En Turquie d'Asie

Part 6

Chapter 63,788 wordsPublic domain

Toute glace est alors rompue. Les conversations s’engagent. Les uns jettent de longs regards de convoitise sur nos armes et se communiquent leurs impressions en hochant la tête en signe d’admiration. Quelques-uns s’enhardissent jusqu’à y toucher et, encouragés par notre silence, ils les palpent, les retournent, se les passent. Ces paysans ont des naïvetés d’enfants. Dans un coin, j’avais jeté mes bottes, de grandes bottes à l’écuyère. Ah! ces bottes, que de regards d’envie venaient s’abattre sur elles! L’un d’eux, n’y tenant plus, me demande à en essayer une. Je lui dis oui, et aussitôt cette botte circule par la pièce, chacun l’essaye à son tour, puis tend la jambe à son voisin qui le déchausse, et ainsi de suite. C’était un comique spectacle.

D’autres viennent nous demander des médicaments. Ils nous consultent sur leurs maladies. C’est chez eux tous une opinion dont il est impossible de les faire démordre que chaque Frenk est un médecin. On s’efforce à les dissuader; c’est peine perdue; ils continueront à implorer votre science jusqu’à ce que vous leur ayez indiqué un remède ou donné un médicament, quel qu’il soit. Vous leur donneriez à avaler une cuillerée même d’eau pure, qu’ils se retireraient satisfaits, et qu’il ne serait pas étonnant qu’ils se trouvassent guéris par un effet magnétique, tant leur foi est robuste dans la science du Frenk! Nous en avons eu ce jour-là précisément une preuve. Un vieux turc à longue barbe blanche vint nous demander un remède pour son fils, le meilleur chasseur du village et sur lequel nous comptions pour le lendemain; ce malheureux souffrait d’une dysenterie continue depuis plusieurs jours, et restait couché. Nous donnons au vieillard un morceau de sucre imbibé d’eau-de-vie. Il l’enveloppe soigneusement dans un chiffon de papier, et court porter à son fils ce remède primitif sur l’efficacité duquel aucun de nous ne comptait. Effet étonnant: le lendemain matin le jeune turc était guéri, et, sans nulle autre rechute, il prit brillamment sa part à notre chasse fatigante. O la foi!

Ces braves gens auraient bien passé toute la nuit à bavarder si l’_iman_, qui était venu aussi se joindre à eux, n’eût enfin donné le signal du départ.

On nous apporte alors quelques petits matelas bien minces, bien étroits, et des couvertures. On jette cela sur le plancher, et nous nous étendons tout habillés en allongeant les pieds vers le foyer.

Nous allons donc pouvoir prendre un peu de repos bien mérité après la longue course que nous venons de faire! Hélas! la fatigue a beau être grande, elle ne peut triompher des insectes parasites qui pullulent dans les matelas et les couvertures, qui se glissent sous nos vêtements et s’y trémoussent désordonnément.

On ne peut se faire une idée de la vermine que renferment ces villages de l’intérieur et avec laquelle ces bons turcs vivent fraternellement. Le temps qu’ils n’emploient pas à fumer leur cigarette, ils le passent à se chercher les puces. Si encore ils les exterminaient! Mais, après les avoir saisies avec dextérité entre le pouce et l’index, ils les placent délicatement à terre, et l’animal s’empresse de sauter sur le voisin.

Un jour, un muletier traversait un village. Sa bête rétive refusait d’avancer. Le muletier s’approche d’un groupe de paysans accroupis au seuil d’un café.--Qui a des puces et des poux? demande-t-il. Immédiatement tous les paysans passent les mains sous leur casaque, sans être autrement étonnés de la demande, et ramènent chacun un nombre respectable d’insectes. Le muletier ramasse le tout simplement et le place sous le ventre de sa bête, qui, ainsi aiguillonnée, se décide à marcher. Rien là que de très naturel pour le pays!

Au petit jour nous nous levons, courbaturés, meurtris, le supplice est fini.

Les paysans se réunissent devant la maison aux puces inhospitalières.

