Entre terre et mer

Part 9

Chapter 93,908 wordsPublic domain

A ma droite, des rangées de piquets semblaient un mystérieux réseau de palissades de bambou à demi submergées, divisant d’incompréhensible façon le domaine des poissons tropicaux, et donnant par son aspect délabré l’impression d’avoir été à jamais abandonné par quelque tribu nomade de pêcheurs partie désormais à l’autre bout de l’océan, car, à perte de vue, on ne distinguait aucune habitation. A ma gauche, un groupe d’îlots dénudés, pareils à des murailles, des tours, des fortins en ruines, plongeait ses fondations dans une mer bleue qui paraissait solide, tant elle était immobile et stable sur toute son étendue: la traînée de lumière même que projetait le soleil couchant étincelait doucement, sans ce scintillement qui décèle à la surface de l’eau d’imperceptibles rides. Et en tournant la tête pour jeter un dernier coup d’œil au remorqueur qui venait de nous laisser mouillé en dehors de la barre, je vis la ligne droite du rivage plat s’ajuster à la mer immobile, bord à bord, avec une absolue perfection, pour former comme un grand parquet parfaitement uni, à moitié brun, à moitié bleu, sous le dôme énorme du ciel. Faisant pendant au groupe insignifiant des îlots sur la mer, deux petits bouquets d’arbres, de chaque côté de l’unique défaut de cette impeccable jointure, indiquaient l’embouchure du Menam, que nous venions de quitter, à la première étape de notre voyage de retour; et loin sur la plaine de l’intérieur, masse plus grande et plus haute, le bosquet qui entoure la grande pagode de Paknam était l’unique objet sur lequel le regard pouvait interrompre la vaine exploration de ce monotone horizon. Çà et là des lueurs pareilles à des morceaux d’argent éparpillés marquaient les détours de la grande rivière: et sur le plus rapproché d’entre eux, juste au delà de la barre, le remorqueur, s’enfonçant droit dans l’intérieur, se perdit à ma vue, coque, cheminée, et mâture, comme si l’impassible terre l’avait avalé sans effort, sans secousse. Mon œil suivit son léger nuage de fumée au-dessus de la plaine, selon les méandres paresseux du fleuve, toujours plus faible et plus lointain, jusqu’à ce qu’il se perdît enfin derrière le monticule en forme de mitre de la grande pagode. Alors je me trouvai seul avec mon navire mouillé à l’entrée du golfe de Siam.

Il flottait au point de départ d’un long voyage; immobile au milieu d’une immense immobilité, l’ombre de sa mâture s’allongeait vers l’est au soleil couchant. J’étais seul alors sur le pont. Aucun bruit ne se faisait entendre à bord, rien ne bougeait autour de nous, rien ne vivait, pas une pirogue sur l’eau, pas un oiseau dans l’air, pas un nuage au ciel. En ce moment où le monde semblait retenir son souffle, on eût dit qu’au seuil d’une longue traversée nous mesurions nos forces pour une longue et pénible entreprise, ayant tous deux à accomplir notre tâche loin de tout regard humain, avec le ciel et la mer pour seuls spectateurs et seuls juges.

Le scintillement de l’air avait dû gêner la vue, car ce fut seulement au moment du coucher du soleil que mon regard errant découvrit, au delà du sommet du principal îlot de ce petit archipel, quelque chose qui vint détruire la solennité de cette parfaite solitude. Le flot des ténèbres déferlait rapidement: et, avec une soudaineté toute tropicale, je vis un essaim d’étoiles surgir au-dessus de la terre assombrie, tandis que je m’attardais encore, la main posée sur la lisse de mon navire comme sur l’épaule d’un ami éprouvé. Mais à sentir cette multitude de corps célestes vous regarder fixement se dissipait pour tout de bon le réconfort d’une paisible communion avec lui. Et en même temps j’entendis des bruits gênants, des voix, des pas; le steward s’activait sur le pont, esprit organisateur et affairé: une sonnette tinta impétueusement sous la dunette...

Je trouvai mes deux officiers qui m’attendaient près de la table servie, dans le carré éclairé. Nous nous assîmes aussitôt, et tout en servant le second, je lui dis:

--«Savez-vous qu’il y a un navire mouillé dans les îles? J’ai vu la pointe de ses mâts au-dessus de leur crête au coucher du soleil.»

