Part 11
Le commandant de la _Séphora_ portait autour de la figure un maigre collier de barbe rousse, et il avait le teint assorti aux poils de cette couleur et aussi une nuance particulière d’yeux d’un bleu brouillé. Ce n’était pas exactement un personnage impressionnant; il avait les épaules hautes, une taille moyenne, une jambe légèrement plus courbe que l’autre. Il me serra la main en regardant vaguement autour de lui. Un entêtement morne me parut être son principal caractère. Je me comportai avec une politesse qui parut le déconcerter. Peut-être était-il timide. Il marmottait comme s’il eût eu honte de ce qu’il avait à dire; il se nomma (c’était quelque chose comme Archbold, mais à tant d’années de distance, je n’en suis pas bien sûr), donna le nom de son navire et quelques autres détails de ce genre, à la façon d’un criminel qui se résout à un aveu pénible. Il avait eu un temps terrible pendant la traversée..., terrible..., terrible..., et sa femme à bord, en outre.
Nous étions alors assis dans le carré, et le steward apporta un plateau avec une bouteille et des verres. «Merci, non!» Il ne prenait jamais d’alcool. Il prendrait volontiers un peu d’eau. Il en but deux verres. Il y avait de quoi vous donner soif. Sans arrêt depuis le point du jour, il n’avait fait qu’explorer les flots aux abords de son navire.
--«Pour quoi faire?... Pour le plaisir?» demandai-je avec un air poliment intéressé.
--«Non, soupira-t-il. Un devoir pénible.»
Comme il persistait dans son marmottement et que je tenais à ce que mon double n’en perdît pas un mot, j’eus l’idée de l’informer qu’à mon grand regret il me fallait avouer que j’étais un peu dur d’oreille.
--«Quoi! un jeune homme comme vous!» fit-il en hochant la tête, tout en gardant fixés sur moi ses yeux d’un bleu terne dénués d’expression. «Comment cela vous est-il venu, une maladie?» demanda-t-il sans la moindre sympathie et comme s’il pensait que, s’il en était ainsi, je ne l’avais pas volé.
--«Oui, une maladie», acquiesçai-je d’un ton enjoué qui parut le choquer. Mais j’avais atteint mon but, car force lui fut d’élever la voix pour me débiter son histoire. Il ne vaut pas la peine de rapporter ici la version qu’il en donna. Plus de deux mois s’étaient écoulés depuis cet événement, et il y avait tellement pensé qu’il semblait en avoir complètement perdu le sentiment clair, bien qu’il en eût conservé une impression profonde.
--«Que diriez-vous si pareille chose arrivait à bord de votre navire? Voilà quinze ans que je commande la _Séphora_. Je suis un capitaine bien connu.»
Il souffrait profondément, et peut-être aurais-je sympathisé avec lui si j’avais pu détacher ma vision intérieure du compagnon insoupçonné qui partageait ma chambre comme s’il eût été un second moi-même. Il était là de l’autre côté de la cloison, à un ou deux mètres, pas plus, tandis que nous nous tenions dans le carré. Je regardais poliment le capitaine Archbold (si tel était son nom), mais c’était l’autre que je voyais, dans son pyjama gris, assis sur un tabouret, les pieds joints, les bras croisés, et je savais que chacun des mots que nous échangions tombait dans les oreilles de sa tête brune penchée sur sa poitrine.
--«J’ai maintenant, comme gamin et comme homme, trente-sept ans de service à la mer, et à ma connaissance pareille chose n’est jamais arrivée à bord d’un navire anglais. Et il a fallu que cela arrivât sur le mien! Et ma femme à bord, en outre!»
Je l’écoutais à peine.
--«Ne pensez-vous pas», demandai-je, «que le coup de mer qui, m’avez-vous dit, embarqua juste alors, ait pu tuer l’homme en question? J’ai vu le seul poids d’une lame vous tuer net un homme, simplement en lui brisant le cou.»
--«Seigneur!» s’écria-t-il gravement, en fixant sur moi ses yeux bleus. «Une lame! un homme tué par une lame n’a jamais ressemblé à cela.»
Il eut l’air positivement scandalisé de mon idée. Et comme je le considérais, sans m’attendre à rien d’original de sa part, il avança la tête tout contre la mienne et me tira la langue si soudainement que je ne pus m’empêcher de faire un mouvement de recul.
