Part 12
--«Oui, capitaine», dit en se retournant vers moi d’un air résigné le pâle steward. C’était cette manière affolante de s’entendre crier après, de se voir repris sans rime ni raison, envoyé promener de ma chambre, rappelé tout à coup, arraché à son office pour d’incompréhensibles commissions, qui était la cause de son expression de plus en plus malheureuse.
--«Où allez-vous avec ce vêtement?»
--«Dans votre chambre, capitaine.»
--«Va-t-il pleuvoir encore?»
--«Je ne sais pas, capitaine. Faut-il remonter voir?»
--«Non, pas la peine!»
J’avais atteint mon but, car naturellement mon autre moi-même là-dedans avait dû tout entendre. Pendant cet intermède mes deux officiers n’avaient pas levé le nez de leurs assiettes respectives, mais la lèvre de ce damné blanc-bec de lieutenant tremblait visiblement.
Je m’attendais à ce que le steward accrochât ma veste et ressortit aussitôt. Il resta très longtemps; je dominai toutefois suffisamment ma nervosité pour ne pas l’interpeller. Soudain je me rendis compte (on pouvait aisément l’entendre) que cet homme, pour une raison quelconque, ouvrait la porte de la salle de bain. C’était la fin! L’endroit était littéralement grand comme un mouchoir de poche. La voix me manqua et je restai pétrifié. Je m’attendais à entendre un cri de surprise et de terreur et je fis un mouvement, mais sans avoir la force de me mettre debout. Tout demeurait silencieux. Mon double avait-il pris le pauvre diable à la gorge? Je ne sais ce que j’aurais fait l’instant d’après, si je n’avais vu le steward ressortir de la chambre, refermer la porte et rester immobile près du buffet.
«Sauvé! pensai-je. Mais non! Perdu. Parti! Il était parti!»
Je posai mon couteau et ma fourchette et me renversai sur ma chaise. La tête me tournait. Au bout d’un moment, quand je fus suffisamment remis pour pouvoir parler d’une voix ferme, je donnai à mon second des instructions pour virer de bord à huit heures.
--«Je ne monterai pas sur le pont», continuai-je. «Je crois que je vais me coucher et, à moins que le vent ne change, qu’on ne me dérange pas avant minuit. Je me sens un peu indisposé.»
--«Vous paraissiez vraiment assez souffrant, il y a un moment», remarqua le second, sans paraître y prendre grand intérêt.
Ils sortirent tous les deux, et je restai les yeux fixés sur le steward qui desservait. On ne pouvait rien lire sur son visage. Mais pourquoi évitait-il mon regard, je me le demandais; je pensai alors que j’aimerais entendre le son de sa voix.
--«Steward!»
--«Capitaine», dit-il en sursautant comme à l’ordinaire.
--«Où avez-vous accroché cette veste?»
--«Dans la salle de bain, capitaine.» Et du même ton anxieux:
--«Elle n’est pas encore tout à fait sèche.»
Je restai assis un moment dans le carré. Mon double avait-il disparu comme il était venu? Mais de sa venue il y avait une explication, tandis que sa disparition ne pouvait s’expliquer... J’entrai lentement dans ma chambre obscure, je fermai la porte, allumai la lampe, et pendant quelque temps n’osai me retourner. Quand je m’y décidai, à la fin, je le vis qui se tenait tout droit dans l’étroit recoin. Je ne dirai pas que j’en eus un choc, mais un doute irrésistible sur son existence matérielle me traversa l’esprit. Se peut-il, me demandai-je, qu’il soit invisible à d’autres yeux que les miens? C’était comme si j’étais hanté. Immobile, l’air grave, il leva les deux mains légèrement vers moi, en un geste qui signifiait clairement: «Ciel! nous l’avons échappé belle!» Vraiment, échappé belle! Je pense que j’étais arrivé insensiblement aussi près de la folie que celui qui n’en a pas réellement franchi les bornes. Ce geste me retint, pour ainsi dire.
