Entre terre et mer

Part 10

Chapter 103,933 wordsPublic domain

L’une de mes mains aussi s’appuyait sur la claire-voie; moi non plus je ne fis pas le moindre mouvement, autant que je pus m’en rendre compte. Nous étions à moins d’un pas l’un de l’autre. Il me vint à l’idée que si par hasard le vieux «Dieu me pardonne, est-ce possible!» passait la tête par le capot de sa chambre et nous apercevait, il croirait voir double, ou s’imaginerait tomber dans une scène de sorcellerie; l’étrange capitaine en conciliabule, près de la barre, avec son propre fantôme gris. Je songeai à empêcher à tout prix que rien de pareil n’arrivât. J’entendis l’autre qui répétait à mi-voix:

--«Mon père est pasteur d’une paroisse dans le Norfolk.»

Évidemment il avait oublié qu’il m’avait déjà fait part de ce fait important. En vérité, une charmante histoire!

--«Vous feriez mieux de vous faufiler dans ma cabine à présent», lui dis-je.

J’avançai avec précaution. Mon double suivit mes mouvements; nos pieds nus ne faisaient aucun bruit; je le fis entrer, fermai la porte avec soin, et, après avoir appelé le lieutenant, je remontai sur le pont attendre ma relève.

--«Pas grand signe de vent encore», lui fis-je remarquer quand il s’approcha.

--«Non, capitaine. En effet», acquiesça-t-il, d’un air endormi, et d’une voix rauque, avec tout juste assez de déférence, sans plus, et en réprimant à peine un bâillement.

--«Bon. C’est tout ce à quoi vous avez à veiller. Vous avec reçu vos instructions.»

--«Oui, capitaine.»

Je fis un tour ou deux sur la dunette et avant de descendre je le vis s’installer face à l’avant, le coude passé dans les enfléchures des haubans d’artimon. En bas le faible ronflement du second continuait paisiblement. La lampe du carré brûlait au-dessus de la table sur laquelle était posé un vase de fleurs, une aimable attention du fournisseur, les dernières fleurs que nous verrions pendant les trois mois,--au grand minimum,--qui allaient suivre. Deux régimes de bananes se balançaient symétriquement au plafond de chaque côté de l’entourage du gouvernail. Rien ne semblait changé à bord, si ce n’est que deux pyjamas du capitaine étaient simultanément en usage, l’un immobile dans le carré, l’autre parfaitement tranquille dans ma chambre.

Il faut que j’explique ici que ma chambre avait la forme d’un L majuscule, la porte étant dans l’angle et s’ouvrant sur la partie courte de la lettre. Un canapé se trouvait à gauche, le lit à droite; mon bureau et la boîte des montres faisaient face à la porte. Mais quiconque l’ouvrait, à moins d’avancer tout droit en entrant, ne pouvait voir ce que j’appelle la partie longue de la lettre. Elle contenait quelques armoires surmontées d’une petite bibliothèque, et quelques vêtements, une grosse veste ou deux, des casquettes, un ciré et autres objets de ce genre, y étaient accrochés à des patères. Il y avait à l’extrémité de cette partie une porte qui ouvrait sur ma salle de bains à laquelle on avait également accès du carré; mais on ne se servait pas de ce passage.

Le mystérieux nouveau venu avait découvert les avantages de cette disposition particulière. En entrant dans ma chambre, vivement éclairée par une grosse lampe ventrue qui se balançait au-dessus de mon bureau, je ne le vis d’abord nulle part jusqu’à ce qu’il sortît tranquillement de derrière les habits pendus dans le renfoncement.

--«J’ai entendu quelqu’un aller et venir et je me suis fourré là aussitôt», murmura-t-il.

Je parlais, moi aussi, à voix basse:

--«Personne n’entre ici sans frapper et demander la permission.»

Il hocha la tête. Son visage était maigre et le hâle commençait à disparaître comme s’il avait été malade. Ce n’était pas étonnant. Il avait été,--j’allais l’apprendre,--aux arrêts dans sa cabine pendant près de sept semaines. Mais ses yeux ni ses traits n’avaient rien de maladif. Il ne me ressemblait pas vraiment; pourtant, penchés comme nous étions, au-dessus de mon lit, chuchotant côte à côte, nos têtes brunes rapprochées et le dos à la porte, quiconque eût été assez audacieux pour l’ouvrir à la dérobée aurait vu son indiscrétion payée du privilège d’apercevoir un double capitaine fort occupé à converser à voix basse avec son autre lui-même.

