que vers le matin, elle n’avait fait qu’un bond, dans la crainte d’arriver trop tard. Heemskirk ne l’avait jamais vue ainsi, avec ses cheveux qui épousaient doucement la forme de sa tête et formaient une tresse blonde dans son dos, et avec cet air d’extrême jeunesse, cette intensité, cette vie. Il en resta d’abord interdit, puis il se mit à grincer des dents. Il ne pouvait vraiment pas se trouver en face d’elle. Il marmotta un juron et resta immobile derrière la porte.
Elle poussa un long soupir en apercevant le brick qui venait d’appareiller et prit la longue-vue de Nelson qui était suspendue à des crochets, assez haut contre le mur. La large manche de la robe de chambre glissa, découvrant son bras blanc jusqu’à l’épaule. Heemskirk, saisissant brusquement la poignée de la porte comme pour la broyer, se sentit comme un homme ivre qu’on vient de remettre sur ses pieds.
Freya savait qu’il l’observait. Elle l’avait vu. Elle avait vu la porte bouger au moment où elle sortait du couloir. Elle savait qu’il avait les yeux fixés sur elle, et en ressentait une dédaigneuse amertume, un triomphant mépris.
--«Ah! tu es là!» pensait-elle, en ajustant la lorgnette: «Eh bien, regarde alors!»
Les îlots verts semblaient des ombres noires, la mer cendrée était lisse comme du verre, la robe claire de l’aube incolore sur laquelle le brick ne semblait qu’une ombre montrait vers l’orient un ourlet de lumière. Aussitôt que Freya eut distingué Jasper qui sur le pont, dirigeait sa propre lorgnette vers le bungalow, elle laissa retomber la sienne et leva ses deux beaux bras blancs au-dessus de sa tête. Dans cette attitude d’élan suprême, elle demeurait immobile, rayonnante de se savoir l’objet de l’adoration que Jasper adressait à la forme que de là-bas il voyait dans le champ de sa lorgnette; et réchauffée en même temps par le sentiment de la passion mauvaise, des yeux brûlants de convoitise que l’autre tenait rivés dans son dos. La ferveur de son amour, le caprice de son esprit, et cette mystérieuse connaissance de la nature masculine que les femmes apportent en naissant, faisaient naître en elle cette pensée.
--«Tu regardes, tu le veux, tu le dois. Eh bien! tu verras quelque chose.»
Elle porta les deux mains à ses lèvres, et elle envoya un baiser par-dessus la mer, comme si elle voulait jeter son cœur avec lui sur le pont du brick. Son visage était rose, ses yeux brillaient. Son geste passionné, mainte fois répété, semblait vouloir envoyer des baisers par centaines, encore et encore, tandis que le soleil qui montait lentement apportait au monde l’enchantement de la couleur, rendait vertes les îles, bleue la mer, et blanc le brick,--d’un blanc éblouissant dans le déploiement de ses voiles,--avec la tache rouge du pavillon britannique comme une langue de feu à la tête du mât. Et, chaque fois, elle murmurait avec plus de chaleur: «Prends ceci, et encore ceci, et encore...» jusqu’à ce que tout à coup elle laissât retomber ses bras. Elle avait vu le pavillon s’abaisser pour lui répondre, et le moment d’après, la pointe lui masqua la coque du navire. Alors elle se détourna de la balustrade, et, passant lentement devant la porte de la chambre de son père, les yeux baissés, et le visage empreint d’une expression énigmatique, elle disparut derrière le rideau.
Mais au lieu d’aller jusqu’au bout du couloir, elle resta là cachée et immobile pour voir ce qui allait se passer. La grande véranda demeura vide un moment. Puis la porte de la chambre du vieux Nelson s’ouvrit tout à coup et elle en vit sortir Heemskirk chancelant. Il avait les cheveux en broussaille, les yeux rouges, et sa figure non rasée semblait très noire. Il lançait des regards furieux à droite et à gauche: il aperçut sa casquette sur une table, s’en empara et se dirigea vers l’escalier, tranquillement, mais d’une démarche étrange, hésitante, comme le dernier effort d’une force défaillante.