Mon second, l’homme aux terrifiants favoris, était en train de faire virer de bord. Dans le moment de profond silence qui succéda à celui où l’équipage se rendit à son poste de manœuvre, j’entendis sur la dunette sa voix qui s’élevait: «La barre dessous toute» et le cri distant de l’ordre répété sur le pont. Les voiles, par cette légère brise, ne faisaient entendre qu’un faible battement. Il cessa. Le navire venait lentement dans le vent, je retins ma respiration dans le calme renouvelé de l’attente; on eût dit qu’il n’y avait pas une âme sur le pont. Le cri soudain: «Changez derrière!» rompit le charme, et au milieu des cris bruyants et du piétinement, qui retentissaient au-dessus de nos têtes, nous reprîmes tous deux notre position habituelle le long de ma couchette.
Il n’attendit pas ma question.
--«Je l’ai entendu qui fourgonnait ici et je n’ai eu que le temps de m’accroupir dans la baignoire», me dit-il à voix basse. «L’homme n’a fait qu’entr’ouvrir la porte et passer le bras pour accrocher le vêtement. Tout de même!...»
--«Je n’avais pas pensé à cela», lui répondis-je, encore plus épouvanté de l’avoir échappé de si peu, et m’émerveillant de ce je ne sais quoi d’inflexible dans son caractère qui le tirait d’affaire si à propos. Son chuchotement ne trahissait aucune agitation. Si quelqu’un devait perdre la tête, ce ne serait certainement pas lui. Il était sain d’esprit. Et il m’en donna une nouvelle preuve lorsqu’il se remit à me parler à voix basse:
--«Ça ne vaudrait rien pour moi de ressusciter.»
C’était ce qu’un revenant eût pu dire, mais ce à quoi il faisait allusion, c’était,--admise par lui à contrecœur,--la théorie du suicide adoptée par son capitaine. Cela servirait évidemment ses projets, si j’avais compris le moins du monde le point de vue qui semblait gouverner l’inaltérable but de ses actions.
--«Vous m’abandonnerez dès que vous pourrez approcher une de ces îles désertes le long de la côte du Cambodge», poursuivit-il.
--«Vous abandonner sur une île déserte! Nous ne vivons pas un roman d’aventures», protestai-je.
Sa réponse dédaigneuse m’arrêta:
--«Évidemment non. Il n’y a pas le moindre roman d’aventures dans tout ceci. Mais il n’y a rien d’autre à faire. Je ne vous en demande pas davantage. Vous ne supposez pas que j’aie peur de ce qu’ils peuvent me faire? Prison, potence, ou quoi que ce soit. Mais je ne me vois pas d’ici revenant expliquer de semblables choses à un vieux bonhomme à perruque, et à douze respectables commerçants, hein? Comment peuvent-ils savoir si je suis coupable ou non? Ou même de quoi je suis coupable? Çà, c’est mon affaire! Que dit la Bible? «Tu seras errant et vagabond sur la terre.» Fort bien. Je suis errant et vagabond sur la terre maintenant. Et je vais m’en aller à la nuit comme je suis venu.»
--«Impossible», murmurai-je. «Vous ne pouvez pas faire cela.»
--«Je ne peux pas?... Pas tout nu comme une âme au jour du Jugement dernier. Je vais m’approprier votre pyjama. Ce n’est pas encore le jour du Jugement dernier et... vous avez parfaitement compris, n’est-ce pas?»
J’eus soudain honte de moi-même. Je puis dire vraiment que j’avais compris, et mon hésitation à laisser cet homme quitter mon bord à la nage était pure sentimentalité, une sorte de lâcheté.
--«Cela ne peut plus se faire avant la nuit prochaine», murmurai-je. «Le navire a le cap au large, et le vent peut nous manquer.»
--«Du moment que je sais que vous me comprenez», murmura-t-il. «Mais naturellement, vous comprenez. C’est une grande satisfaction que d’avoir trouvé quelqu’un qui me comprenne. On dirait que vous vous êtes trouvé là à point nommé.»
Et toujours à voix basse, comme si, tous deux, chaque fois que nous échangions des paroles, nous n’avions à nous dire que des choses que le monde n’était pas digne d’entendre, il ajouta:
--«C’est véritablement merveilleux!»