Après avoir, de cette manière imagée, eu raison de mon calme, il hocha la tête d’un air entendu. Il m’assura que si j’avais pu voir la chose, je ne l’oublierais de ma vie. Le temps était trop mauvais pour pouvoir faire au cadavre de convenables funérailles. Aussi, le lendemain, au point du jour, on le transporta sur la dunette, après lui avoir couvert la figure d’un bout de pavillon; on lut une brève prière et puis, tel qu’il était, dans son suroit et ses longues bottes, on l’envoya à la mer parmi ces trombes d’eau qui semblaient à tout instant devoir engloutir le navire lui-même et les êtres terrifiés qui le montaient.
--«Cette misaine vous a sauvé», lui lançai-je.
--«Grâce à Dieu, en vérité», s’écria-t-il avec ferveur. «C’est bien grâce à une miséricorde spéciale, je le crois fermement, si elle a pu supporter ces coups de vent pendant la tempête.»
--«C’est le fait d’avoir établi cette misaine qui...», commençai-je.
--«La main même de Dieu, dans cette affaire», interrompit-il. «Il ne fallait rien de moins. Je ne vous cacherai pas que j’ai à peine osé donner l’ordre. Il semblait impossible de toucher à quoi que ce fût sans perdre la voile, et alors c’en était fait de notre dernier espoir.»
Il était encore sous le coup de la terreur de cette tempête. Je le laissai continuer un peu, puis, négligemment, comme pour revenir à un sujet de moindre importance, je lui dis:
--«Vous aviez hâte de remettre votre second aux autorités à terre, je pense?»
--«Ma foi, oui! A la justice.» Son obscure ténacité sur ce point avait quelque chose en soi d’incompréhensible, d’un peu horrible, quelque chose, pour ainsi dire, de mystique, sans parler du désir qu’il pouvait avoir de n’être pas soupçonné «de tolérer des procédés de la sorte». Trente-sept vertueuses années de mer dont plus de vingt de commandement sans reproche, et les quinze dernières à bord de la _Séphora_, semblaient lui avoir créé d’impitoyables obligations.
--«Et vous savez», poursuivit-il, en tâtonnant avec quelque confusion parmi ses sentiments, «ce n’est pas moi qui avais engagé ce garçon-là. Sa famille avait des intérêts chez mes armateurs. J’ai eu en quelque sorte la main forcée. Il avait l’air très bien, très comme il faut, et tout ça! Mais, voyez-vous, il ne m’est jamais revenu tout de même. Je suis un homme simple. Ce n’était pas exactement le genre de second qu’il faut à bord d’un navire comme la _Séphora_.»
Je m’étais tellement identifié en pensées avec celui qui partageait secrètement ma cabine que j’eus l’impression qu’on me donnait personnellement à entendre que moi non plus je n’étais pas de la sorte qu’il eût fallu à un navire comme la _Séphora_. Je n’avais pas le moindre doute à cet égard.
--«Pas du tout le genre. Vous comprenez?» reprit-il en me regardant fixement.
J’y répondis par un sourire aimable. Il sembla un moment perplexe.
--«Je suppose que je dois faire un rapport de suicide.»
--«Vous dites?»
--«Suicide! C’est là ce que je devrai écrire à mes armateurs, aussitôt dans le port.»
--«A moins que vous ne vous arrangiez pour le retrouver d’ici à demain», déclarai-je froidement... «Je veux dire, vivant.»
Il grommela quelque chose que je ne pus saisir et je tendis l’oreille vers lui d’un air intrigué. Il cria littéralement:
--«La terre..., je veux dire la terre ferme est au moins à sept milles de mon mouillage.»
--«A peu près.»