Il leva vivement son visage simple qu’encombraient des favoris terriblement touffus et se mit à pousser ses exclamations habituelles:

--«Dieu me pardonne! capitaine. Est-ce possible?»

Mon lieutenant était un jeune homme aux joues rondes, silencieux, sérieux pour son âge, à ce qu’il me semblait; mais comme nos regards se croisèrent, je surpris sur ses lèvres un léger tremblement. J’abaissai aussitôt mon regard. Je ne pouvais décemment pas encourager la raillerie à mon bord. Il faut dire aussi que je ne connaissais guère mes officiers. A la suite de certains événements qui n’ont d’intérêt que pour moi, j’avais été désigné à ce commandement une quinzaine seulement auparavant. Je ne connaissais guère mieux le reste de l’équipage. Tous ces gens avaient servi ensemble depuis quelque dix-huit mois, et ainsi j’avais, seul, la situation d’un étranger au bord. Je mentionne ce fait parce qu’il est de quelque importance pour ce qui va suivre. Mais je me sentais surtout étranger au navire, et pour tout dire, quelque peu étranger à moi-même. Étant le plus jeune à bord (à l’exception du lieutenant) et n’ayant pas encore subi l’épreuve d’une situation qui comportât une complète responsabilité, je ne mettais pas en question la capacité des autres. Ils n’avaient qu’à être à la hauteur de leur tâche: mais je me demandais jusqu’à quel point je prouverais ma fidélité à cet idéal de sa propre personnalité que chacun de nous édifie à part soi et pour son propre usage.

* * * * *

Sur ces entrefaites, le second, avec ses yeux ronds et ses effrayants favoris qui paraissaient collaborer à tout ce qu’il disait, se mit à faire toute une théorie sur la présence de ce navire à l’ancre. Le trait dominant de son caractère était de tout prendre en sérieuse considération. Il avait une tournure d’esprit méticuleuse. Ainsi qu’il le disait, il «_aimait à se rendre compte_» de tout ce qui se présentait à lui, y compris un malheureux scorpion qu’il avait trouvé dans sa chambre une semaine auparavant. Le pourquoi et le comment de ce scorpion, comment il était venu à bord et avait choisi sa chambre plutôt que la cambuse (endroit obscur et qui aurait dû mieux faire l’affaire d’un scorpion), et comment il avait bien pu s’y prendre pour se noyer dans l’encrier de son pupitre, l’avaient tracassé infiniment. La présence du navire dans les îles était beaucoup plus explicable, et juste au moment où nous nous levions de table il se prononça: «C’était, à n’en point douter, un navire récemment arrivé d’Europe. Il avait probablement un trop fort tirant d’eau pour franchir la barre autrement qu’au plein des grandes marées. C’est pourquoi il était entré attendre quelques jours dans ce port naturel, plutôt que de rester dans une rade ouverte.»

--«C’est juste», confirma soudain le lieutenant de sa voix un peu rauque, «il cale plus de vingt pieds. C’est un navire de Liverpool, la _Séphora_, avec une cargaison de charbon. Cent vingt-trois jours de Cardiff.»

Nous le regardâmes avec étonnement.

--«C’est le patron du remorqueur qui me l’a dit quand il est venu à bord prendre vos lettres, capitaine», expliqua le jeune homme. «Il compte lui faire remonter la rivière après-demain.»

Après nous avoir ainsi accablés de l’étendue de ses connaissances, il s’esquiva du carré. Le second remarqua avec regret qu’il «ne pouvait se rendre compte des manières de ce garçon». Il se demandait ce qui l’avait empêché de tout nous dire sur-le-champ.

Comme il était sur le point de sortir, je le retins. Les deux derniers jours, l’équipage avait eu beaucoup de travail, et très peu de sommeil la nuit précédente. Je sentis avec ennui que moi,--un étranger,--je faisais là quelque chose d’insolite en donnant l’ordre de faire coucher l’équipage sans avoir établi de quart. Je me proposais de prendre le quart moi-même jusqu’à une heure du matin environ. Je me ferais alors relever par le lieutenant.