--«Mais tout ça ne me dit pas comment vous êtes parvenu à vous agripper à notre échelle», lui demandai-je, dans un de ces murmures à peine perceptibles que nous échangions, après qu’il m’eût donné encore quelques détails sur ce qui s’était passé à bord de la _Séphora_, une fois le mauvais temps passé.

--«Quand nous fûmes en vue de la pointe de Java, j’avais eu le temps de réfléchir plus d’une fois à tout cela. J’avais passé six semaines à ne rien faire d’autre, avec seulement une heure environ chaque soir, pour faire un tour sur le pont.»

Il chuchotait, les bras croisés sur le bois de ma couchette, les yeux rivés sur le hublot ouvert. Et je pouvais parfaitement imaginer sa façon de réfléchir: une opération obstinée, sinon constante: chose dont j’aurais été moi-même parfaitement incapable.

--«Je jugeai qu’il ferait nuit avant que nous n’approchions la terre», continua-t-il, si bas que je devais faire effort pour l’entendre, quelque près que nous fussions l’un de l’autre, presque épaule contre épaule. «Aussi demandai-je à parler au capitaine. Il prenait toujours un air très dégoûté quand il lui arrivait de me voir, comme s’il ne pouvait me regarder en face. Cette misaine, voyez-vous, avait sauvé le navire. Il avait trop de tirant d’eau pour pouvoir fuir à sec de toile. Et c’est moi qui avais fait en sorte de l’établir pour lui. Quoi qu’il en soit, il vint. Quand je l’eus dans ma cabine,--il se tenait près de la porte et me regardait comme si j’avais déjà la corde au cou,--je lui demandai sans préambule de laisser la porte de ma cabine non verrouillée le soir, quand le navire franchirait le détroit de la Sonde. La côte de Java se trouverait à moins de deux ou trois milles au large d’Angier-Point. Je n’en demandais pas davantage. J’ai eu un prix de natation à ma seconde année de Conway.»

--«Je le crois sans peine», murmurai-je.

--«Dieu seul sait pourquoi ils m’enfermaient à clef tous les soirs. A voir l’expression de leurs figures, on aurait dit que j’étais capable d’étrangler des gens la nuit. Suis-je donc une brute homicide? En ai-je l’air? Ma foi, si j’avais été de cette sorte il ne se serait pas risqué ainsi dans ma cabine. Vous me direz que j’aurais pu le bousculer et déguerpir,--il faisait déjà nuit. Eh bien, non! Et pour la même raison, la pensée ne me serait pas venue d’essayer d’enfoncer la porte. Le tapage les aurait fait se jeter sur moi, et je n’avais pas envie de me fourrer dans une bagarre. Il aurait pu y avoir quelqu’un d’autre de tué, car je ne me serais pas échappé pour me faire coffrer de nouveau. J’en avais assez. Il refusa, l’air plus dégoûté que jamais. Il avait peur de ses hommes, et aussi de son vieux lieutenant qui avait navigué avec lui depuis des années, un vieux farceur à tête grise, et son steward aussi avait été avec lui, le diable sait depuis quand, dix-sept ans ou plus, une sorte de vagabond dogmatique qui me haïssait comme la peste, précisément parce que j’étais le second. On n’a jamais vu un second faire plus d’un voyage sur la _Séphora_, vous savez. Ces deux vieux copains faisaient la loi à bord. Le diable seul peut savoir ce dont le capitaine n’avait pas peur (tous ses nerfs avaient été ébranlés à la fois dans cette infernale tempête), des dangers, de la justice, de sa femme, peut-être. Oh! oui, elle est à bord aussi. Quoique je ne pense pas qu’elle aurait rien eu à dire. Elle eût été seulement trop heureuse de me voir débarrasser le navire d’une façon ou d’une autre. «Le signe de Caïn», voyez-vous. J’étais prêt à m’en aller errer sur la terre, et c’était chèrement payé pour un Abel de cette espèce. En tout cas, il ne voulut rien entendre:--«La chose doit suivre son cours. Je représente la loi ici.» Il tremblait comme la feuille.--«Alors, vous ne voulez pas?»--«Non.»--«Eh bien, j’espère que vous pourrez dormir par là-dessus», lui dis-je, et je lui tournai le dos.--«Je m’étonne que vous, vous le puissiez!» cria-t-il, et il verrouilla la porte.