Très peu ont des fusils. Et quels fusils! Il y a une maison anglaise, dont le dépôt est à Constantinople, qui vend à ses excellents amis de la Turquie d’Asie des fusils à deux coups au prix incroyable de treize francs; c’est de la fonte, ça part quand ça peut, et ça éclate à volonté. Mais, telle quelle, le possesseur d’une arme semblable s’en montre très fier.

Ceux qui n’ont point de fusils se sont armés de longs bâtons ou de fourches.

Tous les hommes valides viennent avec nous. Ils vont servir de rabatteurs.

On entre dans la forêt. Là aucune route. Nul sentier. On se fraye un chemin comme on peut à travers ces arbres centenaires, dont quelques-uns, morts de vieillesse ou frappés par la foudre, gisent à terre et ajoutent encore à la difficulté de la marche. D’autres fois ce sont des arbres encore verts et vigoureux qui ont été abattus; le paysan a taillé, à même, la planche, le timon qu’il est venu chercher, et est parti sans plus se soucier de l’arbre. Ou bien c’est un chêne à moitié consumé; c’est un passant qui, ayant besoin de cuire ses aliments ou de faire simplement son café, a mis le feu au tronc et a continué sa route sans s’inquiéter de ce qui pourrait advenir, au risque d’incendier toute une partie de la forêt. Que de richesses inexploitées! que de trésors perdus par l’absolue indifférence!

Le guide nous indique les affûts. Nous nous dispersons et prenons chacun possession de notre poste. Les rabatteurs qui depuis longtemps ont pris au plus court par un chemin de traverse commencent à faire entendre leurs cris. Cette forêt si tranquille, si calme tout à l’heure se remplit d’un vacarme infernal; ces sons perçants et gutturaux ne sont dominés que par les coups de fusils et le froissement des branches qui, s’écartant brusquement, se brisent devant la course vertigineuse des fauves affolés.

Nous vîmes les daims, les cerfs, les sangliers, poussés par les rabatteurs, passer devant nous comme des ouragans. Seul l’ours que l’on cherchait persista à rester invisible. On voyait bien ses traces, les guides les indiquaient, les suivaient, mais bientôt les perdaient. Cet animal têtu se refusa, pendant douze longues heures, à nous faire voir son museau.

Quand il fut bien constaté que rien au monde ne pouvait, pour le moment, décider le seigneur et maître ours à se départir de sa prudente réserve, et que, aussi longtemps que nous l’assourdirions des cris des rabatteurs, il continuerait à se lécher tranquillement les pattes dans quelque caverne inaccessible, en se moquant de nos efforts et de nos fatigues, nous décidâmes de revenir au village, où nous ne parvînmes qu’à la nuit tombée.

Après avoir mangé à nouveau de la pâtée d’orge bouillie aux feuilles de coquelicots--singulière nourriture!--payé grassement les rabatteurs, c’est-à-dire toute la population de cet amas de cabanes, nous remontons à cheval et reprenons, à travers les ravins et les défilés, la route de la ville, assaillis par les miaulements plaintifs des chacals,--animaux inoffensifs, mais bien désagréables pour les oreilles sensibles!

II

L’ASCENSION DU MONT OLYMPE

L’excursion à faire.--L’Olympe vierge.--Le kiosque impérial.--Les lits d’anciens torrents.--La forêt.--Le premier plateau.--Le deuxième plateau.--Une oasis dans un désert de pierres.--Le troisième plateau.--La montée à pied.--Le panorama.

Il est une excursion que tous les touristes qui vont à Brousse ne manquent point de faire: c’est l’ascension du mont Olympe, au pied duquel s’étend la ville.

C’est tout au plus l’affaire d’une journée, montée et descente; et une journée, en Asie, cela représente à peine une heure à Paris.