Mon absence d’agitation, de curiosité, de surprise, de toute espèce d’intérêt visible, commença à éveiller sa méfiance. Mais sauf l’heureuse affectation de surdité, je n’avais aucunement essayé de feindre. Je m’étais senti complètement incapable de jouer l’ignorance complète et par suite j’avais peur de m’y risquer. Il est certain aussi qu’il n’était pas venu sans quelques soupçons et qu’il considérait ma politesse comme un phénomène quelque peu étrange. Et pourtant, de quelle autre façon aurais-je pu le recevoir? Pas cordialement, c’était impossible pour des raisons psychologiques que je n’ai pas besoin d’exposer ici. Mon unique objet était d’éviter ses questions. En rechignant? Oui, mais la mauvaise humeur eût pu provoquer de sa part une question directe. Par ce qu’elle avait pour lui d’insolite et par sa nature même, une minutieuse courtoisie était la meilleure façon de le contenir. Restait le danger de le voir forcer brusquement mes défenses. Je n’aurais pu, je pense, lui opposer un mensonge direct, également pour des raisons psychologiques (et non morales). S’il avait seulement pu savoir combien j’avais peur qu’il ne mît à l’épreuve le sentiment que j’avais de mon identité avec l’autre! Mais, assez étrangement (je n’y pensai qu’ensuite), je crois qu’il ne fut pas peu décontenancé par le revers de cette étrange situation, par un je ne sais quoi en moi qui lui rappelait l’homme qu’il cherchait, et lui suggéra que j’avais une mystérieuse similitude avec ce garçon pour lequel il n’avait eu du premier jour que méfiance et aversion.
Quoi qu’il en soit, le silence ne dura guère. Il prit un autre biais.
--«J’estime que nous n’avons guère fait plus de deux milles à l’aviron jusqu’à votre bord. Pas plus.»
--«Encore est-ce bien assez par cette affreuse chaleur», lui dis-je.
Une autre pause pleine de méfiance s’ensuivit. La nécessité, dit-on, est la mère de l’invention, mais la peur aussi n’est pas sans fournir d’ingénieuses inspirations. Et j’avais peur qu’il ne me demandât à brûle-pourpoint des nouvelles de mon double.
--«Gentil petit carré, n’est-ce pas!» lui fis-je observer, comme si je remarquais pour la première fois la façon dont ses regards allaient d’une porte à l’autre. «Et fort bien aménagé aussi. Ici, par exemple», continuai-je en atteignant négligemment la porte par-dessus le dossier de ma chaise et en l’ouvrant toute grande, «j’ai ma salle de bain.»
Il eut un mouvement de curiosité, mais il y jeta à peine un coup d’œil. Je me levai, fermai la porte de la salle de bain, et l’invitai à faire l’inspection comme si j’étais très fier de l’agencement de mon navire. Il lui fallut se lever et faire la visite, mais il s’en acquitta sans aucun enthousiasme.
--«Maintenant venez voir ma chambre», déclarai-je de la voix la plus forte que j’osai prendre, en traversant le carré vers tribord à pas volontairement pesants.
Il entra derrière moi et regarda autour de lui. Mon intelligent double s’était éclipsé. Je jouai mon rôle.
--«C’est bien aménagé, n’est-ce pas?»
--«Très bien, très conf...» Il n’acheva pas et sortit brusquement comme pour échapper à quelque ruse maléfique de ma part. Mais je ne voulais pas le lâcher comme cela. Il m’avait fait trop peur pour que je n’eusse pas envie de me venger: je sentis que je le tenais et j’entendais le faire «marcher» jusqu’au bout. Mon insistance polie devait contenir quelque chose de menaçant, car il accéda immédiatement. Et je ne lui fis grâce d’aucun détail: chambre du second, office, soute à provisions, soute à voiles qui se trouvait aussi sous la dunette, il dut tout inspecter. Quand, à la fin, il sortit sur le pont, il poussa un long soupir découragé et marmotta lugubrement qu’il lui fallait vraiment regagner son navire. Je priai mon second qui nous avait rejoints de faire armer le canot du capitaine.
L’homme aux favoris lança un coup du sifflet qu’il portait toujours suspendu à son cou et cria: «Armez le canot de la _Séphora_!» Mon double, en bas, dans la cabine, avait dû entendre et ne pouvait certainement pas se sentir plus soulagé que moi. Quatre hommes sortirent en courant du poste d’équipage et embarquèrent, tandis que les miens, paraissant également sur le pont, se rangèrent devant la lisse. J’escortai mon visiteur jusqu’à la coupée, cérémonieusement: un peu trop peut-être. C’était un tenace animal. A la coupée même il hésita, persévérant consciencieusement dans son idée, de façon presque heureuse:
--«Dites-moi!... vous... vous ne pensez pas que...»