«Eh bien, après cela, je ne dormis plus. Pas très bien. Il y a trois semaines de cela. Nous avions traversé très lentement la mer de Java: dix jours de dérive dans les parages de Carimata. Quand nous mouillâmes ici, ils pensèrent, je suppose, que tout était réglé. La terre la plus proche (à cinq milles) est la destination du navire; le consul m’enverrait chercher bientôt, et il n’y avait aucune raison d’aller se sauver sur les îlots qui sont là. Je ne suppose pas qu’on y puisse trouver une goutte d’eau. Je ne sais comment cela s’est fait; mais ce soir, le steward, après m’avoir apporté mon souper, est sorti pour me le laisser manger et n’a pas verrouillé la porte. J’ai tout mangé. Quand j’ai eu fini, je suis sorti sur le pont. Je n’avais aucune intention, que je sache. Prendre un peu l’air. C’était tout ce qu’il me fallait, je crois. Mais il m’est venu une tentation soudaine. J’ai ôté mes savates et me suis jeté à l’eau avant de m’y être véritablement décidé. Quelqu’un a entendu le plongeon. Ç’a été un affreux vacarme. «Il s’est sauvé! Amenez les embarcations! Il veut se suicider! Non, il nage!» Assurément, je nageais. Ce n’est pas si facile pour un nageur comme moi de se noyer volontairement. J’abordai sur l’îlot le plus proche avant que le canot n’eût quitté le bord. J’entendais leurs avirons dans l’obscurité, leurs cris, etc. Mais peu après ils y renoncèrent. Tout s’apaisa, et le mouillage devint silencieux comme la mort. Je m’assis sur une pierre et me mis à réfléchir. Sans aucun doute ils se mettraient à ma recherche au petit jour. Il n’y avait pas moyen de se cacher sur ces choses rocheuses, et, d’ailleurs, à quoi bon? Mais maintenant que j’étais délivré de ce navire, je n’allais pas y retourner. Aussi un moment après je me déshabillai, je fis un paquet de mes vêtements avec une pierre au milieu, et je le jetai en eau profonde de l’autre côté de cet îlot. Ce suicide-là me suffisait. Qu’ils aillent penser ce qu’ils veulent, je ne tenais pas à me noyer. Mon intention était de nager jusqu’à ce que je coule, ce qui n’est pas la même chose. Je gagnai un autre de ces îlots, et ce fut de celui-là que je découvris votre feu de mouillage. De quoi me donner une direction. J’avançai aisément, et en chemin j’abordai un rocher plat qui émergeait d’un pied ou deux. En plein jour, vous pourriez sûrement le distinguer d’ici, à la jumelle. Je grimpai dessus et me reposai un instant. Puis je me remis en route. Ce dernier trajet a dû être de plus d’un mille.»

Son murmure s’affaiblissait de plus en plus, et pendant tout ce temps il fixait le hublot par lequel on n’apercevait pas même une étoile. Je ne l’avais pas interrompu. Il y avait dans son récit, à moins que ce ne fût en lui-même, quelque chose qui rendait tout commentaire impossible; une façon de sentir, une qualité, à laquelle je ne puis trouver de nom. Et quand il eut fini, tout ce que je trouvai à dire fut:

--«Ainsi vous avez nagé vers notre feu.»

--«Oui, droit dessus. C’était pour moi un but. Je ne pouvais pas voir d’étoiles basses, la côte les masquait, et je ne distinguais pas la terre non plus. L’eau était aussi lisse que du verre. On aurait cru nager dans une sacrée citerne de mille pieds de profondeur, sans rien nulle part à quoi s’accrocher; mais ce qui ne me disait rien, c’était l’idée de tourner en rond comme un bœuf affolé avant de tout lâcher; et comme je n’entendais pas m’en retourner... Non! Me voyez-vous traîné là-bas, tout nu, arraché d’un de ces îlots, par la peau du cou et me débattant comme une bête sauvage? Il y aurait eu quelqu’un de tué, pour sûr, et j’en avais eu assez. Je poursuivis donc. C’est alors que votre échelle...»