--«Il appellera le cuisinier et le steward à quatre heures», ajoutai-je: «on frappera à votre porte plus tard. Bien entendu, au plus léger indice de vent, il faudrait faire monter l’équipage sur le pont pour appareiller immédiatement.

Il dissimula son étonnement:

--«Très bien, capitaine.»

Une fois sorti du carré, il passa sa tête à la porte du lieutenant pour lui faire part de l’incroyable fantaisie que j’avais de prendre sur moi cinq heures de veille. J’entendis l’autre élever la voix sur un ton d’incrédulité: «Comment? le capitaine lui-même?» Encore quelques murmures: une porte claqua, puis une autre. Un moment après, je montai sur le pont.

Ce sentiment d’être un étranger, qui m’avait ôté le sommeil m’avait inspiré cette consigne anormale, comme si de ces heures solitaires de la nuit j’eusse attendu la connaissance d’un navire dont je ne savais rien, d’un équipage dont je ne savais guère plus. Amarré à quai, encombré, comme tout navire au port, d’un tas de choses disparates, envahi de gens qui ne lui appartenaient pas, c’est à peine si jusqu’ici je l’avais vraiment vu. Maintenant qu’il était prêt à prendre la mer, toute l’étendue de son pont me paraissait bien belle sous les étoiles. Bien belle, spacieuse pour sa taille, et fort engageante. Je descendis l’échelle de la dunette et me mis à arpenter le passavant, cependant que mon esprit me dépeignait la future traversée de l’archipel Malais, la descente de l’océan Indien, la remontée de l’Atlantique. Toutes les phases de ce voyage m’étaient assez familières, tous ses caractères, toutes les alternatives qui devaient vraisemblablement se présenter à moi en haute mer,--tout... sauf la responsabilité nouvelle du commandement. Mais je me réconfortai en pensant avec raison que ce navire était comme les autres navires, ses hommes comme les autres hommes, et que la mer ne me réservait probablement pas de surprises spéciales expressément créées pour ma déconvenue.

Parvenu à cette conclusion rassurante, l’envie me vint de fumer un cigare et je descendis en chercher un dans ma cabine. En bas tout était silencieux. Tout le monde, sur l’arrière, était profondément endormi. Je ressortis sur le pont-arrière, agréablement à mon aise dans mon pyjama, par cette chaude nuit sans souffle, pieds nus, un cigare allumé aux lèvres, et en m’avançant je me trouvai tête à tête avec le profond silence qui régnait à l’avant du navire. En passant devant le poste d’équipage, je n’entendis que le soupir profond, confiant, d’un dormeur. Et soudain j’éprouvai avec plaisir la grande sécurité de la mer en comparaison des agitations de la terre; je me félicitai du choix que j’avais fait de cette existence dénuée de tentations, dépourvue de problèmes troublants et à laquelle l’absolue franchise de ses exigences et la simplicité de son but confère une beauté morale essentielle.

Le feu de mouillage dans le gréement brûlait d’une flamme nette, paisible et comme symbolique, confiante et claire dans l’ombre mystérieuse de la nuit. Poursuivant mon chemin en passant de l’autre bord du navire, je remarquai que l’échelle de pilote, mise en dehors sans aucun doute pour le patron du remorqueur quand il était venu chercher nos lettres, n’avait pas été rentrée comme elle aurait dû l’être. Cela me contraria, car la ponctualité dans les détails est l’âme même de la discipline. Je réfléchis alors que j’avais moi-même péremptoirement exempté de service mes officiers et, de ma propre initiative, empêché de régler le quart au mouillage comme d’habitude. Je me demandai s’il était sage de jamais intervenir dans la routine des services, fût-ce avec la meilleure intention du monde. Cette décision risquait de me faire paraître bizarre. Dieu seul sait de quelle manière ce second aux absurdes favoris «se rendrait compte» de ma conduite, et ce que le navire tout entier penserait de cette irrégularité de la part de son nouveau capitaine. J’en ressentis un peu d’irritation contre moi-même.