J’interrompis en élevant la voix:
--«Certainement pas... Enchanté! Au revoir!»
Je me doutais de ce qu’il voulait dire et n’y échappai tout juste que par le privilège d’être dur d’oreille. Il était trop abattu pour insister, mais mon second, proche témoin de cette séparation, sembla quelque peu mystifié et sa figure prit une expression songeuse. Comme je ne tenais pas à paraître vouloir éviter toute communication avec mes officiers, je lui donnai l’occasion de me parler:
--«Ça a l’air d’un très brave homme. L’équipage de son canot a raconté à nos hommes une histoire bien extraordinaire, si ce que m’a dit le steward est vrai... Je suppose que ce capitaine vous l’a racontée?»
--«Oui, le capitaine m’a raconté une histoire.»
--«Une très horrible affaire, n’est-il pas vrai, capitaine?»
--«En effet!»
--«Cela dépasse toutes ces histoires de meurtres qu’on nous a racontées de navires américains.»
--«Je ne pense pas qu’elle les dépasse. Je ne pense même pas qu’elle leur ressemble le moins du monde.»
--«Dieu me pardonne, vraiment! Mais, bien sûr, je ne connais pas du tout les navires américains. Aussi ne saurais-je aller à l’encontre de vos dires. Pour moi, c’est assez horrible... Mais le plus étrange est que ces gens de la _Séphora_ semblaient avoir quelque idée que l’homme était caché à bord, ici. Vraiment ils le croyaient. Avez-vous jamais entendu chose pareille?»
--«Absurde, n’est-ce pas?»
Nous arpentions le pont: aucun homme d’équipage n’était visible (c’était dimanche), et le second reprit:
--«Ils ont même eu une querelle à ce propos. Les nôtres se jugeaient offensés: «Comme si nous hébergerions pareille espèce! dirent-ils. Avez-vous envie de regarder dans la soute à charbon?» Une vraie querelle. Mais à la fin ils ont fait la paix. Je suppose qu’il s’est noyé. Et vous, capitaine?»
--«Je ne suppose rien du tout.»
--«Vous avez des doutes là-dessus, capitaine?»
--«Pas le moindre.»
Je le quittai brusquement. Je sentis que je faisais une mauvaise impression, mais, avec mon double en bas, cela m’était très pénible d’être sur le pont. Et il m’était presque aussi pénible d’être en bas. Une situation tout à fait épuisante, somme toute. Tout de même je me sentais moins tiraillé lorsque j’étais avec lui. Il n’y avait personne dans tout le navire à mettre dans la confidence. Depuis que les hommes avaient appris son histoire, il eût été impossible de le faire passer pour quelqu’un d’autre, et une découverte accidentelle était maintenant plus à craindre que jamais...
Le steward étant occupé à mettre le couvert pour le déjeuner, nous ne pûmes parler que du regard lorsque je fus descendu. Plus avant dans la journée, nous nous essayâmes prudemment à chuchoter. Le calme du dimanche sur le navire était contre nous; la tranquillité de l’air et de l’eau était contre nous; les éléments, les hommes étaient contre nous, tout était contre nous dans notre secrète association, le temps lui-même, car cela ne pouvait durer éternellement. La confiance dans la Providence même n’était pas, je suppose, possible à ce coupable. Avouerai-je que cette pensée me décourageait beaucoup? Et quant au chapitre des accidents qui tient tant de place dans le livre du succès, mon seul espoir était qu’il fût clos. Car à quel accident favorable pouvait-on bien s’attendre?
--«Avez-vous tout entendu?» furent mes premières paroles dès que nous eûmes repris notre position côte à côte, appuyés sur le rebord de la couchette.
Il avait entendu. La preuve en était dans l’ardeur de son chuchotement:
--«L’homme vous a dit qu’il avait à peine osé donner l’ordre?»
Je compris que cela se rapportait à cette secourable misaine.
--«Oui. Il avait peur qu’elle ne fût enlevée en l’établissant.»