Mais il est nécessaire de s’approvisionner de tout absolument, avant de partir. Ce n’est plus ici comme en Suisse, où chaque montagne est exploitée commercialement par les indigènes pour les touristes,--ou contre eux, au choix. Il n’y a pas de relais, pas de chemin de fer du Righi, pas d’hôtel de la _Pierre à voir_ ou autre; on ne délivre point de ticket comme au tourniquet des gorges du Trient; il n’existe pas même de guides patentés. L’industrie ne s’est pas encore emparée du mont Olympe et ne l’a pas mis en coupe réglée pour le détriment des voyageurs. Aussi cette excursion, en somme très simple et très facile, possède-t-elle encore le caractère d’originalité imprévue qui fait le charme des excursions d’artistes. Il est vrai d’ajouter que si l’Olympe n’est pas exploité par les hôteliers commerçants, il l’est souvent par les voleurs. Mais à choisir entre ces deux maux je préfère encore le second; il a son côté pittoresque, et d’ailleurs on peut quelquefois en réchapper, chose impossible dans le premier.

Donc bien armés et munis des provisions de bouche nécessaires, on part à cheval dans la direction de l’Est. Après avoir passé le groupe de platanes de Tefferich on atteint le kiosque impérial où le Sultan n’est venu qu’une fois encore. C’est une petite bâtisse formée de trois pavillons soudés ensemble pour ainsi dire, en pierre, à un seul étage: un bourgeois de Chatou hésiterait à s’y loger. Mais, par compensation, la vue est magnifique. Des fenêtres de ce «palais» l’œil embrasse toute l’étendue de la plaine de Brousse et perçoit jusqu’au golfe de Ghemlek. Quand les rayons du soleil viennent dorer ce panorama on a devant soi un magnifique tableau, et le peintre est forcé d’avouer son impuissance à rendre dans sa parfaite tonalité l’indiscutable beauté de cette terre d’Asie.

La montée ensuite devient plus difficile. On suit des chemins raboteux, parsemés de larges roches presque plates qui vont s’étageant. La surface unie, et comme usée par le frottement, qu’offrent ces roches, leur encaissement, peuvent faire supposer que ce sont d’anciens lits de torrents aujourd’hui desséchés. Là il est nécessaire, pour raison de sécurité, de laisser la bride entièrement libre au cheval, tout en se tenant toujours prêt à le soutenir au moindre faux pas; ces chevaux du pays, petits, maigres, ont le pied assuré à l’égal du mulet; ce n’est point ici le cavalier qui doit guider sa monture; il doit se fier sans réserve à l’instinct de ces excellentes bêtes.

Bien que le caractère distinctif de ce terrain soit la roche, le silex, le granit, la végétation est très belle et très luxuriante jusqu’au premier plateau. Le chêne, le pin noir et blanc, le charme, l’orme, le hêtre constituent une forêt immense qui se continue pendant plus de deux heures.

Arrêtons-nous un instant sur ce premier plateau, et déjeunons, car nous sommes évidemment partis de bonne heure, avant le lever du soleil.

Ici la nature est encore dans toute sa vigoureuse beauté. Ce plateau, de forme circulaire, est circonscrit à l’est, à l’ouest et au nord par le prolongement de la forêt que nous venons de traverser. Au sud, les arbres deviennent plus rares. Des pierres énormes,--quelques-unes ont plus de vingt mètres carrés,--apparaissent sur toute l’étendue du plateau, les unes gisant horizontalement, à fleur de terre, les autres se tenant verticales, d’autres obliques. C’est un véritable chaos de pierres au milieu desquelles poussent quelques rares herbes.

Il faut près d’une demi-heure pour atteindre l’autre extrémité du plateau. Ici la montée devient plus difficile, le chemin se rétrécit, s’encaisse plus profondément, les arbres commencent à se faire rares.

Enfin deux heures après, on atteint le second plateau. L’aspect en est encore plus désolé que celui de son voisin d’en bas. C’est le même fouillis inextricable de pierres amoncelées. Une seule particularité: un lac, mignon, digne d’un jardin anglais, permet aux grands chênes qui l’ombragent et semblent le protéger de mirer leurs rameaux dans ses eaux tranquilles où prennent leurs ébats de coquettes petites truites très appréciées des gourmets. C’est une fraîche oasis au milieu de ces pierres brûlantes.

On s’éloigne à regret. On monte encore pour atteindre le troisième plateau. Mais cette fois le trajet est plus court. Il est vrai que, par manière de compensation, la route est de beaucoup plus pénible.

Nous voici arrivés à ce troisième plateau! Le touriste s’en trouve tout aussi heureux que tu peux l’être, lecteur, en entrevoyant la fin du récit de cette monotone montée.