Non pas par remords assurément, mais machinalement pour ainsi dire, je me mis à rentrer l’échelle moi-même. Une échelle de corde de cette sorte est une chose légère qu’on rentre facilement, mais l’effort vigoureux que je fis et qui aurait dû l’amener main sur main ne me causa qu’un choc en retour tout à fait inattendu. Que diable était-ce? Je fus tellement abasourdi de la lourdeur de l’échelle que j’en demeurai immobile, essayant de «me rendre compte», comme si j’eusse été cet idiot de second. A la fin, naturellement, je mis la tête en dehors.

Le flanc du navire mettait une bande d’ombre opaque sur la faible lueur de la mer vitreuse. Mais je distinguai tout de suite quelque chose d’allongé et de pâle qui flottait contre l’échelle. Avant même que j’eusse pu former une conjecture, un léger éclair phosphorescent qui sembla émaner soudain du corps nu d’un homme passa sur l’eau endormie, comme se joue, fugitif et silencieux, un éclair d’été dans un ciel nocturne. La révélation d’une paire de pieds, de longues jambes, d’un large dos livide, immergé jusqu’au cou dans une lueur verdâtre, cadavérique, me coupa la respiration. Une main, à fleur d’eau, demeurait accrochée au dernier barreau de l’échelle. Je le voyais complet, moins la tête. Un cadavre décapité! Le cigare tomba de ma bouche béante, avec un léger «floc» et un court crépitement parfaitement perceptible dans ce silence absolu de toutes choses sous les cieux. C’est cela, je suppose, qui lui fit lever la tête, ovale terne et pâle dans l’ombre du flanc du navire. Mais alors même, c’est tout au plus si je pouvais distinguer la forme de sa tête aux cheveux noirs. C’en fut assez toutefois pour dissiper la sensation horrible, qui m’avait glacé le cœur. Le moment des vaines exclamations était passé lui aussi. Je grimpai sur le mât de rechange et me penchai par-dessus bord autant que je le pus, pour rapprocher mes yeux de ce mystère flottant.

Accroché à l’échelle, ainsi qu’un nageur au repos, le scintillement de la mer jouait autour de ses membres à chaque mouvement, et il y apparaissait glabre, argenté, semblable à un poisson. Il demeurait également aussi muet qu’un poisson. Il n’essayait pas non plus de sortir de l’eau. Il était inconcevable qu’il ne tentât pas de monter à bord, et étrangement troublant de soupçonner qu’il n’en avait peut-être pas envie. Mes premières paroles me furent précisément dictées par cette incertitude.

--«Qu’y a-t-il?» demandai-je de mon ton habituel en me penchant vers ce visage qui faisait exactement face au mien.

--«Une crampe!», répondit-il, du même ton. Puis, avec une légère anxiété:

«Dites-moi, c’est inutile d’appeler quelqu’un.»

--«Je n’en avais pas l’intention», lui répondis-je.

--«Êtes-vous seul sur le pont?»

--«Oui.»

J’eus vaguement l’impression qu’il était sur le point de lâcher l’échelle pour s’éloigner à la nage aussi mystérieusement qu’il était venu. Mais, pour le moment, cet être qui semblait avoir surgi du fond de la mer (c’était assurément la terre la plus proche du navire) s’inquiéta seulement de savoir l’heure. Je la lui dis. Et, là-dessus, il risqua cette question:

--«Votre capitaine est couché, je suppose?»

--«Je suis sûr que non», lui répondis-je.

Il parut faire effort sur lui-même, car j’entendis quelque chose comme le sourd, l’amer murmure du doute: «A quoi bon?» Les paroles qui suivirent furent prononcées avec une certaine hésitation:

--«Dites-moi, mon garçon. Pourriez-vous lui demander de venir sans déranger personne?»

Je pensai qu’il était temps de me faire connaître.

--«C’est moi, le capitaine.»

J’entendis un «Par exemple!» chuchoté au ras de l’eau. Des remous phosphorescents étincelaient tout autour de ses membres; de son autre main il saisit l’échelle.

--«Je m’appelle Leggatt.»

La voix était calme, résolue. Une bonne voix. Le sang-froid de cet homme s’était, pour ainsi dire, répandu en moi-même. Ce fut très posément que je fis cette remarque:

--«Vous devez être bon nageur.»

--«Oui. Je suis à l’eau, en somme, depuis neuf heures. La question pour moi maintenant est de savoir si je vais lâcher cette échelle et continuer à nager jusqu’à ce que je coule d’épuisement, ou bien... si je vais monter ici.»