--«Pourquoi n’avez-vous pas hélé le navire?» demandai-je, en élevant un peu la voix.

Il me toucha légèrement l’épaule. Des pas nonchalants venaient de s’arrêter juste au-dessus de nos têtes. Le lieutenant avait passé de l’autre bord de la dunette et avait dû se pencher au-dessus de la lisse.

--«Pourrait-il nous entendre parler, dites?» me souffla mon double à l’oreille, anxieusement.

Son anxiété fut une réponse, et suffisante, à la question que je lui avais posée. Réponse où tenait toute la difficulté de la situation. Je fermai le hublot posément, par mesure de précaution. Un mot à voix plus haute aurait pu s’entendre.

--«Qui est-ce?» murmura-t-il alors.

--«C’est mon lieutenant. Mais il m’est presque aussi étranger qu’à vous.»

Et je lui parlai un peu de moi. J’avais été nommé au commandement de ce navire alors que je n’attendais rien de la sorte, à peine quinze jours auparavant. Je ne connaissais ni le navire, ni l’équipage. Je n’avais pas eu le temps dans le port de faire connaissance avec les choses et les hommes. Quant aux hommes, tout ce qu’ils savaient, c’était que j’étais chargé de ramener le navire à son port d’attache. «Pour le reste, je suis presque autant un étranger à bord que vous», lui dis-je. Et à ce moment-là, j’en avais extrêmement conscience. Je sentais qu’il suffirait de peu de chose pour me rendre suspect à l’équipage.

Entre temps, il s’était retourné, et tous deux, les deux étrangers à bord, nous nous faisions face en une attitude identique.

--«Votre échelle...!» murmura-t-il, après un silence. «Qui diable aurait pensé trouver une échelle en dehors, la nuit, sur un navire à l’ancre à cet endroit. J’éprouvais à ce moment même une très désagréable défaillance. Après la vie que j’ai menée durant neuf semaines, n’importe qui eût perdu son entraînement. Je me sentais incapable de nager même jusqu’à la sauvegarde du gouvernail. Et voilà justement qu’il y avait une échelle à quoi s’accrocher! Après l’avoir saisie, je me suis dit: «A quoi bon!» En voyant la tête d’un homme qui regardait par-dessus bord, je pensai m’éloigner à la nage aussitôt et le laisser crier, dans quelque idiome que ce fût. Je ne trouvais pas d’inconvénient à être vu. Cela... cela me plaisait. Et puis, vous m’avez parlé si tranquillement,--comme si vous m’aviez attendu,--ça m’a fait rester un peu plus longtemps. J’avais été terriblement seul, je ne veux pas dire pendant que je nageais. J’étais content de parler un peu à quelqu’un qui n’appartînt pas à la _Séphora_. Quant à demander le capitaine, ce fut une simple impulsion. Cela ne pouvait servir à rien, tout le monde à bord me sachant là, et les autres prêts à venir me chercher au matin. Je ne sais pas..., j’avais besoin d’être vu, de parler à quelqu’un, avant de continuer. Je ne sais pas ce que j’aurais dit... «Belle nuit, n’est-ce pas?» ou quelque chose de ce genre.»

--«Pensez-vous qu’ils seront ici bientôt?» demandai-je avec quelque incrédulité.

--«C’est probable», dit-il faiblement.

Il eut tout d’un coup l’air extrêmement hagard. Sa tête roulait sur ses épaules.

--«Hum! Nous allons voir. En attendant, mettez-vous dans ma couchette, murmurai-je. Vous faut-il un coup de main? Là!...»