--«Je vous assure qu’il n’a jamais donné l’ordre. Il a peut-être cru le faire, mais il ne l’a jamais fait. Il se tenait là avec moi sur la dunette après avoir vu partir le grand hunier et il pleurnichait sur ce dernier espoir, il pleurnichait positivement, et rien d’autre, et la nuit venait! Voir son capitaine se laisser aller ainsi par un temps pareil, il y avait de quoi vous mettre hors de vous. Cela m’a mis dans une espèce de fureur. Alors j’ai pris la chose sur moi, et je l’ai quitté sur le point d’éclater, et... Mais à quoi bon raconter tout cela! Vous savez ce que c’est, vous!... Pensez-vous que, si je n’avais pas été passablement féroce avec eux, j’aurais pu obtenir quoi que ce fût des hommes? Oh! non! le maître d’équipage, peut-être? Peut-être! Ce n’était pas de la grosse mer, c’était une mer démontée! Je suppose que la fin du monde sera quelque chose dans ce genre-là, et un homme peut regarder venir cela le cœur ferme une bonne fois et que c’en soit fini, mais pour l’affronter jour après jour... Je ne blâme personne. Je ne valais pas beaucoup mieux que le reste. Seulement, j’étais officier sur ce vieux charbonnier et ainsi...»
--«Je comprends parfaitement», lui murmurai-je à l’oreille en toute sincérité.
Il était hors d’haleine à force de chuchoter, je l’entendais haleter légèrement. Tout cela était fort simple; la même force nerveuse qui avait fourni à vingt-quatre hommes une chance, pour le moins, de sauver leurs vies, avait, par une sorte de choc en retour, brisé une indigne existence révoltée.
Mais je n’eus pas le temps de peser les mérites de l’affaire... des pas dans le carré, un coup à la porte: «Il y a assez de vent pour appareiller, capitaine.» C’était un nouveau poids sur mes pensées et même sur mes sentiments.
--«Appelez tout le monde sur le pont», criai-je à travers la porte. «Je monte tout de suite.»
J’allais donc faire connaissance avec mon navire. Avant de quitter ma chambre, nos yeux se rencontrèrent, les yeux des deux seuls étrangers à bord. Je lui montrai la partie en retrait où le petit pliant l’attendait, et je mis le doigt sur mes lèvres. Il fit un geste, assez vague, un peu mystérieux, qu’accompagna un faible sourire, comme un sourire de regret.
Ce n’est pas ici le lieu de s’étendre sur les impressions d’un homme qui sent pour la première fois un navire se mouvoir sous ses pieds au commandement de sa voix. Dans mon cas, elles n’étaient pas sans mélange. Je n’étais pas tout à fait seul avec mes responsabilités; il y avait cet étranger dans ma chambre. Ou plutôt je n’étais pas complètement et entièrement avec mon navire. J’étais en partie absent. Ce sentiment intime d’être à deux endroits à la fois m’affectait physiquement comme si l’atmosphère du secret m’avait pénétré jusqu’à l’âme. Moins d’une heure après que le navire eut commencé à bouger, ayant à demander au second (il se tenait à mon côté) de prendre un relèvement de la Pagode, je me surpris à me pencher à son oreille. Je dis: je me surpris; mais j’en fis assez pour qu’il en fût plus qu’étonné. Je ne puis décrire la chose autrement qu’en disant qu’il fit un écart. Il ne se départit plus désormais d’une attitude grave, préoccupée, comme s’il était au fait d’un renseignement inquiétant. Un peu plus tard je m’écartai de la lisse pour donner un coup d’œil au compas, et je le fis de façon si furtive que le timonier le remarqua: je ne pus faire autrement que de constater que ses yeux devinrent extrêmement ronds. Ce n’étaient que des riens, encore qu’il soit assez fâcheux pour un capitaine d’être soupçonné d’excentricité. Mais j’étais plus gravement atteint. Il est pour un marin certaines paroles, certains gestes qui doivent, dans des circonstances données, venir aussi naturellement, aussi instinctivement que le clignement d’un œil menacé. Tel ordre doit jaillir de ses lèvres, sans qu’il y pense; tel geste doit se faire, pour ainsi dire, sans réflexion. Or toute spontanéité m’avait abandonné. Je devais faire un effort de volonté pour me ramener (de la chambre) aux obligations du moment. Je sentis que je donnais l’impression d’être un commandant irrésolu à ces gens qui m’observaient d’un œil plus ou moins critique.