Nous restions côte à côte, conversant de cette façon secrète--parfois silencieux, ou n’échangeant guère qu’un ou deux murmures à de longs intervalles. Et il ne cessait de regarder fixement par le hublot. De temps à autre, le souffle du vent passait sur nos visages. On aurait pu croire que le navire était amarré dans un bassin, tant il glissait d’aplomb et sans murmure sur l’eau silencieuse, envahie par l’ombre, comme sur un océan fantôme.
A minuit je montai sur le pont et, à la grande surprise de mon second, je fis changer les amures. Ses terribles favoris voltigeaient autour de moi comme une critique silencieuse. Je ne l’aurais certainement pas fait s’il s’était agi seulement de sortir aussi rapidement que possible de ce golfe endormi. Je crois bien qu’il déclara au lieutenant que c’était un grand manque de jugement de ma part. L’autre se contenta de bâiller. Cet intolérable blanc-bec se traînait d’une façon si endormie et se prélassait contre la lisse si nonchalamment, si incorrectement, que je fus obligé de le reprendre vivement:
--«Vous n’êtes pas encore bien réveillé?»
--«Si, capitaine, je suis réveillé.»
--«Eh bien! alors, faites-moi le plaisir de vous tenir comme si vous l’étiez. Et ouvrez l’œil. S’il y a du courant, nous devons approcher des îles bien avant le jour.»
La côte orientale du Golfe est frangée d’îles, les unes isolées, d’autres en groupes. Sur le fond bleu de cette côte élevée, elles semblent flotter sur des flaques argentées d’eau calme: arides et grises, ou vert foncé et rondes comme des bosquets toujours verts, les plus grandes, longues d’un mille ou deux, montrant la ligne de leur crête, des saillies de rochers gris sous un humide manteau de feuillage entremêlé. Inconnues du trafic, du voyage et presque de la géographie, le genre de vie qu’elles recèlent est demeuré secret. Il doit y avoir des villages,--des colonies de pêcheurs tout au moins,--sur les plus grandes d’entre elles, et les communications avec le monde y sont vraisemblablement entretenues par des embarcations indigènes. Mais toute cette matinée-là, comme nous avancions vers elles, éventés par la plus faible des brises, je ne vis pas l’ombre d’un homme ni d’un canot dans le champ de la longue-vue que je tenais braquée sur l’archipel.
A midi, je ne donnais pas l’ordre de changer la route, et les favoris du second manifestèrent plus d’inquiétude encore et parurent s’offrir d’eux-mêmes, hors de propos, à mon attention. Je finis par lui dire:
--«Je vais continuer droit sur la terre. Tout près, aussi près que je puis passer.
Un regard d’extrême surprise donna une expression de férocité même à ses yeux, et un moment il sembla vraiment terrible.
--«Nous ne gagnons rien à nous tenir au milieu du golfe, repris-je négligemment. Je vais chercher la brise de terre ce soir.»
--«Dieu me pardonne! Vraiment, capitaine, par une nuit noire, au milieu de ces îlots, récifs et bancs de sable?»
--«Ma foi! Si les brises de terre sont régulières sur cette côte, il faut bien s’en approcher pour les trouver, n’est-ce pas?»
--«Dieu me pardonne!» s’écria-t-il de nouveau, à voix basse.
Tout l’après-midi, il conserva un air rêveur, contemplatif, qui chez lui trahissait la perplexité. Après dîner, je regagnai ma chambre comme si j’entendais y prendre quelque repos. Là nous penchâmes nos deux têtes brunes au-dessus d’une carte à demi déroulée sur ma couchette.
--«Voilà!» dis-je. «Il faut que ce soit Koh-Ring. Je n’ai cessé de regarder l’île depuis le lever du soleil. Il y a là deux collines et une pointe basse. Ce doit être habité. Et sur la côte, en face de l’île, il semble y avoir l’embouchure d’une assez grande rivière, avec une ville, sans doute, pas bien loin de là. C’est ce que je vois de mieux pour vous.»
--«Bon. Va pour Koh-Ring.»
Il considéra attentivement la carte, comme s’il examinait, de très haut, chances et distances, et s’il suivait des yeux sa propre silhouette avançant sur l’espace blanc qui représentait la Cochinchine, puis dépassant cette feuille de papier et se perdant dans des régions inconnues sur la carte. On eût dit que le navire avait deux capitaines pour lui tracer sa route. Je m’étais tellement énervé et fatigué à monter et à descendre que je n’avais pas eu le courage de m’habiller ce jour-là. J’avais conservé mon pyjama, des pantoufles de paille et un chapeau mou. La chaleur lourde du golfe était accablante, et l’équipage était habitué à me voir aller et venir dans ce léger appareil.