Je sentis que ce n’était pas là une vulgaire expression de désespoir, mais l’alternative réelle qui s’offrait à une âme forte. J’aurais pu en déduire qu’il était jeune: car, en vérité, il n’y a que les jeunes gens pour avoir à envisager des situations aussi nettes. Mais à ce moment-là ce fut pure intuition de ma part. Un mystérieux courant s’était déjà établi entre nous deux, en face de cette mer tropicale, silencieuse et sombre. J’étais jeune, moi aussi; assez jeune pour ne pas me perdre en commentaires. L’homme se mit soudain à grimper à l’échelle, et je m’éloignai rapidement du bastingage pour aller lui chercher un vêtement.

Avant d’entrer dans le carré, je m’arrêtai dans le couloir au pied de la descente pour prêter l’oreille. Un faible ronflement me parvint à travers la porte close de la chambre de mon second. La porte du lieutenant était au crochet, mais l’obscurité au dedans était absolument muette. Lui aussi il était jeune et dormait comme une souche. Restait le steward, mais vraisemblablement il ne se réveillerait pas avant qu’on l’appelât. Je rapportai un pyjama de ma chambre, et une fois revenu sur le pont, je vis l’homme nu de la mer assis sur le grand panneau, faible lueur blanche dans l’obscurité, les coudes aux genoux, et la tête dans les mains. Il eut vite fait de couvrir son corps mouillé d’un pyjama, du même modèle à rayure grise que celui que je portais, et il me suivit comme mon double sur la dunette.

--«Qu’est-ce qui est arrivé?» demandai-je d’une voix étouffée, en prenant une des lampes allumées de l’habitacle et en l’élevant à la hauteur de son visage.

--«Une vilaine affaire.»

Il avait des traits assez réguliers, une bouche bien formée; des yeux clairs sous des sourcils foncés, assez épais: un front carré et uni, des joues imberbes, une petite moustache brune et un menton rond bien modelé. Son expression concentrée, méditative, à la clarté de la lampe que je lui projetai dans la figure, était celle que pourrait avoir un homme qui réfléchit profondément, dans une parfaite solitude. Mon pyjama était juste à sa taille. Un garçon bien planté de vingt-cinq ans tout au plus. Du bout de ses dents blanches et régulières, il se mordit la lèvre inférieure.

--«Eh bien!» dis-je, en remettant la lampe dans l’habitacle.

La chaude, la lourde nuit tropicale se referma de nouveau sur sa tête.

--«Il y a un navire là-bas», murmura-t-il.

--«Oui, je sais. La _Séphora_. Vous saviez que nous étions ici?»

--«Pas la moindre idée. Je suis son second.» Il se reprit: «Je devrais dire: _j’étais_.»

--«Ah! quelque difficulté?»

--«Oui. Une difficulté, dites-vous? J’ai tué un homme.»

--«Que voulez-vous dire? Maintenant?»

--«Non, pendant la traversée. Il y a des semaines, par 39° sud. Quand je dis un homme...»

--«Un accès de colère?» insinuai-je, confidentiellement.

La tête sombre, brune, comme la mienne, parut se secouer imperceptiblement au-dessus du gris fantomal de mon pyjama. Il me semblait, dans la nuit, me trouver en face de ma propre image reflétée dans les profondeurs d’un sombre et immense miroir.

--«Jolie histoire pour un ancien élève de Conway», murmura mon double, distinctement.

--«Vous avez été à Conway?»

--«Oui», dit-il avec une sorte de saisissement. Puis lentement: «Vous aussi, peut-être?»

C’était le cas; mais étant plus âgé de deux ans, j’avais quitté l’école avant son arrivée. Après un rapide échange de dates, un silence tomba, et je pensai soudain à mon absurde second aux terrifiants favoris et à son genre d’esprit, à ses «Dieu me pardonne, est-ce possible?» Mon double me fournit un aperçu de ses pensées en disant:

--«Mon père est pasteur dans le Norfolk. Vous me voyez devant un juge et des jurés sous cette accusation? Pour moi, je n’en vois pas la nécessité. Il y a des gens qu’un ange venu du ciel... Et je ne suis pas de ceux-là. C’était une de ces créatures qui sont tout le temps à remâcher une sotte espèce de méchanceté. De pauvres diables qui ne devraient même pas être au monde. Il ne voulait pas faire sa besogne et empêchait les autres de faire la leur. Mais à quoi bon parler de tout cela! Vous connaissez aussi bien que moi cette espèce de mauvaise gale.»