Et il y avait, en outre, les alarmes. Le second jour, par exemple, en quittant le pont l’après-midi (j’avais les pieds nus dans des pantoufles de paille), je m’arrêtai à la porte ouverte de l’office et appelai le steward. Il faisait je ne sais quoi, le dos tourné. Au son de ma voix, il sursauta et en même temps cassa une tasse.
--«Qu’est-ce que vous avez, bon Dieu?» m’écriai-je étonné.
Il avait l’air ahuri:
--«Je vous demande pardon, capitaine. J’étais persuadé que vous étiez dans votre chambre.»
--«Vous voyez bien que je n’y étais pas.»
--«Non, capitaine. Mais j’aurais juré que je vous y avais entendu remuer il n’y a qu’un instant. C’est très extraordinaire!... Faites excuse, capitaine!»
Je m’éloignai en frissonnant. J’étais tellement identifié à mon double que je ne mentionnai même pas le fait au cours des rares et craintifs chuchotements que nous échangeâmes. Je suppose qu’il avait fait quelque léger bruit. C’eût été un miracle que cela n’arrivât pas à un moment ou l’autre. Et cependant, malgré son air hagard, il semblait toujours parfaitement maître de lui, plus que calme, presque invulnérable. Sur mon conseil il se tenait presque constamment dans la salle de bain, qui, à tout prendre, était l’endroit le plus sûr. Il ne pouvait y avoir réellement l’ombre d’une excuse pour que quelqu’un voulût y pénétrer une fois que le steward l’avait mise en ordre. C’était un endroit fort exigu. Quelquefois mon double s’y étendait par terre, les jambes repliées, la tête appuyée sur un de ses bras, et dans son pyjama gris, avec ses cheveux noirs coupés ras il avait l’air d’un patient et impassible forçat. La nuit, je le faisais passer sur ma couchette, et nous chuchotions, tandis que le bruit des pas réguliers de l’officier de quart passait et repassait au-dessus de nos têtes. Ce furent des moments infiniment tristes. Par bonheur, quelques boîtes de conserves fines se trouvaient dans un placard de ma chambre; du pain sec je pouvais toujours m’en procurer; ainsi vécut-il de poulet sauté, de pâté de foie gras, d’asperges, d’huîtres cuites, de sardines, de toutes sortes de fausses friandises abominables que je tirais des boîtes. Mon café du matin, c’était toujours lui qui le buvait, et c’était tout ce que j’osais faire pour lui à cet égard.
Chaque jour il fallait faire cette horrible manœuvre pour arriver à ce que ma chambre, puis la salle de bain fussent faites comme d’habitude. J’en vins à haïr la vue du steward, à abhorrer la voix de cet homme inoffensif. Je sentais que c’était lui qui amènerait la catastrophe de la découverte. Cela était suspendu comme une épée au-dessus de nos têtes.
Le quatrième jour, je crois (nous tirions des bords sur la côte orientale du golfe de Siam, par légère brise et mer calme), le quatrième jour, dis-je, de cette misérable jonglerie avec l’inévitable, comme nous étions à table pour le dîner, cet homme, dont le moindre mouvement m’épouvantait, remonta en hâte sur le pont, après avoir posé les plats. Ceci ne pouvait être dangereux. Il revint aussitôt, et je compris alors qu’il s’était rappelé que j’avais laissé une veste à sécher sur la lisse, après avoir reçu une averse qui avait passé sur le navire dans la journée. Assis au haut bout de la table, je me sentis terrifié à la vue de ce vêtement à son bras. Naturellement il se dirigeait vers ma porte. Il n’y avait pas de temps à perdre.
--«Steward!» lui criai-je. Mes nerfs étaient si ébranlés que je ne pouvais maîtriser ma voix, ni cacher mon trouble. C’est cette sorte de chose qui amenait mon second aux redoutables favoris à se taper le front avec l’index. Je l’avais surpris à faire ce geste tandis que, sur le pont, il causait d’un air confidentiel avec le charpentier. J’étais trop loin pour avoir pu saisir le moindre mot, mais je ne doutai point que cette pantomime se rapportât à leur étrange capitaine.