C’était une couchette assez haute avec des tiroirs au-dessous. Cet étonnant nageur eut besoin de l’aide que je lui donnai en lui prenant la jambe. Il tomba sur la couchette, roula sur le dos et de son avant-bras se couvrit les yeux. Et ainsi, le visage à demi caché, il devait présenter exactement la même apparence que moi. Je contemplai un moment cet autre moi-même, avant de refermer soigneusement les deux rideaux de serge verte qui glissaient sur une tringle de cuivre. Je songeai un moment à les épingler pour plus de sûreté, mais je m’assis sur le canapé, et, une fois là, je ne me sentis pas le courage de me lever pour chercher une épingle. Je le ferais un peu plus tard. Je me sentais extrêmement fatigué, d’une façon particulièrement profonde, par cette contrainte, par l’effort que je faisais pour parler bas et par toute cette agitation furtive. Il était maintenant à peu près trois heures, et j’étais debout depuis neuf heures, mais je n’avais pas sommeil; je n’aurais pas pu m’endormir. Je restais assis là à bout de forces, l’œil fixé sur les rideaux, essayant d’échapper à la sensation confuse d’être à deux endroits à la fois et tourmenté par d’exaspérants coups secs qui semblaient résonner dans ma tête. Ce me fut un soulagement de découvrir soudain que ce n’était pas du tout dans ma tête, mais à la porte. Avant d’avoir pu reprendre mes sens, le mot «entrez» était sorti de ma bouche, et le steward entrait avec un plateau, m’apportant mon café du matin. J’avais dormi, après tout, et j’eus si peur que je m’écriai: «Par ici, je suis ici, steward», comme s’il eût été à des lieues. Il posa le plateau sur la table auprès du canapé, et seulement alors, dit très tranquillement:

--«Je vois bien que vous êtes ici, capitaine.»

Je sentis qu’il me jetait un regard pénétrant, mais je n’osais pas à ce moment le regarder en face. Il dut se demander pourquoi j’avais tiré les rideaux de mon lit avant d’aller dormir sur le canapé. Il sortit, laissant la porte au crochet, comme d’habitude.

J’entendis l’équipage laver le pont au-dessus de ma tête. Je savais qu’on m’aurait prévenu aussitôt s’il y avait eu le moindre vent. Calme plat, pensai-je, et j’en fus doublement contrarié. Vraiment, je me sentais double, plus que jamais. Le steward reparut soudain à la porte. Je sautai à bas du canapé si promptement qu’il eut un mouvement de recul.

--«Qu’est-ce que vous voulez?»

--«Fermer votre hublot, capitaine, on lave le pont.»

--«Il est fermé», dis-je en rougissant.

--«Bien, Capitaine.» Mais il ne bougeait pas de la porte et il répondit à mon regard d’une façon extraordinaire, équivoque, pendant un moment. Puis ses yeux vacillèrent: il changea d’expression, et d’une voix étrangement douce, presque caressante:

--«Puis-je entrer pour enlever la tasse vide, capitaine?»

--«Bien sûr!»

Je lui tournai le dos jusqu’à ce qu’il fût parti. Alors je décrochai et fermai la porte et poussai même le verrou. Cela ne pouvait pas continuer ainsi bien longtemps. En outre, dans cette chambre il faisait chaud comme dans un four. Je donnai un coup d’œil à mon double et vis qu’il n’avait pas bougé, il avait encore le bras sur les yeux; mais sa poitrine se soulevait, ses cheveux étaient mouillés, son menton était moite de sueur. Par-dessus lui j’atteignis et ouvris le hublot.

--«Il faut que je me montre sur le pont», me dis-je.

Bien entendu, en principe, je pouvais faire ce que bon me semblait, sans que personne pût me contredire dans tout le cercle de l’horizon; mais quant à fermer à clef la porte de ma chambre et à en enlever la clef, cela je ne l’osais pas. A peine sorti du capot de l’échelle, j’aperçus mes deux officiers, le lieutenant nu-pieds, le second dans de longues bottes de caoutchouc ensemble à l’aplomb de la dunette, et à mi-chemin de la descente, le steward qui leur parlait avec animation. Il m’aperçut, fit le plongeon: le lieutenant courut sur le pont, en criant un ordre quelconque; le second vint à ma rencontre, la main à sa casquette.

Il y avait dans ses yeux une sorte de curiosité qui me déplut. Je ne sais si le steward leur avait dit seulement que j’étais «drôle», ou bien réellement ivre, mais je voyais bien que l’homme tenait à m’examiner de près. Je le regardai venir, avec un sourire qui, lorsqu’il fut à portée, fit son effet et sembla glacer jusqu’à ses favoris. Je ne lui laissai pas le temps d’ouvrir la bouche.