Il en appelait à moi comme si nos expériences eussent été aussi identiques que nos vêtements. Et je savais assez bien, en effet, le danger que représentent des natures de ce genre contre lesquelles on n’a à la mer aucun moyen de répression légale. Et je savais aussi très bien que mon double, en face de moi, n’était pas une brute homicide. Je ne pensais même pas à lui demander des détails, et il me raconta l’histoire en phrases brusques, décousues. Il ne m’en fallait pas davantage. Je vis tout cela se passer comme si je me trouvais à l’intérieur de cet autre pyjama.

--«C’est arrivé pendant que nous établissions une misaine, à la nuit tombante. Avec des ris. Vous voyez d’ici le temps qu’il faisait. La seule voile qui nous restait pour tenir le bâtiment en route. Ainsi vous pouvez juger à quoi cela avait ressemblé pendant des jours. Manœuvre difficile. C’est à l’écoute qu’il se mit à me faire des histoires. J’étais à bout de nerfs avec ce temps terrifiant qui semblait ne devoir jamais finir. Terrifiant, je vous assure, et un navire lourdement chargé. Je crois bien que le type lui-même était à moitié fou de trac. Ce n’était pas précisément le moment des reproches polis, je me suis retourné et je l’ai assommé comme un bœuf. Le voilà qui se relève et vient sur moi. Nous nous étreignons au moment où une lame effroyable s’amenait sur le navire. Tous les hommes la virent venir et se réfugièrent dans les haubans, mais je le tenais à la gorge et je me mis à le secouer comme un rat: les autres, au-dessus, hurlaient: «Attention! attention!» Et puis un craquement comme si le ciel m’était tombé sur la tête. Il paraît que, pendant plus de dix minutes, il fut presque impossible de distinguer de notre navire autre chose que les trois mâts, un peu du gaillard d’avant et de la dunette à fleur d’eau, courant désespérément dans une nappe d’écume. Ce fut par miracle qu’on nous retrouva collés ensemble derrière les bittes d’avant. Il paraît que je ne plaisantais pas, car je le tenais encore à la gorge quand on nous ramassa. Il avait la figure toute noire. Ça leur fit perdre complètement la tête. Ils nous traînèrent à l’arrière ensemble agrippés comme nous l’étions, en criant: «Au meurtre!» comme un tas de fous, et ils se précipitèrent dans le carré. Et le navire fuyait devant le temps, sans cesse à deux doigts de couler: chaque minute la dernière de sa vie, sur une mer à vous faire blanchir les cheveux rien qu’à la regarder. Il paraît que le capitaine aussi s’est mis à délirer comme le reste. Cet homme n’avait pas fermé l’œil pendant plus d’une semaine, et de voir cela lui tomber sur le dos au plus fort d’un furieux coup de vent l’avait mis hors de lui. Je m’étonne qu’ils ne m’aient pas jeté par-dessus bord après m’avoir arraché des doigts la carcasse de leur précieux camarade. Ils eurent, m’a-t-on dit, du mal à nous séparer. Histoire suffisamment féroce pour faire lever les bras au ciel à un vieux juge et à un respectable jury. La première chose que j’ai entendue quand je suis revenu à moi, ç’a été le hurlement affolant de cet interminable ouragan, et par là-dessus la voix du capitaine qui, accroché au bord de ma couchette, écarquillant les yeux du fond de son suroit, me disait:

--«Monsieur Leggatt, vous avez tué un homme! Vous ne pouvez plus remplir les fonctions de second à bord de ce navire.»

Le soin qu’il prenait de maîtriser sa voix lui donnait une intonation monotone. Il s’arcbouta d’une main sur le bord de la claire-voie, et durant tout ce temps ne fit pas le moindre mouvement, autant que je pus m’en rendre compte.

--«Charmante histoire pour un five o’clock!» conclut-il du même ton.