--«On va parer la pointe sud, avec ce cap-là», lui chuchotai-je à l’oreille. «Dieu seul sait quand, toutefois; mais certainement après que la nuit sera venue. Je vais l’approcher à un demi-mille, autant que je pourrai en juger dans le noir...»
--«Soyez prudent», murmura-t-il, et je compris soudain que tout mon avenir, l’unique avenir qui m’était possible risquait d’être irréparablement compromis par quelque maladresse, au cours de mon premier commandement.
Je ne pus rester davantage dans ma chambre. Je le fis disparaître et gagnai la dunette. Cet odieux blanc-bec était de quart. J’arpentai la dunette tout en réfléchissant, puis je lui fis signe de s’approcher.
--«Envoyez-moi deux hommes ouvrir les deux sabords arrière», lui dis-je très doucement.
Soit simple impudence, soit étonnement d’un ordre si incompréhensible, il s’oublia au point de dire:
--«Ouvrir les sabords; mais pour quoi faire, capitaine?»
--«La seule raison dont vous ayez à vous inquiéter est que je vous dis de le faire! Faites-les ouvrir tout grand et convenablement amarrés.»
Il rougit et s’éloigna, mais il fit, je crois, quelque remarque gouailleuse au charpentier sur l’intelligent système qui consistait à aérer le pont d’un navire. Je sais en tout cas qu’il passa la tête dans la cabine du second pour l’en informer, car les favoris sortirent sur le pont comme par enchantement et me considérèrent furtivement d’en bas,--en quête de quelque signe de démence ou d’ivresse, je suppose.
Un peu avant le souper, me sentant plus agité que jamais, je rejoignis, un instant, mon double. Et je fus surpris de le trouver si tranquille,--comme s’il y avait là quelque chose d’inhumain, contre nature.
Je développai mon plan en chuchotant précipitamment:
--«Je me tiendrai aussi près que je l’oserai avant de virer de bord. Tout à l’heure, je trouverai le moyen de vous faire passer d’ici dans la soute à voiles qui communique avec l’avant-carré. La soute a également une ouverture, une sorte de panneau rectangulaire pour retirer les voiles, qui donne droit sur le pont et qui n’est jamais fermé par beau temps, de façon à pouvoir aérer les voiles. Quand le navire aura perdu son erre en virant de bord, et que tout le monde sera à l’arrière aux grands bras, vous aurez la voie libre pour vous échapper et quitter le bord par un des sabords ouverts. Je les ai fait ouvrir tous les deux. Servez-vous d’un bout de filin pour vous affaler à l’eau afin d’éviter le bruit, vous comprenez? Cela pourrait s’entendre et amener des complications.»
Il resta un instant silencieux, puis murmura:
--«Je comprends.»
--«Je ne serai pas là pour vous voir partir», commençai-je avec effort. «Pour le reste... J’espère seulement que j’ai compris aussi.»
--«Vous avez compris. Du commencement jusqu’à la fin.» Et pour la première fois on eût dit qu’il y avait quelque hésitation, comme une contrainte, dans sa voix. Il me saisit par le bras, mais la cloche du dîner me fit tressaillir. Lui, pas; il relâcha seulement son étreinte.
Après le souper, je ne redescendis que bien après huit heures. La brise légère et régulière était chargée de rosée, et les voiles mouillées, assombries par l’humidité, retenaient tout ce qu’il y avait en elles de force propulsive. La nuit, claire et étoilée, scintillait sur un fond noir, et les taches opaques qui passaient lentement devant les étoiles basses étaient des îles qui semblaient glisser. Au-dessus du bossoir babord il y en avait une grande, plus éloignée, imposante par le grand morceau de ciel que son ombre éclipsait.
En ouvrant la porte, je vis de dos mon autre moi-même qui examinait une carte. Il était sorti de son recoin et se tenait debout près de la table.
--«Il fait maintenant assez sombre?» chuchotai-je.