Et cependant ce n’est pas tout. Il reste un dernier obstacle à franchir. Il faut ici abandonner les chevaux, les confier aux surudji, et entreprendre courageusement, sous un lourd soleil, d’atteindre, à pied, ces deux petits cônes tronqués qui apparaissent, tout là-haut, devant vous.

Bast! cela n’est rien à faire, se dit-on! C’est tout près! Et l’on se met résolument en marche. Et, à mesure que l’on avance, les deux petits cônes semblent s’obstiner à ne point se rapprocher de vous. On se meurtrit les pieds dans cette pyramide de pierres qui parfois cèdent sous votre pression, se détachent, dégringolent et vous entraînent dans leur chute. On cherche bravement une autre direction, des pierres mieux assises, et l’on recommence. Le soleil vous inonde de ses brûlants rayons; la sueur coule à grosses gouttes de tous les pores distendus; la gorge est desséchée. Un faux pas! on dégringole de nouveau, et l’on perd en une seconde le résultat d’un effort de vingt minutes!

_Ichallah!_ nous y voici enfin!

Le tableau qui s’offre alors aux yeux compense bien, et au delà, les souffrances endurées. Le panorama est réellement splendide. On embrasse d’un même coup d’œil la mer Noire, le Bosphore, Constantinople, la mer de Marmara, les golfes de Ghemlek et d’Ismidt. A l’est, vous apercevez très distinctement les lacs de Yeni-Cheir et d’Isnik, et le cours du Sakaria, composé de trois affluents dont l’un descend de la haute plaine d’Angora, l’autre du mont Dindymène, le troisième du mont Olympe. A l’ouest, vous voyez la large nappe bleue du lac Apollonia, celle, plus petite, du lac de Mohalitz, les sinuosités du Ryndacos, la péninsule de Cyzique et la chaîne de l’Ida, frontière de la Troade. Enfin au sud, l’œil se perd à l’horizon sur les vastes plaines de la Mysie et de la Bithynie.

Que de souvenirs historiques une semblable vision peut réveiller! Comme on se sent petit en présence de cette immensité! infime atome devant cette longue suite de siècles que tout évoque ici!...

III

HISTOIRES DE BANDITS

Un conte des _Mille et une nuits_.--Les _Grandes Compagnies_.--La bande de Salonique.--Le chef hellène Ghika.--La bande hellène de Ghemlek.--Le brigand Koko.--La bande de Janina.--Les brigands d’Aïdin.--Le farouche Emin.--Une bataille rangée dans le district de Caterine.--Histoire du bandit Catchégani.--Histoire du bandit Pistchi osman.

Ce chapitre ne serait pas complet si les hauts faits des voleurs et des bandits qui, en Turquie, tiennent si souvent, à la fois, la plaine et la montagne, ne trouvaient point ici la place qui leur revient de droit.

Quelquefois c’est anodin--pour le pays! Cela rappelle ces contes mirifiques que contait si bien la princesse Schéherazade, et témoigne d’une rare fertilité d’esprit.

Ceci, par exemple, que narre gravement _la Turquie_, journal semi-officieux, à la date du 1er novembre 1880:

«Le _Massis_ raconte ainsi qu’il suit un vol commis ces jours derniers à Stamboul.

«Quelques malfaiteurs enfermèrent un de leurs camarades dans une malle qu’ils firent transporter par un portefaix, leur complice, dans la maison d’un Arménien possesseur d’une certaine fortune. Arrivé au logis, le portefaix dit à la dame de la maison qu’il était envoyé par son mari pour déposer la malle qu’il portait dans la chambre où se trouvent enfermées d’autres malles.

«La dame fit entrer le porteur et lui désigna une pièce pour y déposer son fardeau, pièce qui renfermait des bijoux. Le portefaix ne tarda pas à s’éloigner et la dame retourna à ses occupations.

«Le voleur enfermé dans la caisse en sortit aussitôt, et après avoir fait main basse sur les objets de valeur qui étaient dans les malles, il les mit dans sa caisse, où il se renferma de nouveau. Au bout d’une heure, le portefaix revint, se confondant en excuses et disant qu’il s’était trompé d’adresse; il reprit la caisse et disparut sans qu’on ait pu le découvrir jusqu’à présent.»