--«Faites brasser carré en envoyant les hommes aux bras et balancines avant le déjeuner.»

C’était le premier ordre précis que je donnais à bord de ce navire; et je demeurai sur le pont pour le voir exécuter, qui plus est. J’avais éprouvé le besoin de m’affirmer sans perdre de temps. Du coup, le blanc-bec narquois en baissa d’un cran ou deux, et je saisis également l’occasion de regarder bien en face chaque homme de l’équipage, quand ils défilèrent devant moi pour aller aux bras de l’arrière. Sans pouvoir rien prendre moi-même, je présidai le petit déjeuner avec une dignité tellement glaciale que les deux officiers ne furent que trop heureux de s’esquiver du carré dès que la décence le leur permit; et, sans cesse, le double travail de mon esprit me tourmentait à me rendre fou. Je ne cessais de surveiller mon moi, cet autre moi-même secret qui dépendait de mes actions autant que ma propre personne, et qui dormait là dans ce lit, derrière cette porte qui me faisait face, tandis que j’étais assis au bout de cette table. C’était tout à fait comme d’être fou, mais c’était pire, parce que c’était consciemment.

Il me fallut le secouer une bonne minute, mais, quand à la fin il ouvrit les yeux, ce fut en pleine possession de lui-même, avec un regard interrogateur.

--«Tout va bien jusqu’ici», chuchotai-je. «Maintenant, il faut que vous disparaissiez dans la salle de bain.»

C’est ce qu’il fit, silencieux comme un fantôme. Je sonnai le steward et, le regardant en face, je lui enjoignis de faire ma chambre pendant que je prendrais mon bain: «Et faites vite.» Mon ton n’admettait aucune réplique, il répondit: «Oui, capitaine!» et courut chercher son seau et ses balais. Je pris un bain et fis presque toute ma toilette en agitant l’eau à dessein et en sifflotant pour l’édification du steward, pendant que le compagnon secret de ma vie se tenait raide comme un pieu dans ce petit espace; ses joues semblaient très creuses au grand jour, et ses paupières demeuraient baissées sous la ligne nette et sombre de ses sourcils froncés.

Quand je le laissai là pour regagner ma chambre, le steward achevait son nettoyage. J’envoyai chercher le second et j’engageai une conversation insignifiante: comme pour me jouer du caractère terrible de ses favoris, mais à la vérité pour lui donner l’occasion de bien examiner ma chambre. Alors, enfin, je pus, la conscience tranquille, fermer la porte et faire rentrer mon double dans la partie en retrait. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il n’eut qu’à rester tranquillement assis sur un petit pliant, à demi dissimulé par les lourds vêtements suspendus là. Nous écoutâmes le steward entrer dans la salle de bains par le salon, y remplir les carafes, frotter la baignoire, remettre les choses en ordre, épousseter, battre, frotter, ressortir dans le salon, tourner la clef, pousser le loquet. Tel était mon plan pour rendre invisible mon second moi. On ne pouvait rien combiner de mieux en la circonstance. Et nous demeurâmes là, moi, à mon pupitre, prêt à paraître occupé avec quelques papiers, et lui derrière moi, hors de vue de la porte. La prudence commandait de ne pas parler durant le jour, et je n’aurais pu supporter cette étrange et énervante sensation de me chuchoter à moi-même. De temps à autre, en regardant par-dessus mon épaule, je le voyais dans le fond, assis tout raide sur le pliant, les pieds joints, les bras croisés, le menton sur la poitrine, parfaitement immobile. N’importe qui l’eût pris pour moi.

J’en étais fasciné moi-même. A chaque instant, je ne pouvais me retenir de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule. J’étais en train de le regarder, lorsqu’une voix derrière la porte appela:

--«Pardon, capitaine!»

--«Qu’y a-t-il?» Mes yeux demeuraient fixés sur lui, et quand la voix du dehors annonça: «Il y a un canot qui vient vers nous, capitaine», je le vis tressaillir,--c’était son premier mouvement depuis des heures. Mais il ne releva pas la tête.

--«Bon! Mettez l’échelle en dehors.»

J’hésitai. Fallait-il lui glisser un mot? Mais lequel? Son immobilité semblait impassible. Que lui aurais-je dit qu’il ne sût déjà?... En fin de compte, je montai sur le pont.

II