Il recula et s’adossa à ma couchette, avec un regard tranquille. Je m’assis sur le canapé. Nous n’avions rien à nous dire. Au-dessus de nos têtes, l’officier de quart allait et venait. Puis je l’entendis marcher rapidement. Je savais ce que cela voulait dire; il allait descendre l’échelle du carré. Tout à coup sa voix se fit entendre de l’autre côté de ma porte.
--«Nous approchons un peu vite, capitaine. La terre semble assez près.»
--«Très bien», répondis-je. «Je serai sur le pont dans un instant.» J’attendis qu’il eût quitté le carré, puis je me levai. Mon double fit un mouvement. L’heure était venue d’échanger nos derniers murmures, car aucun d’entre nous ne devait jamais entendre la voix naturelle de l’autre.
--«Écoutez!»--j’ouvris un tiroir et en sortis trois souverains.--«Prenez toujours ça. J’en ai six et je vous aurais volontiers donné le tout si je ne devais garder un peu d’argent pour acheter des fruits et des légumes pour l’équipage à des barques indigènes, en traversant le détroit de la Sonde.
Il fit de la tête un geste de refus.
--«Prenez», insistai-je, en chuchotant, «on ne sait jamais ce qui...»
Il sourit et d’un air significatif tapota l’unique poche du pyjama. Ce n’était pas sûr, assurément. Mais je sortis un vieux mouchoir de soie que j’avais, et, nouant les trois pièces d’or dans un coin, je le pressai de les prendre. Il en fut touché, je pense, car il le prit à la fin et le noua rapidement autour de sa taille, à même la peau.
Nos yeux se croisèrent, plusieurs secondes s’écoulèrent, jusqu’au moment où nos regards, toujours attachés l’un à l’autre, j’étendis le bras pour éteindre la lampe. Puis je traversai le carré, laissant la porte de ma chambre grande ouverte:
--«Steward!»
Il s’attardait à l’office, dans l’excès de son zèle, à frotter un huilier de métal, dernière occupation avant d’aller se coucher. Comme je craignais de réveiller le second dont la chambre était en face, je lui parlai à voix basse.
Il regarda autour de lui d’un air anxieux.
--«Capitaine!»
--«Pourriez-vous m’avoir un peu d’eau chaude à la cuisine?»
--«Je crains, capitaine, que le fourneau ne soit éteint depuis quelque temps déjà.»
--«Allez voir.»
Il bondit dans l’échelle.
--«Maintenant!» murmurai-je dans le carré, trop haut peut-être, mais j’avais peur de ne pouvoir émettre un son.
Il fut à mes côtés aussitôt: le capitaine et son double se glissèrent le long de l’escalier, à travers un petit passage obscur... une porte à glissière. Nous étions dans la soute, grimpant à quatre pattes sur les voiles. Une idée soudaine me frappa: je me vis errant nu-pieds, nu-tête, avec le soleil tapant dur sur ma caboche noire. J’arrachai mon chapeau et m’efforçai hâtivement, dans l’obscurité de le lui enfoncer sur la tête. Il m’évitait et me repoussait en silence. Je me demande ce qu’il pensait que je lui voulais, avant qu’il eût compris et qu’il cessât soudain de s’y opposer. Nos mains s’unirent à tâtons, s’attardèrent une seconde dans une forte, immobile étreinte. Aucun de nous ne prononça la moindre parole quand elles se séparèrent.
J’attendais tranquillement à la porte de l’office quand le steward revint.
--«Je suis désolé, capitaine, la bouilloire est presque froide. Faut-il allumer la lampe à alcool?»
--«Ce n’est pas la peine.»
Je sortis lentement sur le pont. C’était maintenant une question de conscience pour moi que de raser la terre aussi près que possible, car il lui faudrait plonger aussitôt que le navire serait debout au vent. Il le fallait! Il ne pouvait plus reculer. Au bout d’un moment, je m’en allai sous le vent pour voir, et la surprise de distinguer la terre si près me prit à la gorge. En toute autre circonstance, je n’aurais pas persisté une minute de plus. Le lieutenant m’avait suivi avec anxiété.
Je continuai à regarder jusqu’à ce que je me sentisse en état de maîtriser ma voix.