N’est-ce point là, dans sa parfaite naïveté, une page des _Mille et une nuits_ de ce bon M. Galland!

Et ceci, à la date du 15 décembre 1880:

«Un nouveau vol considérable a été commis dans la nuit de lundi à mardi à Stamboul, au préjudice d’Apik-Effendi, négociant bien connu dans notre ville.

«Les voleurs, qui appartiennent probablement à cette association dont les journaux de la localité ont parlé dernièrement, et à l’existence de laquelle il faut décidément croire, avaient fait leurs préparatifs depuis plusieurs jours. Ils avaient loué, sous prétexte de commerce de flanelles, une boutique, assez éloignée du comptoir d’Apik effendi, située à Nafié Han de Balouk Bazar. C’est de cette boutique qu’ils sont entrés dans le comptoir, après avoir troué les murailles de trois autres boutiques.

«Tout le contenu de la caisse, soit 4 à 5,000 livres turques, plusieurs lingots d’argent et d’autres objets de prix ont été enlevés.

«La police informe.»

Et cette autre histoire, d’un genre un peu plus dramatique, toujours dans la même période:

«Dimanche, vers 10 heures du soir, alors que lady Th... sortait avec son mari sir Georges Th..., gendre de M. F..., de chez l’amiral Hobbart pacha, où ils étaient allés en visite, des voleurs se sont précipités sur la chaise à porteurs dans laquelle se trouvait la jeune dame anglaise, et, brisant les vitres, ont voulu s’emparer de ses bijoux.

«Une véritable bataille rangée s’est engagée entre sir Georges Th..., les porteurs, le bekdji, quelques employés du Club commercial accourus au bruit de la lutte, et les voleurs d’autre part.

«Sir Georges Th... a assené quelques vigoureux coups de canne sur les assaillants, qui ont fini par prendre la fuite, non sans avoir blessé M. Th... à la main.»

Mais, au fond, comparés à ceux qui vont suivre, ces faits sont des enfantillages, et les États européens peuvent en revendre à la Turquie dans cet ordre d’idées.

Voici où la scène change, où apparaît le vrai et permanent fléau.

Quand on parle ici des bandes armées qui opèrent dans les divers vilayets de la Turquie, en Asie et en Europe, on ne manque point d’être taxé d’exagération.

Eh bien! voici encore des extraits, pris au hasard, toujours dans le même journal semi-officieux précité, et pour une période de moins de trois mois.

On peut voir, par ces quelques notes, que nous donnons dans toute leur simplicité de _faits divers_, que ces bandes sont organisées militairement, parfaitement armées, et ressemblent quelque peu à ces Grandes Compagnies du moyen âge, qui infestaient la France avant que Duguesclin en prît le commandement,--n’en déplaise à sa mémoire!

(11 décembre 1880.)

«On se rappelle la capture, par les brigands, de Salih bey, sous-gouverneur de Castoria, et de quelques autres fonctionnaires dans le vilayet de Salonique.

»Ces fonctionnaires sont toujours au pouvoir des brigands. D’après les informations reçues par le _Terdjumani-Hakikat_, la bande qui a fait cette capture est composée d’une trentaine d’individus et commandée par un Hellène nommé capitaine Petro.

»Les brigands demandent pour rançon des sommes folles, 20 à 30 mille livres, et ils menacent les familles de leurs prisonniers de mettre à mort ces malheureux si elles n’envoient pas la rançon demandée. Ces infortunées familles n’ont pu préparer jusqu’à présent que 1200 livres turques.»

(Même date.)

«Un autre télégramme du gouverneur général annonce que le brigand hellène Ghika et cinq de ses compagnons, cernés dans une maison de la ferme de Hissar bey, ont été obligés de mettre bas les armes et de se livrer aux gendarmes. Ils ont été conduits, sous escorte, à Yénidjé et écroués dans les prisons de cette ville.»

(16 décembre 1880.)

«Une bande de brigands hellènes a fait son apparition aux environs de Ghemlek.

»Le sous-gouverneur de cette localité télégraphie au journal officiel de Brousse que cette bande, qui était composée de quinze personnes, a été complètement détruite par les zaptiés. Dans la lutte, deux zaptiés ont été blessés, mais leurs blessures n’ont aucune gravité.»

(31 novembre 1880.)

«_Télégramme officiel._

»Le mutessarif de Serrès informe par télégraphe que le brigand Koko, qui depuis trois ans exerce, à la tête d’une bande, le brigandage dans le sandjak de Serrès et qui dernièrement a pillé le bourg de Zettova, vient d’être arrêté dans le village de Kosta. Le détachement qui a opéré cette capture continue à poursuivre les compagnons du bandit Koko.

»Grâce aux mesures qui ont été prises et aux ordres qui ont été donnés relativement à la poursuite du brigandage, un grand nombre de brigands ont été jusqu’à présent tués ou arrêtés, et nous aimons à espérer que, grâce à ces mesures, et sous les auspices de Sa Majesté, le brigandage sera prochainement détruit dans la province.»

(28 octobre 1880.)

«Hidayet pacha, commandant militaire de Janina, a adressé au ministère de la guerre le télégramme suivant:

»Une rencontre a eu lieu entre les troupes impériales et des brigands sur la montagne de Yaléocastro, district de Grébena. Dans ce combat, qui a duré six heures, cinq des brigands sont tombés morts; les autres se sont dispersés dans les taillis, couverts de blessures.»

(21 décembre 1880.)

«On annonce que le sous-gouverneur de Salehli (vilayet d’Aïdin) est parvenu à arrêter cinq des brigands qui ont dévalisé la poste impériale près de Démirdji.

»Ces brigands avaient enlevé un groupe de cinq cents livres turques. Ils se dirigeaient vers la ville de Yédiz lorsqu’ils ont été attaqués par le sous-gouverneur et les gendarmes qui étaient sous ses ordres. L’affaire a été très chaude et il a fallu tout le courage d’Emin effendi pour avoir raison de ces bandits.

»Le sous-gouverneur Emin effendi n’a saisi sur eux que la somme de 170 livres. Le reste se trouve probablement en possession de leurs complices.»

(4 janvier 1880.)

«Une lettre du mutessarif de Magnésie informe le colonel commandant la gendarmerie du vilayet que le farouche Emin, l’adversaire de Pitch Osman et l’auteur du quadruple assassinat qui a eu lieu en dernier lieu à Axar, a été tué par la force publique dans une rencontre qu’elle a eue avec la bande de ce malfaiteur dans le caza de Kirkagatch. La lettre en question ne dit rien sur le sort des compagnons du _bravo_.»

(Même date.)

«Une rencontre sérieuse entre les gendarmes et les brigands a eu lieu la semaine dernière dans le district de Caterine, province de Salonique. Voici comment un télégramme adressé au ministère de la guerre par le vali _ad interim_ expose l’affaire.

»Des dépêches du commandant et du mudir de Caterine informent que mercredi dernier un détachement de soixante gendarmes a attaqué dans la forêt de la ferme de Ravan, dans le district de Caterine, une bande de brigands composée de 80 individus environ. Dans le combat, qui a duré de 9 heures jusqu’au soir, deux brigands ont été tués et une grande quantité d’objets sont tombés entre les mains des gendarmes. Un enfant de quinze ans nommé Moustapha qui était en captivité a été délivré. Les brigands ont dû avoir plusieurs blessés, car on a découvert dans la forêt des traces de sang. Le détachement a perdu deux hommes. Le commandant Yahya bey et un autre gendarme ont eu leurs chevaux tués.»

Comme on le voit, ces bandes opèrent d’une façon régulière, à peu près sur toute l’étendue du territoire ottoman, aussi bien en Europe qu’en Asie.

L’absence de voies praticables de communications, la protection occulte que pratiquent les paysans envers ces bandes dont ils retirent souvent profit, le défaut de régularité dans le paiement de la solde des zaptiés, quelquefois même la connivence intéressée de fonctionnaires peu scrupuleux, ce sont là autant d’obstacles à la dispersion et à l’anéantissement des brigands.