--«Nous pourrons passer au vent», fis-je alors d’une voix tranquille.
--«Vous allez essayer cela, capitaine?» balbutia-t-il d’un air incrédule.
Je ne prêtai aucune attention à lui et élevai la voix juste assez pour me faire entendre du timonier.
--«Gouvernez bon plein!»
--«Bien, capitaine.»
La brise éventait ma joue, les voiles dormaient, l’univers était silencieux. L’effort que je faisais pour surveiller l’indistincte et sombre élévation de la terre qui devenait plus grande et plus épaisse était presque trop grand pour mes nerfs. J’avais fermé les yeux, car il fallait que le navire passât encore plus près. Il le fallait. Le silence était intolérable. Étions-nous immobiles?
Quand je rouvris les yeux, la vue de la terre me fit tressauter le cœur. La haute pointe noire, au sud de Koh-Ring, semblait suspendue juste au-dessus du navire comme un fragment de la nuit éternelle. De cette masse de ténèbres ne jaillissaient ni la moindre lueur, ni le moindre son. Elle glissait vers nous irrésistiblement et semblait pourtant déjà à portée de la main. Je vis les formes vagues des hommes de quart groupées au passavant et qui regardaient dans un silence terrifié.
--«Allez-vous continuer, capitaine?» demanda une voix mal assurée près de moi.
J’ignorai cette voix. Il me fallait continuer.
--«Tenez les voiles pleines. Ne cassez pas l’erre, n’est-ce pas?» dis-je d’un ton d’avertissement.
--«Je ne distingue pas très bien les voiles», me répondit le timonier d’une voix étrange, chevrotante.
Étions-nous assez près? Le navire était déjà, je ne dirai pas, dans l’ombre de la terre mais comme englouti dans son obscurité, trop engagé pour en sortir, échappé de mes mains également.
--«Appelez le second», dis-je au blanc-bec qui se tenait près de moi, dans un silence de mort. «Et appelez tout l’équipage sur le pont.»
Ma voix résonna avec une force qui venait de la répercussion de la terre. Plusieurs voix crièrent à la fois:
--«Nous sommes tous sut le pont, capitaine.»
Puis le silence reprit, avec la grande ombre qui glissait, plus proche, nous dominant de plus haut, sans un son, sans une lumière. Un tel silence s’était appesanti sur le navire qu’il eût pu être la barque des morts flottant lentement aux portes même de l’Érèbe.
--«Mon Dieu! Où sommes-nous?»
C’était le second qui gémissait à mes côtés. Il était atterré et, l’on eût dit, privé de l’appui moral de ses favoris. Il se frappa les mains et d’un air désespéré s’écria:
--«Nous sommes perdus.»
--«Silence», fis-je sévèrement.
Il baissa le ton, mais je vis dans l’ombre son geste de désespoir.
--«Qu’est-ce que nous faisons?»
--«Nous cherchons le vent de terre.»
On eût dit qu’il allait s’arracher les cheveux et, perdant toute retenue, il m’apostropha:
--«Le navire n’en sortira jamais. Vous l’avez voulu, capitaine! Je savais bien que ça finirait comme cela. Jamais le navire ne passera au vent, et vous êtes trop près maintenant pour virer de bord. Il dérivera sur la terre avant d’abattre. O mon Dieu!»
Je lui saisis le bras au moment où il allait le lever pour frapper sa malheureuse tête et le lui secouai violemment.
--«On peut dire qu’il est déjà échoué», se lamenta-t-il, en essayant de m’échapper.
--«Ah! vraiment?... Tenez bon plein, timonier!»
--«Bien, capitaine», cria le timonier d’un ton d’enfant effrayé.
Je n’avais pas lâché le bras du second et continuai de le secouer.
--«Pare à virer, entendez-vous? Vous, allez devant!--(secousse)--et restez-y!--(secousse)--et pas d’enfantillage--(secousse)--et veillez à ce que ces écoutes de focs soient promptement larguées!--(secousse, secousse, secousse.)--»
Et pendant ce temps je n’osais regarder vers la terre de crainte que le cœur ne vînt à me manquer. Je relâchai mon étreinte à la fin, et il prit la fuite comme si la mort était à ses trousses.